Winston Smith (1903-1984) UNE VIE – La biographie retrouvée Guillaume Martinez/Christian Périssin -Futuropolis

ROMAN GRAPHIQUE

Emprunté à la suite de l’écoute de podcasts consacrés à George Orwell : Adapter Orwell au cinéma et en BD  tiré de la série« Avoir raison avec George Orwell ». 

Winston Smith est le nom du héros de 1984 de George Orwell. Réservé par  Internet à la médiathèque, j’ai eu la surprise trouver 4 volumes d’une soixantaine de pages retraçant la vie de Winston Smith, un écrivain britannique qui aurait étudié à Eton en même temps que Eric Blair (George Orwell) et Aldous Huxley. Dover Winston Smith a-t-il vraiment existé? j’y ai cru ! 

Dover Winston Smith, boursier à Eton, ne fait pas partie de l’élite fortunée. Dans les deux premiers tomes, la vie de cette école réputée se déroule. Préjugés de classe, humanités classique, sports…et initiation sexuelle. Intrigue amoureuse tragique. L’ombre de la Première Guerre mondiale plane sur les étudiants trop jeunes pour être mobilisés .

Le troisième volume (mars 1925-avril 1926) A chinese year raconte le voyage en chine du héros qui a dû renoncer aux études à Cambridge ou Oxford, faute de fortune personnelle. Il s’engage dans une firme britannique de Tabac commerçant en Chine. Il revient avec un reportage contant  son  expédition rocambolesque en pleine guerre civile et obtient un  succès littéraire . Il croise encore Huxley et Blair. Ce dernier, policier en Birmanie, l’invite…

C’est aussi avec Blair (Orwell) que Dover W. Smith par pour l’Espagne rejoignant les rangs du POUM . En mai 1937, ils assistent aux affrontements entre les différentes composantes du mouvement antifasciste. Après la blessure de Blair à Huesca, Smith laisse Blair à l’hôpital de Lerida aux bons soins d’Eileen. 

La série Winston Smith  est composée de 5 volumes, le dernier n’était pas dans les bacs de la médiathèque. Il me faudra revenir. 

Je ne m’attendais pas à cette traversée du début du XXème siècle. Je pensais trouver la dystopie. J’ai été prise par surprise et je n’ai pas boudé mon plaisir – graphisme très plaisant – surtout dans le tome chinois. De l’aventure et des références littéraires!

1984 – George Orwell

L’année 1984 ne m’a pas laissé de souvenirs mémorables.

2024  l’élection de Trump, la promotion à large échelle de l’IA, les partis d’extrême droite qui gagnent du terrain, les guerres périphériques,   les gesticulations d’Elon Musk et son soutien à l’AFD, induisent un climat dystopique.  L’addiction aux écrans, les caméras partout et la reconnaissance faciale, nous rapprochent de l’ambiance de 1984.

Temps de relire 1984!

LA GUERRE C’EST LA PAIX

LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE

L’IGNORANCE C’EST LA FORCE

Tels sont les slogans en vigueur dans l’Oceania de 1984 où la pensée est niée par l’emploi de la Novlangue et de la Doublepensée. Manipulations de la vérité, fake-news, manipulations de l’histoire : 

« Si tous les autres acceptaient le mensonge imposé par le Parti – si tous les rapports racontaient la même
chose –, le mensonge passait dans l’histoire et devenait vérité. « Celui qui a le contrôle du passé, disait le
slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. »

Société de surveillance grâce aux écrans omniprésents qui diffusent les slogans et captent même les pensées.

BIG BROTHER IS WATCHING YOU

Le héros Winston Smith a pour tâche d’effacer les preuves du passé, il corrige les anciens journaux, fait disparaître les photographies. Velléités de révolte. Sa révolte se vit doublement par des relations sexuelles interdites et par l’adhésion à une Fraternité autour de Goldstein -Trotski?- Avec son amante Julia, ils tentent de se soustraire à la surveillance.

Evidemment, ils seront arrêtés pour subir un lavage de cerveau au Ministère de l’Amour. Quelle ironie!

