Eça de Queiroz / 202 Champs Elysées – Ed. Chandeigne

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

J’ai lu autrefois d’Eça de Queiroz un tout petit essai : L’Egypte sans les Anglais qui . m’avait bluffée : analyse concise de l’impérialisme britannique. J’avais imaginé l’auteur, soit journaliste soit diplomate. Wikipédia m’apprend qu’il a exercé les deux fonctions.

Je ne savais pas qu’Eça de Queiroz était un écrivain réputé, un très grand selon Borges (toujours Wikipédia)! Je ne m’attendais pas à recevoir un roman, plutôt un essai. La Masse Critique de Babélio est toujours source de surprise. Cette fois-ci, c’en est une excellente.

202, Champs Elysées, est l’adresse de l’hôtel (un véritable palais) d’un aristocrate portugais, richissime et amoureux du Progrès comme on pouvait l’être à la fin du XIXème siècle, dans cette époque d’Expositions Universelles, de réalisations technologiques étonnantes qui ont bouleversé la vie quotidienne.

Le narrateur est un étudiant en Droit, ami du propriétaire des lieux, enthousiaste comme « son Prince » qui découvre la brillante Vie Parisienne. Il décrit avec une précision presque obsessionnelle tous les équipements dont le 202 est pourvu : ascenseur, chauffage central, téléphone, monte-charges, bien ordinaires pour la lectrice de 2019, novateurs à l’époque. Inventaire de gadgets d’un Concours Lépine à venir(il n’existera que quelques années plus tarde en 1901) machines à fermer les boutons, à décacheter les lettres, à timbrer… ou inventions que je ne soupçonnais pas : Conférençophone, Théâtrophone, concertophones. j’ai cru à des exagérations burlesques et cherché sur Internet. Et bien si! ces inventions sont dues à Clément Ader! La vie mondaine est racontée dans la même veine baroque, quel régal que cette fête où l’on attend le poisson en croûte coincé dans le passe-plat entre les étages!

L’étudiant est rappelé au Portugal pour gérer le domaine familial dans les montagnes et ne revient que 7 ans plus tard. Jacinto (le Prince du 202) a changé, son optimisme n’est plus de mise. Rassasié, blasé, il n’a pour refrain « la barbe! » et pour pensées l’Ecclésiaste et Schoppenhauer. Avec ses 60 000 livres bien rangés dans sa bibliothèque, ses 39 brosses à cheveux sur sa table de toilette, il s’ennuie mortellement. Eça de Queiroz raconte avec beaucoup d’humour cet ennui au lecteur qui s’amuse.

Un glissement de terrain sur ses terres ancestrales portugaises provoque le voyage dans la montagne. Le voyage en train est une aventure savoureuse.

Et, dans la deuxième partie du livre, changement de décor! Contre toute attente, Jacinto est conquis par sa montagne!  Avec autant de précision, de détails pittoresques que précédemment, l’auteur nous décrit le domaine ancestral, les coutumes portugaises provinciales. Jacinto, qui ne jurait que par la Ville, est séduit par la nature. Avec le même enthousiasme, il découvre arbres et montagnes, puis, s’imagine propriétaire terrien entrepreneur, et bienfaiteur de ses paysans (il a aussi découvert la misère), il se déclare même socialiste! Il oublie sa bibliothèque et découvre la lecture de Don Quichotte ou d’Homère….Oubliés les pessimistes, nihilistes, ruskinistes… mais pas le progrès qui’l veut appliquer sur ses terres.

Une lecture savoureuse qui fait un peu penser à Bouvard et Pécuchet .

Merci aux éditions Chandeigne qui ‘ont envoyé ce livre!

 

Le Figuier – François Maspero (1988)

DEPUIS LONGTEMPS DANS MA PAL…..

