Stupeur: Theodorakis antisémite?

STUPEUR, CONSTERNATION!

J’avais déjà entendu des rumeurs, mais je déteste les rumeurs et ferme yeux et oreilles tant qu’il n’y a rien pour les étayer. Une citation relayée par le Monde m’a touchée:

« Oui, je suis antisémite et antisioniste. J’aime le peuple juif et j’ai vécu avec lui, mais les Américains juifs se cachent derrière tout, les attentats en Irak, les attaques économiques en Europe, en Amérique, en Asie, les Juifs américains sont derrière Bush, Clinton, et derrière les banques. (…) Les Juifs américains sont derrière la crise mondiale qui a aussi touché la Grèce »,

Comment le compositeur de la musique qui m’a accompagnée pendant 4 décennies, le résistant aux fascistes, le combattant,  a-t-il pu proférer une telle horreur!

Être anti-sioniste, est une position politique qui pourrait se discuter. La dernière guerre au Liban, l’opération Plomb durci à Gaza, la colonisation de la Cisjordanie, les atermoiements de Nethanyahu, suffiraient peut être pour en agacer plus d’un.

Être antisémite, est autre chose. Anti-juif, anti-Arabe, anti-Noir, homophobe, anti-Rom….c’est INTERDIT  et passible des tribunaux. Tout du moins selon la législation française . Point-barre!

Un souvenir ancien,  des plus chers : début des années 70, sur les bancs d’un camion bâché, nous avons traversé Israël pour assister à un concert dans les ruines antiques de Césarée. Il y a de cela 40 ans et c’était hier…

La musique de Zorba que j’écoute encore! Il y a moins d’un mois, rédigeant un billet sur Zorba, j’ai trouvé sur YouTube AxionEsti que j’ai passé en boucle en écrivant. Ces chants célébrant la résistance, la liberté qui étaient pour moi les symboles de l’anti-fascisme!

Souvenir récent : le 1er mai 2010, sous l’Acropole, bruit la rumeur d’un sit-in à Syntagma. Touriste, je ne veux pas me mêler aux manifestants (il peut y avoir des violences) mais je crois reconnaître la musique de Theodorakis…

L’œuvre de ce compositeur immense doit-elle rejoindre dans mon enfer personnel Céline, Drieu la Rochelle,  et Lars von Trier?

Une étoile dans la constellation de mes admirations s’est ternie, et se décroche. L’ enthousiasme de mon adolescence en a pris un sérieux coup. Si abandonner ainsi ses illusions c’est vieillir, j’ai pris un sacré coup de vieux à la lecture du journal!

Monsieur Theodorakis, non seulement vous êtes un compositeur immense, mais aussi un symbole de la résistance, un militant. Ne pouvez vous pas mesurer la gravité de vos propos? Inutile de mentionner en préambule que vous « aimez le peuple juif » si c’est pour relayer la thèses éculée du complot des banquiers juifs. Cette thèse perverse et démagogue a d’autant plus de chance d’être entendue, que le chaos économique qui menace la Grèce, enfante aussi des partis fascistes ouvertement xénophobes.

Il semble que vous n’êtes pas seul à avoir perdu la tête . Les médisances de Madame Lagarde à propos des contribuables grecs  me font honte. Les pugilats publics télévisés ne sont pas du meilleur effet.

Je vous en conjure : annoncez publiquement que c’est un regrettable dérapage, que vous n’étiez pas vous-même, que vous en êtes désolé.  Des phrases analogues, en un autre temps, ont conduit des communautés entière à l’anéantissement.  Déclarez que vous ne pouvez pas figurer du côté de leurs bourreaux. Avez-vous oublié les sort des Juifs Crétois, de ceux de Rhodes, de Salonique?

 

 

 

 

Cima da Conegliano au Luxembourg, une expo, une rencontre et une nouvelle….

 

LE MONDE EN EXPOS

affiche de l'expo Tête de Saint Sebastien

D’abord, l’occasion de faire la visite en compagnie de 2 blogueurs amis que je n’avais jamais rencontrés. C’est quand même plus chaleureux que les commentaires, même s’ils sont fréquents et amicaux! Échanger devant un tableau, c’est plus enrichissant que sur le net! surtout quand on a un spécialiste de l’huile, moi qui ne connaissais rien aux couches et glacis….