Différentes lectures sont possibles : la manipulation de la langue, la société de surveillance, les équilibres géostratégiques entre 3 blocs qui se font une guerre sans fin, une analyse de la société en 3 classes, les prolétaires, les militants du parti extérieur comme Winston Smith et les privilégiés du Parti intérieur…Et le but final : le Pouvoir pour le Pouvoir

Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une
révolution. On fait une révolution pour établir une dictature. La persécution a pour objet la persécution.
La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir. Commencez-vous maintenant à me
comprendre

 

Un livre d’actualité qui n’a pas vieilli après 7 décennies! Et une lecture passionnante.

Orwell est un auteur controversé. J’ai copié mon post sur Babélio et des commentaires  agressifs  sont arrivés. Jamais je n’en avais lus de tels. Généralement, ils sont bienveillants et anodins. Orwell, revendiqué par l’Extrême Droite, d’abord, puis par un babéliote choqué, enfin,  un troisième  me dit que je n’ai rien compris.

A l’écoute des podcasts de RadioFrance « Avoir raison avec Orwell » j’avais entendu parler de cette captation par la Droite violemment anticommuniste sans y prêter plus d’attention. 

Toute la série Avoir raison avec Orwell est passionnante. Il existe aussi une lecture de 1984 par Guillaume Galienne (France Inter, Ca peut pas faire de mal)A vos écouteurs!

L’invisible Madame Orwell – Anna Funder

Depuis l’élection de Trump et les gesticulations d’Elon Musk j‘ai l’impression de vivre en pleine dystopie. Sans parler de  l’IA, ChatGPt, et de reconnaissance faciale : Big Brother is watching me!

Retour à Orwell et à 1984!

Justement sur le blog de Kathel et   celui de Patrice deux articles élogieux m’ont donné envie de m’intéresser à L’Invisible Madame Orwell. 

Il est toujours intéressant de compléter les biographies en contextualisant l’œuvre d’un auteur dans son entourage immédiat. Les « Femmes de. » jouent souvent un grand rôle dans l’élaboration des écrits. Madame Zola m’a beaucoup intéressée, Céleste Albaret (qui n’était pas la femme mais la domestique, la gouvernante, la secrétaire...de Proust) aussi!

Eileen O’Shaughnessy épouse en 1936 Eric Blair (George Orwell est son nom de plume). Anna Funder sort de l’oubli cette femme qu’Orwell a si peu citée dans son œuvre et effacée par les biographes de l’écrivain. 

« j’avais l’impression d’être Orphée descendant aux Enfers chercher Eurydice, surtout lorsque dans l’ obscurité je tombais sur l’incarnation de mes ennemis : un féroce chien à trois têtes. Le Cerbère qui m’ empêchait de passer s’appelait Omission-Insignifiance-Consentement.

 Après avoir fait sortir Eileen de la boîte, j’avais entre les mains les éléments d’une vie, une femme en pièces détachées. J’ai envisagé d’écrire un roman »

Cette héroïne, oubliée, négligée, est pourtant un personnage remarquable : boursière d’Oxford, diplômée de psychologie, elle a publié en 1934 un poème dystopique « End of the Century, 1984« . Prémonitoire?

« comment le pouvoir s’exerce sur les femmes : comment une épouse se fait d’abord enterrer sous les corvées domestiques, puis par l’Histoire »

Dès son mariage, elle se dévoue entièrement à son mari, laisse tomber ses recherches en psychologie, le confort d’une vie bourgeoise très aisée pour le suivre à la campagne dans une maison particulièrement inconfortable où elle assume toutes les corvées domestiques, y compris les soins aux animaux et le travail dans la petite épicerie de campagne. Et comme si le travail de maîtresse de maison ne suffisait pas, elle assure aussi le secrétariat, dactylographie, corrige, inspire les articles de son écrivain de mari. Tuberculeux, il doit aussi être soigné….et comme si cela ne suffisait pas, il entretient des liaisons avec de nombreuses femmes et sollicite l’approbation d’Eileen!

Drôle de bonhomme! Comment une femme aussi douée, vaillante tolère-t-elle cela?

Anna Funder mène une enquête très fouillée avec nombreuses notes et références. Enquête à charge. Et pourtant elle admire l’œuvre d‘Orwell. Enquête féministe. Anna Funder nous abreuve de ses analyses (fondées mais répétitives) du patriarcat. 