François Maspero (1932-2015) est une figure qui m’a souvent accompagnée. Dans ma prime jeunesse , comme tant de lycéens et étudiants, j’ai traîné dans sa librairie, et espéré croiser des révolutionnaires patentés, ou rencontrer une âme-soeur, feuilleté tant de livres. Pas volé comme d’autres, je trouvais cela minable, sans risque! Sa petite collection Maspero a égayé mes étagères. J’aimais ses couvertures aux couleurs vives. Prêtés, pas rendus, égarés, je regrette de ne plus avoir un seul de ces livres. Je ne me souviens plus de tous les titres les Damnés de la terre de Frantz Fanon, Louise Michel, Aden Arabie de Paul Nizan…. A notre premier voyage en Bulgarie, j’ai emporté Balkans-transit de Maspero que j’ai lu pour une seconde fois quand nous sommes allées en Albanie. Ce livre m’a tellement impressionnée que j’y ai consacré 4 billets de mon blog. 

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De retour, j’ai pioché Le Figuier dans la bibliothèque familiale et il a sommeillé dans ma PAL. Quel bonheur de l’en avoir sorti!

Quatre personnages se croisent dans ce roman :

F.G. l’éditeur du Figuier, est une figure énigmatique, connu sous plusieurs identités, ayant vécu des aventures lointaines, chez les Inuits, combattant de la Guerre d’Espagne. Polyglotte, capable de traduire et de citer aussi bien Saint Jean de la Croix (1542-1591) Gongora, qu’Ulysse. Editeur, imprimeur, typo, encore artisan maniant le plomb et le beau papier, imprimeur de poèmes confidentiels comme de brûlots du FLN.

François Serre, le Libraire, propriétaire de La Vigie, librairie militante, au départ collective réunissant des Khâgneux, puis vitrine de l’anti-colonialisme au temps de la Guerre d’Algérie. La Vigie pourrait être considérée comme le personnage principale du roman.

Manuel Bixio, qui assure l’intérim dans la librairie quand son propriétaire sert en Algérie, devient, par militantisme, éditeur. Il est saisit par Lady Sion comme l’a formulé F.G. En 1961, menacé pour ses activités, il fuit à l’étranger et devient journaliste . Indépendance de l’Algérie, Cuba, Afrique de l’Ouest, Amérique Latine, il couvre l’éclosion des Indépendances africaines et les révolutions latines…

Mary Kendale est photographe, de ceux qui s’approchent tant du sujet qu’ils passent au-delà de l’objectif pour vivre les luttes de ceux qu’elle photographie.

rceque Barcelone
Miro. Pourquoi Miro? parce que Barcelone.

C’est presque un roman d’aventures. Roman historique et révolutionnaire faisant revivre la Guerre d’Espagne- « mierdroico » plus qu’héroïque. A la suite de  la Retirada, il se présente en Espagnol et se trouve interné au camp de Prats-de Mollo. Guerre d’Algérie, à Paris : deux récits du 17 Octobre 1961, tortures de la police parisienne et menaces de l’OAS…Liesse à Alger, Conakry, Cuba.

Le livre s’achève en 1967 à Athènes avec le coup d’Etat des colonels. Che Guevara est encore quelque part en Bolivie.

Au delà de l’aspect historique, le thème du livre, de son impression à sa diffusion, est central dans Le Figuier. La traduction aussi. Et la poésie, très présente.

Un ouvrage très dense, très riche qui va retourner dans la PAL parce que je suis sûre de le relire!

 

Japon – Japonismes Objets inspirés (1867 – 2018) au Musée des Arts Décoratifs

Exposition temporaire jusqu’au 3 mars 2019

Attention! C’est une très grande et belle exposition!

Réservez donc du temps et de la disponibilité si vous souhaitez la voir en entier. Elle s’étale sur 3 étages et les organisateurs ont choisi de légender très peu les objets mais de mettre à disposition des cartons mobiles, il faut un certain temps de repérage pour chaque oeuvre.

La présentation est aussi assez complexe : chronologique mais pas toujours, œuvres japonaises et occidentales japonisantes sont confrontées dans les mêmes vitrines, certains objets anciens de l’ère Edo sont parfois dispersés au gré des thèmes et ce n’est pas toujours facile à deviner laquelle est d’une criante modernité et celle qui est vraiment contemporaine, surtout quand il s’agit de céramique.

made in Japan ou made in France?

