Akseli Gallen-Kallela 1865-1931), après des années de formation en Finlande étudie à Paris de 1884 à 1888.
L’exposition au Musée Jacquemart-André offre un panorama sur l’œuvre variée du peintre finlandais.
Portraits naturalistes comme cette souffrance muette
Souffrance muette
Gallen-Kallela a su construire et aménager un chalet comme studio d’artiste dans la forêt pour sa famille et pour travailler en pleine nature. Un vitrail montre qu’il a utilisé des techniques diverses dans les arts décoratifs comme un tapis ondulant.
Bouleaux
Etudes botaniques avec une finesse inégalée
Huile, aquarelle, dessin, il a aussi utilisé la gravure en illustrant le Kalavala
GRavure
Il a aussi collaboré aux décors des Expositions Universelles en 1889 et 1900 avec des fresques sur les thèmes du kalavala
Nuages et reflets des nuages….
Deux salles de l’exposition montrent le symbolisme sur des thèmes plus ésotériques mais ce n’est pas ce qui me plait le plus.
mais c’est l’évocation de la nature finlandaise, de l’eau, de la glace, des reflets et des nuages qu’il m’a vraiment bluffée.
Reflets et bandes de glace, géométrie d’une débâcle.
Un rendu parfait de l’eau .
Neige aussi
Et même une tonalité japonisante avec ce fond doré
Alors que l’Ukraine occupe les actualités avec ces images terribles de guerre, de destructions, de réfugiés…il m’a semblé indispensable d’aborder l’Ukraine par la littérature, pour donner de l’épaisseur à ces images fugitives ou récurrentes auxquelles on finit de s’habituer sans chercher à connaître les personnes, les Ukrainiens et ce qu’ils ont à nous dire en dehors de l’urgence.
Hasard ou coïncidence? Les abeilles grisesest paru en février 2022 en français, quelques semaines avant l’invasion de l’Ukraine, été2019 en VO.
« Ça faisait presque trois ans que Pachka et lui maintenaient la vie dans le village. On ne pouvait tout de même pas laisser le village sans vie. »
Sergueïtch est apiculteur. Son village dans la « zone grise », sur la ligne de démarcation entre les séparatistes du Dombass et l’Ukraine, sur la ligne de front, a été abandonné par ses habitants à la suite des bombardements et des tirs. Il ne reste plus au village que lui et Pachka, son meilleur ennemi depuis l’école primaire, qui devient aussi son seul ami.
« Si les nôtres te réclament quelque chose, tu le feras ? – Quels “nôtres” ? demanda Sergueïtch d’un ton contrarié. – Eh bien les nôtres, ceux de Donetsk ! Pourquoi tu fais l’idiot ? – Mes “nôtres” sont dans la grange, je n’en connais pas d’autres. »
Sergueïtch reçoit la visite de Petro, un soldat ukrainien, Pachka trafique avec les « séparatistes » qui lui fournissent du pain, de la vodka…L’électricité a été coupée, plus de télévision ni de téléphone, sauf quand on lui recharge le portable. Avec son miel, il fait du troc. Ils passent l’hiver sous la neige…les abeilles hibernent dans leurs ruches.
« Il se serait vu contraint depuis longtemps de partager toutes ses réserves avec son ennemi d’enfance. Au reste, iln’avait plus trop envie de penser à lui comme à un « ennemi ». À chaque nouvelle rencontre, même s’ils se
querellaient, Pachka lui semblait plus proche et plus compréhensible. Ils étaient à présent un peu comme
deux frères, même si, Dieu merci, ils n’étaient pas de la même famille. »
En hiver les simple se ressemblent, déneiger le toit de la grange, recharger le poêle en charbon, se procurer de la nourriture…
Cinq jours passèrent, tous identiques, tels des corbeaux. Pareille comparaison ne serait pas venue à l’esprit de Sergueïtch si au cours de ces journées tranquilles et monotones, le seul bruit à emplir de temps à autre les alentours n’eût été le croassement de ces oiseaux.
