Tout ce qui vous est resté – Ghassan Kanafani

PALESTINE

Très court roman : 71 pages en numérique.

Isabella Hammad, dans le Tract Gallimard -Reconnaître l’étranger a évoqué longuement un autre livre de Ghassan Kanafani : Retour à Haïfa que j’ai cherché : indisponible en Français  J’ai donc trouvé Tout ce qui vous est resté

Dès la première page, dans une « Clarification » l’auteur présente son roman

« Comme on le verra, dès le départ, les cinq personnages de ce roman, Hamed, Maryam, Zakaria, l’Horloge et le Désert n’évoluent pas selon des lignes parallèles ou opposées. Dans ce roman, nous trouvons à la place une série de lignes entrecroisées qui se rejoignent parfois de telle manière qu’elles semblent ne former que deux brins et pas plus. Ce processus de fusion implique également les indications de temps et de lieu, de sorte qu’il ne semble pas y avoir de distinction claire entre des lieux et des temps en même temps…. »

Le lecteur est prévenu. Il va nager en pleine confusion (et pas fusion). Pour l’aider, un visuel est prévu avec des changements de police : italique, gras, petites lettres, plus grandes. Quand les caractères changent, un autre personnage monologue ou plus rarement dialogue. Et ce n’est pas du tout évident de savoir qui parle, et à qui le narrateur s’adresse. Gaza où ont abouti les personnages, Jaffa d’où ils ont fui, le désert que traverse Hamed, à pied tentant de rejoindre la Jordanie où vit sa mère qu’il n’a pas vue depuis 20 ans.

Famille éclatée, nostalgie, exil, une mosaïque mal assemblée pour un tableau impressionniste de soleil levant dans le désert.  Dans le désert Hamed croise un soldat israélien et le prend en otage. Incompréhension totale, l’un et l’autre ne parlent pas la même langue. Peur réciproque. Quant à l’horloge, comparée à un cercueil, je n’ai pas bien compris son histoire.

Etrange!

 

Alice Guy – Catel&Boquet – Casterman

LES CLANDESTINES DE L’HISTOIRE

J’ai découvert cette série de romans graphiques avec Olympe de Gouge puis Anita Conti qui ont été des coups de cœur, j’ai aimé Joséphine Baker, un peu moins le personnage de Kiki de Montparnasse. Dès que j’ai trouvé Alice Guy à la médiathèque je me suis précipitée. 

Je connaissais le nom d‘Alice Guy, mais juste son nom, ni ses films ni sa vie. 

J’ai donc découvert sa biographie dans le gros roman graphique de Catel&Boquet qui retrace l’histoire du cinéma, avec les essais, les tâtonnements, les machines aux noms savants à racines grecques Chronophotographe,  Biographe, Bioscope, Phonoscope, et j’en passe. Chacun brevetant un appareil soi-disant original, avec querelles menant au tribunal. Intéressante rivalité entre les scientifiques perfectionnant la technique et les créateurs. Après les premiers films des Frères Lumière, Alice Guy, la première à imaginer des fictions à embaucher des scénaristes et avec Léon Gaumont à envisager la production à grande échelle, la construction de studios de tournage aux Buttes Chaumont. Comme toujours Catel et Boquet contextualisent leur biographie dans les décors précis et soignés, nous racontent l’Exposition Universelle de 1900, ou l’incendie du Bazar de la Charité. 

Comment une personnalité aussi originale et importante a disparu de l’Histoire du Cinéma alors qu’on se souvient des Frères Lumière ou de Méliès? Sa déconfiture financière à son retour des Etats Unis explique peut-être cet oubli?

Histoire du Cinéma, mais aussi Histoire des Femmes. A toutes les étapes de sa vie Alice Guy a été confrontée au machisme. On imaginerait Meetoo quand jeune secrétaire, elle fait face à des personnages grossiers. on imagine la force de caractère pour s’imposer dans ce milieu masculin sans jamais faire de concession. C’est beaucoup plus tard, aux USA, mariée, mère de famille que le patriarcat la rattrape quand son mari fait mauvais usage de sa fortune et la trompe. Rentrée en France, elle ne retrouve pas sa position d’avant son départ en Amérique

Histoire passionnante, accompagnée comme toujours dans cette collection de chronologie et de fiches biographiques des personnages secondaire. Si c’est peut être moins un coup de coeur que pour les deux premiers ouvrages, c’est peut-être seulement parce que l’effet de surprise s’est émoussé. Peut être aussi parce que la longue introduction : enfance ballottée de France au Chili, en Suisse et les études dans différents couvents m’a paru un peu longue. On entre dans le vif du sujet uniquement après 90 pages. J’aurai préféré un plan resserré sur l’enfance et plus de détails sur la dernière partie de la vie d’Alice.