Plusieurs longues minutes devant une gravure de Venise en 1500! Nous arrivons à reconstituer nos itinéraires de vacances récentes!

Cima (1459-1517)de Conegliano dans les Dolomites est moins célèbre que Carpaccio ou que Bellini ou Giorgione, les maîtres vénitiens les plus connus. C’est donc une découverte que nous offre cette exposition!

La première salle est dominée par un grand tableau de 1489 La Vierge à l’Enfant en trône entre St Jérôme et St Jacques : trône de marbre sous un arc formé par une tonnelle de vigne et chaque côté, des orangers modèrent un peu la solennité et la symétrie parfaite du tableau.

Cima vierge et l'enfant bologne

Plusieurs tableaux plus petits sont des variations sur le thème de la Vierge et l’enfant, Vierge très mélancoliques, enfants tout à fait adorables. Ma préférée est celle de 1494 exposée à Bologne. Déjà, perfection de la technique, mais je ne suis pas technicienne, mon esprit s’égare dans le souvenir d’une nouvelle de Stefan Zweig  » les Prodiges de la vie » dans le recueil « L’Amour d’Erika Ewald« où un peintre cherche longtemps l’inspiratrice de la Vierge dans Anvers des guerres de Religion, la trouve en une jeune Juive et métamorphose la jeune fille en lui faisant asseoir l’enfant sur ses genoux. La tristesse de l’expression des Vierges de Cima m’a tout de suite fait penser à cette nouvelle.

lamentation sur le Christ

Les Lamentations sur le Christ est un tout à fait frappant d’expressivité. la douleur de la mère est palpable. Cima a représenté Marie vieillie, inconsolable malgré la présence des deux femmes qui l’entourent. En plus des visages la variété des couleurs des costumes en font un tableau remarquable.

Saint Sébastien et Saint Roch faisaient partie d’un triptyque, ils sont pourtant très différent. Saint Roch réaliste tandis que Saint Sébastien au corps marmoréen malgré la flèche qui transperce sa cuisse a le visage complètement détaché, déjà ailleurs? Les paysages en arrière-plan sont merveilleux. Ce n’est pas pour rien que la présentation numérique de l’exposition est sous-titrée : La Poésie d’un Peintre , Paysages et Visages à la Loupe. Francis nous fait remarquer les couches successives d’huile pour obtenir une telle transparence. Transparence et lumière extraordinaire dans une tête de Christ couronné d’épines!

Cima ne s’est pas cantonné à des sujets religieux. Des coffres de mariages montrent aussi des sujets mythologiques dont l’un racontant Thésée m’a bien amusée.

 

Pour les explications des spécialistes, le parcours numérique du Musée du Luxembourg est passionnant.

 

Alexandre le Grand (DVD) Théo Angelopoulos

TOILES NOMADES

On vient de m’offrir le coffret de 7 DVD de Théo Angelopoulos (sans Le Regard d’Ulysse, ni l’Apiculteur, ni le Pas suspendu de la Cigogne).- Ils sont joliment présentés comme 7 poèmes filmés–  J’explore donc son œuvre et je vais de surprises en surprises. Comment ai-je pu passer à côté d’Alexandre le Grand à sa sortie en 1980, pourtant primé à Venise?

Après Le Regard d’Ulysse et Le Voyage à Cythère qui m’ont laissé l’impression de films bleus très poétiques, Alexandre le Grand de semble un film sépia, presque rosé au lever du soleil, hivernal, brun avec juste un peu d’herbe sale. L’emploi de la couleur rouge ressort d’autant plus qu’elle est rare sauf  la couverture de selle d’Alexandre, pourpre aussi  sa couche,  rouge vif  du drapeau brandi par les Anarchistes italiens, et finalement rouge du sang.

Alexandre et bucephale

 

Film en costumes, à l’orée du 20ème siècle : des touristes anglais veulent voir le soleil se lever sur le 1er jour du siècle au Cap Sounion. Ils sont enlevés par le bandit Alexandre tout juste évadé de prison. Dans les luttes d’Indépendance grecque, les bandits, Pallikares, Armatoles, Kapétans crétois, sont plutôt des personnages positifs dans l’imaginaire grec. Cet Alexandre affublé de son casque antique fait-il partie de cette tradition?  D’autant plus que le rôle de la Flotte anglaise prête à attaquer la Grèce pour récupérer ses otages est bien dans son rôle de gendarme des mers.

