Je m’appelle Europe – Gazmend Kapllani

CARNET DES BALKANS/ALBANIE/GRECE

Gazmend Kapllani, auteur albanais exilé en Grèce, écrivain de langue grecque, fait des variations sur son expérience d’exilé. J’avais beaucoup aimé la Dernière page et le Petit journal des frontières. Expérience singulière, il puise dans son histoire personnelle.

Expérience universelle, il confronte les histoires d’autres migrants. La Grèce fut autrefois un pays d’émigration, vers l’Australie,  le Canada,ou des destinations  plus exotiques. Les Grecs ont fui la pauvreté ou la dictature, et maintenant le Crise économique. La Grèce est aussi la porte d’entrée de l’Europe pour Syriens, Afghans chassés par la guerre, ou pour les Africains qui traversent la Méditerranée.

Les personnages qui interviennent sont donc de provenances diverses. Roza, l’Iranienne rêve de faire du vélo comme les garçons.  Abas est  né à Kaboul. Enke venu enfant d’Albanie,  voudrait changer d’identité, Nguyen le vietnamien,  a trouvé sa place  en Grèce, et même la réussite. Giorgos Koinas, natif de Crète,  a choisi la Russie et la Pologne, Ana, l’Arménienne est prisonnière d’une mafia de la prostitution, Ilias Poulos, Grec né à Tachkent, vit à Paris….

Ces courtes biographies,typographiées en italique, alternent avec un texte plus autobiographique puisque le narrateur est un écrivain dont les mésaventures sont aussi contées dans les deux romans précédents. Il raconte comment il a apprivoisé la langue grecque qu’il a adoptée comme langue de ses romans. Réflexions sur la langue, sur l’écriture.

« en écrivant dans une langue qui n’est pas la sienne, on recrée et on reconstruit son identité, une identité culturelle. A plus forte raison quad on choisit d’écrire des romans où on peut réinventer l’identité du narrateur…. »

Et plus loin :

« je suis convaincu qu’une langue n’a pas de frontière. A y regarder de près, dire « ma langue représente un abus de langage[…] mais on ne peut s’approprier une langue. On peut la cultiver, la transmettre... »

Et Europe? Il ne s’agit pas du tout de l’Union européenne ou du continent. Europe est la jeune femme qui enseignera au narrateur la langue grecque.

Cas trois romans ont-ils pour ambition de changer notre regard sur les exilés?

 

An Odyssey – A Father, a Son and an Epic – Daniel Mendelsohn

LIRE POUR LA GRECE

Lire Homère sous un olivier

C’est Dominique   qui m’a donné envie de lire le livre de Mendelsohn paru récemment en français, Une Odyssée, un père, un fils, une épopée. Et je la remercie encore ici pour cette découverte et son billet très intéressant. Comme je préfère toujours, à l’écrit comme au cinéma, la Version Originale, j’ai téléchargé An Odyssey en anglais.

L‘Odyssée m’a toujours accompagnée.  Depuis mon enfance,  avec les Contes et Légendes. Plus tard, j’ai lu  le texte d’Homère. Malheureusement, j’ai abandonné le Grec ancien et je n’ai jamais été capable de le lire en VO.  Dans le livre de Mendelsohn , le père a délaissé l’étude du latin avant d’aborder Virgile….Mon meilleur souvenir de lecture de l’Odyssée fut à Ithaque : assise sous un olivier, j’avais lu les passage  racontant le retour d’Ulysse.  Cet été, nous avons visité la Grotte de Calypso sur Gozo et celle de Polyphème à Himarë (Albanie) ….

Il fallait donc que je lise Mendelsohn!

Le narrateur, Dan Mendelsohn, professeur d’université, organise un séminaire autour de l’Odyssée. Son père, octogénaire, propose de le suivre.  Ils partent ensuite en croisière à la suite d’Ulysse...Une intimité d’établit entre le père, un mathématicien peu communicatif et son fils qui  le connait mal. Au cours du récit, vont se mêler intimement les deux récits, celui de l’Odyssée qui est la trame, et le récit familial qui se construit au fil du séminaire puis du voyage.