Reconnaitre l’étranger – Isabella Hammad – Tracts (N°70) Gallimard

PALESTINE

Isabella Haddad est une romancière Anglo-Palestinienne. Son roman Enter Ghost vient d’être traduit en Français et figure à la Rentrée Littéraire 2025. Je l’ai lu avec grand intérêt et grand plaisir. Les images catastrophiques qui parviennent sur nos écrans de télévisions ne permettent pas de faire connaissance avec les Palestiniens présentés soit comme terroristes, soit comme victimes de guerre mais rarement comme individus. 

Où est notre humanité? L’absence d’empathie pour les victimes et les otages du  7 Octobre, et plus tard, vis à vis de la population de Gaza, affamée et bombardée. Sommes nous encore des êtres humains capables de reconnaître l’étranger comme être humain? Vivons nous sur terre ou dans des bulles étanches, bulles de vengeance, de religion, d’idéologie?

Après le Tract N°60 d’Eva Illouz – le 8-octobre Généalogie d’une haine vertueuse. J’étais très curieuse du tract d’Isabella Haddad qui me semblait lui répondre. Attention : Reconnaître l’étranger est composé de plusieurs textes : une conférence tenue en septembre 2023 consacrée à Edward Said (donc juste avant les évènements), puis d’une postface Gaza novembre 2023, enfin, un Post-scriptum, mai 2025. 

Communément considéré comme une figure radicale aux États-Unis, Said a d’abord et surtout été un
théoricien de la littérature. Le rapport entre les représentations traditionnelles de l’Europe, en matière
de littérature notamment, et les conquêtes du pouvoir impérialiste est l’objet d’étude sur lequel il a
choisi de braquer notre regard. Il n’en reste pas moins que le roman demeurait son sujet, un sujet de
prédilection.

l’Orientalisme CLIC m’a impressionnée mais que j’aurais plutôt classé dans la catégorie Essais que Roman. Isabella Hammad est romancière, elle expose ici les clés de sa propre création littéraire, l’une d’elle est la Construction de scènes de Reconnaissance ou moments d’anagnorisis  concept hérité d’Aristote. Elle explicite de terme savant en l’illustrant d’exemples universels comme le mythe d’Œdipe

il a nommé anagnorisis l’instant où la vérité se fait jour pour un personnage, cet instant qui aimante l’
intrigue, ce noeud de tous les mystères. Dans le schéma classique où l’action culmine avant de retomber
avec le dénouement, c’est bien au sommet, au moment du retournement tragique, que l’anagnorisis se
produit en général.

Soudain, les diverses prédictions de la pièce s’imbriquent, la vérité éclate, Œdipe a d’ores et déjà tué son père et épousé sa mère. C’est l’instant de la reconnaissance

 Cet épisode de la reconnaissance est aussi à la base du roman de Ghassan Kanafani, Retour à Haïfa, (malheureusement indisponible en français) où deux réfugiés de la Nakba retournent dans leur maison de Haïfa où ils avaient abandonné leur bébé, Khaldoun, lors de leur fuite.  Khaldoun devenu Dov refuse de les suivre. 

Telle est l’histoire du roman de Ghassan Kanafani Retour à Haïfa,

Comme celle de l’histoire d’Œdipe, cette intrigue repose sur des retrouvailles familiales perverties. […]
Dans ces cas-là, il s’agit de l’identité de tel ou tel : celui qu’on prenait pour un étranger fait partie de la
famille.
[…]
Dans la tragédie, comme dans le roman, comme dans la vie, les forces humaines ne font pas le poids face à celles du destin, des circonstances ou du hasard »

Reconnaissance dans la tragédie familiale mais aussi reconnaissance de l’autre comme humain dans la tragédie politique

J’ai autrefois entendu Omar Barghouti, activiste palestinien et cofondateur du mouvement BDS,
Boycott, Désinvestissement et Sanctions, parler d’un « instant mes yeux s’ouvrent », que j’appellerai
pour ma part, vous l’aurez compris, l’instant de reconnaissance. Il parlait plus précisément du tournant
dans l’action où l’Israélien réalise que le Palestinien est un être humain au même titre que lui.

