La Boîte noire (1987)- Amos Oz

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

Ce roman épistolaire réunit des échanges de lettres et de télégrammes datés de février  à octobre 1976. Ilana, après 7 ans de silence,  initie la correspondance avec son ex-mari Alec, professeur aux Etats Unis,  à propos de leur fils Boaz

« qu’est-ce qui m’a poussée à écrire?

Le fond du désespoir. et en fait de désespoir, n’es-tu pas un expert? (Mais oui, bien sûr, comme tout le monde j’ai lu la Violence désespéréeétude comparée des fanatismes.)… »

Ilana s’est remariée avec Michel Sommo, professeur de français, séfarade, très pieux, très vertueux, heureux père d’une petite Yifaat, un mari idéal, prévenant, doux doué de toutes les qualités.

Alec, est à l’opposé de Michel. D’origine russe, officier tankiste, intellectuel, laïque, il a quitté Israël pour enseigner aux Etats Unis.

Boaz, fils d’Alec, est devenu un géant incontrôlable, d’une grande violence. Michel essaie de remplacer le père absent et de l’influencer, sans grand succès.

La demande d’aide d’Ilana est suivie d’un chèque de 2000$, Alec a les moyens.

La correspondance qui suit et transite par l’intermédiaire d’un homme d’affaires Zakheim, fait plutôt penser à une manipulation afin de soutirer des fonds à Alec.  Michel, le pieux, le parfait, sollicite ouvertement une donation en faveur d’une colonie religieuse en Cis-Jordanie. Boaz, après des incartades, est placé dans une institution religieuse dans les Territoires. On en revient à l' »étude des fanatismes » car Michel est un prêcheur impénitent qui tente de jouer sur la culpabilité d’Alec pour obtenir des sommes de plus en plus importantes pour son parti ultra-nationaliste religieux. Alec n’est pas dupe et pourtant il inonde littéralement Sommo de dollars31, si bien que Michel se métamorphose en homme d’affaires imbu de sa personne et de son importance qui néglige sa femme et sa fille et parade avec des dirigeants politiques…Qui manipule qui?

S’il ne s’agissait que d’argent, de spoliations des terres palestiniennes, ce serait déjà intéressant.

« Nous avons terminé, Ilana. Echec et mat. Comme après une catastrophe aérienne, nous avons déchiffré par correspondance le contenu de la boîte noire. Désormais, ainsi que le mentionne notre jugement de divorce nous ‘avons plus rien en commun »

Cette phrase fournit la clé du titre (c’est une de mes manies de lectures de chercher le pourquoi de chaque titre). en même temps tout ce qui va se passer après dément cette affirmation. Au fil des lettres entre Ilana et Alec nous allons décrypter leur histoire mais pas seulement : un jeu de séduction va les rapprocher. Qui manipule les sentiments de l’autre?

«  »Si je suis le diable, toi tu es la boîte, Ilana. pas moyen de s’en sortir.

Non plus que pour vous, lady Sommo. Si le diable c’est vous – alors la boîte c’est moi »

La boîte noire n’est pas seulement l’enregistrement des relations avant le krach, c’est aussi le piège que se tendent les amants.

Jeux d’argent et de politique. Jeux de séduction et de couples. Diable et bon Dieu. Alec endosse le rôle du diable avec délectation. Michel brandit la Torah et les règles de cacherout. Ashkenazes et Séfarades.

Cela donne une lecture passionnante.

 

 

 

 

Une panthère dans la cave – Amos Oz

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE 

une panthère à la cave

incipit :

« On m’a très souvent qualifié de traître, dans ma vie. La première fois que cela se produisit, j’avais douze ans e j’habitais à la périphérie de Jérusalem. C’étaient les grandes vacances, un an avant la fin du mandat britannique et le début de la guerre qui préluda à la naissance de l’Etat d’Israël.

Un matin, un graffiti s’étalait en grosses lettres noires sur le mur de notre maison, sous la fenêtre de la cuisine : PROFI EST UN VIL TRAÎTRE! »

Relecture, avec un plaisir renouvelé!

Relu après le Judas, le thème du traître qui est la trame des deux romans, prend une importance  accrue. Profi connait l’auteur du graffiti : Chita Reznik, membre de l’OLOM, « organisation clandestine » formée des 3 gamins, à l’imitation des adultes de la Résistance contre l’occupant britannique. Il connaît aussi le motif : il rencontre le sergent Dunlop pour échanger des cours d’hébreu et d’anglais. Le sergent Dunlop lui donne une Bible anglaise avec le Nouveau Testament où il va découvrir le personnage de Judas Iscariote.

Profi cherche l’exacte définition du « traître » dans le dictionnaire d’abord, dans la Bible, dans le Livre de Job, et selon Jérémie?Puis il semble en connaître le goût

« Pourquoi donc avais-je encore ce goût de trahison dans la bouche comme si j’avais mâchonné du savon » 

se demande-t-il un peu plus loin.

Pour justifier ses fréquentations du sergent britannique, Profi s’imagine espion. Le personnage qu’il aimerait incarner c’est la panthère dans la cave! 

Traître ou félin?

