Le 8-octobre – Généalogie d’une haine vertueuse – Eva Illouz – Tracts Gallimard

APRES LE 7 OCTOBRE …

Dana Schutz : Fanatics

Le 7 octobre, l’horreur, le pogrom, le séisme. Déchirement. Urgence de vérifier qui va bien, qui est touché… Sidération.

Mais, pourquoi Eva Illouz  a-t-elle choisi  le 8 octobre ? 

« Pourquoi ce 8 octobre a-t-il été la date où la compassion, même froide et convenue, s’est aussi
mystérieusement absentée ? »

Comment, devant l’horreur des crimes, des viols, des enlèvements de bébés, la jubilation de certains intellectuels s’est exprimée? Non pas les foules  de Gaza, Beyrouth, ou  Damas. On aurait compris mais celle d’universitaires américains, canadiens, suédois qui ont théorisé cette jubilation.

« Le négationnisme et la joie face à la fureur annihilatrice du Hamas continuent d’être pour moi, une énigme obsédante »

la déclaration de Andreas Malm, écologiste de l’université de Malmö est particulièrement choquante : 

« la première chose que nous avons dite dans ces premières heures [du 7 octobre] ne consistait pas tant en des mots qu’en des cris de jubilation. Ceux d’entre nous qui ont vécu leur vie avec et à travers la question de la Palestine ne pouvaient pas réagir autrement aux scènes de la résistance prenant d’assaut le checkpoint d’Erez : ce labyrinthe de tours en béton, d’enclos et de systèmes de surveillance, cette installation consommée de canons, de scanners et de caméras – certainement le monument le plus monstrueux à la domination d’un autre peuple dans lequel j’ai jamais pénétré – tout d’un coup entre les mains de combattants palestiniens qui avaient maîtrisé les soldats de l’occupation et arraché leur drapeau. Comment ne pas crier d’étonnement et de joie»

De la résurgence de l’antisémitisme en France, de l’absence de Macron à la manifestation contre l’antisémitisme, ou des déclarations aberrantes de Mélanchon,  il n’en est pas question dans ce livre qui se concentre sur l’aspect théorique de ce qui se nomme outre-Atlantique la « French Theory« .

French, à cause de Foucault, Derrida, apparue sur les campus américains dans les années 1970 « Antiaméricanisme, anticapitalisme et anticolonialisme en constituaient les fondements »

L’essai de Eva Illouz a pour but d’analyser et de démonter cette théorie. je l’avais écoutée à la radio ICI J’ai eu envie de la lire. Cette lecture s’avère ardue pour qui n’est pas familier du vocabulaire des sciences humaines. Elle permet de mettre des concepts précis derrière le mot très très flou et connoté politiquement de « woke » qu’elle n’utilise pas. L’analyse marxiste se trouve dépassée , remplacée par le pantextualisme

« l’extension de la métaphore du texte à la vie sociale, ce que j’appelle le pantextualisme.
[…]

La déconstruction de Jacques Derrida a peut-être été la forme la plus aboutie du pantextualisme. »

On s’éloigne des catégories habituelles s’appuyant sur des faits pour décrypter des textes. Eva Illouz introduit un nouveau concept : le pouvoirisme

les notions de « discipline », de « surveillance » et « d’orientalisme» n’étaient certes pas marxistes mais
faisaient du pouvoir le signifié ultime à extirper des textes. Ce pouvoir était abstrait et sans agent et
englobait la totalité des pratiques textuelles et des sphères sociales. […]

J’appelle cette position épistémologique le « pouvoirisme

Marx avait situé le pouvoir dans la propriété, dans les moyens de production et le contrôle des termes du
contrat de travail. Pour Max Weber, le pouvoir était défini par la capacité de prendre des décisions pour les
autres et (ou) d’affecter leur comportement Les deux conceptions du pouvoir sont empiriques et font la
distinction entre ceux qui ont du pouvoir et ceux qui n’en ont pas. Le pouvoirisme ne veut pas et ne peut
pas faire cette distinction, parce que le pouvoir est vu comme constitutif de toutes les relations sociales.
[…] le pouvoirisme, la critique des textes était plus qu’un exercice d’herméneutique : elle devenait une
performance morale de la dénonciation.

De l’analyse critique on glisse vers la dénonciation, acte politique ou moral, en tout cas loin de la rigueur universitaire pour atteindre toutes les approximations, la concurrence entre les dénonciations et toutes les outrances sont les bienvenues. L’oubli de l’histoire est acté. 

« Elles racontent le monde à travers des catégories narratives qui effacent le chaos de l’histoire, l’ordonnent
moralement et créent une nouvelle intuition morale : la cause palestinienne, même défendue par un
groupe génocidaire, est intrinsèquement bonne, Israël, même quand il répond à une attaque, incarne le
mal. »

Et enfin, la concurrence victimaire qui est la négation de l’horreur de la Shoah, les Juifs n’étant plus perçus comme victimes mais comme privilégiés.