Bande armée et otages arrivent au village d’Alexandre convertie en commune révolutionnaire, en même temps que des réfugiés anarchistes italiens. Une grande fête est organisée en leur honneur. Utopie! Même les femmes ont les mêmes droits que les hommes et participent à la gestion du villages et dansent avec les hommes. Ils ont aboli la propriété privée et travaillent en coopérative. Alexandre et ses hommes qui ont été emprisonnés 5 ans ne reconnaissent plus leur village et veulent retrouver leurs terres et leurs bêtes. Dès le lendemain ils entrent en rébellion, des moutons sont égorgés. Le « libérateur » adulé par ses troupes, chaleureusement accueilli par les villageois apparaît très vite comme un tyran. D’autre part, les autorités gouvernementales veulent récupérer les otages même au prix de compromis et de soumissions aux caprices d’Alexandre. Les premiers à analyser la situation sont les anarchistes qui préviennent l’instituteur : Alexandre n’est-il pas utilisé par un complot contre le village révolutionnaire? Les atermoiements de la commune permettent à Alexandre de s’imposer par violence et barbarie, simulacres d’exécutions puis exécutions, massacres des bêtes, terreur. Le village si joyeux est réduit au silence. On le croirait déserté si les villageois ne ressortaient pas lyncher le tyran  blessé.

Film en costume donc, à fortes intentions politiques, film théâtral, presque chorégraphique. Chorégraphie que ces mouvements de foule qui convergent vers la place du village. Chorégraphie que ces rondes de soldats armés autour du chef à cheval, levant leur pétoire, la posant, s’abreuvant, chacun à son tour,  à une très belle fontaine et reprenant leur cercle infiniment. Danses des villageois. Danse extraordinaire de cette femme qui joue de son mouchoir puis tournoie à la manière des derviches turcs – je pense alors à Zorba, à cours de mots, qui dansait ses histoires.

Et toujours cette beauté des images. Longs plans fixes qui permettent de contempler le paysage sauvage, austère. Un pont extraordinaire, arqué à la manière des ponts vénitiens mais très fin, enjambe un torrent.

Symboles inexpliqués, comme la mort du temps voulue par les briseurs d’horloges : donquichottesque? Et cette fin, le marbre d’Alexandre…

En bonus au coffret, le réalisateur explique ses intentions : c’est un  film contre le Stalinisme. Comment d’une idée libératrice, un dictateur arrive à l’horreur. Le Mur de Berlin n’était pas encore tombé à la sortie du film en 1980, il fit alors polémique.

lire aussi ICI

Écouter Théo Angelopoulos  sur le blog de parole citoyenne

http://parolecitoyenne.org/sites/all/modules/meidia/players/flvplayer.swf<br /><a href= »http://parolecitoyenne.org/node/741″>En voir plus</a>

Voyage à Cythère (DVD) Theo Angelopoulos

TOILES NOMADES

Retour d’Ulysse.

Spyros, un vieil homme, après 32 ans d’exil en URSS, aborde au Pirée. Ses deux enfants l’attendent pour le conduire à la maison retrouver Katerina- Pénélope, qui contrairement à la légende le reconnait. Que peuvent-ils se raconter? Tout a changé. Le militant, le combattant du maquis revient, inutile. De retour, au village, il embrasse le vieux chien, comme Ulysse. Mais ce sont les signaux qu’ils échangeaient au maquis qui avertissent son vieux complice. Chants  d’oiseaux codés, que Katerina comprend encore. Au village, Spyros, a un rôle à jouer : il doit signer l’acte d’abandon de ses terres que Katerina n’a jamais voulu faire à sa place. Son refus lui vaut l’hostilité de tout le village. Lui, qui a échappé à la mort au combat et au peloton d’exécution, est menacé par ses voisins d’autrefois. D’inutile et oublié, il devient proscrit.

Dans l’entretien avec Angelopoulos, en bonus dans le DVD, j’apprends que c’est une histoire vraie qui a servi de départ au scenario. Le cinéaste aborde aussi sur le « film dans le film » qu’on soupçonne sans vraiment être sûr. C’est qu’on n’est pas toujours sûr de comprendre dans les films d’Angelopoulos. Le réalisateur filme de long plans-séquences pendant lesquels notre imagination peut gamberger. Quand il ne se passe presque rien on a le temps de douter, d’échafauder des hypothèses, de les récuser…Allusions à Ulysse, danse du vieil homme qui évoque celle de Zorba…Film vagabond, ou spectatrice vagabonde? L’avantage du DVD par rapport au film en salle, c’est le retour en arrière possible.