« Le patriarcat, c’est le doublepenser qui permet à un homme « décent » de mal se comporter avec les
femmes, de la même manière que le colonialisme et le racisme sont des systèmes qui autorisent des gens
en apparence « décents » à commettre des actes innommables contre les autres. « 

Ironiquement Anna Funder utilise les concepts orwelliens de « doublepenser » et de « Common Decency » qui se retournent contre leur créateur. Analyse féministe d’une spécialiste d’Orwell.

L’idée de départ m’a plu et même si la lecture du livre de Funder a été  une lecture laborieuse. Funder  s’est mise en scène coupant la fluidité de l’histoire. Beaucoup de répétitions, de théorie. L’ouvrage aurait gagné à être nettement allégé. 

Ce n’est qu’avec le départ d’Orwell d’abord, puis d’Eileen pour Barcelone que je me suis sentie entraînée dans l’action. J’ai noté Hommage à la Catalogne dans ma PAL par la même occasion. Le récit historique de la guerre en Angleterre, du blitz sur Londres m’a aussi intéressée.

Le livre ne s’achève pas avec la mort dramatique d’Eileen. Dans le dernier quart du livre,

Orwell reproduit le même schéma de recrutement d’une nouvelle compagne qui assurerait le ménage, la collaboration littéraire et même les soins de nounou pour le petit Richard qu’Eileen et lui avaient adopté. Toujours dans des conditions très précaires : une ferme dans l’île écossaise de Jura éloignée de tout. Et le plus étrange c’est que malgré sa santé vraiment très dégradée, son incapacité à assumer le quotidien, cela marche!

Séparer l’oeuvre de l’écrivain?

Le livre du feu – Christy Leftery – Seuil

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

le livre du feu

Christy Leftery est l’autrice de L’Apiculteur d’Alep et de Les Oiseaux chanteurs que j’ai lus avec intérêt. J’ai donc accueilli avec impatience ce livre offert par Babélio et les éditions du Seuil que je remercie vivement. Christy Leftery écrit en anglais mais ses origines chypriotes lui confèrent une bonne connaissance du monde hellène.

J’ai donc embarqué pour la Grèce par un été brûlant d’incendies meurtriers. Le roman est paru en Grande Bretagne en 2023 et 2023 a été l’année de feux particulièrement virulents dans le nord de la Grèce, à Rhodes, Eubée l’an passé… C’est donc un sujet d’une criante actualité. « La maison brûle et nous regardons ailleurs » (2002) avait prévenu Chirac. 

Et pourtant, malgré l’urgence, malgré la documentation de l’écrivaine, quelque chose n’a pas fonctionné dans la lecture. Les meilleurs sentiments ne font pas forcément la meilleure littérature. Le refrain « il était une fois un petit pois » qui donne le ton du conte m’a agacée.

J’aurais aimé un récit plus détaillé. Un charmant village? Où exactement, sur une île? Laquelle? Le kafeneon est bien conventionnel, interchangeable. Intéressante l’histoire de l’exil des Grecs Pontiques, on aimerait en savoir plus, les connaître mieux. Touchante l’insertion de ces exilés à Londres, j’aurais aimé les suivre. Diverses pistes s’ouvrent, et se ferment aussi vite. 

La forêt saccagée repoussera-t-elle?

La question des responsabilités de l’incendie n’est pas éludée, l’incendiaire démasqué, certes. La part du réchauffement climatique évoquée. L’incurie des autorités aussi. Les constructions illégales…Une enquête approfondie s’imposerait. Au lieu de cela, un non-lieu. Le responsable est mort. le dossier est clos.

je reste sur ma faim.

Bandes de Génies – Mémoires du Montparnasse des Années folles – Robert McAlmon – Séguier

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

Merci à Babélio et à l’éditeur pour cette aventure livresque dans les années folles!

J’avais coché avec enthousiasme la case dans la liste de la Masse Critique après ma récente visite au Petit Palais du Paris de la Modernité et plus ancienne des Pionnières au Luxembourg et de L’Ecole de Paris au Majh et de celle de Chana Orloff au Musée Zadkine. Il me semblait que je me trouverai un peu en pays de connaissance entre le Musée Bourdelle, la Maison de Giacometti. 