Pendant deux siècles le Japon s’est complètement fermé aux étrangers (1635, interdiction de sortie aux Japonais, 1639 expulsion des étrangers du Japon). L’ouverture de l’archipel n’aura lieu qu’au milieu du XIXème siècle avec l’industrialisation et la participation aux Expositions Universelles.

l’éventail de l’Exposition universelle

L’exposition s’ouvre donc par trois vitrines consacrées aux Expositions Universelles. Des objets japonais de toute beauté sont présentés avec des affiches et éventails publicitaires. Il s’agit avant tout de vendre aux Parisiens des objets.

En, parallèle sur ds carrés blancs sont rangés des objets traditionnels : bols pour le thé, boites carrées que l’on portait à la ceinture, peignes finement décorés et tsubas, gardes de sabres des samouraïs, objets déjà tombés en désuétude au Japon mais très appréciés en Occident.

tsuba : garde de sabre

la délicieuse facture des objets me laisse admirative. Il y en tant et si variés!

Peigne

Face aux vitrines des Expositions Universelles de grands espaces sont consacrés aux Voyageurs et collectionneurs : Cernuschi, Guimet, Krafft

ou marchands et collectionneurs les objets les plus beaux rapportés du Japon voisinent avec des tissus Art Nouveau ou des vases de Gallé, objets conçus par Majorelle et les plus grands décorateurs européens.

Art Nouveau : Japonisme

Il est temps pour moi de comprendre ce qu’est le Japonisme : Le japonisme est l’influence de la civilisation et de l’art japonais sur les artistes et écrivains, premièrement français, puis occidentaux. 

Gallé : glycines
Gallé : glycines

Cette exposition est donc celle des japonismes autant que celle du Japon.

Les vitrines suivantes ne distinguent plus objets japonais de japonistes. Les thèmes sont floraux : Iris et chrysanthèmes  sous forme de broches, papier peint ou vases

Bambous et Glycines : vannerie ou robes…

Nénuphars et Ombelles

ou animaux : paons, langoustes et crevettes

Des manuels de dessins sont édités, copiés avec les motifs japonisants. Les décorateurs occidentaux s’en inspirent largement. Que serait l‘Art Nouveau sans le modèle japonais?

papier -peint

L’exposition se poursuit à l’étage. le classement des objets est différent, moins axé sur la grammaire des motifs il raconte la vie quotidienne au Japon : théâtre avec les masques,

théâtre : masqsues

ou vie quotidienne racontée par des estampes

estampes

Un palanquin entier fait rêver.

Le troisième étage présente des objets contemporains, japonais ou japonisant.

Design des enceintes électroniques, robots

chien robot

ou mode qui est très représentée par des vêtements traditionnels ou par des créations de stylistes

 japonisant, cet éventail origami de Sylvain Le Guen

Origami – Sylvain Le Guen

De retour à la maison j’ai trouvé sur Youtube des vidéos passionnantes que j’ai mises en ligne sur mon blog blogstpot qui les accepte cliquer ICI

L’Envers du Décor au Palais de la Porte Dorée Musée national de l’Histoire de l’Immigration

un week end au musée de la Porte Dorée

L’exposition Persona Grata est démontée, bien sûr il reste de belles collections permanentes, mais pour 3 jours (vendredi 1, samedi 2 et dimanche 3) le Palais est ouvert aux visiteurs et ceci, gratuitement, comme vide. Des installations, performances s’y déroulent dans un aimable désordre (bien organisé).