 

Après avoir vu le Regard d’Ulysse, je retrouve l’univers visuel si particulière à Théo Angelopoulos : cette lumière bleue, cette brume qui gomme les contours, les reflets dans l’eau sur les trottoirs trempés. C’est une Grèce étrangement humide que celle d’Angelopoulos, à mille lieux de celle des catalogues des agences de voyages. Une Grèce pauvre, de villages de montagne, de dockers et de marins, de musiciens de fanfare. Chaleureuse et humaine, aussi humaine dans les rapports humains, les liens familiaux, mais aussi mesquinerie des paysans, absurde stupidité des autorités. Et à la fin l’amour triomphe : départ pour Cythère….

Le Regard d’Ulysse(DVD)/Balkans-Transit

TOILES NOMADES

 

A peine ai-je refermé Balkans-Transit de François Maspero qu’il me vint l’urgence de revoir Le Regard d’Ulysse de Théo Angelopoupos, correspondance parfaite entre ces deux œuvres, quasi-simultanéité (1994-1995), identité de lieux, Odyssées dans les Balkans….Le Regard d’Ulysse et surtout la musique d’ Eleni Karaindrou que j’écoute en boucle m’ont déjà accompagnée . Je gardais des images de la barge portant la statue de Lénine sur le Danube, de Sarajevo en ruine…et le souvenir d’un film bouleversant, hypnotique, étrange.

Le voyage commence à Fiorina, projection clandestine du film de A. (Harvey Keitel) cinéaste exilé, dans une ville quadrillée par l’armée et par des processions inquiétantes, sous la pluie, la nuit. L’accueil réservé à Maspero et au photographe Klavdij Sluban fut à l’unisson:

« Des images d’Angelopoulos, il ne manquait que la brume«  note l’écrivain.

Taxi (comme dans le livre) mais dans l’autre sens, vers la frontière albanaise. Avec les migrants albanais, chargés de pauvres baluchons, reconduits en autobus militaires. Dans les champs albanais déserts et enneigés marchent des hommes, nombreux, comme l’avait remarqué l’écrivain. Pendant que je visionne le DVD, le texte du livre est très présent. Neige sur l’Albanie, qui interdit de continuer…

La quête de A., les bobines perdues d’un film de Manakis, peut être le premier film grec, se poursuit en Macédoine. Macédoine hostile – les Grecs lui refusent l’existence et surtout le nom . La conservatrice du Musée Manakis à Monastir (que Maspero désigne de son nom macédonien de Bitola) n’est gère coopérative. Les bobines perdues ne sont pas à Bitola. C’est justement dans le chapitre consacré à Bitola que l’écrivain fait allusion au film d’Angelopoulos et aux frères Manakis et   » Le regard innocent de leur caméra Pathé témoignait d’une diversité et d’une unité balkanique perdues à jamais » . Regard d’Ulysse?

A. poursuit sa quête à Skopje, train de nuit, vide, fantomatique. Enfin pas tout à fait vide puisqu’il y trouve la Conservatrice hostile. Sincère ou Ulysse menteur? Il la séduit en lui racontant le Re-Naissance d’Apollon à Délos qu’il a voulu photographier. La femme lâche l’information : les bobines ne sont pas à Skopje! Et le suit dans le train qui poursuit vers Bucarest.

A la frontière bulgare, épisode étrange. A. devient Manakis. Simulacre d’exécution. Exil à Plovdiv. Si Maspero m’a donné de bons repères spatiaux, le film m’égare dans le temps

 

D’autant plus que sans s’attarder à Bucarest nous arrivons à Constantza en 1945 dans une fête de famille. Famille de A? Les scènes tournées dans le salon des bourgeois grecs de Constantza sont les seules séquences brillantes et colorées de ce film gris-bleu. Exil des Grecs, confiscation de leurs biens….

 

 

A. embarque sur la barge qui conduit la statue de Lénine sur le Danube. L’épisode qui m’avait le plus marquée à la précédente séance du film. Plans lents, impressionnants, au rythme du fleuve. La foule accompagne la statue sur les berges, les Roumains s’agenouillent,  se signent. je m’interroge sur la signification de ces manifestations religieuses.