Quand le printemps arrive, que la végétation refleurit, Sergueïtch emporte ses ruches dans la campagne, loin des zones de combat pour que ses abeilles butinent en paix. En Ukraine d’abord, il campe, cuisine sur un feu de bois, vend son miel et fait connaissance avec Galia, la vendeuse de l’épicerie. Une vie simple. Les habitants le voient comme un du Dombass, et après boire, un villageois lui détruit les vitres de sa voiture.
Il arrive en Crimée. Crimée paradisiaque pour les abeilles, tout au moins. Parce que pour lui, c’est plus compliqué, avec son passeport ukrainien. Il est accueilli par la famille tatare d’un apiculteur qu’il a connu autrefois. L’occupation russe de la Crimée est particulièrement cruelle pour les tatars.
Leur terre ? C’est la meilleure ! s’indigna la femme benoîtement. Elle est russe et chrétienne, et ça depuis la nuit des temps ! Bien avant les Tatars, les Russes ont apporté de Turquie le christianisme ici. À Chersonèse. Il n’y avait alors aucun musulman. Ce sont les Turcs qui plus tard les ont envoyés en même temps que l’islam. Poutine, quand il est venu, a raconté lui-même tout ça : ici, on est en sainte terre russe. – Bon, moi, je ne connais pas l’histoire. Les choses peuvent s’être passées de mille façons. – Les choses se sont passées comme Poutine l’a dit, insista la vendeuse. Poutine ne me ment pas. »
Les abeilles comme métaphore de la société?
En remontant le long des vignes, Sergueïtch repensa à ces policiers et à leurs gilets noirs. Il se dit que les abeilles et les fourmis avaient elles aussi des gardiens qui veillaient à l’ordre et protégeaient les familles d’éventuelles intrusions. Il se dit que les humains pourraient apprendre des abeilles. Les abeilles, grâce à leur discipline et leur travail, avaient construit le communisme dans les ruches. Les fourmis, elles, étaient parvenues à un vrai socialisme naturel. N’ayant rien à produire, elles avaient juste appris à maintenir l’ordre et l’égalité. Mais les humains ? Il n’y avait chez eux ni ordre ni égalité.
Mais pourquoi grises? A vous de lire le livre.
Grâce à Kourkov, j’ai maintenant des images mentales pour imaginer l’Ukraine, le Dombass et la Crimée. Et si vous voulez écouter l’auteur sur France culture, il parle parfaitement le français!
C’est un gros pavé de 563 pages mais je l’ai dévoré avec grand plaisir.
C’est un roman très riche : il s’ouvre à Gnadenthal un peu avant 1920 dans la communauté allemande de la Volga avec le Schulmeister Bach à la personnalité plutôt insignifiante. Les colons allemands avaient été invités par la Grande Catherine et parlaient un dialecte allemand tandis que le Schulmeister enseigne sans grand succès le Haut Allemand, les poèmes de Goethe.
Trois mythes essentiels ont déterminé la vie des colons allemands depuis l’époque de Catherine la Grande. Le premier – « le mythe de la terre promise russe » – est né des efforts des agents engagés par l’État russe pour attirer des étrangers. Épuisés par la guerre de Sept Ans, par la famine et la ruine qui dévastaient l’Europe, les paysans allemands étaient ravis de croire à l’existence de terres vastes et fertiles qui les attendaient dans la lointaine Russie.
Aujourd’hui, comme dix et cent ans plus tôt, deux principes opposés se côtoient étonnamment bien dans le cœur du colon : tout d’abord, la volonté de s’ancrer, l’amour des traditions et un incorrigible fatalisme qui le poussent à travailler son champ pendant des décennies, sans se plaindre du destin…
Bach reçoit une curieuse invitation qui le mène de l’autre côté de la Volga dispenser des leçons à la fille d’un riche paysan. Elle tombe amoureuse de lui, s’enfuit pour le rejoindre. Le bonheur? c’est sans compter sur l’envie, la malveillance des villageois. Le pasteur refuse d’unir les amoureux. La couple scandaleux est banni et passe la Volga pour s’installer dans la ferme du père où ils vivent en autarcie des légumes du jardin, des pommes du verger, des poissons du fleuve. Les descriptions de la vie quotidienne, des travaux agricoles, de l’abondance des fruits sont merveilleuses.