Profi est avant tout un « enfant de mots ». Ce caractère lui a valu son surnom. Profi cherche le mot précis, il fait la différence entre une dispute et une dissension. Il sait qualifier les nations. Il cherche à savoir si un traître est toujours « vil », se demande comment « la traîtrise peut être cynique et opportuniste » . L‘enfant de mots vit entouré de livres. Avec quelle précision, quelle jouissance, il décrit la bibliothèque de son père : le classement des livres avec une hiérarchie toute militaire, 28 pages y sont consacrées. Culture encyclopédique où les classiques latins et grecs, voisinent avec les éditions anciennes des érudits juifs religieux.

Je souris toute seule,  de connivence avec l’écrivain dont je me délecte d’explorer l’univers. Me vient l’urgence de retourner à la lecture de Judas et d’Une Histoire d’Amour et de Ténèbres. 

 

Le Royaume – Emmanuel Carrère

PAUL ET LUC

Au cours de nos voyages, Ulysse, Alexandre et Paul sont des personnages que nous rencontrons à nombreuses reprises. 

Philippi, nous logions au village de Liddia, qui rappelle Lydie, l’hôtesse de paul

Nous avons trouvé les traces du  passage de Paul à Ephèse (Turquie), Paphos (Chypre), nous avons même vu la colonne où il a été attaché pour être fouetté, Corinthe, Philippi   montre la prison où il a été emprisonné et Thessalonique( Macédoine),  Malte où il a fait naufrage et  la grotte où il a séjourné et bien sûr Rome et Jérusalem.

Malte :Rabat catacombes des premiers chrétiens

J’ai lu naguère L’avorton de Dieu d’Alain Decaux, biographie agréable et facile à lire.

Le Royaume de Carrère est un pavé de 605 pages qu’on lit sans s’ennuyer. Carrère est un très bon conteur. Son érudition n’est pas pesante parce  très ironique. Il n’hésite pas à transposer des situations dans le monde contemporain; métaphores cocasses quand il compare l’église des premiers chrétiens, de Jacques et de Pierre au Parti communiste, la doctrine à la ligne du Parti. Il n’hésite pas à montrer Paul dans un album de Lucky Luke quitter une ville enduit de goudron et de plumes…Les exemples d’anachronie réjouissantes sont nombreux, à vous de les découvrir avec le sourire.

« j’aime, quand on me raconte une histoire, savoir qui me la raconte. C’est pour cela que j’aime les récits à la première personne, c’est pour cela que j’en écris…

L’auteur se met en scène, en croyant et même en bigot un peu ridicule : « A un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé. » affirme-t-il. Il endosse la posture du sceptique agnostique pour affirmer que chaque phrase du Credo est « une insulte au bon sens ». Cependant, faisant appel à Renan et à Lacan, entre autres, il mène une longue enquête sur le développement du christianisme au temps des Premiers Chrétiens. 

Banquet romain

Cette enquête commencera avec les Actes des Apôtres et nous suivons Luc et Paul du port de Troas jusqu’à Rome en passant par Philippi, Corinthe, Athènes puis Jérusalem…biographie de Paul mais aussi de Luc. En chemin, nous rencontrerons Pierre, Jacques et Jean en faisant un détour à Ephèse et à Patmos. Flavius Joseph, Vespasien,  le triomphe de Titus -et aussi Bérénice – On en apprendra beaucoup sur le mode de vie des Juifs, des Grecs et des Romains.

Mattias Preti naufrage de Saint Paul Mdina Malte

Un regret : Carrère  est peu inspiré par les récits de navigations et de naufrages : pas de halte à Malte, alors que j’attendais cette escale.

La conclusion est un peu déroutante avec une retraite pieuse et une histoire de lavements de pieds contemporaine. Carrère a-t-il retrouvé la foi?

« Je ne sais pas » est le mot de la fin

Dans la maison de la liberté – David Grossman

LIRE POUR ISRAËL

A la suite de Chers fanatiques d‘Amos Oz, j’ai téléchargé Dans la maison de la liberté de Grossman qui procède de la même démarche : recueil d’articles ou de discours plus ou moins longs prononcés au cours de la dernière décennie sur des thèmes politiques.

11 interventions prononcées à l’étranger l’occasion de récompenses directes, prix, diplôme honoris causa. Chaque discours est adapté à la circonstance, bien sûr, mais la portée est toujours générale.

« plus nous nous éloignons de l’époque de la Shoah, et plus les survivants se font rares, plus la crainte augmente que le traitement de la Shoah ne devienne plus théorique et abstrait et ne perde, progressivement son rapport avec sa dimension humaine, individuelle et intime. »

« en un certain sens, on peut affirmer que le peuple juif et, bien sûr aussi, presque chaque juif est le pigeon voyageur de la Shoah. A son corps défendant »

Il est souvent question de la Shoah, surtout quand le discours est prononcé en Allemagne. Souvent Grossman revient sur la paix au Proche-Orient. Ces deux sujets sont d’ailleurs liés, Grossman démonte l’instrumentalisation de la Shoah par certains politiques de droite provoquant angoisses et repli sur soi faisant un lien entre la Shoah et la « situation » d’Israël avec ses voisins,

« il est déprimant de penser que la majorité de la population israélienne est impuissante devant les manipulations de Nétanyahou, un véritable magicien, celui-là dans la manière avec laquelle il rattache les dangers réels qu’affronte Israël à l’écho des traumatismes du passé… » .