« L’antisémitisme et l’antisionisme sont devenus des marqueurs-clés de l’identité sociale grâce à deux
processus sociologiques sous-jacents : la concurrence socio-économique et victimaire des minorités »

Instinctivement, je saisis ces concepts de  « pantextualisme », « pourvoirisme » mais je me trouve intellectuellement bien démunie! A l’heure de l’Intelligence Artificielle et des Fake News, il va être bien difficile pour le citoyen lambda de séparer le vrai du faux. Et j’ai peu d’espoir du côté des universitaires.

le Dibbouk -Fantôme du monde disparu – au Musée d’art et d’Histoire du Judaïsme

Exposition temporaire jusqu’au 26 janvier 2025

Hanna Rovina dans le rôle de Lea – théâtre Habima

« Dans la culture populaire juive, un dibbouk désigne une âme errante qui prend possession d’un vivant »

texte de la pièce Le Dibbouk

L’écrivain An-Ski (1863-1920) s’empara du mythe du Dibbouk pour écrire une pièce de théâtre jouée à Varsovie en 1920. C’est l’histoire d’une jeune fille, Léa, possédée par l’esprit de son fiancé mort avant leurs noces.

Léa : L’homme vient au monde pour une belle, une longue vie. Mais s’il meurt avant l’heure qu’advient-il de sa vie inachevée, de ses pensées qu’il n’a pas eu le temps de mûrir. Des actions qu’il n’a pas eu le temps d’accomplir

Aux sources du Dibbouk, les expéditions  ethnographiques  de An-Ski pour la Société d’Histoire et d’Ethnographie fondée en 1908 à Saint Pétersbourg pour préserver la culture juive de l’Empire Russe. Altman effectua des relevés d’inscriptions, Salomon Youdovine rapporta de magnifiques clichés de Volhynie et Podolie (Ukraine actuelle). 

Chagall : la Noce (1911-1912)

La première version de la pièce fut écrite en Russe(1917), puis traduite en Hébreu (1918) et en Yiddish (1919). Elle fut adaptée au cinéma  par Michal Waszynski (1937) . C’est cette version projetée qui accueille le visiteur de l’exposition : La jeune fille danse avec son fiancé mort avec une tête de squelette  dans la « danse des mendiants » 

Chagall : David et Bethsabée (1956)

Le tableau de Chagall des deux amants et un seul visage illustre parfaitement la possession de la Léa par l’esprit de Hanan. 

Hanan et Lea

Le mysticisme juif et la kabbale sont illustrées par des vitrines montrant des amulettes et des ouvrages de la kabbale ainsi que par deux vidéos d’un film évoquant un exorcisme. Pour éloigner le Dibbouk de la créature vivante, on a recourt à l’exorcisme. Dans la pièce, la jeune fille ne veut pas être séparée de son fiancé et elle se rebelle.

Issachar Ber Ryback – synagogue

L’exposition présente des dessins et tableaux de contemporains de Chagall comme Nathan Altman ou Ryback dans une version cubiste. 

Costume Habima Nathan Altman

Le Dibbouk fut mis au répertoire de Habima et joué en hébreu à Tel Aviv dès 1922 avec les costumes de Nathan Altman. Habima se produisit lors de nombreuse tournées internationales . Les affiches et les programmes sont présentées ici. 

Habima

Le film de Waszynski est considéré comme l’apothéose du cinéma yiddish.

Des versions américaines ont été tournée : en 1960 Sidney Lumet l’adapte pour la télévision américaine. Bernstein et Robbins le montent en ballet (1974).

Romain Gary s’en inspire pour La Danse de Gengis Cohn (1967). 

En Pologne Andrzej Wajda (1988)choisit pour prologue le poème de Ernst Bryll pour qui les juifs assassinés dans la Shoah sont les dibboukim qui hantent les polonais. 2003 Krzysztof Witkowski l’associe à une nouvelle d’Hanna Krall. 2015 Maja Kleczewska adjoint l’alliance brisée entre Juifs et Polonais. le Dybbouk est un spectre qui hante le monde contemporain. 

Les frères Coen dans leur film A serious man présentent aussi le Dibbouk. C’est sur cette scène que se termine la visite.

Quand tu écouteras cette chanson – Lola Lafon

MA NUIT AU MUSEE

Un écrivain passe une nuit dans le musée de son choix et rédige un texte pour cette collection. J’ai découvert « ma nuit au musée » avec Leila Slimani et Le parfum des fleurs la nuit. 

Lola Lafon a choisi de passer une nuit à l’Annexe du Musée Anne Frank à Amsterdam, dans le grenier où sa famille était cachée pendant deux ans. Ce choix n’est pas fortuit.

« Lorsqu’il m’a été proposé de passer une nuit dans le musée de mon choix, à aucun moment je n’ai envisagé
de me rendre dans un musée d’art. Je les visite avec plaisir mais je ne me sens pas légitime à donner mon
avis sur ce qui y est exposé. »

Comme les collégiens ou lycéens, Lola Lafon, a lu Le Journal d’Anne Frank pendant son adolescence. Mais elle se sent personnellement concernée, comme enfant de survivants de la Shoah, elle se sent personnellement concernée. Sa grand-mère,

Ida Goldman m’a offert une médaille frappée du portrait d’Anne Frank.[…] Cette médaille m’expliqua ma grand-mère, il me faudrait toujours la conserver. N’oublie pas. 