Ithaque

Mendelsohn suivra scrupuleusement le plan de l’Odyssée : noté en grec PROEM (invocation) TELEMACHIE (Education) – APOLOGOI(aventures, racontée par Ulysse aux Phéaciens) – NOSTOS -(Retour)  ANAGNORISIS (Reconnaissance) – SÊMA(monument funéraire). Le séminaire est très rigoureux, les vocables grecs sont soigneusement étudiés et traduits. La pédagogie est intéressante – classe inversée dirait-on aujourd’hui – les étudiants lisent 2 livres avant la séance, posent leur questions et continuent éventuellement la discussion par mail.

Jay, le père, joue un rôle non négligeable dans la  discussion autour du texte. Il n’aime pas Ulysse, et récuse le statut de Héros. Ulysse ou plutôt Odysseas, est pleurnichard, il ne triomphe des épreuves que grâce à l’aide des Dieux qui le sortent de pétrins dans lequel il se met lui-même par vantardise.

La Telemachie donne le rôle principal à Télémaque, fils d’Odysseas, qui ne connaît pas son père. Athéna, l’envoie à Pylos auprès de Nestor puis à Sparte rencontrer Ménélas et Hélène. Ces voyages et ses rencontres lui servent d’instruction, il rencontre les héros de la Guerre de Troie qui lui parlent d’Odysseas, et apprend les difficultés du marriage avec le drame d’Agamemnon. On pourrait parler de roman de formation ou d’apprentissage.

Parallèlement Jay, le Père, et Daniel, le fils évoquent un voyage qui les a déjà réuni avec un retour « en cercles » . De cercles, de boucles, il sera souvent question dans ce livre. Comment naviguer très longtemps (dix ans, moins 7 ans dans la grotte de Calypso) pour parcourir la distance finalement courte entre Troie et Ithaque? En faisant de nombreux détours, des boucles, des digressions dans le récit. L’auteur suivra donc cette démarche. Comme dans le récit homérique certains épisodes sont contés à plusieurs reprises, parfois même doublés si on imagine que Circé et Calypso étaient peut être une seule et même nymphe.

Les aventures Apologoi, retracent le périple d’Odysseas en Méditerranée. Le héros en fait le récit aux Phéaciens. Mais Ulysse est un menteur et un vantard. Quel crédit doit-on lui accorder? Autre grief de Jay à l’encontre d’Ulysse : il rentre seul, il a abandonné ses compagnons; quel chef de guerre oserait se présenter sans ses soldats au retour de la guerre?

Nostos, le retour, est à l’origine de notre mot nostalgie. Il y seera question du retour à Ithaque, retour simultanée d’Ulysse et de Télémaque avec une histoire de chiens qui m’avait marqué autrefois. Dans la famille Mendelsohn, il y a aussi un épisode de chien enragé qui aurait marqué la personnalité de Jay. tout au long du livre, le fils reviendra à cette histoire qui lui paraît cruciale. Episode qui sera raconté selon différentes versions selon différents témoins. Tout au long du livre le professeur exercera le même esprit critique sur le texte ancien que sur le roman familial.

Anagnorisis : Odysseas doit se faire reconnaître, Argos, le chien, Eumée, le porcher fidèle, la nourrice Eurycléia le reconnaîtront. Il en sera autrement pour Télémaque et Pénélope. Tout d’abord parce que Odysseas se cache sous l’identité d’un pince Crétois (encore les fameux mensonges crétois!) . La preuve finale est celle du lit d’Ulysse (en parallèle un lit que Jay avait bricolé pour son fils enfant). C’est aussi l’occasion d’une déclaration d’amour de Jay pour sa femme, la mère de Daniel.