L’autrice raconte l’écriture d’une nouvelle inspirée par la rencontre avec un soldat déserteur. Elle « fait intervenir l’idée d’épiphanie »

« l’instant épiphanique n’est pas tant l’instant où l’on comprend que celui où s’introduit un changement
de perspective.
Le problème, avec le soldat israélien de Barghouti et celui de ma nouvelle, c’est qu’on prend pour sujet de
l’épiphanie un non-Palestinien, qui se décentre et reconnaît brutalement l’humanité du Palestinien. »

Isabella Hammad évoque un premier roman biographique racontant son grand père (pas traduit en français). Elle se réfère à la littérature mondiale : entre autres L’amie prodigieuse .

A l’inverse de la Reconnaissance, le Déni

 » Le déni, c’est, pourrait-on dire, le contraire absolu de la reconnaissance. Pourtant, le déni lui-même
repose sur un mode de savoir. C’est une façon de se détourner délibérément, par peur peut-être, d’un
savoir potentiellement destructeur. Ainsi de Khaldoun-Dov, qui renie ses parents enfin de retour à
Haïfa. Ainsi de Pierre reniant le Christ. Ainsi des climatosceptiques. Ainsi des propriétaires d’esclaves et
économistes du XIXe siècle affirmant que mettre fin à la servitude des hommes n’est pas viable
économiquement »

Les deux postfaces sont des constats terribles des ravages de la guerre et une affirmation ferme de l’identité palestinienne. Des constats terribles  qui n’apportent que peu d’ouvertures pour la paix.

Hamlet le long du mur – Isabella Hammad – Gallimard

PALESTINE

Enter Ghost : le titre en VO, plus shakespearien que VF

Le Théâtre comme Résistance,  cérémonie politique, catharsis. C’est la vocation première du théâtre antique. Thème du Quatrième Mur de Sorj Chalandon où une troupe multicommunautaire répétait Antigone dans Beyrouth en guerre. Souvenir ancien d’une Antigone de Sophocle jouée par le Théâtre National Palestinien CLIC 

En ce lendemain de Reconnaissance de la Palestine par la France, par delà les débats stratégiques, diplomatiques, je suis avide de connaître les Palestiniens, côté culture, ou vie quotidienne. En passant, citons les Chroniques de Haïfa, film de Scandar Copti CLIC en salles actuellement. 

Isabella Hammad est une écrivaine Anglo-Palestinienne de langue anglaise. Elle maîtrise donc la pièce de Shakespeare qui est la trame du roman. Comme je ne suis pas familière du théâtre élisabéthain, j’ai dû télécharger le texte de la pièce pour m’y retrouver dans les personnages et la progression des actes et des scènes. 

« Tu veux dire que Hamlet est un martyr comme un martyr palestinien ?

waël : (Il hausse les épaules.) C’est ça.

mariam : OK. On en discute un peu.

waël  : Moi je dis ça dans l’idée d’Ibrahim.

mariam : Rien de ce que vous avez dit n’est faux. C’est même très intéressant, je trouve.

ibrahim :  Quelle vision optimiste de la libération nationale ! Tout le monde meurt à la fin.[…] Il libère quelle nation, Hamlet ? Pause. george : Le Danemark, non ? majed  : Mais tu es sûr que tuer Claudius libère le Danemark ? Est-ce que tuer Claudius ne donne pas le Danemark à Fortinbras, au contraire ?

mariam :  Alors…

majed : Et puis est-ce que le Danemark est la Palestine ? Ou bien Israël ? Ce temps « désarticulé », ce qui est pourri dans l’État, l’État d’Israël ? Je ne fais pas d’ironie, hein, ce sont de vraies questions. « 

Sonia Nasir, comme l’autrice, est Anglo-Palestinienne. Elle débarque à Haïfa munie d’un passeport britannique pour passer des vacances chez sa sœur, une universitaire. Elle est actrice, en attente du rôle de Gertrude dans Hamlet que doit monter Harold, son amant. Elle renoue avec sa famille, entre Haïfa dont elle est originaire et Ramallah. Le roman va se dérouler en Israël, Cisjordanie et Jérusalem. Isabella Hammad a commencé le roman en 2017  avec la fermeture de l’Esplanade des Mosquées et les évènements qui en ont découlé. Période de tension mais pas de guerre ouverte comme maintenant. La circulation entre ces différentes zones n’est pas impossible surtout avec les passeports britanniques ou israéliens, mais les checkpoints la compliquent sérieusement. 