« A vrai dire, il est assez aisé de comprendre les motivation d’un tel mode de pensée : afin d’entamer un processus de paix authentique, nous devons, nous Israéliens, surmonter – ou plus exactement, renoncer à – la frayeur existentielle fondamentale qui dicte notre manière de penser et nos actes… »

La recherche d’une paix véritable, de la liberté, et d’une résolution du conflit qui donnerait satisfaction aussi bien aux Israéliens qu’au Palestiniens est le souci principal qui traverse toutes les interventions.

Grossman réagit d’abord en écrivain. Son domaine est l’écriture :

« Lorsque j’écris, tout comme d’autres écrivains, je recherche toujours les moments infimes et privés dans la tempête « historique », politique, militaire »

Chaque fois, un récit, individuel, presque romanesque vient éclairer son propos. Il analyse aussi son travail d’écriture dans Une  Femme fuyant l’annonce roman presque fini quand il perd son fils.La réalité télescope la fiction, et pourtant c’est l’écriture qui lui a donné le courage de vivre.

« A mes yeux d’écrivain, la littérature surtout sont les armes de celui qui s’obstine à réfléchir encore à l’unique, à l’être humain, à la spécificité de chaque individu, homme ou femme, Blanc ou Noir, musulman ou chrétien, Israélien ou Palestinien, à leur droit de vivre honorablement, sans humiliation, avec le sentiment de sécurité, le sentiment d’égalité. En paix. 

Cette obstination en l’occurrence – par l’écriture et par mon action politique – est ma façon de surmonter le découragement, de résister à la force d’attraction de la douleur; 

C’est ma façon de choisir en dépit de tout – la vie. « 

Une autre intervention nous touche particulièrement, Grossman était à Paris le 13 novembre 2015 invité par l’Ecole de la Cause freudienne. Qui mieux que lui peut analyser le terrorisme? ses traumatismes?

Certaines interventions sont récentes, la dernière est datée du 6 août 2018. Son souci de bâtir une paix durable est toujours présent. Il ne peut que s’insurger contre la loi sur l’Etat-nation qui consacre le fait que les citoyens arabes seraient des citoyens de seconde zone comme la langue arabe qui ne serait plus reconnue à l’égale de l’hébreu.

A lire!

 

 

 

Ailleurs peut être – Amos Oz

  1. LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

Après avoir lu Mon Michaël (1968) j’ai trouvé le premier roman d’Amos Oz, Ailleurs peut-être (1966) qui se déroule dans un kibboutz à la frontière jordanienne. Amos Oz, lui-même, était membre du kibboutz Houlda.  J’ai pris un plaisir immense à retrouver mes souvenirs de jeunesse dans la vie au kibboutz à la fin des années 60 comme j’avais lu récemment Nous étions l’avenir de Yael Neeman. 

La première partie du livre commence tout doucement par une description de la vie du kibboutz, de sa situation géographique à 3 km de la frontière, du cadre de vie. L’auteur présente ensuite les personnages de l’histoire : le poète Réouven Harich et  ses enfants et la famille Berger, Ezra le camionneur, Bronka, l’éducatrice, leurs enfants et les frères d’Ezra, Néhémia, l’intellectuel et Zakharia-Siegfried qui est retourné en Allemagne. Au fil des chapitres d’autres membres du kibboutz interviendront…et toute la vie de la communauté se déroulera au cours d’une année. J’ai goûté  cette évocation par petites touches délicates, en lecture lente et gourmande.

Puis l’intrigue va se nouer. Intrigues amoureuse, ou sexuelles. Relations sans passion pour Reouven et Bronka. Adultère sous le regard des commérages. Flirts, hésitations amoureuses pour Noga, 16 ans qui interroge les transformations de son corps et son pouvoir de séduction, qui voue son amour le plus pur à son père. Hésitation et déconvenue pour le jeune Rami qui aimerait coucher avec Noga mais qui ne sait comment s’y prendre. Ces relations se déroulent au vu et au su de tous et intervient la médisance.

« Ne pas aimer la médisance, c’est avouer que l’on est incapable de comprendre, dans tout son ampleur, l’essence de notre vie en kibboutz. La médisance – ne faites pas ces yeux ronds – remplit, chez nous un rôle très important, très noble : elle contribue à sa façon à transformer le monde. Pour étayer cette théorie, nous nous permettrons de rappeler, au lecteur, le propos tenu par Reouven Harich: « notre raison d’être est de nous purifier ». Et, selon lui, le secret de cette purification, c’est que nous nous jugeons sans pitié , sans sympathie. Ici, chacun est juge et partie. Il n’est pas de faiblesse que nous puissions cacher longtemps au jugement d’autrui. Toute notre vie, on nous juge. A chaque instant. Il n’est pas de recoin secret. Voilà pourquoi chacun, au kibboutz est forcé de lutter contre sa nature. Pour se purifier. Nous nous polissons les uns les autres à l’image des galets d’un torrent. nous limons notre nature….. »

Puis tout s’emballe vers le milieu du roman. Le drame se noue quand Noga tombe enceinte. Enceinte à 16 ans, elle refuse d’avorter. Sera-t-elle jugée par les commères? Rejetée de la communauté? Choisira-t-elle de quitter le kibboutz, le pays pour suivre Siegfried Berger en Allemagne? Toute la communauté s’implique dans ce choix…..