Encore une fois, leur bonheur est compromis. Des rôdeurs abusent de Klara que le modeste et maigrichon Bach est incapable de la défendre. Du viol naitra une petite fille Anntche tandis que Klara meurt en couches. Bach s’attache à la petite orpheline qu’il faut nourrir. Pour lui trouver du lait il retourne à Gnadenthal qu’il retrouve bien changé. Entre temps la Révolution s’est déroulée avec la fuite de nombreux habitants, le début de la collectivisation. Comme il essayait de voler du lait des chèvres du kholkoze, il fait connaissance du camarade Hoffmann venu d’Allemagne pour construire le socialisme.
Hoffmann voulait changer le monde. Non, pas tout ce monde immense et inconnaissable qui s’étendait des deux côtés de la Volga, avec ses mines de charbon insondables qui dévoraient les gens et ses villes pluvieuses aux rues couvertes d’écailles puantes, mais juste le monde minuscule, barré d’un côté par le fleuve, et de l’autre –par le bord des gros champs courtauds du kolkhoze. Un petit monde consistant en quelques hectares de terre, deux douzaines de colons terrifiés, une cinquantaine de chèvres émaciées et deux chameaux grisonnants. Hoffmann voulait changer Gnadenthal.
Il conclut avec lui un curieux marché : il écrit les coutumes du village, les dictons, les coutumes en échange du lait. Sur la demande d’Hoffmann, il transcrit les contes que Klara lui avait racontés. Finalement Bach devient un véritable écrivain, invente des contes qui ont un réel succès.
Il était une fois une contrée où les prés semblaient d’émeraude, où les champs de blé brillaient comme l’or, une contrée d’abondance peuplée de bons bergers et de laboureurs paisibles, dont les poètes et les peintres ne cessaient de chanter la beauté. Au cœur de cette contrée, sur une haute falaise surplombant une vaste rivière, s’élevait le palais du roi. Et dans ce palais, vivait un roi très puissant. Il était gros comme un tonneau de harengs, chauve comme un pain rond, sa barbe rappelait une poignée de chou fermenté. Ce roi avait une fille aux yeux bleus comme l’eau de la rivière, aux joues douces comme les ailes d’un papillon. Elle n’avait jamais connu sa mère et avait grandi sous la surveillance d’une unique servante – une vieille maigre et sévère, qui passait ses journées à filer sans fin, et si parfois elle ouvrait la bouche, il n’en sortait que des méchancetés…
Ses écrits sont utilisés par Hoffmann pour l’agit-prop, publiés dans le journal local, affichés dans le village.
Par une sorte de magie, les contes se réalisent dans la vie. Ces récits de la vie populaire m’ont énormément plu. L’auteure donne une foultitude de détails ; ses descriptions sont amusantes, vivantes. L’enthousiasme gagne les habitants, ceux qui ont fui reviennent, les récoltes sont miraculeuses, la mécanisation commence avec l’arrivée de tracteurs nains. Bach note l’année 1926 comme l’année des Récoltes inouïes
Ces années fastes ont une fin avec les réquisitions de nourriture, 1927 est celle des Mauvais Pressentiments, 1928 celle du Blé caché, 1933 l’année de la Grande Famine. Le village est à nouveau ruiné, Hoffmann lynché par les paysans. Bach s’enferme à nouveau dans sa ferme de l’autre côté de la Volga, ne retourne plus au village et élève sa fille dans le mutisme.
comme Bach l’avait rêvé, la ferme était comme un grand bateau au milieu de l’océan, qui n’avait plus besoin des rivages.
L’amour muet du père pour sa fille, leur vie commune hors du temps dans la nature est à nouveau troublée par l’arrivée d’un vagabond, un enfant violent, incontrôlable, qui saura se faire apprivoiser et qui deviendra le frère de Anntche. Il lui apprendra à parler. Ce seront eux, les Enfants de la Volga.
Entre le récit de la vie au bord du fleuve, de courts chapitres racontent des épisodes de la vie de Staline, désigné par Il, épisodes cruels, décalés comme sa visite aux Allemands de la Volga de la République. Ces chapitres qui n’ont aucune incidence directe sur l’histoire de Bach rappellent le contexte de l’Union soviétique de l’époque.
