CHALLENGE DES DEUX GEORGE AVEC CLAUDIALUCIA

« Alors, ne pouvant être monarques, nous sommes artistes, et nous régnons encore. Nous chantons la langue du ciel, qui est interdite aux vulgaires mortels ; nous nous habillons en rois et en grands hommes, nous montons sur un théâtre, nous nous asseyons sur un trône postiche, nous jouons une farce, nous sommes des histrions ! »
« quand je suis au théâtre, je vois clair, moi ! L’esprit de la musique me dessille les yeux, et je vois derrière la
rampe une véritable cour, de véritables héros, des inspirations de bon aloi ; tandis que ce sont de véritables histrions »
Les 900 pages ne doivent pas intimider la lectrice! Pavé, certes, mais aussi feuilleton qui se lit très facilement et que j’ai regretté avoir déjà fini.

L’histoire commence à Venise. Consuelo est la très jeune fille d’une chanteuse de rue errante, espagnole ou gitane. Sa voix est exceptionnelle comme son ardeur à étudier la musique. Porpora, son maître qui a été aussi le professeur de Farinelli et de Cafarelli, la considère comme sa fille adoptive et lui promet une brillante carrière de cantatrice d’opéra. Ses débuts à Venise sont brillants. Anzeloto, son compagnon depuis l’enfance, son fiancé, se dirige aussi vers une carrière d’opéra. Amitié, amours enfantines chastes, dans les rues, les terrasses et les placettes et les gondoles de Venise. Débuts charmants du roman. George Sand est arrivée en 1833 avec Musset à Venise ; Consuelo a commencé à paraître en 1842 . On sent l’atmosphère de la ville.
« vous ne pensez pas au public ? — Non : je pense à la partition, aux intentions du compositeur, à l’esprit du
rôle, à l’orchestre qui a ses qualités et ses défauts, les uns dont il faut tirer parti, les autres qu’il faut couvrir ense surpassant à de certains endroits. J’écoute les choeurs, qui ne sont pas toujours satisfaisants, et qui ontbesoin d’une direction plus sévère ; j’examine les passages où il faut donner tous ses moyens, par conséquentceux auxquels il faudrait se ménager. Vous voyez, monsieur le comte, que j’ai à penser à beaucoup de chosesavant de penser au public, qui ne sait rien de tout cela, et qui ne peut rien m’en apprendre. »
Faire carrière à l’opéra, c’est briller sur scène, plaire au public mais c’est aussi subir jalousies et rivalités, intrigues et cabales, séductions…Consuelo, sûre de son talent n’entre pas dans ces jeux. Anzoleto, en revanche, y perdra son innocence.
….chaos étrange, à la fois horrible et magnifique, s’agiter les spectres des vieux héros de la Bohême ; elle
entendait le glas funèbre de la cloche des couvents, tandis que les redoutables taborites descendaient du
sommet de leurs monts fortifiés, maigres, demi-nus, sanglants et farouches. Puis elle voyait les anges de la
mort se rassembler sur les nuages, le calice et le glaive à la main. Suspendus en troupe serrée sur la tête des
pontifes prévaricateurs, elle les voyait verser sur la terre maudite la coupe de la colère divine. »