Quand tu écouteras cette chanson nous parle d’Anne Frank, d’une petite jeune fille qui écrit son journal comme tant de filles, comme Lola Lafon, elle-même. Mais une universitaire qui l’a étudié nous apprend qu’Anne Frank avait prêté un soin particulier l’écriture, en tant que texte littéraire destiné à être lu (sinon publié). Miep Gies, une de ses bienfaitrices, connaissait son importance et a conservé avec soin le manuscrit.

Anne Frank entend, sur Radio Oranje, une annonce du ministre de l’Éducation des Pays-Bas en exil à
Londres. Il demande aux Hollandais de conserver leurs lettres, leurs journaux intimes : après guerre, ces
écrits seront autant de témoignages précieux. Cette déclaration la galvanise, elle s’enthousiasme, en parle
à son père : son journal pourrait être publié, un jour.

Lola Lafon nous parle aussi du Musée, des traces qui donnent à voir l’absence

Tout, ici, se veut plus vrai que vrai or tout est faux, sauf l’absence. Elle accable, c’est un bourdonnement
obsédant, strident.

Lola Lafon nous parle d’elle, de ses grands parents qui ont choisi la France  des Droits de l’Homme, de Jaurès, mais qui subirent l’occupation nazie. Elle raconte son enfance en Roumanie et son arrivée à Paris à 12 ans, puis ses débuts en écriture.

Sa confrontation avec l’Annexe où étaient cachés les Frank n’était pas facile. L’écrivaine a attendu le dernier moment pour pénétrer dans la chambre d’Anne Frank. Et pour la lectrice, une surprise que je vous laisse découvrir.

J’ai tant aimé ce livre qu’à peine refermé, j’ai téléchargé La petite communiste qui ne souriait jamais et j’ai cherché un podcast sur l’appli.  RadioFrance https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-atelier/le-grand-atelier-du-dimanche-19-mai-2024-5658895

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/lola-lafon-dresse-un-etat-de-nos-vies-8642028

 

L’horizon a pour elle dénoué sa ceinture – Chana Orloff (1888- 1968) – Rebecca Benhamou – fayard

BIOGRAPHIE DE CHANA ORLOFF

Chana Orloff – Autoportrait

Depuis sa rétrospective au Musée Zadkine, j’ai cherché une biographie de Chana Orloff . L’horizon pour elle a dénoué sa ceinture de Rebecca Benhamou est une biographie pleine de sensibilité et d’empathie qui replace la sculptrice dans son contexte.

1910, Chana Orloff quitte la Palestine  pour Paris, prend son indépendance et étudie le dessin et la sculpture après un passage dans un atelier de couture. 

« Paris c’est la liberté, c’est les droits de l’homme et tant d’autres choses[…]A Paris elle sera une femme libre, »

A Montparnasse, elle trouve d’autres artistes juifs, certains parlent hébreu ou yiddisch. Dans la sculpture, elle trouve sa voie comme portraitiste désobéissant à la tradition juive qui interdit de reproduire des images sculptées.

« Observe les visages, Chana. Ne les copie pas, applique-toi plutôt à les lire. Rappelle-toi, panim n’existe
qu’au pluriel. N’est-ce pas lourd de sens ? Sculpte les visages, sculpte les corps, sculpte les vrais gens. Le
reste n’a pas d’importance. » (Soutine)

 Panim, (une petite critique pour l’édition numérique qui reproduit les mots en lettres hébraïques mais qui a oublié que l’hébreu s’écrit de droite à gauche, la lecture en est toute bizarre! )

Portraits : (en haut à droite Otto Rank)

Elle fréquente les « Montparnos »: Foujita, Picasso, Kisling, Soutine, Lipschitz, Zadkine, Modigliani et Jeanne Hébuterne. Dès 1912, elle expose deux portraits au Salon d’Automne.

A Necherith

Oui tu es belle

Ni rose ni lys, ni princesse

Artiste

Le grand amour de Chana Orloff, le poète polonais Ary Justman, proche d’Apollinaire, de Cendrars devient son mari et le père de Didi. Il meurt en 1919 de la grippe espagnole, peu de temps après la disparition d’Apollinaire. Décès de  Modigliani, suivi par Jeanne Hébuterne.

« Après le temps du deuil celle qu’on surnommait l'(aigle a déployé ses ailes »

Elle devient la portraitiste des élites parisiennes. les plus grands posent pour elle

Durant les années folles, Paris est une fête. Chana fréquente les américaines Natalie Clifford Barney, et les Amazones que l’Exposition Pionnières au Luxembourg a mis en lumière CLIC

Romaine Brooks

Et Chana n’a plus que ce mot en tête : Amazone. Elle fait partie de ce groupe. Amazone, c’est ce qu’elle est
devenue.

C’est le nom d’un groupe de femmes, comme elle, habituées à faire cavalier seul. Des femmes qui vivent
avec des femmes, d’autres qui couchent avec des femmes et des hommes, d’autres encore qui s’habillent
comme des hommes, qui redéfinissent radicalement le sens de la féminité.