Lecture comme un roman historique si on se réfère au calendrier de Bach. Roman d’amour, amour fou de Bach pour Klara et amour paternel exclusif pour Anntche. Contes populaires. Amour de l’écriture. Vie dans la nature et leçons d’horticulture. Comment cultiver, conserver les aliments; entretenir une isba, vivre en autarcie. Livre du fleuve avec ses mythes…Ce livre est très riche si on additionne tous ces aspects.
« Quel souvenir garderez-vous de moi si je ne vous écris pas ces mots, si, par cette lettre que vous lirez
certainement plusieurs fois, parfois ensemble, mais parfois seuls aussi, vous n’entendez pas ma voix et ne sentez pas ma caresse qui sera toujours au-dessus de vous, jusqu’à la fin de vos jours, tout comme maintenant je vous contemple et vous caresse, ici, sur ce sol en terre battue, serrés l’un contre l’autre, enveloppés de la couverture râpée que nos logeurs nous ont donnée.. »
Je me suis trompée longtemps en recopiant le titre Les Dévastés que j’orthographiais « Les Dévastées« puisque ce sont les voix de femmes, Raïna, Ekaterina,Viktoria et Magdalena, Alexandra, vingt ans plus tard qui donnent le titre à chacun des chapitres. Dévastées à la suite de la prise de pouvoir des communistes sur la Bulgarie.
Le livre s’ouvre sur la nuit que Raïna passe à la veille de l’exécution de Nikola, son mari, un écrivain, un intellectuel en février 1945. Par un long monologue, elle s’adresse à Nikola, comme si lui parler le maintenait encore en vie.
Ekaterina est la femme du Père Mina, emprisonné avec Nikola et fusillé avec lui. Elle écrit une longue lettre à ses enfants pour maintenir le souvenir de leur père. On ne s’est pas contenté de prendre la vie à leur père, on a aussi pris leur maison, et les a déporté dans une misère noire.
Viktoria et sa fille adoptive Magdalena sont victimes de la vindicte de voyous au service du nouveau pouvoir. Ils jalousent la richesse de Boris et l’envoient en prison. Déportée, la jeune femme délicate, pianiste, artiste, travaillera dans un briqueterie après avoir tout perdu et sombrera dans la déchéance.
L’histoire d’Alexandra commence par un deuil : son père, Mikhail un peintre estimé vient de mourir. Mikhail était le mari de la fille de Raïna et la petite fille reporte toute son affection sur sa grand-mère qui lui livrera les secrets de famille. Et la boucle est bouclée.
Hommes exécutés, femmes en deuil, déportées…une réalité bien triste. Et pourtant je suis restée scotchée à écouter leur voix, à imaginer leurs histoires. Un roman très touchant, très sensible.
Le titre complet est LES NETANYAHOU ou le récit d’un épisode somme toute mineur, voir carrément négligeable, dans l’histoire d’une famille très célèbre
Si vous achetez ce livre pour avoir des détails sur la politique israélienne récente, ou sur les affaires concernant Benhamin Netanyahou vous allez être déçu! Cet « épisode » se déroule dans une petite ville américaine en 1959/1960. Bibi, le Nétanyahou le plus célèbre aujourd’hui, avait alors 10 ans et personne n’imagine sa future carrière. D’ailleurs, le Nétanyahou qui occupe le devant de la scène est son père Benzion venu postuler pour un poste d’enseignant au sein d’une petite université américaine.
Il s’agit donc d’un roman drolatique dans la veine de ceux de Philip Roth, de Samuel Bellow, ou des films de Woody Allen, de cet humour juif newyorkais qui oscille entre nostalgie et farce.
« Non, j’affirme simplement que pour ma génération, un Juif avait de la chance de passer pour un blanc, que la couleur la plus ouvertement honnie était le rouge, que l’écriture inclusive n’était pas encore à l’ordre du jour, et que pour chaque minorité la mode, autant que la plus sûre des protections, était à l’assimilation – et sûrement pas à la différenciation.) »
Le narrateur, Ruben Bloom, est un universitaire, un historien, le seul juif de l’université Corbin. A ce titre, le directeur de son département le charge de faire partie de la commission de recrutement et d’accueillir Benzion Netanyahou.