Le Palais de la Porte Dorée a été construit pour l’Exposition Coloniale de 1931, tous les décors, bas-reliefs extérieurs et fresques intérieures, sont à la gloire de l’Empire Français, exhibant les richesses apportées par les colonies à la métropole.

bas relief du musée

Ce week-end est une occasion de réfléchir au colonialisme et à ses méfaits. Une visite guidée satirique a conduit un groupe de visiteurs dans les salles, escaliers et coursives : intitulée L’inconscient colonial sur le divan. Utilisant un vocabulaire psychanalytique ronflant, les guides décodent fresques et grilles (montrant dans les cercles, des allusions aux entraves des esclaves) dans les fers forgés les barreaux d’une prison… Une montée de contrition puis de catharsis a terminé la visite.

Une très belle installation Les statues meurent aussi (visible jusqu’au 3 mars) m’a beaucoup plu. Oeuvre de trois artistes allemands Jan Mammey, Falk Messerschmidt, Fabian Reimann. les plasticiens ont photographié les vestiges de l’Exposition coloniale et des statues, des plaques commémoratives. Ils projettent sur de nombreux écrans tandis qu’une tête de statue trouvée dans le Bois de Vincennes raconte son voyage au dessus de Paris, texte poétique. j’ai beaucoup aimé  cette performance.

Différents spectacles musicaux se déroulent dans la grande salle vide, meublée uniquement d’un tapis bleu et de quelques bancs. Un percussionniste joue, une danseuse l’accompagne. puis de la musique arrive de quelque part. Nous levons les yeux vers les galeries, un chef de choeur dirige des choristes invisibles. Consultant le programme j’en déduis qu’il s’agit d’une Intervention musicale dirigé par le metteur en scène Antoine Gindt, le chef d’orchestre Léo Warynsky avec les chanteurs Métabole.

Malheureusement à l’heure où paraîtra le billet toutes les performances sont finies, il reste le superbe bâtiment et Les statues meurent aussi. Vous pouvez toujours faire un tour au Bois de Vincennes.

 

Foujita OEuvre d’une vie (1886 -1968) – Maison de la Culture du Japon à Paris

Exposition temporaire jusqu’au 16 mars 2019

Rassemblant 36 tableaux divers du peintre de son arrivée à Paris en 1913 à son dernier retour à Paris (1950-196) sa conversion au catholicisme en 1959.

60 ans de création de ce Japonais amoureux de Paris dont il a connu les plus belles heures de l’Ecole de Paris, le cubisme, le Douanier Rousseau, les fêtes de Montparnasse….Deux tableaux de sa première visite (1913 ) représentent la proche banlieue, les fortifications et les usines dans un style naïf et des harmonies de camaïeu gris.

 

A son retour à Paris en 1921-1931, il adopte un style très personnel aussi bien dans sa peinture que dans son personnage de dandy au train de vie luxueux. Il peint des femmes nues où la recherche se fait surtout sur la blancheur de la peau et les poils que sur les rondeurs ou les formes. Réminiscence d’Olympia, femme allongée sous de la toile de Jouy….et puis, avec un peu d’attention, on découvre un chat. les chats sont très présents dans les œuvres de Foujita. Je n’ai jamais vu de chats aussi réussis. Douceur et espièglerie, mais pas que, la bataille de chats est impressionnantes, 14 chats se déchaînent, griffes et crocs, il y en a même un borgne.

La crise de 12929 le ruine et Foujita quitte Paris pour des voyages en Amérique du sud et au Japon. Sa peinture se colore, elle devient presque Mexicaine avec des ocres, des oranges, des jaunes et des verts. Il peint aussi le Japon et la Chine. J’aurais aimé en voir plus.

Face à la Guerre (1939 -1949) Foujita est incorporé dans l’armée impériale pour des peintures de guerre monumentales, deux sont présentées là, brunes, héroïques, elles occupent tout une cimaise et ne m’ont pas plu (ce n’est pas le travail de Foujita qui me rebute mais le genre). A côté, un Rêve d’une femme nue entourée de nombreux animaux fantastiques a attiré mon attention. Foujita ne peint pas que des chats, il excelle aussi dans la représentation des singes, lapins ou chiens

Retour à Paris (1950-1968) atmosphère de bistrots, même à New York il peint un café parisien. Il obtient la nationalité française et en 1959 se converti au catholicisme. Un tableau le représente, lui et sa femme en tenue monastique avec la vierge (qui a une physionomie curieuse, peut être japonaise. Ce tableau s’inspire des flamands, seuls les oiseaux, mésanges, pic vert.. m’ont intéressée.

