CHALLENGE DES DEUX GEORGE AVEC CLAUDIALUCIA

Ce mince livre de poche traine depuis 40 ans sur l’étagère. Persuadée l’avoir lu, je l’avais négligé. Après une série de podcasts écoutés en cette année anniversaire de George Sand, il me semblait ne plus rien avoir à apprendre sur ce voyage avec Chopin de novembre 1838 à février 1839 sur l’île de Majorque. Et j’avais bien tort! Encore une fois George Sand a su me surprendre.
Ceux qui cherchent un roman d’amour ou des documents sur la musique que Chopin y a composée, seront également déçus. Chopin n’est pas nommé, il apparaît sous l’expression « notre malade ». Quant à la musique, George Sand n’y fait pas allusion sauf l’épisode où un menuisier aurait écouté sous le charme.
Ce court livre ( 280 pages, comprenant une longue préface, 50 p de commentaires, des notes, une chronologie) est une relation de voyage parue en 1841 dans la lignée de Chateaubriand (1811), Lamartine (1835), Nerval (1851) et bien d’autres. Je suis très friande de cette littérature de voyage.

George Sand s’appuie sur les écrits d’autres voyageurs (Grasset Saint Sauveur, , Tastu, Laurens et Marliani) pour présenter les monuments de Palma et du reste de l’île. Elle n’hésite pas à les citer longuement pour décrire des curiosités qu’elle n’a pas pu visiter à son aise. Toutefois, ne pas craindre une insipide compilation. Un épisode m’a amusée : au Palais du Comte de Montenegro : la carte nautique d’Amerigo Vespucci d’une valeur inestimable leur fut présentée. Le parchemin précieux déroulé tenu par un encrier plein qui se répandit sur les dessins anciens. Beaucoup moins intéressée par la tombe d’un Bonapart confirmant une origine majorquine au Corse. En dehors de la Lonja (j’ai pensé à celle de Valence) la plupart des curiosités de Majorque sont des couvents dont il sera largement question dans un Hiver à Majorque
Cet hiver-là, les circonstances ne favorisaient pas le tourisme : des guerres intestines carlistes ravageaient l’Espagne et les réfugiés s’entassaient à Palma. George Sand, ses enfants, et Chopin eurent toutes les peines du monde à trouver un logement. Majorque n’était pas une étape d’un grand tour comme Venise ou Florence avec des hôtels de luxe. De plus, George Sand avec ses cigares, ses tenues, sa fille en pantalon, désarçonne la bonne société majorquine. Si, au moins, elle avait témoigné quelque dévotion et assisté à la messe…Le pire : la maladie de Chopin a terrorisé leurs hôtes craignant la contagion. Le moins qu’on puissedire est qu’ils furent mal accueillis. George Sand ne manque pas de se plaindre des majorquins.
Avant de raconter leur installation et leurs mésaventures George Sand situe le contexte géographique et économique de cette île des Baléares dont la campagne aurait pu être paradisiaque avec ses vergers, orangeraies amandiers. Ses exportations entravées, l’agriculture n’offre pas la prospérité attendue, seuls les cochons apportent quelque richesse. La propriété foncière étant accaparée par les couvents et les nobles, les paysans ne font pas l’effort de la cultiver et les rendements agricoles sont extrêmement faibles. Dans une région, les Establisments, un démenbrement des grandes propriétés et la distribution des terres aux petits paysans a donné de très bons résultats. Je n’attendais pas George Sand dans ces préoccupations économiques et sociales .
Une autre approche est l’approche politique avec les lois de Mendizabal concernant la nationalisation des biens du clergé et le bannissement des Jésuites. A propos du Couvent de l’Inquisition, George Sand, aborde les ruines d’une manière tout à fait originale. Elle trouve un charme romantique aux ruines et personnifie l’Artiste confronté à un vieux religieux qui lui révèle la véritable nature du couvent dominicain
« Pleure qui voudra sur les ruines! presque tous ces monuments dont nous déplorons la chute sont des cacchots où a langui durant des siècles, soit l’âme, soit le corps de l’humanité. Et viennent donc des poètes qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l’enfance du monde, délèbrent dans leurs vers sur ces débris de hochets dorés et de férules ensanglantées, l’âge viril qui a su s’en affranchir!Il y a de bien beaux vers de Chamisso sur le château de ses ancêtres rasé par la Révolution Française… »
Et suit une dénonciation des horreurs de l’Inquisition qui était encore active, il y a peu. Subtil débat entre les contradictions des romantiques friands de belles ruines, de bâtiments anciens, leur regrêt du calme du couvent et le sentiment de liberté que procure la destruction du couvent de l’Inquisition. On retrouve les préoccupations sociales de George Sand, proche des Saint Simoniens, future révolutionnaire.
Autre anecdote amusante : les mésaventures d’Arago venu mesurer le méridien et persécuté par les obscurantistes.
Le fin du récit se déroule à la Chartreuse de Valldemosa, sa campagne charmante : les balades en cariole dans des chemins impossibles, parfois transformés en torrent. Promenades à pied avec ses enfants. Descriptions de la nature merveilleuse, de la proximité de la mer. Pittoresque qui ferait le régal des peintres, évocation de Rousseau, de Delacroix et même de Huet que je ne connaissais pas et que j’ai découvert récemment.
Pittoresques aussi les voisins occupant la Chartreuse, le pharmacien, la femme qui propose de tenir leur ménage et qui n’a de cesse de leur voler la nourriture…Pittoresque aussi le carnaval que les paysans ont organisé pour Mardi Gras…Rencontres avec des ermites ou avec trois sorcières (deux vieilles et une jeune gentille)…
Je suis sous le charme de la conteuse, séduite aussi par l’analyse sociale. Ce n’était pas du tout la lecture que j’imaginais. Livre mince mais très dense que je croyais finir en une soirée mais qui m’a occupée trois jours.