Les saisons changent, que les fêtes animent la vie du kibboutz, que l’été devient écrasant, que l’automne puis l’hiver arrivent. Amos Oz sait nous faire vivre cette pluie de 1 er Mai inattendue, la chaleur de l’été, les travaux des champs…la proximité de la frontière, les incidents, les fusillades et les passages de l’aviation. La vie se déroule avec toute sa complexité et son idéologie.

 

 

Vies de Job – Pierre Assouline

Dominique nous a chaudement recommandé cet essai.

Je me suis lancée dans cette biographie des Vies de Job (c’est l’auteur qui met le titre au pluriel). Pierre Assouline est hanté par Job. Il se lance dans une enquête minutieuse dans les textes bibliques mais aussi dans la littérature, la peinture et même la musique pour traquer le personnage.

« Telle est l’histoire de mon ami Job, symbole du juste confronté au Mal et à la souffrance. C’est l’histoire d’un livre et c’est l’histoire d’un homme. L’histoire d’un livre fait homme. »

Pour enquêter sur l’Histoire d’un livre, Pierre Assouline recherchera la société des écrivains et le soutien de François Nourrissier, de Carlos Fuentes dans le prologue que j’ai un peu de mal à suivre.

Erreur de ma part, j’ai égaré ma Bible, et ne peux pas revenir au texte. D’ailleurs quel texte? quelle traduction? La Thora traduite par Zadoc Kahn? ou Le Livre de Job de Renan? Assouline raconte l’histoire des traductions, de la Septante à la Vulgate, cela plane bien au-dessus de moi, je décroche un peu. La souffrance des traducteurs m’indiffère. mais je croise Artaud, Yeats, Proust et Kafka qui me parlent plus.

La voyageuse voit sa curiosité éveillée quand Assouline arrive à Jérusalem pour approfondir ses recherches. Je l’imaginais en compagnie de talmudistes, je le trouve à l’Ecole Biblique chez les dominicains. Je réprime un ressentiment : les dominicains me renvoient à l’Inquisition, et cela je réprouve! Quelle étroitesse d’esprit de ma part! Cette Ecole biblique renferme une bibliothèque où la convivialité et l’ouverture d’esprit de ce phalanstère sont remarquables. Régis Debray vient de quitter les lieux, Claudel y a travaillé…La première perle que je trouve (et note dans mon pense-bête) est Yossel Rakover s’adresse à Dieu de Zvi Kolitz, récit en date du 28 avril 1943 prétendument trouvé dans une bouteille sous les ruines du ghetto de Varsovie. Il me vient une furieuse envie de trouver ce texte!

Si Assouline a préféré l’Ecole Biblique à l’Université hébraïque, c’est à cause de la langue française. Vies de Job est avant tout littéraire, et la langue importe, comme la littérature.

fresque de doura europos

Parmi toutes les sources, Assouline n’oublie pas  que Job vut aussi en islam  :  Ayoub, pour les Musulmans est aussi un prophète. Il a ses pèlerinages, en Jordanie et même à Boukhara où nous avons visité son « tombeau ».

Digression chez les solitaires de Port-Royal où Sacy a fait une traduction (1688). Nouveau venu chez les traducteurs au 21ème siècle, un médiéviste : Alféri qui m’emmène dans l’univers du Nom de la Rose, et puis seul sur l’île de Groix.La quête de Job transporte Assouline, et ses lecteurs, comme des gobe-trotter à Heidelberg, à Bombay….Job, l’homme souffrant sur son fumier est ubiquiste. Et la voyageuse nomade se régale du périple littéraire. Les chapitres sont divisés en paragraphes numérotés (comme les versets des textes sacrés?) courts qui sautent du coq à l’âne. On voyage dans le temps et dans l’espace.

Occasion de nombreuses rencontres même Eliezer Ben Yehouda ou parfois Woody Allen. On suit même Etherie (ou Egérie) une pérégrine venue de Galice ou d’Aquitaine entre les pâqus 381 et 384, venue à Carnéas, à l’endroit où Job était sur son fumier. Je ne peux pas citer toutes les excursions aussi variées que l’hôpital psychiatrique où l’on accueille les fous de Jérusalem (comme il existe à Florence un syndrome de Stendhal) ou au théâtre de l’Odéon à Paris…Rencontres inattendues : Toni Negri , lui et les gauchistes italiens étaient-ils d’autres Job? Muriel Spark. Et même les Chants de Maldoror.

William Blake

Illustrations : Job raillé par sa femme (sur la couverture) de De La Tour, les fresques de la synagogue de Doura Europos, Job sur ses cendres de Fouquet, mais aussi le Job de notre temps et les peintures de François Szulman et Jean Rustin  que cette lecture m’ont fait découvrir. Depuis que j’ai un smartphone je cherche les illustrations des tableaux .