Le féminisme de Chana, si tant est qu’il existe, est un féminisme muet, que l’on découvre au fil des
portraits qu’elle réalise : 1920, Natalie Clifford Barney. 1921, Claude Cahun, photographe, écrivain, poète.
1923, Romaine Brooks, artiste peintre. 1931, Eyre de Lanux, artiste, écrivain, designer. 1934, Anaïs Nin,
écrivain. 1939, Germaine Malaterre-Sellier, militante, féministe…

Féministe, mais aussi mère. La maternité inspire de nombreuses œuvres.

C’est pourtant un amour si singulier, rétorque Chana. Plus viscéral, plus animal, plus ancré. Pour une
artiste, c’est le plus transcendant de tous les arts. La maternité, c’est insuffler un peu de magie et de grâce
dans la banalité du monde, c’est la plus noble de toutes les créations, c’est l’art par le corps. Comment être
pleinement artiste sans avoir donné la vie, sans l’avoir sentie dans son ventre, dans ses tripes, au plus
profond de soi ? »

En 1926, Chana et son fils obtiennent la nationalité française et la légion d’honneur. Elle fait construire sa maison-atelier Villa Seurat

« projet, réalisé par les frères Lurçat, avait pour but de créer une colonie d’artistes. Cette vie en collectivité a
trouvé indéniablement un écho chez elle, dont la famille habitait encore dans un kibboutz en Palestine.
Elle s’est retrouvée dans la vision moderne de l’architecte Auguste Perret, précurseur dans l’utilisation de béton armé, et lui a confié la construction de sa maison. »

Au fil des années 30, l’atmosphère s’alourdit, l’antisémitisme gagne. malgré les lettres de sa famille qui l’implore de rentrer à Tel Aviv Chana reste à Montparnasse qu’elle ne quitte en catastrophe pour échapper à la rafle en juillet 42. Exil en Suisse. Dès la Libération, elle revient pour trouver la villa Seurat saccagée, ses sculptures blessées. Puis elle se remet au travail et sculpte un homme dans la glaise. Elle l’appellera le Retour.

Il me reste maintenant à découvrir la Villa Seurat mais il faut s’inscrire longtemps à l’avance.

Ce livre va résonner encore longtemps, la première page s’est ouverte au Kibboutz Be’eri, en 2016. Cela me fait frémir.

Le Juif Errant est arrivé – Albert Londres – 1930

.

Albert Londres est peut être le plus célèbre des journalistes. Journaliste d’investigation, il entreprend des reportages au long court. Le Juif errant est arrivé est composé de 27 chapitres correspondant à un long voyage à travers l’Europe, de Londres jusqu’en Palestine. Courts chapitres très vivants, amusants, au plus proche du sujet traité. 95 ans, reste-t-il d’actualité?

« pour le tour des Juifs, et j’allais d’abord tirer mon chapeau à Whitechapel. Je verrais Prague, Mukacevo, Oradea Mare, Kichinev, Cernauti, Lemberg, Cracovie, Varsovie, Vilno, Lodz, l’Égypte et la Palestine, le passé et
l’avenir, allant des Carpathes au mont des Oliviers, de la Vistule au lac de Tibériade, des rabbins sorciers au
maire de Tel-Aviv

La première étape : Londres où arrivent les Juifs de l’Est, émigrants ou « rabbi se rendant à LOndres recueillir des haloukah(aumônes)

pourquoi commencer le reportage à Londres? Parce que, voici 11 ans l’Angleterre s’est engagée par la Déclaration Balfour :

: « Juifs, l’Angleterre, touchée par votre détresse,
soucieuse de ne pas laisser une autre grande nation s’établir sur l’un des côtés du canal de Suez, a décidé de vous envoyer en Palestine, en une terre qui, grâce à vous, lui reviendra. »

A Londres, le journaliste rencontre toutes sortes de Juifs, dans l’East End, les Juifs fuyant les persécutions d’Europe Orientale, des rabbins, des sionistes, des Juifs qui ont réussi, se sont enrichis, ont déménagé dans l’Ouest.. Londres remarque le portrait de Théodore Herzl en bonne place. Sont-ils sionistes?

Théodore Herzl, journaliste à Paris, écrivain à succès. quand éclata en 1894 l’Affaire Dreyfus

 Le cri de « Mort aux Juifs ! » fut un éclair sur son âme. Il bloqua son train. « Moi aussi, se dit-il, je suis Juif. »

Il fit un livre « L’Etat Juif » puis partit en croisade, se précipita chez les banquiers juifs, puis lança l’appel d’un Congrès Universel mais fut dénoncé par les rabbins comme faux Messie. Il gagna Constantinople pour obtenir la cession de la Palestine par le sultan, puis il s’adressa à Guillaume II à Berlin, puis en Russie tandis que Chamberlain lui fit une proposition africaine. 