Le Danube conduit A. à Belgrade en pleine guerre de Bosnie. Il y rencontre un journaliste, correspondant de guerre grec. Les bobines étaient bien à Belgrade mais elles sont parties à Sarajevo pour y être développées. Siège de Sarajevo : rien à faire d’autre que de se saouler : beuverie épique avec des toasts à tous les cinéastes, Eisenstein surtout? Impossible de rejoindre Sarajevo par route ou par train, par les rivières? A. oartira au fil de l’eau.

Encore une étrange séquence avec une paysanne bulgare qui organise sa cérémonie funèbre. C’est bien Harvey Keitel, mais qui joue-t-il : Manakis ou le cinéaste de 1994?

Le périple de Balkans-Transit est entrecoupé d’un Cahier de Sarajevo écrit pendant le siège. Encore une correspondance entre le film et le livre! Angelopoulos n’a pas pu tourner à Sarajevo, les plans de la ville en ruine sont une reconstitution, qu’importe! ce n’est pas un documentaire mais une fiction. Plus vraie que vraie, et onirique, l’arrivé par un trou béant dans le mur de brique de la salle de cinéma de la Cinémathèque de Sarajevo. Le bobines sont là! Sous les balles et les bombes.

Le final dans la brume est indescriptible. Le brouillard à Sarajevo est une trêve, une fête, un orchestre, des danseurs, de l’allégresse on passe sans transition à des funérailles, puis à une promenade familiale, une exécution. L’écran se brouille, plus d’image, des voix. Filmer sans images! Je pense au Cheval de Turin, vécu comme une fin du cinéma alors que le Regard d’Ulysse est une quête des origines du cinéma.

Cette interprétation, avec le livre en miroir, est une des possibles. On pourrait imaginer une autre lecture en relation avec l’histoire du cinéma, des « images animées » , on peut aussi faire l’expérience passive de se laisser porter par des images magnifiques rendues mystérieuse par la nuit, la brume, les ruines….On pourrait chercher aussi des correspondances avec l’Odyssée…. je crois que je visionnerai encore de nombreuses fois ce film qui me fascine!


 

Elias Canetti : La Langue sauvée : Histoire d’une jeunesse(1905-1921)

Le titre « La Langue sauvée » est resté jusqu’à la dernière page du livre, pour moi,  un mystère.

De langues, il en est beaucoup question dans l’ouvrage. Canetti est né à Routschouk « Ruse », Bulgarie, sur les bords du Danube, dans une famille de négociants séfarades. Sa langue maternelle, fut donc le Judéo-Espagnol, à cinq ans ses parents déménagent à Manchester où naquirent ses deux frères avec qui il utilisa longtemps l’Anglais même après l’installation à Vienne. L’Allemand était la langue que ses parents utilisaient pour parler de théâtre et de musique : c’est donc la langue de la culture, la langue que Canetti utilisera pour écrire. Le grand père, figure impressionnante, se vantait de parler dix-sept langues quoique qu’il n’en lisait qu’une : l’Espagnol écrit en caractère hébraïques.

De Routschouk, Canetti raconte la maison donnant sur le jardin fruitier, la variété des gens qu’il  rencontrait, à la maison et la boutique : Juifs de sa famille, petites bonnes bulgares, Tsiganes qui venaient mendier tous les vendredis, l’Arménien  triste, les amis Russes de sa mère…

« Il était souvent question de langues, on en parlait sept ou huit différentes rien que dans notre ville: tout le monde comprenait un peu toutes les langues usitées, seules les petites filles bulgares venues de la campagne ne savaient que le Bulgare, aussi disait-on qu’elles étaient bêtes. chacun faisait le compte des langues qu’il savait, il était on ne peut plus important d’en posséder un grand nombre, cela pouvait vous sauver la vie ou sauver la vie d’autres gens. »

C’est donc l’histoire d’une jeunesse cosmopolite et européenne. L’enfant  prit la place du père, décédé jeune, il  entretint avec sa mère très jeune des conversations intellectuelles de haut niveau : Shakespeare, Schiller ou Dickens était le sujet de leurs entretiens.