La partie la plus émouvante, la plus personnelle : le chapitre Les miens. L’auteur nous entraîne au Maroc dans le Sahara, à Figuig d’où sa famille est originaire. De l’ancêtre engagé en 1918 pour obtenir la nationalité française, à Casablanca où l’auteur a passé son enfance. a Paris le Grand-père qui avait réussi…Le roman familial bascule dans la tragédie. Revient Job! Du Livre de Job au Kaddish et aux deuils, il n’y a qu’un pas…Ecrire sur Job, c’est aussi évoquer cette douleur.

Jean rustin

Comment ça va avec la souffrance? La maladie de Job, les ulcères, la lèpre, les maladies de peau diverses. Le sida. Les souffrances de Job – pièce de Khanokh Levin, je note encore. Il faudrait que je revienne à Khanokh Levin, traduit par une amie proche. De la peau malade, on glisse vers le tatouage des déportés. La souffrance culmine avec la Shoah. « Job est rentré de déportation » est la conclusion du chapitre. Mais il y a pire : la mort des enfants. Le dernier chapitre qui l’évoque est presque impossible à lire. Tant de souffrance , et pourquoi? Pourquoi demande Ricoeur. Manitou,   philosophe de haute volée revient sur cette souffrance, s’attachant au scandale de Job. J’ai du mal à comprendre. Après la mort des enfants, j’ai du mal à terminer le livre.

Je quitte à regrets ce livre, j’y reviendrai. J ‘ai téléchargé sur la liseuse la traduction de Renan et celle de Zadoc Kahn. Et toutes ces références des livres que j’ouvrirai avec une autre intention. J’aime les livres qui ouvrent des portes sur d’autres lectures.

 

 

 

 

Chers fanatiques – Amos Oz

LIRE POUR ISRAËL

C’est un recueil de trois articles d’Amos Oz : Chers Fanatiques, Non pas une lumière mais plusieurs, Des rêves auxquel Israël devrait renoncer au plus vite. Chacun de ces textes est polémique mais il ne s’adresse pas au même public.

Chers Fanatiques est le plus universel. Il y a des fanatiques partout. Au Moyen Orient comme à Jérusalem, intégristes islamistes, Juifs religieux, mais aussi anti-IVG, vegan, anti-fumeurs….Amos Oz invite à traquer tous les fanatismes, y compris ceux que nous portons en nous-même, sans en être conscient.

« Plus les questions sont ardues et complexes, plus on aspire à des réponses simples, des formules désignant sans hésitation les responsables de nos souffrances, avec l’assurance q’il suffirait de liquider les méchants pour que nos maux disparaissent sur le champ.

C’est la faute de la globalisation, des musulmans, de la dissolution des mœurs, du sionisme, des migrants, de la laïcité, des gauchistes! Il ne reste plus qu’à biffer les mentions inutiles, entourer celui qu’on considère comme le diable et le détruire ainsi que tout ce qui tourne autour) pour s’ouvrir les portes du paradis.

<Un sentiment de profonde indignation se généralise dans l’opinion publique : un dégoût subversif du « discours hégémonique », la répulsion de l’Occident pour l’Orient, la répugnance des laïcs pour les croyants, l’aversion des religieux pour les laïcs, une haine généralisée et viscérale, qui enfle comme une nausée depuis les bas-fonds de la misère. C’est une des composantes du fanatisme sous quelque forme que ce soit….. »

« Mon enfance passée à Jérusalem a sans doute fait de moi un expert en fanatisme comparé » ajoute-t-il plus loin.

Article d’une actualité criante dans un autre contexte que celui du Moyen Orient!

« L’une des causes de cette flambée de fanatisme est peut être la quête de solutions simples et lapidaires d’une rédemption instantanée »

« Durant plusieurs décennies, grâce aux pires assassins du XXème siècle, les racistes avaient un peu honte de l’être, ceux qui débordaient de haine mettaient de l’eau dans leur vin,et les réformateurs fanatiques étaient plus circonspects en matière de révolution….« 

Comme Amos Oz diagnostique la peste brune rampante,  je la retrouve du Brésil, en Hongrie, en passant par l’Italie, les trumpistes, et ce qu’on appelle par l’euphémisme en France « droite décomplexée« . Et oui le temps a « décomplexé » tous ceux qui avaient honte d’être fanatiques, racistes, antisémites, chauvins et qui ressortent avec leurs hymnes et leurs drapeau. Actualité criante, vous dis-je!

Il faut que je m’arrête de copier ici tous les passages que j’ai surlignés sur la liseuse. Lisez Amos Oz, même si vous n’avez cure du Moyen Orient, des Juifs ou des religions! Photocopiez et distribuez-le aux ronds-points, dans les manifestations, dans les lycées, à la sortie des cultes divers….

En conclusion : « Combattre les extrémistes ne veut pas dire les anéantir tous, mais plutôt contrôler le petit fanatique qui se cache en nous »

Le second essai Non pas une lumière, mais plusieurs s’adresse à un tout autre public. Amos Oz plaide pour la démocratie, la tolérance, le dialogue à l’intérieur d’Israël. En préambule Oz écrit : « La nation juive existe sans aucun doute, mais elle se distingue de la plupart des autres en ce que son principe vital ne se transmet pas forcément par les gènes ou les victoires militaires mais par les livres. » … »dans ses bons jours, le judaïsme est la civilisation du doute et de la controverse ». 