Cependant :

 » Était-ce bien le pays d’Abraham ? Je pose cette question parce qu’elle est de la
plus brillante actualité. Depuis la conférence de San-Remo, en 1920 (après Jésus-Christ), où le conseil suprême des alliés donna mandat à l’Angleterre de créer un « foyer national juif » en Palestine, les Arabes ne cessent de crier à l’imposture. Ils nient que la Palestine soit le berceau des Juifs. »

Londres n’oublie pas les Arabes.

Après ces préambules, le voyage continue à l’Est : Prague, 

« Prague, sous la neige, est une si jolie dame ! J’y venais saluer le cimetière juif et la synagogue. Ils représentent,
en Europe, les plus vieux témoins de la vie d’Israël. À l’entrée des pays de ghettos, ils sont les deux grandes
bornes de la voie messianique d’Occident. Ce n’est pas un cimetière, mais une levée en masse de dalles
funéraires, une bousculade de pierres et de tombeaux. On y voit les Juifs – je veux dire qu’on les devine –
s’écrasant les pieds, s’étouffant, pour se faire, non plus une place au soleil, mais un trou sous terre. »

[…]
« a le Christ du pont Charles-IV aussi. C’est le troisième témoin de l’ancienne vie juive de Prague. C’était en
1692. Un Juif qui traversait la Voltava cracha sur Jésus en croix. »

presque du tourisme?

pas vraiment parce que dans les Carpathes, il va rencontrer la misère noire, la peur des pogromes, la faim

« Abraham, sont-ce là tes enfants ? Et ce n’est que Mukacevo ! Que cachent les ravins et les crêtes des Carpathes ?
Qui leur a indiqué le chemin de ce pays ? Quel ange de la nuit les a conduits ici ? La détresse ou la peur ? Les
deux. Ils fuyaient de Moravie, de la Petite Pologne, de la Russie. Les uns dans l’ancien temps, les autres dans les nouveaux, chassés par la loi, la faim, le massacre. Quand on n’a pas de patrie et qu’un pays vous repousse, où va- t-on ? »

A partir de Prague, la lectrice du XXIème siècle va peiner avec la géographie, les frontières ont beaucoup dérivé depuis le Traité de Versailles. La Tchécoslovaquie, de Masaryk a donné des droits aux Juifs mais certaines communautés sont tellement pauvres et arriérées que seuls certains s’occidentalisent. La Pologne a institutionalisé l’antisémitisme.

Les trois millions et demi de Juifs paient quarante pour cent des impôts et pour un budget de plus de trois
milliards de zloty, un os de cent mille zloty seulement est jeté à Israël. Un Juif ne peut faire partie ni de
l’administration, ni de l’armée, ni de l’université. Comme le peuple est chassé des emplois, l’ouvrier de l’usine, l’intellectuel est éloigné des grades. Pourquoi cela ? Parce que le gouvernement polonais n’a plus de force dès qu’il s’agit de résoudre les questions juives, la haine héréditaire de la nation emportant tout. Les Juifs de Pologne sont revenus aux plus mauvaises heures de leur captivité. †

Les bolcheviks « protègent » leurs juifs après les pogromes effrayants de Petlioura en Ukraine. 

Albert Londres visite partout, les taudis, les cours des rabbins miraculeux. Il se fait un ami colporteur qui l’introduira dans l’intimité des maisons où un journaliste ne serait pas admis. Dans le froid glacial leur périple est une véritable aventure. Les conditions dans lesquelles vivent les plus pauvres sont insoutenables. Seule solution : l’émigration . En Bucovine, (actuellement Ukraine) loin de toute mer, les agences de voyages maritimes prospèrent :

La misère a créé ici, ces Birou di Voïag. Les terres qui ne payent pas remplissent les bateaux.

Le clou, c’était que les Birou di Voïag ne chômaient pas. La foule, sous le froid, attendait à leurs portes comme les passionnés de Manon sur le trottoir de l’Opéra-Comique.

Et après toute cette misère, il rencontre un pionnier de Palestine, sioniste, décidé, revenu convaincre ses coreligionnaires

Qu’êtes-vous venu faire ici, monsieur Fisher ? — Je suis venu montrer ces choses aux jeunes. Israël a fait un
miracle, un miracle qui se voit, qui se touche. Je suis une des voix du miracle. Il faudrait des Palestiniens dans
tous les coins du monde où geignent les Juifs. Alter Fisher, le pionnier, n’était pas né en Bessarabie, mais en Ukraine. L’année 1919 il avait dix-huit ans.

cette époque j’étais un juif-volaille. Les poulets, les canards, on les laisse vivre autour des fermes. Puis, un beau jour, on les attrape, et, sans se cacher, on les saigne. Le sang répandu ne retombe sur personne. L’opération est légale. En Palestine on m’a d’abord appris à me tenir droit. Tiens-toi droit, Ben ! »

La solution? Pas pour les juifs orthodoxes. Avant de partir pour la Palestine, Londres fait un long détour par Varsovie où il visitera « l’usine à rabbins » et la cour d’un rabbin miraculeux d’où il rapporte des récits pittoresques d’un monde qui va disparaître (mais Albert Londres ne le sait pas). Pittoresques, dépaysants, très noires descriptions mais les écrivains comme Isaac Bashevis Singer en donnent une vision plus humaine.