Ils ont traversé la Première Guerre Mondiale, à Vienne, en Bulgarie puis à Zurich. Bien que les Canetti avaient des passeports turcs, que la Bulgarie se soit rangée du côté des Empires Centraux, la mère et le fils se refusaient à soutenir François Joseph comme on l’exigeait de l’enfant à l’école. Ils tenaient l’Autriche pour responsable du conflit, ne pouvaient se résoudre à être en guerre contre la Russie qui avait toujours soutenu les Bulgares contre les Turcs, ayant ds amis russes, et vénérant Tolstoï. leur situation d' »Anglais » à vienne devenant inconfortable , ils déménagèrent à Zürich. On y croise Lénine.

En Suisse, le jeune Canetti élargit sa société à celle de ses camarades d’école, de ses professeurs au lycée. Il ne se borne plus à la littérature classique, aux Grecs et aux explorateurs comme pendant sa prime enfance. La lecture de ses mémoires est donc une promenade littéraire. De son côté, la mère se passionne pour Strindberg et Schnitzler. Au lycée, il découvrira des écrivains Suisses (que je ne connais pas)  aussi Werfel et Wedekind. Il rencontrera aussi l’antisémitisme.

La maladie mettra fin au tête à tête jaloux de la mère et du fils. Cette dernière partira en sanatorium. 1921:  la mère décide darracher son fils à son paradis zürichois et de partir en Allemagne  pays marqué par la guerre, se mesurer à la réalité et quitter des études trop douces.

 

 

 

7 jours à la Havane – film

TOILES NOMADES

 

Envie de retourner à Cuba? Envie de musique, de chaleur, de couleur…de cette pêche incroyable qui anime les Cubains même dans le dénuement. Deux heures pour s’évader.

En général, j’évite les films à sketches. J’ai besoin de temps, de sentir une atmosphère qui s’installe, de m’attacher à des personnages. Le rythme des sketches me laisse frustrée le plus souvent. Dans ce cas précis, certains épisodes – des jours – très inégaux m’ont laissée indifférente.

Lundi « el Yuma« , un petit Américain naïf et même benêt se laisse entrainer dans une balade alcoolisée et érotique, introduction colorée : les œufs manquent mais pas le rhum, les filles ravissantes sont prêtes à tout pour un peu d’argent, un visa?

« Jam session » d’Emir Kusturica est aussi décevant : le cinéaste complètement bourré, téléphone en Serbo-Croate, c’en est pénible! Heureusement son chauffeur-ange-gardien est musicien et la musique sauve le film de la noyade. Amitiés viriles?

Mercredi: « La tentation de Cecilia » de Julio Medem introduit un élément romanesque. La très jolie Cécilia succombera-t-elle à la tentation du visa et du billet d’avion pour Madrid que lui offre le gentil blondinet avec son amour ou restera-t-elle fidèle à son joueur de base-ball musclé et amoureux? On sent ici aussi que les Cubains n’ont qu’un désir:  fuir l’île et que la proposition espagnole est une alternative à considérer avec sérieux.

Jeudi, surréaliste, Elia Suleiman, complètement perdu joue son personnage ahuri, il veut rencontrer le Comandante qui s’éternise à la tribune. Perdu dans les couloirs de l’hôtel, perdu sur le Malecon. il regarde ces gens qui regardent la mer. Symétrie du blocus auquel sont soumis les Palestiniens et du blocus de Cuba?  Arafat sourit, en sculpture dans la délégation palestinienne et je pense au ballon au visage d’Arafat dans un autre film.

Le Ritual de Gaspard Noé est d’une beauté troublante mais aussi très éprouvant. Deux amantes, très jeunes filles, puis un rituel dans la nuit, violent : un homme tourne autour de la jeune fille, lui lacère les vêtements : exorcisme ou cérémonie initiatique. Je retiens mon souffle…j’espère la deuxième alternative. Après des recherches sur Internet, il s’avère que l’intention est bien un exorcisme pour « guérir » la jeune fille de son homosexualité. Peut on faire de l’esthétisme sur n’importe quel sujet?

Samedi Dulce Amargo, sur le mode telenovela, un sketch léger : une psychologue célèbre prend sa journée pur confectionner un gâteau à la crème destiné à une fête, elle passe ensuite dans une émission télévisée…. résumé en quelques minutes de la débrouille et des pénuries alimentaires…. Cecilia de l’épisode du mercredi vient prendre congé de sa famille, elle a choisi : elle s’embarque sur un radeau de fortune avec son fiancé. Ambiance douce-amère…

Le film que j’ai préféré est le final : La Fuente de Laurent Cantet,  histoire vraie, une cérémonie de santeria,. Martha décide de vouer à la Vierge une fontaine dans son appartement de la Habana vieja, construction d’une fontaine en appartement et fête de l’inauguration. tout le quartier se mobilise, pour trouver les briques, la peinture, débrouille et bonne humeur, puis une fête échevelée où le gâteau réapparait. Cuba, musique et couleurs. Et authenticité : les acteurs ne sont pas des professionnels, mais des habitants du quartier.