Au plus humides jours de janvier, il faudra remettre à plus tard les visites de maisons d’artiste en Vallée de Chevreuse mais je retiens celle de Fujita pour le printemps prochain à Villiers-le-Bâcle sur la route de Gif sur Yvette!

La Boîte noire (1987)- Amos Oz

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

Ce roman épistolaire réunit des échanges de lettres et de télégrammes datés de février  à octobre 1976. Ilana, après 7 ans de silence,  initie la correspondance avec son ex-mari Alec, professeur aux Etats Unis,  à propos de leur fils Boaz

« qu’est-ce qui m’a poussée à écrire?

Le fond du désespoir. et en fait de désespoir, n’es-tu pas un expert? (Mais oui, bien sûr, comme tout le monde j’ai lu la Violence désespéréeétude comparée des fanatismes.)… »

Ilana s’est remariée avec Michel Sommo, professeur de français, séfarade, très pieux, très vertueux, heureux père d’une petite Yifaat, un mari idéal, prévenant, doux doué de toutes les qualités.

Alec, est à l’opposé de Michel. D’origine russe, officier tankiste, intellectuel, laïque, il a quitté Israël pour enseigner aux Etats Unis.

Boaz, fils d’Alec, est devenu un géant incontrôlable, d’une grande violence. Michel essaie de remplacer le père absent et de l’influencer, sans grand succès.

La demande d’aide d’Ilana est suivie d’un chèque de 2000$, Alec a les moyens.

La correspondance qui suit et transite par l’intermédiaire d’un homme d’affaires Zakheim, fait plutôt penser à une manipulation afin de soutirer des fonds à Alec.  Michel, le pieux, le parfait, sollicite ouvertement une donation en faveur d’une colonie religieuse en Cis-Jordanie. Boaz, après des incartades, est placé dans une institution religieuse dans les Territoires. On en revient à l' »étude des fanatismes » car Michel est un prêcheur impénitent qui tente de jouer sur la culpabilité d’Alec pour obtenir des sommes de plus en plus importantes pour son parti ultra-nationaliste religieux. Alec n’est pas dupe et pourtant il inonde littéralement Sommo de dollars31, si bien que Michel se métamorphose en homme d’affaires imbu de sa personne et de son importance qui néglige sa femme et sa fille et parade avec des dirigeants politiques…Qui manipule qui?

S’il ne s’agissait que d’argent, de spoliations des terres palestiniennes, ce serait déjà intéressant.

« Nous avons terminé, Ilana. Echec et mat. Comme après une catastrophe aérienne, nous avons déchiffré par correspondance le contenu de la boîte noire. Désormais, ainsi que le mentionne notre jugement de divorce nous ‘avons plus rien en commun »

Cette phrase fournit la clé du titre (c’est une de mes manies de lectures de chercher le pourquoi de chaque titre). en même temps tout ce qui va se passer après dément cette affirmation. Au fil des lettres entre Ilana et Alec nous allons décrypter leur histoire mais pas seulement : un jeu de séduction va les rapprocher. Qui manipule les sentiments de l’autre?

«  »Si je suis le diable, toi tu es la boîte, Ilana. pas moyen de s’en sortir.

Non plus que pour vous, lady Sommo. Si le diable c’est vous – alors la boîte c’est moi »

La boîte noire n’est pas seulement l’enregistrement des relations avant le krach, c’est aussi le piège que se tendent les amants.

Jeux d’argent et de politique. Jeux de séduction et de couples. Diable et bon Dieu. Alec endosse le rôle du diable avec délectation. Michel brandit la Torah et les règles de cacherout. Ashkenazes et Séfarades.

Cela donne une lecture passionnante.