Ruben Blum est un personnage fictif inspiré du critique de lettres américaines, Harold Blum, ami de l’auteur. La visite de Benzion Netanyahou a vraiment eu lieu ( peut-être pas toutes les péripéties).
Les parents, et beaux-parents de Ruben Blum offrent les spécimens de Juifs Newyorkais. Les Blum, modestes tailleurs d’origine russo-ukrainiennes, pratiquants tandis que les Steinmetz, les parent d’Edith d’origine de Rhénanie sophistiqués. Rivalité entre le Bronx et Manhattan :
« Cette antipathie entre Blum et Steinmetz, un marxiste pourrait l’explique en termes de lutte des classes , comme la tension entre travailleurs et possesseurs : les Blum (mon père taillait le tissu, ma mère le repassait) confectionnaient les vêtements, les Steinmetz fournissaient la matière : les cousins d’Edith étaient dans le textile, ses parents dans la passementerie… »
Les visites des uns et des autres sont des épisodes amusants.
Il est bien sûr question des Netanyahaou: le grand-père, Rabbi Mileikowski partisan de Jabotinsky « sioniste révisionniste« , et à la fin du livre de Benyamin et de ses frères. Ruben Bloom se documentant sur les travaux et les recommandations de Benzion a reçu divers avis dont une longue lettre détaillant la carrière de ce dernier et faisant apparaître son rôle politique : chercher à étendre l’idéologie sioniste révisionniste dans la société américaine, y compris chez les chrétiens pour en faire des alliés. Les recherches du Professeur Benzion concernent l’Espagne médiévale, ses thèses seraient assez fumeuses, selon certains, très orientées idéologiquement.
sa fonction de représentant principal de Jabotinsky aux États-Unis….[…]
Bref, voici un homme qui travailla sans relâche pour bâtir non seulement une carrière, mais un État – l’État juif
[…] A plusieurs reprises, Nétanyahou a fait preuve d’une tendance à vouloir politiser le passé juif et à faire de ses traumatismes un outil de propagande.
[…] que soit l’environnement intellectuel, relier entre eux pogroms à l’ère des Croisades et Inquisitions ibériques et Reich nazi, ne peut pas ne pas être perçu comme un acte outrepassant les limites de l’analogie hâtive, et ce, dans le but d’affirmer l’aspect cyclique de l’histoire juive – une cyclicité dangereusement proche du mystique. […] Aux yeux de Jabotinsky, mais surtout aux yeux du jeune Nétanyahou, l’Europe était finie – l’Europe semait la mort –, seule l’Amérique représentait l’avenir.
La carrière du fils serait largement inspirée de celle de son père. Cet aspect du livre m’a beaucoup intéressée.
Mekhnès, 1946 – 1955, Mathilde, une jeune alsacienne, enceinte vient rejoindre son mari, Amine, qu’elle a épousé en Alsace à la fin de la guerre. Officier de l’armée française, prisonnier de guerre dont le rêve est de faire fructifier la terre que son père a acquis à 25 km de Mekhnès. Mathilde rêve d’aventure ; très amoureuse d’Amine, elle ne sait pas ce qui l’attend au Maroc.
La ferme est isolée, la terre ingrate, Mathilde se trouve bien solitaire. Etrangère dans la famille traditionnelle de son mari qui vit dans la médina. Moquée et méprisée par les Français de la ville européenne. Heureusement, Mathilde est inventive, pleine d’énergie et mère de deux enfants Aïcha et Selim. Aïcha étudie dans une école catholique, son intelligence aiguisée lui donne un statut de première de classe alors que ses petites camarades la snobent.
Au fil des années, la ferme se développe. Mathilde soigne les femmes dans une sorte de dispensaire. Amine a trouvé un débouché à l’exportation pour les fruits de ses vergers. La vie pourrait être plus douce si les luttes pour l’Indépendance ne devenaient pas de plus en plus pressantes.