 

Abraham le Poivrot – Angel Wagenstein

LIRE POUR LA BULGARIE

 

Plovdiv, années 50, peut être 60…Une mosaïque de communautés se côtoient. Les compagnons d’apéro, de cartes d’Abraham le Poivrot, Juif athée, sont justement les prêtres des trois religions : imam turc , pope orthodoxe Isaïe, et rabbin Haribi Menaché, sans oublier le Tsigane musicien.

Le Professeur Principal de la 5A est le Camarade Stoïtchev, Alberto Cohen, le petit fils du Poivrot est ami d’enfance d’Araxi Vartanian, l’arménienne…Et le Grec M. Papadopoulos, photographe archive toutes les images pour l’Eternité.

Tout un monde simple, chaleureux dans une ville encore agreste sur les bords de la Maritza.

Les Tsiganes seront les premiers à partir, expulsés. Puis les Turcs quitteront la ville après la profanation de leur cimetière, les Juifs, enfin émigreront en Israël tandis que la famille Vartanian devra disparaîtra…

Vingt, trente années plus tard, Alberto Cohen revient sur les lieux de son enfance.

L’auteur alternera dans le roman des scènes anciennes avec celles plus récentes. D’autres souvenirs remonteront jusqu’à 1492 à Tolède – loin de Tolède – est le sous-titre du roman. Alberto le Poivrot et Mazal, la grand mère sont détenteur d’une longue tradition séfarade.

Lecture sympathique, à la veille d’un voyage en Bulgarie. Nostalgie et humour juif.

Les femmes du bus 678 – film de Mohamed Diab – printemps pour les Egyptiennes?

ENFIN!

 

Alors que chez nous on invalide le recours à la loi pour « harcèlement sexuel », ce motif a été reconnu en 2008 en Égypte. Fait divers et procès, qui a inspiré le réalisateur Mohamed Diab.

Le cinéaste a voulu montrer que le harcèlement concerne toutes les femmes égyptiennes : Seba et Nelly appartiennent à une bourgeoisie très favorisée, Fayza, au contraire est fonctionnaire et doit prendre quotidiennement le bus 678 où elle se fait quotidiennement harceler. Deux d’entre elles se font agresser sous les yeux de leurs compagnons. Une seule osera à déposer une plainte.

Tant qu’il n’y aura pas de plainte, le délit sera nié.

C’est ce raisonnement qui permettra aux harceleurs de continuer, mais aussi aux trois femmes d’agir, chacune à sa manière….et à l’inspecteur perspicace de les laisser en liberté.

Ne pas SPOILER! je n’en dirai pas plus. Allez voir ce film!

Il est réjouissant d’apprendre que le succès du film en Égypte a été considérable. La réaction machiste a aussi été virulente mais le cinéaste a gagné tous ses procès. Se garder de tout triomphalisme : la Révolution n’a pas libéré les femmes. Des femmes se sont fait violer place Tahrir. Les succès des islamistes en Tunisie ou en Égypte ne leur faciliteront probablement pas la vie. Mais ce film montre le chemin…

 

Un article intéressant :

François Maspero : Balkans- Transit

VOYAGER POUR LIRE/LIRE POUR VOYAGER

 

D’emblée, l’auteur se présente « Portrait de l’auteur en Européen » , puzzle d’une Europe rencontrée en un temps où existait encore la Prusse orientale, bien différente de la Communauté des 27 états actuels. Aujourd’hui, quand l’idée européenne vacille sous les buttoirs des financiers, triples A et dettes, et sous les discours souverainistes, lire le livre d’un Européen me fait chaud au cœur.

En compagnie du photographe dromomane, polyglotte et slovène Klavdij Sluban, il a parcouru les Balkans, de Durrës en Albanie à Sofia et Bucarest jusqu’à la Mer Noire. Balkans-Transit n’est pas le carnet d’un voyage, plutôt la somme de cinq ans de périples, de retours, de rencontres, de lectures aussi dans des Balkans secoués par l’implosion de la Yougoslavie et la chute du communisme.