La croisière ne nous apprendra guère plus sur l’Odyssée, le séminaire est terminé, père et fils profiteront de cette occasion pour mieux se connaître. Le père se révélera un personnage charmant,  apprécié en société, et même audacieux loin du mathématicien silencieux et rigide que son fils avait présenté au début de l’ouvrage. La croisière n’atteindra pas Ithaque : élégant remplacement de la visite de l’île d’Ulysse par la récitation du poème de Cavafy qui est mon poème préféré.

Sêma : monument funéraire, monument funéraire d’Achille ou du marin Elpenor. On pressent le décès du père. Le monument que son fils lui érige n’est-il pas l’ouvrage tout entier?

Lecture passionnante, commentaire érudit, émouvante histoire d’une rencontre tardive entre un père et son fils, une Odyssée inattendue.

Lire aussi le billet de claudialucia

 

la mesure de la dérive – Alexander Maksik

LIRE POUR LA GRECE – EXILS

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne résiste pas à une couverture où figure une église des Cyclades! j’avais déjà noté ce titra à la veille de notre voyage à Santorin.

incipit : 

« Il faisait nuit, à présent.

Jacqueline n’avait rien mangé depuis la barre de chocolat tut aplatie ramassée sur les marches de la pharmacie.

la volonté de Dieu, lui dit sa mère…. »

Il ne s’agit pas de tourisme. Une histoire de migrants, d’exil. De ces naufragés qui s’échouent sur les îles de la Méditerranée?  Contraste entre  le paradis des vacanciers qu’est Santorin et la quête d’un refuge, de quelque chose à manger.

Les clichés véhiculés par la télévision cachent les destins individuels. Jacqueline est libérienne. Ni la pauvreté, ni l’espoir d’un avenir européen ne l’ont jetée sur la plage. Evacués, les préjugés! Jacqueline veut passer pour une étudiante américaine en vacances, et elle donne le change, réussit à cacher la faim, se trouve même un moyen de survie : masseuse sur la plage.

Le premier acte de sa tragédie, n’est pas l’exil. Son histoire est au Libéria. Oubliés, les clichés! Elle n’est pas une « pauvre » africaine lancée par la misère sur les routes…Au contraire, elle a vécu une enfance est une jeunesse dorée dans les arcanes du pouvoir, a étudié à Londres. Les difficultés du quotidiens n’effacent pas son passé dans le Libéria de Charles Taylor, guerre civile, enfants soldats et massacres….

C’est un sujet grave qui contraste avec le cadre solaire de l’île, la beauté des paysages, l’insouciance des vacanciers. J’aurais quand même voulu en apprendre un peu plus sur le Libéria.

 

 

 

la Ville assiégée – Janina octobre 1912-Mars 1913 – Guy Chantepleure

CARNET DES BALKANS

« Janina, selon les Turcs, c’est le chef-lieu d’un vilayet ottoman.

Janina, selon les Albanais, c’est le centre de l’Albanie du Sud, et -qui sait? – peut être l’une des villes principales d’une Albanie future, une Albanie autonome.

Janina, selon les Grecs, c’est le temple choisi, le foyer privilégié où se perpétua, claire et pure en dépit des vairations ethniques, de tous les bouleversement historiques, la petite flamme sacrée de l’hellénisme : Janina c’est la capitale de l’Epire, province grecque »

« Et puis, dans les Balkans, la réalité revêt des airs de romans d’aventure….Faut-il s’étonner beaucoup que des paroles grisantes et du rêve magique naisse l’action silencieuse, là où toute lutte serait rebellion? »

Merci à Babélio et aux éditions Turquoise pour m’avoir offert ce livre!

Il est arrivé au bon moment, juste au retour d’un voyage dans les Balkans!

J’avais coché ce livre à l’occasion du voyage . Il a aussi résonné en écho à d’autres lectures :  Alexandre Dumas: Ali Pacha qui fut, un siècle plus tôt, le Pacha de Janina, ömer Seyfettin : Lâlé la blanche qui est un recueil de nouvelles se déroulant pendant la Guerre des Balkans (1912-1913) et de façon plus lointaine Zorba le Grec de Kazantzaki. 