Le voyage de Londres continue en Palestine où il découvre la ville moderne Tel Aviv, l’enthousiasme des pionniers

On vit une magnifique chose : l’idéal prenant le pas sur l’intérêt. les Juifs, les Jeunes Juifs de Palestine faisaient au milieu des peuples, honneur à l’humanité.

Ils arrivaient le feu à l’âme. Dix mille, vingt mille, cinquante mille. Ils étaient la dernière illustration des grands mouvements d’idées à travers l’histoire….

Ce serait un conte de fées si le pays n’était pas peuplé d’Arabes réclamant aussi la construction d’un foyer

Admettons. Nous sommes sept cent mille ici, n’est-ce pas ? On peut dire, je crois, que nous formons un foyer
national. Comme récompense, lord Balfour nous envoie les Juifs pour y former également un foyer national. Un
foyer national dans un autre foyer national, c’est la guerre !

!… De nous traiter en indigènes !… Voyons ! le monde ignore-t-il qu’il y a sept cent mille Arabes ici ?… Si
vous voulez faire ce que vous avez fait en Amérique, ne vous gênez pas, tuez-nous comme vous avez tué les
Indiens et installez-vous !… Nous accusons l’Angleterre ! Nous accusons la France !…

Albert Londres pointe ici les guerres à venir. D’ailleurs les émeutes sanglantes ne tardent pas. En été 1929, les massacres se déroulent et préludent à toute une série qui n’est toujours pas close. 

Et le Juif Errant?

 

Plaçons donc la question juive où elle est : en Pologne, en Russie, en Roumanie, en Tchécoslovaquie, en
Hongrie. Là, erre le Juif errant.

Une nouvelle Terre Promise, non plus la vieille, toute grise, de Moïse, mais une Terre Promise moderne, en
couleur, couleur de l’Union Jack ! Le Juif errant est tombé en arrêt. Qu’il était beau,

 

C’est donc une lecture vivante, agréable, presque amusante qui, dès 1929 anticipe la suite de l’histoire.

 

 

#J’Accuse…! Jean Dytar – Delcourt

AFFAI

RE DREYFUS

..

C’est un gros  et lourd coffret contenant une grosse BD, comme un dossier. Noir et Blanc, graphisme hachuré pour les cases de BD où sont dessinés les personnages. Dossier de Presse également. 308 pages qui ne se tournent pas si vite qu’on pourrait l’imaginer tant l’information est riche et dense.

Dans la Fronde Séverine rend compte du procès

L’auteur a imaginé le retentissement médiatique de l‘Affaire Dreyfus selon les médias 2.0, d’où le titre sous forme de mot-dièse. Chaque document est présenté comme sur l’écran d’un ordinateur, boutons, fenêtres, ascenseurs mais aussi parfois, likes, commentaires et icones de réseaux sociaux….Et comme l’illusion n’était pas complète, une appli Delcourt Soleil est permet d' »augmenter la réalité » du livre en scannant certaines pages et en accédant aux éditions de la Presse de l’époque. Présentation originale, peut-être anachronique, quoique. En tout cas très vivante. On ne s’ennuie pas en lisant tous ces articles. Et ma lecture fut très longue parce que j’ai utilisé le smartphone avec l’appli Delcourt, mais aussi Wikipédia et même Encyclopédia Universalis.

J’ai donc rencontré de nombreux personnages, les protagonistes de l’Affaire, Le Capitaine Alfred Dreyfus qui n’apparait qu’à la fin, son frère Mathieu dont on reprend les souvenirs (l’Affaire telle que je l’ai vécue), ses soutiens de la première heure Bernard Lazare, Scheurer-Kestner, puis le camp Dreyfusard s’étoffe avec l’intervention de Zola, Clémenceau, Jean Jaurès le soutien de plusieurs journaux, Le Figaro et l’Aurore, La Fronde avec Séverine..je ne peux pas les citer tous. Et bien sûr la Ligue des Droits de l’Homme

Caran d’Ache
…surtout ne parlez pas de l’Affaire Dreyfus…ils en ont parlé

Le camp des Antidreyfusards est très fourni, très organisé. L’auteur leur donne la parole pour qu’on puisse imaginer la violence de l’Antisémitisme, les coups tordus, la mauvaise foi, la puissance de l’Armée, relents de Boulangisme, coup d’état raté mais tenté par Déroulède qui veut convaincre un général de rentrer à l’Elysée (on pense à Trump) . Fake news, la Presse ne recule devant aucune allégation fallacieuse. Attentat contre Labori. Faux et usages de faux jusqu’au bout. Et la morgue des militaires. Sans oublier les caricatures de Caran d’Ache

Pas question ici de revenir sur les épisodes d’une affaire qui a couru sur 5 ans , du 1er Procès de 1894 au procès de Rennes en 1899, mais dont la conclusion devra attendre 1906 (douze ans!) pour la réhabilitation de Dreyfus, et la réintégration de Picquart.