Cet ouvrage fait découvrir des pays méconnus, l’Albanie, Pays des Aigles, et la Macédoine, pays dont même le nom est sujet de conflit. Très loin du voyage touristique, l’auteur ne s’attarde pas sur la description des ruines antiques. En revanche il plonge dans l’histoire de toutes les nations qui composent la mosaïques balkanique.

En Albanie, il raconte Skanderbeg, le héros national contre la progression ottomane (1443-1478),  le roi Zog(1924-1939) mais aussi Byron 1823 et ses fidèles Souliotes, palikares et armatoles qui le suivirent dans la guerre d’Indépendance Grecque. Sur la route de Gjirokaster, ville de Kadaré, ils passeront près du Mont Grammos, frontière entre l’Albanie, la Grèce et la Macédoine où se déroulèrent les batailles de l’ELAS (1949), entre les andartes partisans communistes et les troupes gouvernementales soutenues par les Britanniques évocation de la dictature de Metaxas et du commandant Markos. histoire récente de la Grèce que j’avais oubliée. Dans ces territoires toutes les histoires se chevauchent comme toutes les littératures. Je ne connaissais pas Faik Konika, ami d’Apollinaire…Palimpseste de poésie, de batailles, d’histoire….

Balkans-Transit se lit aussi comme un roman d’aventure quand leur autobus branlant prend en chasse un automobiliste « psychopathe » ou quand les chauffeurs de taxi grecs refusent de les charger…

C’est surtout un récit de rencontres. Rencontres avec des chauffeurs de taxi, des universitaires, des gens ordinaires dans des cafés qui livrent des histoires extraordinaires. Est-il grec ou macédonien le chauffeur de taxi de Florina? Les gens ne livrent pas forcément leurs origines. Origines souvent mêlées. Hellinisations forcées d’Albanais ou de Macédoniens, purification ethniques, serbes ou bosniaques. le choix d’une langue pour communiquer va induire des rapports différents. Le photographe slovène polyglotte maîtrise le Serbo-croate que tous comprennent mais qui peut aussi être source de conflits…

En Macédonie, le puzzle se complique encore. qui sont donc ces Macédoniens qui ont volé le soleil d’Alexandre aux Grecs? Grecs, Slaves, Turcs, Bulgares, Aroumains, Albanais, Roms, Juifs ont coexisté ou vivent encore ensemble. Baïram à Skopje, ou rencontre avec les moines de Prilep. Au hasard d’un carrefour de Prilep, le bust de Zamenhof « Autor dus Esperanto 1859-1919″….

la Bulgarie est qualifiée de Pays Sans Sourire et pourtant toute la partie du livre qui lui est consacrée contredit ce titre péremptoire, rencontres chaleureuses à Sofia avec une Arménienne (encore une autre ethnie) . L’histoire raconté est un peu différente, guerre de Crimée, insurrection contre les Turcs de 1877, Alliance balkanique 1912, les combattants prennent nom de comitadjis. Alliances hasardeuses du petit Tsar Boris III rencontré par Albert Londres….Et, bien sûr la période communiste Dimitrov, homme lige de Staline. Il passe aussi à Ruse, le Roustchouk d‘Elias Canetti où l’on parlait espagnol depuis le 15ème siècle…

Passant le Pont de l’Amitié sur le Danube il termine le voyage en Roumanie, commençant le chapitre par une citation de Panaït Istrati. Bucarest, ville Lumière de l’Est mais aussi celle de Ceauscescu..

Je ne veux pas raconter ici tout le livre, seulement donner un aperçu de la richesse des références et de la mosaïque des populations balkaniques.

Maspero raconte son expérience dans Sarajevo assiégée, il fait l’impasse sur le Kosovo, où il n’a pu se rendre

« La guerre, elle a hanté mes voyages, elle hante ce livre. Les guerres du passé, avec la résurgence des obsessions nationalistes que le désespoir et la misère alimentent toujours »

écrit-il dans la postface de 1999.

« De ces voyages, je suis sorti, moi qui aime profondément ma patrie, renforcé dans un sentiment : la haine des nationalismes« 

Est la dernière phrase du livre.

Depuis que je l’ai refermé, un mot me vient, fraternité.