Sonia fait la connaissance d’une metteuse en scène, Mariam, qui monte Hamlet en Cisjordanie. Sa troupe est presque complète mais il lui manque Ophélie et Gertrude. Mariam propose à Sonia de les dépanner pendant la première lecture en lisant les rôles des actrices manquantes. 

Le roman raconte le montage de la pièce, les répétitions. Tout le travail est décrit avec les tensions dans la troupe, jalousies, origines sociales différentes. Trouver des financements n’est pas évident, surtout dans cette période de tension. Les différents exercices préliminaires sont particulièrement intéressants. De même que les interprétations de la pièce.

« Je n’en peux plus, de ces symboles. Les clefs, les keffiehs, c’est vrai, quoi, c’est tout ce qu’on a ? Des
oliviers ? On n’a vraiment rien d’autre ? » Sa réaction me paraissait si outrée que j’allais lui demander si
elle allait bien, mais je me suis entendue lui dire : « Ah, allez, tu peux pas dire ça. C’est notre héritage.

On n’a qu’à mettre une ceinture d’explosifs à Ophélie, et ce sera parfait. »

Sonia est venue retrouver sa sœur, sa famille, ses origines. Ces retrouvailles avec ses racines sont parfois difficiles. Une histoire tragique. Des secrets qu’elle découvre.. Des souvenirs d’enfance qui surgissent. Roman très sensible.

« Je suis allée jusqu’à la maison. Je suis allée voir qui y habitait. » Je lui ai laissé le temps de répondre, mais il
n’a rien dit. « C’était un Juif, avec sa famille. Il n’a pas aimé nous voir traîner devant. — Tu lui as dit qui
tu étais ? — Bien sûr. — Très bien. » Il a émis un claquement de langue, et ri dans un souffle. « Il a eu peur
de toi. Tu es un spectre, pour lui. — C’est moi, le fantôme ? — Nous les hantons. Ils veulent nous tuer
mais nous refusons de mourir. Même aujourd’hui, alors que nous avons presque tout perdu.

Ce n’est pas une lecture facile par manque de références.  Une fois que j’ai téléchargé et relu Hamlet, et identifié les rôles et les différents acteurs (certains jouent plusieurs rôles) je me suis laissée entrainer dans le cours de ce roman touffu et je ne l’ai plus lâché. Lecture addictive. Et j’ai bien aimé!

 

Grand Paris Express : ligne 15 – Vert de Maisons

JOURNEES DU PATRIMOINE

14 escalators pour 9 niveaux ;

Pendant que certains font la queue devant les lieux de pouvoir, que d’autres cherchent les bons plans des visites gratuites, j’ai choisi le chantier du métro. Depuis une dizaine d’années, Le Grand Paris Express déploie ses chantiers autour de mon quartier et j’observe avec curiosité les palissades avec les affiches décrivant les travaux.  

Autour de Créteil, trois stations seront ouvertes sur la ligne 15 sud : Créteil l’Echat (correspondance avec la ligne8) Saint Maur- Créteil (connecté avec RER A) Vert de Maisons (RER D) .  On  en avait rêvé pour les Jeux Olympiques. 

Pour les Journées du Patrimoine des visites de chantiers ont été organisées dans différentes stations. Petits groupes de 25 personnes, casquées avec casaque de chantier sont guidés par des ingénieurs très sympathiques et compétents. La ligne 15 est creusée depuis un certain temps, les équipements (escalators, quais) sont déjà bien avancés mais après la phase d’équipement il faudra attendre celle des essais qui va durer plusieurs mois. 

La ligne 15 sera entièrement automatisée sur réseau ferré – moins bruyant que le métro sur pneumatiques, il émet moins de poussières de caoutchouc avec  l’usure des pneus. En heure de pointe, il est prévu une rame toutes les 90 secondes. Avec les escalators et les ascenseurs ce métro sera accessible aux personnes à mobilité réduite.