Robert McAlmon est un auteur américain. Marié à une richissime anglaise ce qui lui procure une grande aisance aussi bien pour mener une vie de dilettante que pour fréquenter le grand monde anglophone. C’est aussi l’éditeur de Gertrude Stein et d’Hemingway. Bande de Génies est le récit de 10 ans de vie de bohème dans le monde aisé (et alcoolisé) des intellectuels anglophones expatriés en Europe. De Londres à Barcelone, en passant par Berlin, Venise et la Côte d’Azur. 

Bande de Génies est une sorte de journal de bord, de compilation d’anecdotes, parfois très répétitives de rencontres autour d’un verre (plusieurs) de gens qui se prenaient pour des génies mais dont je n’avais jamais entendu parler. Il faut dire que je ne suis pas très au fait de la littérature anglophone. Des noms ont traversé ma mémoire, Sylvia Beach, Djuna Barnes, Natalie Barney sans que je ne les identifie comme génies…La marque de whiskies et la composition des cocktails m’importe peu et ces récits mondains m’ont paru bien ennuyeux. Que de gens riches et prétentieux qui n’ont pas laissé de trace dans l’Histoire! 

Des Génies, j’en ai identifié au moins deux : Joyce et Hemingway. Joyce ivre rentrant chez sa femme excédée n’est peut être pas montré sous son meilleur jour. En revanche ceux qui figurent à mon panthéon personnel : Picasso, Brancusi, Duchamp, Man Ray sont cités en passant, sans anecdote marquante, un détail Brancusi en paysan roumain portant des sabots m’a fait sourire mais on ne saura rien de Picasso, pourtant bien connu de Gertrude Stein. On croise Cocteau et Antheil à propos d’un spectacle musical  mais MacAlmon préfère s’installer près du bar plutôt qu’écouter la musique de Stravinsky ou de Satie. Même indifférence condescendante envers les dadaïstes qu’il cite en glissant rapidement. Il me faut feuilleter l’index pour trouver la page où l’on mentionne Zadkine. 

Pourtant, toutes  ces 450 pages ne sont pas insipides, certaines sont franchement distrayantes. Elle racontent surtout des voyages,  Berlin ruiné du début des années vingt, observations acérées des nouveaux usages au débuts des années fascistes en Italie. Certaines pages sont même « géniales » comme ce portrait de Gertrude Stein en éléphanteau, ou une corrida en compagnie d’Hemingway , une randonnée en Espagne avec Dos Passos où un paysan les prend pour des contrebandiers. Finalement, je me suis ennuyée à Montparnasse mais j’ai aimé ses excursions. 

Les folles années vont se terminer : la Grande Dépression va mettre fin à l’insouciance et les intellectuels vont trouver en Espagne une source d’inspiration autrement plus tragique que la corrida, mais ce n’est pas le sujet de cet ouvrage….

 

L’espion qui aimait les livres – John Le Carré

 

 

Au dernier recensement, les Proctor comptaient deux éminents juges, deux avocats-conseils de la reine, trois
médecins, un rédacteur en chef de grand quotidien national, aucun homme politique (Dieu merci !) et une
palanquée d’espions.

[…]
Comme toutes les familles de ce genre, les Proctor apprenaient dès le berceau que les services secrets constituent le sanctuaire spirituel des classes dirigeantes britanniques.

Roman posthume, John Le Carré nous a quitté le 12 décembre 2020, et L’Espion qui aimait les Livres est sorti en France en septembre 2022. je n’espérais plus lire de livre récent de l’auteur que je suis depuis mon adolescence avec toujours autant de plaisir.

Avec sa classe habituelle Le Carré nous entraîne dans les coulisses des Services secrets de Sa Majesté. Pas de voyage lointain, mais des coups tordus à souhaits. Comment vit un couple d’espions et leurs enfants? partagent-ils les secrets de Sa Majesté ou font-ils téléphone à part? 

« On est des espions, OK ? Maman est une espionne, Papa est un espion et moi je suis leur intermédiaire. »

déclare leur fille .

Comme on se trouve chez des gens très bien élevés on se soumets aux rites  les plus british et les plus raffinés. Des gens très bien élevés qui ont des connaissances littéraires plus pointues que celles du narrateur qui se pique de tenir une libraire. Au passage, une recommandation : Les Anneaux de Saturne de Sebald (que je note pour ma PAL). 