« Il fut un temps pas si lointain où nous appelions terroristes ceux qui sont devenus des résistants. Après plus de quarante ans de protectorat, comment ne pas comprendre que les Marocains revendiquent cette liberté pour laquelle ils se sont battus, cette liberté dont nous leur avons transmis le goût, dont nous leur avons enseigné la valeur… »
Cette famille mixte ne sait plus où se situer. Comme les colons, ils ont un domaine et des ouvriers agricoles. Amine était fier de son statut d’ancien combattant .
« Non, à cet instant, ils appartenaient tous les deux à un camp qui n’existait pas, un camp où se mêlaient de manière égale et donc étrange, une indulgence pour la violence et une compassion pour les assassins et les assassinés. Tous les sentiments qui s’élevaient en eux leur apparaissaient comme une traîtrise et ils préféraient donc les taire. Ils étaient à la fois victimes et bourreaux, compagnons et adversaires, deux êtres hybrides incapable de donner un nom à leur loyauté. Ils étaient deux excommuniés qui ne pouvaient plus prier dans aucune église et dont le dieu est un dieu secret, intime, dont ils ignorent jusqu’au nom.. »
Cette ambiguïté, cette ambivalence se trouve aussi dans son statut de femme. Comment se définir parmi les femmes de la famille de son mari? Mathilde se sent proche de sa bonne, berbère, mais si différente, illettrée et peu soignée, elle voudrait aussi être l’amie de Selma, la petite sœur de son mari qui cherche à s’émanciper mais qui devra faire un mariage de convenance.
J’ai découvert Rosie Pinhas-Delpuech avec Le Typographe de Whitechapel et j’ai eu envie de mieux connaître cette auteure, aussi traductrice de l’Hébreu, polyglotte, native d’une Istanbul cosmopolite et multiculturelle.
Avec les Suites byzantines, je ne pouvais mieux tomber : suite de nouvelles formant un roman d’apprentissage : une petite fille décrit la perception de son environnement familial, la découverte de son quartier stambouliote, et des îles où elle passe ses vacances. Enfin, son parcours scolaire, entre l’école élémentaire turque, « école aimée de Dame Nénuphar » où elle apprend à écrire et lire le Turc qu’elle ne parlait pas, puis son entrée au Lycée français de Jeunes Filles, Notre Dame de Sion conditionnée à un apprentissage du Français écrit, qu’elle parle et lit.
La future traductrice vit dans un univers polyglotte, elle passe d’une langue à l’autre à la maison tandis que la Turquie d’Atatürk a révolutionné la langue turque, « faisant le ménage des vieux mots arabo-persans » et allant rechercher des sonorités turkmènes et mongoles évoquant la steppe. L’acquisition du turc, chez les minorités juives, grecques ou arméniennes est une question politique, sous la contrainte.
Quelle est ta langue mère? demandent entre eux les enfants à l’école. Question embarrassante qui laisse l’enfant sans réponse. Elle n’a pas de langue mère. Sa langue mère est la langue père mais cela ne se dit pas. il n’y a pas de langue paternelle, il n’y a de langue que maternelle[…]Ni le juif espagnol ni l’allemand de la mère ne répondent à ces critères. L’un est domestique, l’autre une greffe contre nature. Les Juifs ont-ils une langue maternelle? […]par une nostalgie grandissante pour cette impossible langue l’enfant se prend d’amour pour une mythique Asie centrale et le turc qui en émane. Une langue qu’elle apprend à mesure qu’elle l’écrit… »
Juif-espagnol de la mère et de la Grand mère, allemand, français, mais aussi hébreu. La petite fille est fascinée par l’œil de la radio de ses parents qui diffusent aussi du grec (que les voisins parlent), du bulgare (que les parents comprennent). Très jeune, elle joue avec les sonorités voisines (ou pas) l’étymologie des mots. Richesse aussi des multiples cultures, contes de Grimm ou d’Andersen, fables d’Esope, récits de la Bible …l’imaginaire de la petite fille est nourri à diverses sources et tellement riche.
Très jeune, elle prend conscience du statut de minorité dans un environnement très nationaliste, elle détecte le mensonge des parents au recenseur, elle comprend l’importance du drapeau turc qu’il faut suspendre dans la rue. Soumission au buste d’Atatürk à l’école. Manifestations pour la partition de Chypre et émeutes intercommunautaires.