Moi qui croyais les BD réductrices, je me suis bien trompée! C’est un  ouvrage de fond. A lire, relire, faire lire et conserver

 

 

 

 

 

 

 

 

Journal de Nathan Davidoff – Le Juif qui voulait sauver le Tsar – présentation Benjamin Ben David -Ginkgo éditeur

J’ai trouvé ce livre dans le blog de Keisha

Après notre voyage en Ouzbékistan et la visite de la synagogue de Boukhara j’ai été très curieuse de connaitre les Juifs boukhariotes surtout dans le début du XXème siècle avec la Révolution de 1917. Le soustitre « le Juif qui voulait sauver le Tsar » m’a aussi intriguée.

Nathan Davidoff (1880 -1977) fut un homme d’affaires, un négociant en textiles, un capitaine d’industrie qui a pris d’abord la succession d’une affaire de famille florissante avant d’étendre ses activités à diverses branches.

La Communauté juive de Boukhara a un statut original : dès 1833, les Juifs boukhariotes furent autorisés à adhérer aux guildes commerciales et à résider dans certains territoires de l’Empire russe. en 1866 et 1872, ils obtinrent la nationalité russe. Le territoire du Turkestan ancien (actuel Ouzbékistan) est sur la Route de la Soie, et après la Guerre de Sécession américaine, quand le coton vint à manquer sur le marché mondial, un territoire de plantation du coton. Les Juifs traditionnellement étaient négociants de fils.

La famille de Nathan Davidoff établie à Tachkent et Kokand possédait des carderies et une fortune assez considérable. Le jeune Nathan Davidoff participa d’abord à l’affaire familiale avant de s’établir à son compte. Le journal raconte par le menu l’extension de ses activités commerciales et industrielles. Très gros travailleur, il savait se faire apprécier aussi bien des banquiers que de ses collaborateurs. Plus intéressé par le commerce qu’avide d’argent, il savait négocier les meilleurs prix sans étrangler ni ses clients ni ses concurrents. Il n’hésitait pas à se rendre en personne à Moscou auprès de son oncle d’abord, puis pour son compte personnel. Il a su étendre ses activités à d’autres branches comme les mines de charbon, et une concession ferroviaire pour le transport, des forêts et une scierie….

En bon négociant, il a su rendre service à toutes sortes de personnages, aussi bien dans l’entourage du Tsar qu’auprès des révolutionnaires. Par ses relations, il a eu conscience à temps de ce que la révolution bolchevique était inéluctable. Il a donc essayé de convaincre le Tsar de fuir ou tout au moins de faire passer la frontière à sa famille.

Ces mémoires détaillent les opérations commerciales et financières, il faut lire en diagonale toutes les transactions qui sont répétitives. Mais au fil de la lecture on apprend comment vivaient les Russes à Moscou et à la campagne.

Cependant, il ne faut pas chercher de folklore, ou de description de Boukhara, Tachkent ou Samarcande qui nous font tant rêver. La vie de la communauté juive est plutôt évoquée dans les notes que le petit fils de Nathan a ajoutées. De même, le procès antisémite qui lui fut intenté et qui se termina par un non-lieu.

Ces mémoires sont un témoignage précieux pour qui s’intéresse à cette région d’Asie Centrale et au début du XXème siècle.

Anatomie de l’Affiche Rouge – Annette Wieviorka – SeuilLibelle

ENTRE HISTOIRE ET MYTHE

incipit 

« Le  février Missak Manouchian entre au Panthéon, avec son épouse Mélinée. L’histoire mérite d’être connue et reconnue. Missak, le militant, le résistant est une figure digne d’être honorée. Mais je suis saisie par un double sentiment, celui d’une injustice à l’égard des  autres résistants étrangers fusillés en même temps que lui par les nazis et d’Olga Bancic guillotinée ; celui d’un malaise devant un récit historique qui distord les faits pour construire une légende »

Ce court essai (46 pages) est une leçon d’histoire, rigoureuse.

La légende de l’Affiche Rouge a été construite à plusieurs reprises.

Par les nazis d’abord, qui ne firent pas figurer tous les résistants mais surtout les juifs, ce qui correspondait à la propagande de l’époque. Choisir parmi les résistants du FTP-MOI ceux qui étaient juifs quitte à qualifier Celestino Alfonso de « juif espagnol »de « ne pas mettre sur l’affiche » le français Rouxel. Attribuer un nombre fantaisiste d’attentat à chacun. Les mettre en scène….Sur les 23 condamnés seuls dix figurent sur l’affiche, 7 juifs sur les dix présents alors qu’ils étaient douze sur les vingt trois fusillés…

Tous étaient FTP-MOI . Missak Manouchian ne remplaça Boris Holban qu’en aout 1943. Officiellement, le « groupe Manouchian » n’a jamais existé sous ce nom, affirme l’auteur….

Annette Wieviorka étudie dans le détail les personnalités de ces combattants du FTP-MOI, loin de la légende ou de la propagande sans éluder la trahison .