A la marge des mondanités, Proctor est en service commandé : il fait un dossier sur un de leurs agents dont ils doutent de la fiabilité. mais je ne trahirai pas le suspense.

Encore un bon Le Carré! heureusement il m’en reste à lire.

 

Le Secret d’Edwin Strafford – Robert Goddard

THRILLER ANGLAIS

Pour accompagner notre prochain voyage à Madère, on m’a conseillé ce titre qui se déroule en partie à Madère.  1977, Martin, 30 ans historien au chômage est invité par un de ses condisciples à Madère. Un riche hôtelier, propriétaire d’une Quinta, l’embauche pour faire des recherches sur l’ancien propriétaire de la quinta.

Edwin Stafford, ancien consul britannique à Madère,  élu député du Parti Libéral en 1906,  membre du gouvernement britannique Asquith, il  a démissionné pour une raison inexpliquée en 1910. Strafford a laissé dans le bureau de la Quinta, son journal assez mystérieux laissant imaginer une conjuration politique. Sa fiancée était une suffragette. Tout un mystère pour un historien!

suffragettes

Roman historique dans les temps d’Edward VII et George V, guerre des Boers, Première Guerre mondiale. Des figures connues : Churchill, Asquith, LLoyd George, Balfour… Révision de la vie politique britannique : remise en cause du veto de la Chambre des Lords, Home Rule et revendications d’indépendance des irlandais, actions des Suffragettes. Toute un volet de l’histoire à réviser!

Martin se passionne pour ce dossier, pour le personnage de Stafford. Il découvre des morts suspects. Le roman historique se transforme en polar. Il cherche à Cambridge des spécialistes de l’époque edwardienne et des suffragettes. La spécialiste est très séduisante. une idylle va peut être se nouer. Ne pas divulgâcher l’intrigue pleine de rebondissements!

A défaut d’un voyage à Madère, je découvre la campagne anglaise, ses manoirs ou ses cottages, le pub où l’on joue aux fléchettes. Porto millésimé ou cidre campagnard? Une partie d’aviron à Cambridge. So british!

C’est un  gros pavé de 750 pages qu’on dévore facilement (à part les longues pages politiques autour de 1910 qui parlent plus aux Anglais qu’aux ignorants comme moi). La fin est tout à fait haletante.

 

 

 

Livre d’Ebenezer Le Page – Gerald Basil Edwards

CARNET DE GUERNESEY

L’île Lihou où Ebenezer et Jim, encore gamins, pris par la marée ont été forcés de passer la nuit

J’aurais aimé que la tempête empêche le ferry d’appareiller pour rester encore quelques jours à Guernesey.  Le gros Livre d’Ebenezer Le Page (608 p.) m’a permis de flâner un long moment encore dans la campagne, de revoir avec enchantement les criques, les roches. Peut- être ne suis-je pas objective? L’auteur ne fournit que peu de descriptions précises du décor, et que je m’y suis promenée plus par mes proches souvenirs que par les évocations du livre. Je ne sais pas si un lecteur qui ne connait pas Guernesey aurait une impression aussi vive que la mienne. En revanche, c’est LE  livre à emporter si vous préparez un voyage à Guernesey.

cottage

Ebenezer Le Page est né à Guernesey à la toute fin du XIXème siècle, dans une famille où l’on parle encore le patois guernesiais, ancien patois normand, dont certaines expressions donnent une coloration exotique au texte (en VO en anglais, je ne sais pas, sûrement). Pêcheurs, maraîchers, ils pratiquent déjà la culture en serres, tomates, raisin, pommes de terre de pleine terre. Poules et cochons. Il y avait aussi des carriers

Dans ce temps-là, le Nord tout entier résonnait du bourdonnement des casse-pierres et du grondement provoqué par les roues métalliques des lourds chariots, sur les routes.