Popora envoit Consuelo, se refugier, incognito, sous le nom de Porporina, maîtresse de musique au Riesenburg (château des Géants) en Bohèmechez les seigneurs de Rudosltadt. Nous quittons le soleil de l’Italie pour des contrées sombres sous l’orage qui foudroie le Chêne des Hussites, qui servit de potence aux Hussites en guerre contre l’Autriche situé sur le Schreckenstein (pierre d’épouvante). Le décor d’opéra fait place au château gothique.
« Si l’ingénieuse et féconde Anne Radcliffe se fût trouvée à la place du candide et maladroit narrateur de cette
très-véridique histoire, elle n’eût pas laissé échapper une si bonne occasion de vous promener, madame la
lectrice, à travers les corridors, les trappes, les escaliers en spirale, les ténèbres et les souterrains pendant une
demi-douzaine de beaux et attachants volumes, pour vous révéler, seulement au septième, tous les arcanes de
son oeuvre savante. »
Le roman change complètement de ton. Albert, le jeune comte, hanté par les anciennes guerres, les anciennes croyances, habité par une folie qui lui confère de curieux pouvoirs de voyance. Figure spectrale. Sans détailler les aventures étranges et gothiques, nous ne sommes pas loin des Carpathes, de Nosfératu et de Frankenstein…Je goûte moins ces extases, passions, terreurs, fantômes, ossements et souterrains…Si nous avons complètement quitté le monde de l’opéra, George Sand n’oublie pas la musique pour autant: elle évoque les musiques populaires et je retourne dans l’univers des Maitres Sonneurs
« Il y a une musique qu’on pourrait appeler naturelle, parce qu’elle n’est point le produit de la science et de la
réflexion, mais celui d’une inspiration qui échappe à la rigueur des règles et des conventions. C’est la musique
populaire : c’est celle des paysans particulièrement. Que de belles poésies naissent, vivent, et meurent chez
eux, sans avoir jamais eu les honneurs d’une notation correcte, et sans avoir daigné se renfermer dans la
version absolue d’un thème arrêté ! L’artiste inconnu qui improvise sa rustique ballade en gardant ses
troupeaux, ou en poussant le soc de sa charrue et
communique cette ballade aux autres musiciens, enfants comme lui de la nature, et ceux-ci la colportent dehameau en hameau, de chaumière en chaumière, chacun la modifiant au gré de son génie individuel. «
L’arrivée de Anzoleto bouleverse Consuelo qui s’enfuit à pied pour rejoindre Le Porpora, son maître, son protecteur à Vienne. Elle rencontre un jeune musicien Joseph Haydn, qui lui prête un déguisement de paysan morave pour se travestir en jeune homme. Cette équipée est toute une aventure qui va changer le ton du livre. Cape et épée, brigands, recruteurs du roi de Prusse Comment arriveront-ils à Vienne? Porporina sera-t-elle démasquée? Pour acheter leur pain, ils font de la musique dans les bals de campagne, à l’orgue pour la messe…. Je me suis bien amusée à les suivre.
Vienne 1853, il faudra des trésors d’imagination à Consuelo pour imposer Haydn à Porpora ruiné et passablement aigri. Puisque il ne prend pas d’élève, Joseph deviendra son valet! C’est aussi très amusant. Consuelo va renouer avec sa vocation de cantatrice.
« je remonte sur les planches, ou que je donne des leçons et des concerts, je suis, je dois être cantatrice. À quoi
serais-je bonne, d’ailleurs ? où trouverais-je de l’indépendance ? à quoi occuperais-je mon esprit rompu au travail, et avide de ce genre d’émotion ? »
Marie-Thérèse règne sur Vienne et une bonne partie de l’Europe Centrale, Frédéric II consolide son pouvoir en Prusse. Géopolitique. Le roman historique nous décrit les équilibres des forces. J’ai aussi apprécié cet aspect. Décidémment, ce roman est très riche et très instructif!
Seul petit bémol : elle est vraiment trop parfaite cette Consuelo : intelligente, douée, fidèle en amitié, pieuse et indépendante et sans arrogance aucune! Et les gens trop parfaits ont le don de m’agacer.
Ceux qui pensent que l’univers musical de George Sand se résume à Chopin et Pauline Viardot, vont être surpris de l’étendue sa culture musicale. Sa grand-mère Marie Aurore de Saxe, dès l’enfance l’a intiée au chant et à la musique. Avec cette fresque historique George Sand nous emporte bien loin du Berry où l’on imagine la « bonne dame de Nohant ». Vivement que je trouve la Comtesse de Rudolstadt qui est la suite de Consuelo!