 

 

 

 

Une panthère dans la cave – Amos Oz

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE 

une panthère à la cave

incipit :

« On m’a très souvent qualifié de traître, dans ma vie. La première fois que cela se produisit, j’avais douze ans e j’habitais à la périphérie de Jérusalem. C’étaient les grandes vacances, un an avant la fin du mandat britannique et le début de la guerre qui préluda à la naissance de l’Etat d’Israël.

Un matin, un graffiti s’étalait en grosses lettres noires sur le mur de notre maison, sous la fenêtre de la cuisine : PROFI EST UN VIL TRAÎTRE! »

Relecture, avec un plaisir renouvelé!

Relu après le Judas, le thème du traître qui est la trame des deux romans, prend une importance  accrue. Profi connait l’auteur du graffiti : Chita Reznik, membre de l’OLOM, « organisation clandestine » formée des 3 gamins, à l’imitation des adultes de la Résistance contre l’occupant britannique. Il connaît aussi le motif : il rencontre le sergent Dunlop pour échanger des cours d’hébreu et d’anglais. Le sergent Dunlop lui donne une Bible anglaise avec le Nouveau Testament où il va découvrir le personnage de Judas Iscariote.

Profi cherche l’exacte définition du « traître » dans le dictionnaire d’abord, dans la Bible, dans le Livre de Job, et selon Jérémie?Puis il semble en connaître le goût

« Pourquoi donc avais-je encore ce goût de trahison dans la bouche comme si j’avais mâchonné du savon » 

se demande-t-il un peu plus loin.

Pour justifier ses fréquentations du sergent britannique, Profi s’imagine espion. Le personnage qu’il aimerait incarner c’est la panthère dans la cave! 

Traître ou félin?

Profi est avant tout un « enfant de mots ». Ce caractère lui a valu son surnom. Profi cherche le mot précis, il fait la différence entre une dispute et une dissension. Il sait qualifier les nations. Il cherche à savoir si un traître est toujours « vil », se demande comment « la traîtrise peut être cynique et opportuniste » . L‘enfant de mots vit entouré de livres. Avec quelle précision, quelle jouissance, il décrit la bibliothèque de son père : le classement des livres avec une hiérarchie toute militaire, 28 pages y sont consacrées. Culture encyclopédique où les classiques latins et grecs, voisinent avec les éditions anciennes des érudits juifs religieux.

Je souris toute seule,  de connivence avec l’écrivain dont je me délecte d’explorer l’univers. Me vient l’urgence de retourner à la lecture de Judas et d’Une Histoire d’Amour et de Ténèbres. 

 

De purs hommes – Mohamed Mbougar Sarr

LIRE POUR L’AFRIQUE (SÉNÉGAL)

de purs hommes

« que s’était-il passé en moi pour que je m’intéresse au sort d’un homosexuel inconnu sorti de sa tombe? Je n’étais pas sûr de le savoir vraiment. Je ne pouvais pas utiliser l’argument de la violence que les homosexuels subissaient, puisque je ne la découvrais pas : cette violence, je l’avais moi-même parfois exercée, verbalement, symboliquement? Il y a peu, j’étais comme la plupart des Sénégalais: j’avais horreur des homosexuels, ils me faisaient un peu honte. Ils me répugnaient pour tout dire. […] mais j’étais sûr d’une chose : quand bien même les homosexuels me répugnaient encore, il m’était impossible de nier comme j’aurais pu le faire – et je l’ai fait – dans le passé, ils étaient des hommes. ils l’étaient. Ils appartenaient de plein droit à l’humanité pour une raison simple : ils faisaient partie de l’histoire de la violence humaine. J’ai toujours pensé que l’humanité d’un homme ne fait plus de doute dès lors qu’il entre dans le cercle de la violence, soit comme bourreau soit comme victime, comme traqueur ou comme traqué, comme tueur ou comme proie. »[…] Ce sont de purs hommes parce qu’à n’importe quel moment la bêtise humaine peut les tuer… »

 

Un court roman (190 p.) poignant.