Ils y faisaient encore pousser du raisin, mais essayaient de cultiver des tomates sous les vignes. Je trouvais que
les tomates étaient un drôle de fruit. Je n’en appréciais pas beaucoup le goût. Mais j’aimais bien le raisin, en
revanche. Il s’est avéré que les tomates se vendaient mieux

Les familles guernesiaises ont des patronymes à consonnance françaises comme la toponymie mais Guernesey est sous la domination de la couronne anglaise depuis des siècles. Le père d’Ebenezer est mort pendant la Guerre des Boers (1899-1902) . Si Ebenezer n’a quitté son île qu’une seule fois pour aller à Jersey, son père avait voyagé dans le monde entier comme marin, et ses cousins sont partis en Australie, en Amérique. L’île est petite, mais le monde entier arrive à Saint Pierre-Port et les séismes que furent les Guerres mondiales n’ont pas épargné ses habitants. 

Ebenezer raconte les changements qui ont affecté la vie tranquille de sa famille proche et de ses cousins lointains, parce qu’à Guernesey, tout le monde est plus ou moins apparenté. Ses chroniques de l’île sont pleines de saveur et d’humour.

« …des tas d’aristos avaient rappliqué le mois précédent et prononcé des discours sur l’Entente cordiale, et Saint-Pierre-Port était décoré en bleu, blanc et rouge. En réalité, on avait donné comme prétexte à leur venue l’inauguration de la statue de Victor Hugo. C’était un Français célèbre qui avait vécu dans une grande maison à Hauteville, mais c’était avant mon époque. Il écrivait des romans et des poèmes en français ; je n’en ai lu aucun.
Dans le temps, je voyais ses livres en vente dans la vitrine de Boots en haut de Smith Street, mais il n’y en a plus maintenant. La statue avait été élevée à Candie Grounds et elle engendrait bien des commentaires. Jusqu’à la dernière minute, certains disaient que ça n’aurait pas dû être autorisé.

Victor Hugo jardin Candie

Personnellement, j’aime bien cette statue. Il se dresse en haut d’un rocher avec la queue de sa redingote qui
volette au vent. Il paraît presque vivant. L’ennui, c’est qu’au sommet des Jardins, il y avait une statue de la reine Victoria, et tout ce qu’elle pouvait voir de Victor Hugo, c’était son derrière…

Le livre est composé de  trois parties :

La première raconte l’enfance et la jeunesse du héros, ses amitiés très fortes, ses premiers émois amoureux.  la guerre de 14 éclate, beaucoup se portent volontaires.

La seconde commence avec la démobilisation des soldats de la Grande Guerre, tous ceux qui ne sont pas revenus…Ayant perdu son grand ami Jim, il se rapproche de son cousin Raymond qui se destine au sacerdoce. Il est beaucoup question de religion : Ebenezer est anglican mais sa mère très pieuse est méthodiste. Curieusement les catholiques qui sont aussi nombreux sur Guernesey sont très peu présents. J’ai eu un peu de mal avec les nuances entre les différents courants méthodistes et anglicans et pas trop compris les prêches.

Les jeunes d’aujourd’hui n’ont aucune idée de l’importance qu’avait la religion sur l’île il y a soixante ou soixante-dix ans. Il n’y avait aucun endroit où aller, à part l’église.

Mariages se font et se défont, des enfants naissent. Puis vient le drame de l’occupation allemande qui a laissé des blockhaus, tours en béton, rationnements et sous-alimentation, marché noir, délation aussi….

La Troisième partie montre la modernisation de l’île, les voitures se répandent, les touristes arrivent  . Nombreuses exploitations agricoles se convertissent en pensions de famille ou gîtes touristiques. Avec l’extension de l’urbanisme, le caractère agricole se dilue.

Je me suis attachée à Ebenezer . Dans cette  petite île, l’auteur a su faire vivre tout un monde. J’ai refermé à regret le Livre et je l’ai offert autour de moi. J’espère qu’il plaira autant qu’à moi.

les Graciées – Kiran Millwood Hardgrave – Pavillons

FEMMES/NORVEGE

Avignon mars 2022, je viens de terminer le finlandais Un pays de neige et de cendres de Petra Rautianen et je l’ai apporté à Claudialucia qui me confie Les Graciées. Echange de blogueuses….coïncidence, ce dernier livre est aussi un livre de neige et de cendres. Sauf que 4 siècles séparent ces deux romans historiques qui se déroulent en pays sami. Tous deux sont des romans historiques, tous les deux montrent comment les Samis ont subi des discriminations terribles. 