Il s’en suit une longue explication de texte qui peut être fastidieuse pour qui le concept de Shoulchan arouch ou les références à la Bible, le Talmud ou la Michna sont étrangères (c’est mon cas). Le texte n’est pas dénué d’humour et j’ai bien aimé sa description des fêtes familiales qui réunissent les Juifs

« En réalité, les fêtes se ressemblent : « les méchants voulaient nous tuer, nous avons survécu, et maintenant passons à table! » « Pharaon est venu et reparti, bon appétit! ». Nous avons affronté les Perses à Pourim, les Egyptiens lors de la Pâque, les Romains à Lag Ba’omer, les Anglais et les Arabes le jour de l’Indépendance, les Babyloniens et les Romains à Tisha Be’Av, les Grecs à Hanoukka. Certes à Tou Bichvat, on ne s’est pas battus contre personne, en revanche il pleut presque toujours à cette époque de l’année…. »

C’est une longue réflexion sur le sionisme et la religion. C’est aussi un constat qu’« il existe un dénominateur commun entre la droite israëlienne et le judaïsme halakhite : chacun est en conflit réel ou subjectif avec le monde extérieur. Chacun affirme qu’un éternel litige oppose Israël aux nations « un agneau au milieu de soixante loups » où a singularité du peuple juif s’affirmerait face à ses ennemis « sans ennemi, sans persécution, ni siège, ni martyr, le monde extérieur nous pervertirait nous perdrions notre identité et nous assimilerions…. ». « le clivage entre juifs religieux et juifs séculiers dure depuis un siècle et demi ».

Des rêves auxquels Israël devrait renoncer au plus vite (2015)

Traite du règlement politique avec les Palestiniens, de la Paix.

Il commence par cette affirmation :

« Nous commencerons par une question de vie ou de mort, fondamentale pour Israël : s’il n’y a pas deux Etats ici et très bientôt, il n’y en aura plus qu’n seul. Et s’il y a un seul Etat, ce sera un Etat arabe qui s’étendra de la Méditerranée jusqu’au Jourdain. Juifs et Arabes peuvent et doivent vivre ensemble, mais à mon sens, il est inacceptable de vivre en tant que minorité juive sous domination arabe, car presque tous les régimes arabes du Moyen Orient oppriment et exploitent leurs minorités »

Amos Oz revient sur le cycle de guerre au cours des dernières décennies, au Liban, à Gaza considéré par les autorités comme « gestion du conflit« . Puis il évoque le plan de paix séoudien (2002) repoussé lors. « Aurions-nous reçu une proposition similaire au temps de Ben Gourion et de Levi Eshkol, au temps des trois « non » au sommet de la Ligue arabe à Khartoum, en 1967, nous serions tous (ou presque) sortis danser dans la rue »

« Depuis la Guerre des Six Jours en 1967, nous n’avons pas gagné une seule guerre; Y compris la guerre de Kippour. Il ne s’agit pas d’un match de basket, où le joueur qui a marqué le plus de point décroche la coupe.[….]Le vainqueur est celui qui a atteint ses objectifs et le vaincu celui qui ne les a pas atteint »..

Dans l’analyse des forces en présence, Oz affirme que l’essentiel est de faire la différence entre le permanent et le transitoire. Les alliances qu’Israël a conclu au cours de l’histoire récentes tiennent plutôt du transitoire. Rien ne dit que l’alliance avec els Etats Unis durera. » le fait que les Palestiniens sont nos voisins et que nous vivons au coeur du monde arabe et musulman sont, en revanche des paramètres permanents »

Amos Oz revient alors sur les  accords d’Oslo, de Camp David, et les tentatives d’Ehoud Olmert. Mais ils auraient été trop pingres : ils n’auraient pas payé le prix de la paix…

« ma position de sioniste depuis le départ, est très simple : nous ne sommes pas seuls sur cette terre. Nous ne sommes pas seuls à Jérusalem. Je dis la même chose à mes amis palestiniens : vous n’êtes pas seuls sur cette terre. « 

Il soutient l’idée de deux Etats et repousse l’état Binational, qualifiant cette dernière de « triste plaisanterie ». 

« Le conflit qui nous divise n’est pas un western hollywoodien où s’affrontent les bons et les méchants, mais une tragédie qui oppose la justice à la justice. Je le croyais déjà il y a cinquante ans, j’y souscris aujourd’hui encore. La justice contre la justice, et souvent, à ma grande tristesse, l’injustice contre l’injustice ».

En conclusion:

« J‘appréhende l’avenir. Je redoute la politique du gouvernement et j’en ai honte. j’ai peur du fanatisme et de la violence de plus en plus répandus en Israël et je n’en suis pas fier. Mais j’aime être israélien? J’aime être citoyen d’un pays où se trouvent huit millions et demi de Premiers ministres et huit millions et demi de prophètes, huit millions et demi de messies… »

 

 

Mon Michaël – Amos Oz (1966)

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

Relecture. Je l’ai lu autrefois en hébreu, et n’en avais aucun souvenir. Cette lecture était plutôt du déchiffrage. C’est donc une découverte, même si je lis très régulièrement romans et nouvelles de l’auteur.