La Guerre des Balkans est bien méconnue vue de France.

Ce sont les « notes de guerre » d’une française – témoignage direct des événements s’y étant déroulés. L’auteure qui écrit sous le pseudonyme de Guy Chantepleure est la femme du consul de France. l’auteure raconte donc ce qu’elle voit, ce qui se passe autour d’elle. Elle ne s’attarde pas à des faits d’arme héroïque, elle préfère contempler de loin la montagne qui résiste Bejani, imposante et mystérieuse ou les minarets de Janina des collines environnantes.

Attentive à la guerre qui se déroule, elle reste sensible à la nature. Attentive aussi aux hommes et aux femmes qu’elle rencontre. Femme d’un diplomate, elle rencontre les officiels ottomans, reconnait leur courtoisie, profite de leurs réceptions. Elle éprouve aussi de la sympathie pour les soldats des deux camps et finalement partage la joie des Grecs quand le siège se termine à leur avantage.

Récit de guerre, par une femme, loin des rodomontades et de l’héroïsme, qui n’oublie pas l’élégance des femmes, le mystère d’une musulmane voilée comme les danses des jeunes filles grecques.

la guerre terminée, une excursion à Argyrocastro – Gjirokastër en Albanie – nous emmène sur les routes de l’Epire dans la ville de Kadaré.

 

 

 

la Dernière Page – Gazmend Kapllani – INTERVALLES

CARNET DES BALKANS/ALBANIE

C’est un vrai coup de cœur!

Un de ces livres qui me semble personnellement destiné. Pas seulement parce que nous rentrons de Tirana. Pas seulement parce que le destin des Juifs de Salonique m’émeut toujours. Quête d’identité dans le mélange balkanique,exil et  métissage. Faux-semblants. Aussi pour l’amour des livres. Pour ce poème de Cavafy, glissé comme  par mégarde.

Je venais de terminer le Petit Journal de bord des frontières qui m’avait beaucoup touchée. C’est parfois une erreur de lire à la file deux livres du même auteur. Parfois la petite musique de l’auteur se répète, radote. Et bien là, pas du tout. Le narrateur des deux ouvrages semble être le même,  un exilé albanais, écrivain, vivant à Athènes. Les lieux aussi sont identiques, Tirana, la Grèce. Pourtant ce sont bien deux livres très différents. La Dernière Page mêle deux histoires (comme Le Petit Journal mêlait deux points de vue). L’auteur a recours à la typographie italique dans l’histoire du père, droite dans celle du fils.

156 pages,  et pourtant un roman complet, avec une intrigue, et même deux, du suspense, une analyse historique. Bravo!

Petit journal de bord des frontières – Gazmend Kapllani – ed. INTERVALLES

CARNET DES BALKANS/ALBANIE 

          »  Ma relation problématique avec les frontières a commencé de très bonne heure.                  Dès mon plus jeune âge. Parce que le fait d’être atteint ou non du syndrome de la                 frontière est en grande partie une question de hasard : tout dépend du pays où                    l’on  est né.

           Je suis né en Albanie »

Gazmend Kapllani est un auteur albanais qui vit en Grèce et écrit en Grec.

Je l’ai trouvé au hasard des algorithmes de Babélio ou d’Amazon, téléchargé « à l’aveugle » sans critique 4ème de couverture, ni recommandations et ce fut une excellente surprise.

Ce livre est double : un journal de bord , récit de l’émigration du narrateur, e, imprimé en caractères italiques et des chapitres d’une typographie romaine droite qui s’intercalent dans le récit et qui décrivent la condition de l’émigré, plutôt sur le mode méditatif et souvent ironique. Les chapitres alternent, action et réflexion, datés 1991 et intemporels, albanais et universels.

Le narrateur raconte d’abord les conditions de vie et l’enfermement des Albanais sous le régime d’Enver Hodja.