Les Graciées relate la Chasse aux Sorcières que l’Eglise luthérienne a mené en 1617 dans l’île de Vardö, au Finnmark pour asseoir l’autorité royale de Christian IV, roi de Danemark-Norvège. Ce dernier fait appel à Absalom Cornet, originaire des Orcades qui a déjà brûlé des sorcières en Ecosse. 

La veille de Noël, une tempête soudaine chavire et emporte tous les hommes de la petite île de Vardö où il ne reste que deux vieillards et quelques enfants en bas-âge. Les femmes vont devoir se débrouiller seules pour affronter l’hiver arctique  et ne pas mourir de faim. On leur enverra quand même un pasteur, faible et falot quelques mois plus tard.

Dans le Grand Nord, les Samis peuvent se déplacer si la mer est gelée. Ils sont animistes et leurs chamans ont une grande influence sur les norvégiennes démunies. Une veuve, Diinna, sami, fait venir un chaman pour honorer les naufragés que la mer a rendus. Elle a gardé ses coutumes  : elle est bien intégrée au village sauf qu’elle ne fréquente pas l’église. Kirsten, forte personnalité, va former des équipages de femmes pour aller pêcher. la pêche est une activité masculine, mais on ne peut pas mourir de faim! Elle va aussi prendre soin du troupeau de rennes. Les femmes se réunissent pour des travaux d’aiguille, des commérages et s’entraident en l’absence des hommes.

Le roi envoie enfin un Délégué qui assistera le gouverneur de la forteresse. Il arrive avec sa jeune femme Ursula, une citadine qui ne sait rien faire de ses dix doigts. Le délégué ne sera d’aucune aide effective, son rôle est ailleurs : il est missionné pour la chasse aux sorciers samis et cherchera avec l’aide des dévotes à démasquer les sorcières de l’île. Par jalousie, intérêt ou par désœuvrement, les dévotes vont dénoncer la femme sami, puis d’autres.

La fin sera tragique.

By the Sea – Abdularazak Gurnah

EXIL/ TANZANIE

Le Prix Nobel (2021) a fait connaître ce grand écrivain totalement inconnu ici et indisponible alors (les éditeurs se rattrapent depuis). J’ai donc exploré son œuvre en anglais même si Près de la mer épuisé chez Galaad est réédité maintenant chez Denoël. J’ai adoré Paradise et Afterlives qui racontent l’histoire de la Tanzanie du début du XX ème siècle  à l’Indépendance, le premier dans le regard d’un enfant-esclave, le second rappelle la colonisation allemande et le rôle des supplétifs africains dans la Guerre mondiale. 

Près de la mer aborde le thème de l’exil, un vieil homme arrive en Angleterre et demande l’asile, prétendant ne pas comprendre l’Anglais. Il s’est dépouillé de tout, de son identité et voyage sous le nom d’un autre. Seul souvenir de sa vie d’avant : un coffret d’encens qui lui est confisqué. L’encens donne un parfum d’Orient, de voyages très lointain (jusqu’en Indonésie) en passant par la Perse, l’Inde. A lui seul c’est un Conte des Mille et unes nuits dans la réalité très prosaïque de l’Angleterre des demandeurs d’asile. 

Il se trouve que le nom que l’exilé a choisi est celui du père du traducteur que les services sociaux ont trouvé pour communiquer avec celui qui ne parle pas anglais. Si la traduction s’avère totalement inutile, les deux tanzaniens se trouvent, et se reconnaissent. Leur histoire s’est croisée, autrefois. Loin de leur pays d’origine, ils prennent plaisir à reconstituer le puzzle de leurs histoires respectives. Histoires africaines, errances européennes. Un autre objet symbolique : une table marquetée joue un peu le même rôle que le coffret d’encens. Elle renvoie à un moment où le commerce des épices et des belles choses se faisait au rythme de la mousson et des alizés (trade winds) , du cabotage le long des rives de l’océan indien, Pakistan, Aden et Yémen – By the Sea.

Dans la réalité d’aujourd’hui se greffent des histoires anciennes, de commerce, de familles et dynasties, de pouvoirs et d’influences quand le pays est décolonisé. Chez Abdulrazak Gurnah, politique, littérature et contes orientaux s’entremêlent pour le plus grand plaisir du lecteur!