Légende de l’Affiche Rouge entretenue par le poème d’Aragon publié dans l’Humanité en 1955 dont elle livre une première version. . En 1959 Léo Ferré le met en musique, reprise par de nombreux artistes jusqu’aux rappeurs  et Feu Chatterton.

Légende portée au cinéma  ici encore des libertés sont prises par rapport à l’histoire.

La panthéonisation a privilégié la légende à la vérité historique, privilégié deux héros à la reconnaissance du collectif

« Le « groupe » est donc devenu un couple, plutôt glamour, les « étrangers » les seuls Arméniens ; les Italiens, Espagnols, Juifs de toutes nationalités et les Français, compagnons de ce combat solidaire, passent au mieux au second plan, deviennent invisibles ou noyés dans la vaste catégorie des « étrangers » privés de noms. »

Saine lecture en temps de « réécritures de l’histoire » et de « vérités alternatives »

CHANA ORLOFF – Sculpter l’époque – MUSEE ZADKINE

Exposition temporaire jusqu’au 31 mars 2024

Chana Orloff autoportrait

J’ai découvert Chana Orloff à l’Exposition Pionnières au Luxembourg en 2022, je l’ai retrouvée à Paris de la Modernité au Petit Palais qui vient de se terminer et au Mahj  à l‘Exposition Paris pour école 1905-1940. 

Chana Orloff : L’Amazone

La rétrospective que lui offre la Musée Zadkine est donc bienvenue!

Ce n’est pas tout, il me reste à visiter la Maison Seurat, la Maison-Atelier qui se visite sur rendez-vous pour des visites-conférences.

Noter aussi les 2 podcasts de France culture Talmudiques  – Le Temps de Chana Orloff

Galerie de portraits

Le visiteur est accueilli par une galerie de portraits, plâtres, bois, pierre, bronze, même ciment, Chana Orloff a sculpté les têtes de ses contemporains. Sculpter l’époque, s’intitule l’exposition! Sont-ils ressemblants? sans doute, ils sont amusants, à la limite de la caricature en empathie avec le modèle. Pleins d’humour. la Sculptrice s’amuse particulièrement avec les binoclards à qui elle offre des yeux au-dessus des lunettes!

Ida Chagall

Têtes d’hommes, mais aussi femmes et enfants, elle fait poser son fils Didi et les enfants de ses amis comme Ida Chagall. Des maternités, mères et enfants, mais aussi femme enceinte .

maternité : femme enceinte

Je n’avais jamais vu ses sculptures animalières de toute beauté, oiseaux, inséparables très stylisés, dindon plantureux, caniches et même une sauterelle sinistre évoquant un canon nazi, les sauterelles étaient des plaies d’Egypte!

Sculptures de poche qu’elle a pu emmener quand elle a fui les rafles (juste à temps mais l’atelier sera pillé en son absence).

Danseuses

J’ai surtout été étonnée de la variété des productions, variété des matériaux, des sujets, des styles.

Ô vous Frères Humains – Albert Cohen

Chana Orloff : Didi marin

Marseille, 1905,

« Non, il s’agit d’un souvenir d’enfance juive, il s’agit du jour où j’eus dix ans. Antisémites, préparez-vous à
savourer le malheur d’un petit enfant, vous qui mourrez bientôt et que votre agonie si proche n’empêche pas de
haïr. O rictus faussement souriants de mes juives douleurs. O tristesse de cet homme dans la glace que je regarde. » 

Ce court livre (225 p)donne la parole à cet enfant de 10 ans, percuté par l’antisémitisme alors qu’il aller fêter son anniversaire.

c’est pas ton pays ici, tu as rien à faire chez nous, allez, file, débarrasse voir un peu le plancher, va un peu voir à
Jérusalem si j’y suis.

Amoureux de la France, cocardier, vouant un véritable culte patriotique avec un « autel à la France » le rejet du camelot le touche infiniment. 

Albert Cohen, dans sa vieillesse se souvient de l’errance de l’enfant dans Marseille et tout le livre se déroule en une journée, la « journée du camelot » qui déambule au lieu de rentrer chez lui

Mon héréditaire errance avait commencé. J’étais devenu un juif et j’allais, un sourire léger et quelque peu hagard aux lèvres tremblantes.

Soudain, j’aperçus un Mort aux juifs à la craie sur le mur. Je frissonnai et je m’enfuis. Mais au tournant de la rue, un autre Mort aux juifs.

Un long monologue, une déambulation, Albert Cohen 70 ans plus tard écrit un texte tendre, tragique, mais ne désespère pas. Il n’appelle pas à la vengeance mais à l’intrinsèque bonté qu’il veut trouver dans les humains,

« Dites, vous, antisémites, haïsseurs que j’ose soudain appeler frères humains, fils des bonnes mères et frères en nos mères, frères aussi en la commune mort, frères qui connaîtrez l’angoisse des heures de mort, pauvres frères en la mort, mes frères par la pitié et la tendresse de pitié, dites, antisémites, mes frères, êtes-vous vraiment heureux de haïr et fiers d’être méchants ? Et est-ce là vraiment le but que vous avez assigné à votre pauvre courte vie »

Si vous avez aimé Le livre de ma mère il est de la même veine!