« Plus les années passaient, plus l’isolement de l’Albanie se radicalisait, et plus le monde-au-delà des frontières se transmuait en une autre planète. Paradisiaque pour quelques-uns…. »

Il généralise son cas personnel, albanais à une condition universelle:

« Le véritable immigré est un égoïste, un narcissique invétéré. il pense que le pays où il est né n’est pas digne de lui »

J’ai aimé cet humour, cette ironie, nécessaire pour la survie aussi bien de ceux qui étaient asservis par la dictature que ceux qui en exil , dans les pires conditions veulent rire pour survivre

« le rire des hommes des frontières est le meilleur des masques. en riant, c’est comme s’ils disaient à la mort : « ne compte pas sur nous pour être tes clients. Tu vois bien que si nous rions, c’est que que nous n’avons rien à faire de toi »

J’ai aimé aussi l’ ouverture aux autres qui lui fait citer les Grecs en immigration aux Etats Unis qui fait de son livre non paas un livre sur les Albanais en Grèce mais le livre de tous les migrants. 

 

Ali Pacha – Alexandre Dumas

LIRE POUR LES BALKANS/ALBANIE

Forteresse d’Ali Pacha à Porto Palermo construite par les français

 

« Nous allons raconter l’histoire d’Ali Tébélen, pacha de Janina, dont la longue résistance précède et amène la régénération de la Grèce… » annonce l’auteur dans la première page du livre

C’est une relecture, le personnage d’Ali Pacha de Ioanina m’a intriguée surtout en ce qui concerne la fascination qu’il a exercée sur Byron et l’influence des Souliotes, klephtes et Armatolis dans les guerres d’indépendance d la Grèce. Nombreux de ces combattants étaient albanais et Ali Pacha a joué sur les rivalités entre les différents pachas de l’Epire et de l’Albanie. Alexandre Dumas a fait la biographie d’Ali Pacha, faisant oeuvre de journaliste puis le personnage l’a inspiré dans l’écriture du Comte de Montechristo.

 

J’ai l’édition PHEBUS à la maison où l’oeuvre est présentée comme un recueil de propagande en faveur de l’Indépendance grecque mais

 

 

j’ai préféré télécharger une édition électronique pour notre voyage, qui passe tout près de Tépéléné – son lieu de naissance – et devant plusieurs forteresses d’Ali Pacha. Regroupé avec L’Homme au Masque de Fer, il est sous-titré Les crimes célèbres et si le nom d’Alexandre Dumas est en premier sur la couverture il est suivi d’Auguste Arnould et de Félicien Mallefille.

L’accent est mis sur les luttes du Pacha présenté plus comme un brigand que comme un chef d’état. Ali Pacha a utilisé les conquêtes napoléoniennes puis l’engagement anglais et enfin les luttes d’indépendances grecques, non pas pour bâtir en Epire un état mais surtout pour son enrichissement personnel. Il n’a aucun scrupule à trahir ses alliés ou sa parole. Sa vengeance est terrible et surtout personnelle. Il va s’acharner contre deux villes où sa mère et sa sœur ont été prisonnières et humiliées. Ses manigances vont lever contre lui les armées du Sultan mais il préfère temporiser, ruser sans jamais proclamer des velléités d’indépendance politique. Brigand de haut vol, mais pas révolutionnaire pour autant.

 

Vacances dans le Caucase – Maria Iordanidou

LITTÉRATURE GRECQUE

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incipit:

« Par un jour de juillet 1914, Anna quitta quitta Constantinople pour se rendre en Russie. Elle laissa derrière elle la Ville Vénérable du siècle passé, […]la Constantinople indolente des portefaix et des arabadjis, avec son quartier des Romii…. »

Quel livre charmant! Voyage dans le temps ,  dans l’Orient et la Russie.

Anna, élève de 16 ans va passer ses vacances avec Claude, la femme de son oncle Aleksos qui finance ses études. Claude, française, a été préceptrice en Russie, au temps ou chaque famille russe se devait d’enseigner le français.