Doit-il être lu comme un témoignage? Les persécutions que subissent les gays en Afrique sont de notoriété publique. Mais comment imaginer qu’une foule hargneuse s’acharne sur le cadavre d’un jeune homme et le déterre du cimetière. Comment imaginer que le futur imam soit déchu seulement parce qu’il invite à prier pour ce jeune homme. Que Verlaine soit banni des cours de lettres l’université.

Ndéné, le narrateur est professeur de littérature. Parfaitement hétéro, c’est justement sa copine, Rama, qui lui montre la vidéo du cadavre déterré. Choqué? Pas tant que cela! A la réflexion, Rama lui fait changer de point de vue. Ndéné s’implique dans son enquête et sera à son tour victime de la rumeur.

conlusion du livre :

« Peu importe : la rumeur a dit, décidé, décrété que oui. J’en serai donc un. je dois en être un. […] J’ai fait mon choix .Tout le monde ici est prêt à tuer pour être un apôtre du Bien. Moi, je suis prêt à mourir pour être la seule figure encore possible du Mal ». 

 

 

Fernand Khnopff (1858 – 1921), le maître de l’énigme – Au Petit Palais

EXPOSITION TEMPORAIRE jusqu’au 17 mars 2019

Les Caresses

Aimez vous les symbolistes, l’Art Nouveau, la Sécession viennoise?

Je découvre ici cet artiste belge ami de Verhaeren,  de Rossetti membre du groupe belge des XX. L’exposition vient d’ailleurs de Belgique. On nous introduit dans une réplique de sa maison-atelier : LE CASTEL DES RÊVES 

Peacock vanitas de Hans Op de Deek (2015)

Dans l’entrée, un paon empaillé accueillait les visiteurs qui devaient observer un moment de recueillement avant de rencontrer l’artiste. C’est pour cela qu’on présente cette sculpture contemporaine qui utilise un vrai oiseau empaillé.

Du Silence – pastel inspiré d »une photo de sa sœur Marguerite

Dans une autre niche bleue, le pastel Du Silence, invite aussi à la méditation.

PAYSAGE DE FOSSET

Le pont à Fosset

réunit plusieurs tableaux aux couleurs fraîches dans les teintes vertes de ce village des Ardennes

A Fosset, le garde attend

Des stèles audio-olfactives exhalent des senteurs fleuries et des écouteurs permettent d’entendre un poème de Verhaeren et un Poème pour violon et orchestre de Chausson que j’ai bien aimé.

PORTRAITS

portraits d’enfants

Khnopff a pris pour modèles sa famille, sa soeur Marguerite et des enfants. J’ai surtout apprécié les tableaux d’enfants et celui qui représente sa mère En écoutant Schumann dans un intérieur bourgeois. Une autre stèle diffuse des senteurs de roses et la musique de Schumann.

Le mur en face est occupé par des portraits de Rossetti Rosa Triplex et Lady Balfour d’Edward Burne-Jones  que je n’aime pas beaucoup.

MEMORIES est un grand pastel intransportable qu’on découvre par une animation graphique qui explique comment l’artiste a utilisé 6 photos pour représenter 7 femmes portant des raquettes de tennis.

 

LA MODERNITÉ DE L’OBJECTIF regroupe un certain nombre d’études à partir de photographies, les clichés sont rehaussés au crayon et au pastel. Un grand soin est apporté au cadre qui met en scène l’oeuvre graphique et j’avoue que ce sont les cadres qui m’ont le plus plu!

pastel

Je n’aime pas beaucoup ces femmes qui se ressemblent toutes, évanescentes, fades et impersonnelles.

SOUS LE SIGNE D’HYPNOS

Hypnos de Scopas bronze antique

Khnopff s’est inspiré de la mythologie de Hypnos et de la Tête d’Antinoüs pour peindre des tableaux oniriques. Un petit bronze de Méduse est tout à fait réussi avec ses cheveux de serpents. J’ai bien aimé Oedipe et le Sphinx dans le tableau Les Caresses (ci-dessus)

Khnopff - Sleeping Medusa ou Méduse endormie
Méduse endormie

DE LA FEMME ET DU NU

 

la plupart des photos de ces femmes statiques, archétypes plutôt que réelles m’a plutôt agacée. Je n’arrivais pas à analyser ma gêne quand j’ai lu une citation au mur que j’ai recopiée et qui donne la clé de mon malaise.