J’ai eu du mal à m’attacher à la narratrice. Hanna, étudiante en littérature  épouse Michaël sans passion ;  elle fait de son mari le pivot de leur vie familiale après avoir abandonné la littérature ; il lui donne un fils qu’elle élève sans amour maternel excessif ; elle mène une existence maladive nourrie de rêves et de réminiscences littéraires qui surgissent sans prévenir dans le récit. Capricieuse, frustrée, consommatrice compulsive, elle m’a bien agacée. Michaël, est parfait : attentionné, gentil, modeste, intelligent, universitaire admiré par sa famille et ses pairs, un père parfait, pédagogue, aimant….Hanna  donne un portrait exemplaire de « son Michaël ». Yaïr, leur fils est aussi l’enfant rêvé : un enfant raisonnable que passionne tant la roulette du dentiste que le soin d’une carie devient une expérience plaisante. Yaïr s’exprime très bien ; il sait qu’on ne coupe pas la parole aux adultes ; qu’il faut une conclusion à un raisonnement »terminé!  » est la fin de chaque intervention.

Un malaise s’installe pourtant. Ces gens sont-ils capables de sentiments? De passions?  Simplement de colère? Sont-ils les héros de leur destin ou les jouets d’une vie mécanique?

« – Avec le temps et la persévérance tout ira mieux, Michaël. T’es-tu rendu compte  que c’est ton père Yehezquel qui vient de parler par ta bouche? 

-Eh bien, dit Michaël, je n’avais pas pensé à cela. Mais c’est possible, c’est naturel. je suis le fils de mon père.

-Bien sûr. C’est possible Michaël. C’est possible. Naturel. tu es son fils. C’est terrible, Michaël. Terrible.

Michaël a remarqué tristement:

-Qu’est-ce qu’il y a de terrible, Hanna?C’est dommage que tu n’apprécies pas mon père. c’est un homme intègre. Tu as tort. Tu n’aurais pas dû dire cela.

-Tu n’as pas compris Michaël. Ce qu’il y a de terrible ce n’est pas que tu sois le fils de ton père. Ce au’il y a de terrible c’est que ton père parle soudain à travers toi. Et ton grand-père Zalmann. Et mon grand-père. Et ma mère,. Et après nous il y aura Yaïr. Nous tous. Comme si un homme après l’autre, nous n’étions que des brouillons ratés. On recopie au propre et de nouveau on recopie, puis on efface et on froisse et on jette au panier et de nouveau on recopie en changeant un petit peu. Quelle bêtise, Michaël! Quel ennui. Quelle plaisanterie vaine. …. »

Les rêves, les romans et le souvenir des deux jumeaux palestiniens Halil et Aziz, illuminent la vie si terne d’Hanna.

Un autre « personnage » m’a vivement intéressée : la ville de Jérusalem dans laquelle les héros se promène fréquemment. La ville ancienne se transforme au cours des dix années que couvre le récit, les arabes qui peuplaient le quartier ont disparu, des maisons de béton remplacent les herbes folles, les populations migrent d’un quartier à un autre.

Une autre lecture est possible : l’évocation historique du pays, l’opposition entre la gauche travailliste des kibboutzim et de la droite exclue du pouvoir mais présente. 1956, Suez…une guerre sans tambour ni trompettes, quelques chants patriotiques à la radio, pas d’héroïsme (Michaël tombe malade et se trouve libéré). Évocation aussi de la vie au kibboutz, une traversée du pays en autobus particulièrement plaisante.

Cités Millénaires, Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul à l’IMA

VOYAGE EN ORIENT

MOSSOUL, ALEP, PALMYRE, LEPTIS MAGNA, 

 

4 sites que j’aurais tant aimé visiter!

Meurtris par les combats et fermés au tourisme pour de nombreuses années. Il faudra me contenter d’un voyage virtuel bien que ce ne soit pas franchement ma tasse de thé.

J’apprécie les expositions de l’IMA, toujours intéressantes, bien documentées qui présentent des collections merveilleuses et variées. J’ai donc été déçue en achetant mon billet lorsque la caissière a expliqué : « il n’y a que des vidéos »

 

Vidéos projetées sur les murs des halls d’exposition, on est immergé dans le noir et blanc ou plutôt le gris de la cendre et de la poussière qui enveloppe Mossoul. Une trame de pointillés montre des murs ou toits, ou coupoles qui ont sans doute disparu. Puis une reconstruction numérique fait apparaître les 4 minarets d’une mosquée, nous visitons l’église Notre-Dame  de l’Heure, les coupoles tournent. Il reste quelques palmiers, les voitures ont été rangées pèle-mêle, les rues sont désertes. Spectacle impressionnant. Sur les murs latéraux, des photos anciennes montre la ville plaine de vie. Dans une petite salle une vidéo montre « Mossoul, ville multiconfessionnelle et pluriethnique » avec synagogue, église, monuments yézidis et s’attache au mausolée de Nabi Younesmausolée de Jonas vénéré par les juifs, les chrétiens et les musulmans. Daech a détruit ce symbole multiconfessionnel. Cette destruction a fait découvrir des sculptures assyriennes! Autre aspect de Mossoul : la ville antique de Ninive.