Le voyage jusqu’au Caucase est compliqué, partant à bord du Sicilia, elle franchit le Bosphore pour arriver à Batoum, de là il faudra prendre le train, changer à Vladikavkaz et à Kavkaskaïa, pour atteindre enfin Stavropol, 1200 km en train. C’est la mobilisation générale, les trains sont bondés. Dans la foule, Anna perd sa tante Claude, échoue dans une gare de campagne quelque part avant Kavkaskaïa, puis dans la campagne.

la vie est tranquille à Stavropol. Depuis la déclaration de guerre, on s’intéresse à l’Angleterre, alliée de la Russie. Anna qui a étudié l’Anglais au collège américain d’Istanbul sera préceptrice anglaise des enfants Otchkov. Mais il faut qu’elle rejoigne Stavropol! L’amie de sa tante Claude la retrouve dans un hôpital militaire pour malades contagieux en compagnie de soldats tchèques et autres déserteurs.

Elle passera toute la Première Guerre mondiale à enseigner l’anglais et à essayer de suivre ses études en Russie pour revenir diplômée, la guerre finie à Constantinople.

C’est donc le récit de la vie dans le Caucase pendant la guerre. Témoignage ou roman? Maria Iordanidou raconte son histoire, mais soixante ans plus tard. Quelle est la part de la mémoire et celle de l’imagination? Toute jeune et avec l’aide de Madame Fourreau, elle s’adapte parfaitement à la vie russe qu’elle nous décrit en détail. Quel bonheur que ces descriptions de la vie russe, comment on boit le thé, comment on se distrait! Intelligente, elle apprend très vite comment enseigner, gagne bien sa vie et se rend indépendante et libre malgré son jeune âge.

Vient la Révolution et surtout les horreurs des guerres civiles, la faim, les cosaques….Témoignage ou roman?

J’ai adoré ce livre je cherche Loxandra du même auteur, épuisé. Qui me le prêtera?

Ce qui reste de la nuit – Ersi Sotiropoulos

1CAVAFY A PARIS EN 1897

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Il y a si longtemps, fascinée par le Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durell, j’ai rencontré Cavafy, le poète d’Alexandrie. Et quand j’ai visité la ville, j’ai cherché à marcher sur les traces de Justine, visité de Cecil hôtel, traîné devant les cafés, cherché les terrasses de cafés, cherché des traces grecques sur les vieux murs délavés…

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un café d’Alexandrie

Plus tard, au cours de nos voyages dans les Iles grecques, souvent avec Durrell pour guide, j’ai retrouvé Cavafy. Éblouissement que son Ithaque que j’aime entendre en Grec, que j’ai écouté en boucle. Puis découverte En attendant les Barbares….

Cavafy me fascine.cavafy-portrait

Et voici que, par les hasards de Facebook, je trouve sur le blog de L’ivresse Litteraire  le titre Ce qui reste de la nuit, sur les pas de Cavafy à Paris. Je l’ai téléchargé en négligeant l’avis très mitigé de Sandrine qui ne l’a pas beaucoup apprécié.

Certains livres, même si ce ne sont pas des chef d’oeuvres littéraires, tombent à pic dans l’humeur du moment. Constantin Cavafy et son frère John passent quelques temps dans le Paris de l’Affaire Dreyfus, en 1897. Autre sujet qui m’intéresse. Encore une coïncidence, je suis en train de suivre le MOOC Oscar Wilde. Ce dernier sorti de prison est justement venu en France, est ce que Cavafy le rencontrera dans le roman? Il aurait pu. En tout cas, les considérations esthétiques du jeune poète rencontrent celles de l’auteur du Portrait de Dorian Gray. 

« Wilde avait été le précurseur de l’anti-mimesis[…]l’archiprêtre de l’anti-mimésis »

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Dans ce Paris de la Belle époque, la vie artistique est brillante et les deux Alexandrins, pilotés par un compatriote, Mardaras, secrétaire du poète symboliste Jean Moreas, vont traîner du Boulevard des Italiens, à Montmartre, des Tuileries à la Place Clichy, à la recherche des endroits où il faut être où dînent ou soupent les célébrités.