« Comme tous les misogynes, Khnopff s’est toute sa vie intéressé aux femmes ou plutôt à une certaine idée de la femme de l’insaisissable « soeur-épouse » aux sourires et aux sexes incertains… » 

la dernière salle UN RÊVE DE PRIMITIF FLAMAND nous emmène à Bruges la ville natale de Khnopff où des craies et pastels illustrent la ville

A la sortie de l’exposition, avant de rejoindre la sortie on passe par une salle symboliste avec plusieurs Maurice Denis, Bonnard, la vigoureuse Vague de Maillol me redonne de la pêche ainsi que les petits Cezanne. 

Une jolie exposition, sans plus!

La Septième Dépouille – Eugénia Fakinou – Ed. Cambourakis

LITTÉRATURE GRECQUE 

Quel bijou ce petit livre !

Incipit :

L’ARBRE

« J’aime les femmes. Les femmes et les fleurs sauvages. Les fleurs sauvages portent les couleurs qui me plaisent. Le blanc, le jaune et le mauve. Ce sont les couleurs du pays. C’est avec elles que les anciens peignaient les statues, et les proches aïeux leurs fenêtres. mai les crocus, les anémones, les lys et les asphodèles portent ces couleurs. Le blanc,  le jaune et le mauve. 

Les femmes vivent les grandes passions. Elles écrivent l’Histoire et portent sur leurs épaules le poids des instants décisifs »

Ainsi commence ce récit choral avec un arbre qui parle, dont seules quelques femmes savent entendre l’oracle de ses feuilles.

Fotos va mourir.  Pendant son agonie, les voix des trois femmes se mêlent pour conter l’histoire de la famille en Thessalie. Demeter, la Mère, octogénaire, Hélène sa fille, la jumelle de Fotos, celle qui entend l’oracle de l’arbre, et Roula, jeune fille moderne d’Athènes qui a promis d’assister aux funérailles de Fotos. A ces trois femmes bien vivantes qui trient les lentilles, rangent le linge et soignent Fotos, il faut ajouter les absentes :  Perséphone, la première fille de Démeter, disparue, l’Aïeule déjà centenaire en 1924 qui a accueilli Demeter fuyant l’Anatolie, Despinio à l’origine de du rejet des enfants  bâtards et de leur mère – du village, Archondoula, la mère de Roula. Une véritable saga sur 7 générations, comme les sept dépouilles qui ont donné le titre du livre. 

Dans le récit choral, le lecteur découvre la saga de cette famille qui se mêle à l’Histoire de la Grèce : la Guerre d’Indépendance en 1824, où le mari de l’aïeul était un capitaine près de Canaris, la Grande Catastrophe et l’exil des Grecs d’Anatolie, l’occupation allemande, et la guerre civile, la dictature.Grande Histoire est comme un filigrane dans le récit.

 

Autre thème  : la mythologie et la Grèce antique.  Ulysse et sa rame qui s’enfonce dans les terres à la recherche d’hommes qui ne verraient qu’un morceau de bois dans ce que n’importe quel marin nomme une rame. La disparition de Perséphone dans les entrailles de la terre. Naissance d’Aphrodite rêvée de la Mère…..

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Et les hommes dans ce récit au féminin? Ce sont des fantômes, tête d’Andronic, le gentil mari de Déméter, artiste, père de Perséphone dont la tête refait surface, comme celle d’Orphée, ou sous forme de dépouilles, le capitaine coiffé de son fez rouge, assistant au banquet funèbre, Yannis, le résistant dont il ne reste qu’une chemise tachée de sang, et puis l’odieux père des jumeaux. Étrange coutume que ce repas d’enterrement où sont présents les aînés des familles, servis par les femmes….