De Mossoul, nous partons pour Alep. Selon le même principe, projection géante de la vue aérienne de la citadelle; je remarque que la couleur est ici présente. Couleurs de la vie! Nous nous promenons dans les ruines des souks. Quelle tristesse! Mais Alep n’est pas une ville fantôme malgré les bombardements et les snipers.  Dans une salle, une vidéo montre des alépins bien vivants malgré la guerre : un photographe qui garde ouverte sa galerie, un peintre qui conserve 25000 œuvres faites pendant les 5 ans de la guerre, un ami du cinéaste raconte comment sa fille encore très jeune (née avec la guerre) sait rejoindre les abris, on voit des jeunes filles danser…Malgré les ruines Alep bouge!

Dans le dernier hall d’exposition, face à face, les ruines antiques de Leptis Magna et de Palmyre toujours impressionnantes malgré les destructions. Reconstruction numérique des parties des monuments abattus. Un archéologue interviewé pense qu’on ne reconstruira pas Palmyre. POur l’imaginer, peut être devra-t- on se contenter de ces projections?

Le clou de l’exposition est une sorte d’immersion avec un casque de réalité virtuelle, comme un jeu vidéo. Il faut patienter et faire la queue pour se promener dans une pièce noire. On s’y croirait.  Des animaux, lézard, chat, donnent l’illusion de réalité. Malgré tout je n’arrive pas à garder ce masque longtemps, sentiment de claustrophobie, alors que je me sens très à l’aise dans les grottes, les galeries de mines ou de catacombes. Le virtuel n’est pas pour moi!

 

Voyou – Itamar Orlev

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

Premier roman, j’aime la surprise d’un écrivain inconnu.

Cependant ce n’est pas un livre aimable : pendant une centaine de pages j’ai cru que j’allais l’abandonner. Le narrateur, un écrivain raté, se fait larguer par sa femme qui a emporté leur fils. Il fait rien pour la retenir et va pleurnicher chez sa mère qui  ne l’écoute pas. Dans sa solitude nouvelle, il décide d’aller voir son père dans une maison de retraite à Varsovie. Héros assez antipathiques qui ne m’attire guère, aussi bien TAdek, l’écrivain que sa mère ou que ce qu’on apprend du père.

Ce père est rejeté par toute sa famille : sa mère a émigré en Israël avec ses enfants pour lui échapper. Frères et sœurs lui déconseillent le voyage. Pourquoi ce rejet? Le père est le Voyou du titre ,  un soiffard qui ruinait sa famille, battait sa femme et abandonnait le foyer pour des absences aussi longues qu’inexpliquées.

Nous suivons Tadek en Pologne qui retrouve les images de son enfance, l »odeur de son père » qui se trouve être celle de la vodka. Des pages et des pages autour de la soûlographie et les bagarres. Je me demande pourquoi je continue à lire cela! « Saoul comme un polonais » expression familière et vaguement raciste que je déteste, me vient constamment à l’esprit (je m’en veux).

Au bout de 150 pages, je persiste dans cette lecture peu attrayante et me laisse entraîner. Stéfan, le père, le voyou cumule les mauvais comportements. C’est un vieillard mal embouché qui crache, râle, insulte tout le monde.  Il a bu le salaire de sa femme, son héritage, a entretenu une deuxième famille, prétendu que ses deux « familles » étaient mortes…

Ému par la visite de son fils, il lui raconte sa vie, sa guerre avec les partisans dans la forêt, son évasion de Majdanek où il était interné comme partisan. C’est passionnant!

Puis le fils et le père traversent la Pologne en train pour aller voir le village natal du père où Tadek a passé les vacances de son enfance.  On découvre une Pologne rurale.

Finalement, je suis conquise par cette équipée, cette intimité du fils qui transporte son père sur son dos comme Enée et Anchise. Les retrouvailles avec les maîtresses femmes au village.

Un très beau livre sur les rapports père/fils.

« J’en ai profité pour le détailler,cet homme qui était mon père, cet hédoniste polonais qui ne s’est pas gêné pour baiser, cogner, tuer. Le voilà donc assis sur son lit, adossé contre le mur, cheveux ébouriffés, visage gris rongé par les poils de barbe. S’il était né dans un autre milieu, dans un autre pays, en un autre temps, il aurait pu être un libertin plein de panache, un ami du marquis de Sade…Mais là, c’était un voyou polonais qui avait émergé des égouts de Majdanek, pour atterrir dans la crasse des quartiers pauvres de Wroclaw. L’aura de la liberté et du romantisme fracassée sur le sol d’une réalité viciée, sombre, nauséabonde. Il somnolait avachi, en pyjama élimé, la bouche entrouverte, la cigarette qui se consumait entre les doigts. Vieux. Pitoyable. Mon père. Qui a bais autant qu’il a pu, qui a bu jusqu’à plus soif, s’enivré de musique, a dansé, frappé, tué sans scrupule. Comment ne pas rester pantois devant la capacité de jouissance absolue dont il a fait preuve toute sa vie, sans jamais tenir compte de personne à part lui-même »

Il se trouve – étrange coïncidence –  que je viens de finir le livre et que j’ai vu au cinéma Cold War qui débute dans la campagne polonaise comme se termine Voyou.