« C’est ici-même, au rat mort que Rimbaud avait poignardé Verlaine en présence du poète Charles Cros… »

Quelles émotions pour un poète!

Baudelaire, Rimbaud, Hugo, vous me broyez. « Votre stature m’écrase »

« Et la merveilleuse métaphore de Baudelaire allant de l’oiseau marin au Poète » [….] « Tout homme, et pas seulement le Poète, ne se voyait-il pas condamné à vivre cloué au sol. » inspire le jeune Constantin qui a hâte de rentrer dans a chambre d’hôtel pour écrire des vers qu’il déchire, le matin venu.

Promenades dans Paris, allusions à Alexandrie, bien présent. Recherches poétiques. Mais aussi déchirures dans la société causées par l’Affaire Dreyfus, curieusement comparées aux querelles byzantines :

« Iconomachie. Iconolâtres et iconoclaste. Une fumée épaisse montait de l’atrium de SAinte-Sophie« […] « vois-là une preuve supplémentaire de ce fanatisme qui animait l’Empire byzantin »

Etudes pour les poèmes de Cavafy, image empruntée au blog de Thierry Jamard http://thierry.jamard.over-blog.com/2016/11/exposition-cavafis-lundi-7-octobre-2013.html
Etudes pour les poèmes de Cavafy, image empruntée au blog de Thierry Jamard
http://thierry.jamard.over-blog.com/2016/11/exposition-cavafis-lundi-7-octobre-2013.html

L’amour des garçons sous-tend le récit, amour coupable, inavoué et inassouvi. Tension insoutenable après la rencontre avec un jeune danseur russe. Scène très pénible (pour la lectrice dans une pissotière). Un aspect interlope comme cette visite dans une Arche, lieu de perdition mondain où les hommes de la bonne société s’encanaillent après avoir traversé la zone. 

Une lecture très riche, qui tombe au bon moment!

Et encore une coïncidence, sur un blog ami je viens de trouver un très long article sur une exposition Cavafy à Athènes très bien illustrée.

 

 

 

 

 

 

 

L’Ultime Humiliation – Rhéa Galanaki

LIRE POUR LA GRECE

l'ultime humiliation

Un roman féministe?

Tiresias, le devin aveugle de Thèbes qui apparut à Ulysse était hermaphrodite, Tiresia, l’une des héroïnes de l‘Ultime Humiliation est femme et devineresse…Rhéa Galanaki choisit aussi de féminiser le Minotaure.  Dans l’appartement athénien,  ne vivent que des femmes : Tiresia et Nymphe, deux professeures retraitées, Danaé l’assistante sociale,  Catherine  leur sert de chaperon et Yasmine  vient faire le ménage.Les fils feront une apparition tardive : Oreste et Takis et le petit Ismaël. Un lointain patriarche exerce une influence occulte….

Un roman historique?

syntagman

Athènes,  12 février 2012

Le Monde 13 février 2012 raconte :

« Pendant que les députés débattaient et votaient des nouvelles mesures d’austérité, dimanche 12 février, Athènes brûlait. Près d’une vingtaine d’immeubles ont été incendiés après la dispersion d’une grande manifestation hostile au nouveau « mémorandum » que la Grèce s’engage à appliquer auprès de ses partenaires européens. Dans la nuit de dimanche à lundi, l’Attikon – un magnifique cinéma à l’ancienne du centre de la capitale – était encore ravagé par les flammes, tout comme un immeuble désaffecté à quelques dizaines de mètres. Les pompiers continuaient leur intervention au siège d’Alphabank, d’où les flammes avaient cessé de sortir…… »

C’est autour de ce fait précis, autour de cette manifestation que s’organise le récit. Tiresia et Nymphe, ulcérées par les coupes dans les retraites, menacées d’être expulsées de leur appartement,  décident de se joindre aux manifestants.