En attendant la fin des travaux, nous sommes descendus par les escaliers de secours, neuf niveaux sous terre. Ce réseau entièrement souterrain se trouve creusé très profondément (37 m à Vert de Maisons mais 50 à Créteil-Saint Maur). En effet, sur son trajet la ligne 15 va franchir plusieurs fois la Seine et la Marne sans perturber la navigation. Le tunnelier a foré dans des sédiments très humides, argiles et sables et  traverse la nappe phréatique. On doit installer chaque station dans une boîte hermétique.  Le tunnel doit être étanche comme la coque d’un bateau, comme un navire il doit être stabilisé par des masses pesantes pour ne pas « flotter ». Pour creuser dans une lentille de sables saturés d’eau on a  congelé le site en injectant des fluides refroidissants. Pour tenir compte des infiltrations inévitables on récupère l’eau dans des caniveaux et gouttières, une pompe assurant le renvoi de cette eau de bonne qualité qui pourra être réutilisée.

J’ai été impressionnée aussi par toutes les installations de ventilation apportant de l’air propre sous terre, et les systèmes anti-incendie, évacuation des fumées… On nous a même montré deux énormes ventilateurs si bruyants qu’un système de plaques anti-bruit protège pour éviter la pollution sonore. Dans ce métro automatique, interviennent peu d’employés, la sécurité doit être maximum. Les ingénieurs doivent tout prévoir à l’avance! Difficile pour le visiteur ordinaire d’imaginer toute la complexité de ces systèmes.

Ce Métro du Grand Paris doit contourner le territoire en un grand super-périphérique à travers la petite couronne et connecter les lignes du RER qui partent du centre en étoile. Le Grand Paris se dessine. Déjà, on ne parle plus tellement de banlieue,  on se sent « grand-parisien » plutôt que banlieusard. Ce maillage de transports en commun pourra-t-il supplanter le règne de l’automobile comme dans Paris intra-muros ou le trafic automobile diminue. D’ailleurs, aucun parking n’a été prévu pour les futurs usagers censés arriver à pieds, en train ou en autobus. Le choix de numéroter les lignes 15, 16, 17, 18 à la suite de la ligne 14, (Orly-Saint Denis) montre cette continuité.

J’attends avec impatience la mise en service prévue pour fin 2026!

L’homme qui lisait des livres – Rachid Benzine – Rentrée littéraire 2025

GAZA 

2014, Un reporter-photographe cherche à faire des photos de Gaza plus originale et personnelle que celles qui illustrent la guerre à Gaza

« Tu n’as pas encore déclenché ton appareil. Tu crains de briser un moment de grâce. Il y a tout dans cette
scène. Tout ce que Gaza est devenue. Un vieux libraire accroché encore à ses bouquins, qui lit à deux pas
des ruines. Comme si les mots pouvaient le sauver dud’ bruit, de la souffrance, de la mort lente de la ville. »

« vous savez , ce n’est pas rien une photographie. Je ne vous connais pas. Vous ne me connaissez pas. Il serait peut-être plus aimable que nous prenions le temps de nous rencontrer »

Prélude au récit de toute une vie. Vie d’exils du village à Nazareth,  de la Nakba au camp de réfugiés d’Aqabat Jabr, vie sous tente, puis à Jabalya, études au Caire, à Gaza, Prison en Israël…Chaque chapitre de la vie a pour sous-titre un livre. La Condition  Humaine, La Légende des Siècles, Hamlet, Si c’était un homme, Le Livre de Job, Cent ans de Solitude… que nous connaissons tous. Mais aussi des poèmes de Mourid al-Barghouti, La chronique du figuier barbare de Sahar Khalifa. Fanon aussi

Un jour, Abu Khalil m’a donné un livre différent de tout ce que j’avais pu lire jusqu’alors. C’était un essai
récent. Le titre : Les Damnés de la terre. L’auteur : Frantz Fanon. Ce texte puissant, centré sur la
décolonisation, a été mon guide. Fanon y décrit la lutte des peuples opprimés pour leur dignité. Ce livre
m’a ouvert à l’idée que la révolte est non seulement nécessaire, mais légitime. J’en suis ressorti comme s’
il m’avait confié une mission, confié un enseignement. Et comme s’il avait placé sa confiance en moi
pour le transmettre.

La lecture comme liberté, comme lutte politique, pour échapper à la violence, comme émancipation.

Un livre sensible, intelligent qui offre une image de Gaza et des Gazaouis si loin des images de destructions et de ruines que nous offrent les actualités.