Rhéa Galanaki raconte cet épisode dans le style de la tragédie antique :

« Athènes est au sens propre une tragédie : voilà ce qu’avaient écrit sur les banderoles les gens défilant par vagues  interminables. Il ne semblait pas y avoir de cas isolés ou de rôles à part dans cette tragédie moderne : c’était au sens propre; l’âme d’une ville qui expirait devant elles; Seul le chœur de cette tragédie contemporaine conservait quelques éléments de son origine antique. En effet les deux femmes ne cessaient d’entendre le choryphée[….] et le chœur des temps modernes les (les slogans) répétaient adoptant une voix rythmée et une démarche cadencée…. ».

La place (Syntagma) « elle était devenue une double place, mais aussi une place à double sens ».

A la manifestation pacifique succède l’émeute, où les deux femmes sont piégées. Parmi les hommes-en-noir, les émeutiers casqués,  elles croient reconnaître Takis et Oreste. Après les affrontements, après l’incendie du cinéma elles s’écroulent et sont incapable de retrouver le chemin de l’appartement.

incendie cinéma Attikon

Un roman politique

« Tragédie et démocratie sont les enfants d’une même mère…. »

Rhéa Galanaki décrit les partis qui s’affrontent : Aube dorée qu’a choisi Takis, le fils de Catherine, la Crétoise et d’un policier défunt, les groupes anarchistes ou gauchistes où milite Oreste. Elle compare ces affrontements à la révolte des étudiants de l’Ecole Polytechnique en novembre 1973, Nymphe et le père d’Oreste en étaient les héros. Les deux générations s’opposent, les héros, sont ils devenus corrompus? La crise que traverse la Grèce leur est-elle imputable? J’ai déjà lu des allusions à ces politiciens dans les livres de Petros Markaris. Rhéa Galanaki et Markaris ont travaillé ensemble, entre autres au scénario d’un film de Theo Angelopoulos.

Catherine, elle aussi s’interroge :

« c’est ainsi qu’elle eut pour la première fois la possibilité de s’interroger sur les différents types des gens de gauche, et l’opportunité de se demander si les membres de la gauche actuelle étaient différents ou non, de la génération d’autrefois. »

Venant d’un village martyr des nazis pendant la seconde guerre mondiale, elle ne peut accepter les analogies entre Aube Dorée, le parti fasciste où milite son fils, et les agissements des Allemands. Une très belle scène, par la suite raconte comment les vieux Crétois ont chassé Aube Dorée du village.

Une fresque antique

Après la représentation des événements du  février 2012, dans le style de la tragédie antique, l’errance de Nymphe et de Tiresia, incapables de retourner chez elle,vivant dans la rue avec les SDF, est une véritable Odyssée.

L’Ultime Humiliation est-elle la déchéance de tous ces Athéniens paupérisés par la Crise et réduits à la condition de clochards sans droits, sans identité, mendiants dans la jungle urbaine?

« A leur manière les sans-abri d’Athènes sont aussi les révoltés de notre temps. »

Rien n’est moins sûr! L‘Ultime Humiliation est aussi le nom donné à une icône appelée aussi « le Christ de pitié« . C’est d’ailleurs par une allusion à cette icône que s’ouvre le roman. On peut lire le livre à la lumière d’Homère et de l’Odyssée mais il ne faut pas oublier la composante orthodoxe de la culture grecque.

Un roman d’une grande richesse

On peut s’attarder à l’analyse politique de la Grèce en crise en 2012, on peut s’attacher à la mythologie. Mais ce n’est pas tout.J’ai remarqué une allusion àCavafy, des vers du Facteur chanté par Moustaki, qui est un poème de Manos Chadjidakis  (ce que j’ignorais),un chapitre entier dédié à Théo Angelopoulos à l’occasion de l’incendie du cinéma Atikon… et bien d’autres pépites…