Les Certitudes – Marie Semelin- JC Lattès – rentrée littéraire 2025

APRES LE 7 OCTOBRE …

Colocation transgénérationnelle: Anna la trentaine, journaliste pigiste, vient habiter chez Madame Simone, soixante dix ans. La cohabitation se passe à merveille et dure quatre ans. Madame Simone est une dame alerte, encore secrétaire médicale du docteur Habib, soignée, sportive et très discrète. Moments de tendresse partagée. Un jour elle a lancé ; « Warde, je veux être enterrée à Jérusalem » et a ajouté « je te confie cette volonté parce que tu vis dans mon cœur ». 

Au décès de Madame Simone, le Docteur Habib organise la Shiv’ah et réunit les proches. Occasion d’évoquer la défunte, ses lectures, son goût pour le théâtre. Sa dernière volonté : d’être inhumée à Jérusalem a été négligée. S’en suit un scandale quand le Consistoire intervient.

Quelques mois plus tard, Anna reçoit un appel de Jérusalem. Elle doit faire le voyage pour entrer en possession d’un appartement que Simone lui aurait légué. Anna débarque donc en Israël désertée de ses touristes en pleine guerre.

Pour ne pas spoiler je ne vous raconterai pas les secrets de Madame Simone.

Si le début parisien du roman ne m’avait pas passionnée, la suite en Israël est tout à fait intéressante. Anna va découvrir le pays sous tension. Elle va vivre le quotidien d’habitants de la banlieue de Tel Aviv. A Jérusalem, fera la connaissance d’un soldat souffrant de stress post-traumatique, qui raconte sa guerre à Gaza.

Anna rejoint Ramallah et subit les check-points. Toute une aventure que de s’y rendre en  autobus. Elle rencontre un peintre palestinien traumatisé par une incarcération …

En découvrant les secrets de Madame Simone que je ne dévoilerai pas (bis) le roman raconte la vie de ces Mizrahim, juifs orientaux confinés dans des quartiers périphériques, évoque les Panterim (Black Panters séfarades dans la fin des années  60), évoque la frontière entre Jérusalem jordanienne d’avant la Guerre des Six Jours, et après… Et tout cela est bien intéressant.

J’ai seulement regretté que l’héroïne du roman, journaliste, n’ai pas exercé son métier pour construire un reportage. Mais ce n’était pas le sujet. Plutôt que sortir, elle préfère capter les journaux télévisés. Marie Semelin, justement a été correspondante au Moyen Orient, pour Radio-France et aurait pu faire d’Anna une journaliste plus impliquée.

 

Le 7 octobre, le trou dans son cœur s’est réveillé. Elle a entendu les nouvelles. Elle s’est dit : voilà, c’est
fini. La plaque tectonique s’est fendue. Elle bougeait, elle s’entrechoquait, elle frottait. Elle a été secouée,
malmenée, des microfissures la rongeaient de mille façons. Elle tenait. Elle n’était pas détruite. Il y avait
encore un fil, pas épais mais tout de même, un espace commun, on pouvait circuler, aller d’un coin à l’
autre. C’est fini. La plaque s’est fendue. Détachée. Il n’y a plus, il n’y aura plus de retour en arrière. Le
massacre et sa vengeance. Les douleurs vont plonger si profond, dans des puits si sombres, qu’aucune
main tendue à sa surface ne pourra nous en sortir. Il fait trop noir. Il faut partir de trop loin.

 

J’étais roi à Jérusalem – Laura Ulonati

Moi, je suis surtout un homme qui rit, un homme qui joue. Moi, Wasif, fils de Jiryis Jawhariyyeh, j’étais
roi à Jérusalem.

 

Wasif Jawhariyyeh, joueur d’oud,  naquit en 1897 dans une famille de notables  arabes chrétiens orthodoxes de Jérusalem alors ottomane. Laura Ulonati a choisi ce personnage artiste, buveur, jouisseur, un « non-héros » pour conter l’histoire de Jérusalem du début du XXème siècle jusqu’aux lendemains de la guerre des Six Jours avec la conquête de la Vieille Ville par Israël. Témoin de tous les changements du Moyen Orient, de la première Guerre Mondiale avec la Déclaration Balfour, le Mandat britannique, les émeutes de Nabi Moussa en 1920, celles de  1929, et les différents Livres Blancs britanniques (1922, 1930, 1939) puis les guerres, la Nakba et la destruction des maisons, des souvenirs disparus…


Mieux que des mots, le son de l’oud fait revivre la voix de Jérusalem, sa sensualité faite de hanches et de
peaux. Sa langue tambour, son toucher cuir. Ce filet de flûte sur lequel tient la géographie de nos cordes
sensibles. Tout ce qui mérite le souvenir : les arpèges d’un poème séfarade, la transe d’une mélodie
improvisée, les jeux de prunelles avec une spectatrice, le silence des corps juste avant cette lutte qu’est l’
amour, les acclamations d’une foule qui se soulève, la peur qu’inspire une simple chanson aux pires
tyrans. Une musique unique.

Jérusalem, 1900 – 1917, laisse entrevoir la coexistence des différentes communautés, la musique un lien pour les unir. Mais la fin de la guerre sonne la fin de cette communauté

Les Balfour et les Allenby ne renversèrent pas la potion magique, non. Ils la détournèrent. Selon un
savoir-faire colonial bien rodé, ils la captèrent, puis la divisèrent pour mieux régner, ne donnant plus qu’
à boire à une minorité. Une ration distillant la haine goutte à goutte, jusqu’à tarir la source commune.

Un roman historique, nostalgique, loin des proclamations religieuses ou ethniques. Agréable à lire. Mais pour l’Histoire avec un grand H je recommanderais plutôt les ouvrages de Vincent Lemire : Jérusalem 1900 CLIC et l‘Histoire de Jérusalem et surtout Il était un pays : Une vie en Palestine de Sari Nusseibeh. CLIC l’auteure les cites dans ses références bibliographiques. 

Frantz Fanon – un film de Abdenour Zahzah – un podcast de France Culture

Frantz Fanon (1925 – 1961) A l’occasion du centenaire de sa naissance, deux films sont sortis sur les écrans. En avril, distribué confidentiellement, le biopic Fanon de Claude Barny (que j’ai raté) et, en septembre, le film d’Abdenour Zahzah qui se concentre sur les 3 années (1953-1956) où Fanon a exercé sa profession de psychiatre à l’hôpital de Blida-Joinville. Tourné en noir et blanc, il ressemble plus à un documentaire qu’à un biopic. Il se déroule exclusivement dans l’enceinte de l’hôpital. Quand Fanon prend ses fonctions le système est fermé, presque carcéral, quatre divisions, femmes européennes dont Fanon s’occupera en premier, femmes musulmanes (on ne verra rien), hommes européens et hommes indigènes que Fanon va soigner. Ségrégation sociale qui reproduit la société algérienne de l’époque. Sa première initiative sera d’ouverture dans ce grand enfermement. Avant d’arriver en Algérie, Fanon est passé par Saint-Alban, où s’exerce la psychiatrie institutionnelle. Sa pratique d’ouverture s’exerce vis à vis des malades mais aussi vis à vis du personnel infirmier qu’on avait réduit à la fonction de gardiennage. Il se rapproche aussi des militants du FLN, des victimes de cette guerre qui ne dit pas son nom. Le glissement entre l’aliénation coloniale et l’aliénation des patients apparait comme une évidence.

Le livre Les Damnés de la Terre publié par Maspéro en 1961, préfacé alors par Sartre, que j’avais acheté en 1968, à la Librairie Maspéro est un de mes grands souvenirs soixante-huitard. J’en ai gardé l’impression d’un texte politique théorique. Quand j’ai lu Peau Noire Masques blancs CLIC  J’ai été surprise de découvrir qu’il s’agissait d’une thèse de médecine avec un langage scientifique très pointu si bien que je n’ai pas tout compris. J’ignorais alors que Fanon que je connaissais comme figure de la décolonisation, combattant de l’Indépendance de l’Algérie était psychiatre. 

Après avoir vu le film de Zahzah j’ai podcasté la série Fanon l’Indocile dans Les Grandes Traversées de France Culture CLIC

Et cette écoute m’a accompagnée pendant mes promenade pendant une bonne semaine : 5 épisodes de 109 minutes avec des lectures, de nombreux intervenants. Etude approfondie des différents aspects de son histoire, de sa personnalité.

Fanon qui était pour moi une icone de la décolonisation, mort jeune comme Che Guevara. Il est toujours présent soit aux Antilles, soit aux Etats Unis précurseur des Black Panthers ou de Black lives matter , plus récemment. Ce long podcast nous le présente beaucoup plus nuancé, plus humaniste aussi. Ambigu parfois, dans l’appel à la lutte violente décoloniale. Il faudra que je relise les Damnés de la Terre que j’emprunterai à la Médiathèque puisque j’ai perdu mon joli exemplaire coloré de la Petite collection Maspéro.