La première partie : Suite byzantine est centrée autour de la petite fille tandis que la deuxième Entre les îles met en scène différents personnages, Esma la folle, Ahmet l’éboueur, Alfred le clochard. La tonalité est plus grave, plus mélancolique et nostalgique. Le charme reste entier.
C’est ici, dit le vieux sage, au bord de l’Euphrate, que l’homme est né et a grandi il y a des millénaires.
Et c’est ici qu’il meurt, dit-il encore, cependant que tout le monde le croit fou.
Elmachi !
Lac El Assad
Mahmoud Elmachi plonge dans les eaux du lac qui ont englouti le village de son enfance. Il plonge dans ses souvenirs et fait surgir ses histoires d’amour, ses enfants, son passé que le barrage a noyé.
Je dois me souvenir, demain, d’aller au jardin d’Hassan Pour acheter des prunes vertes et des abricots.
Je dois me souvenir de très vite sortir chaque papillon Qui tombe dans l’eau.
Je dois me souvenir de ne pas faire la moindre
chose
Qui puisse blesser la loi de la terre.
Je dois me souvenir que je suis seul.
Ce roman est un long poème en vers libres qui emporte le lecteur. Mahmoud est poète. Autrefois, il était professeur de littérature. Dans la guerre qui menace le barrage et qui est perçue assourdie, ses enfants, sa femme a disparu. il ne reste que les souvenirs et les mots.
Moi, j’étais jeune.
Je croyais dans les livres.
Je comprenais la tristesse des fleuves, mais aussi les révolutions
voulant asservir la nature, pour notre bien. Pour le bien de tout le monde.
C’est un très beau livre, très doux, surprenant.
De Syrie, les journaux, la télévision ne diffusent que des images de violence et de guerre, de fureur et de sang. Mahmoud célèbre la vie, la vie fragile du papillon qu’il faut sauver de la noyade, le goût des abricots et des prunes vertes. Le goût de l’arak. De ses années de prison, il ne dira que ses cheveux blanchis, ses dents absentes, ses fossettes disparues. De la dictature de Hafez puis de Bachar, il témoignera de la censure, des poèmes de louanges qu’on l’a forcé d’écrire. De la Révolution de 2011, il retiendra l’enthousiasme de ses enfants. Tout est suggéré. Les atrocités, les viols ne sont pas passés sous silence. Il faut les dire, mais ne pas s’y complaire.
Je me suis allongé sur le miroir des mots.
L’eau des mots.
J’ai plongé.
L’écriture comme une barque entre
mémoire et oubli.
Le Déjeuner des Canotiers à la Maison Fournaise – Auguste Renoir
La maison Fournaiseétait un établissement recevant les Impressionnistes venus se réunir entre amis, peindre sur le motif, canoter sur la Seine. Renoir, Monet, Caillebotte ont fréquenté cette ginguette.
Chatou : la maison fournaise
Comment faire revivre cette maison d’artistes si cotés que des originaux sont trop onéreux?
Autrefois j’avais vu une exposition Ziem moins célèbre que les peintres cités ci-dessus, peintre orientaliste avec de beaux tableaux de Venise, exposé en 2008.
Ziem
Actuellement le Musée Fournaise présente Auguste Renoir de manière : virtuelle. J’ai décliné les casques de réalité virtuelle (j’ai horreur de me sentir harnachée) mais j’ai regardé avec plaisir un diaporama qui présentait les œuvres de Renoir confrontées à des tableaux célèbres du Louvre que Renoir connaissait sûrement.
A l’étage, Alphonse Fournaise, le fondateur de l’Hôtel-Guinguette nous accueille assis dans le canot aux extrémités pointues et raconte l’histoire de son auberge. Auguste Renoir, ou plutôt son hologramme nous fait une leçon de peinture, parle des expositions, de son marchand Durand-Ruel, de ses amis, il nous fait aussi visiter son atelier. Les tableaux sont projetés sur des écrans, commentés avec intelligence. Il y a même des tablettes avec une sorte de jeu des sept erreurs à propos du Déjeuner des canotiers ; le jeu permet d’observer finement le tableau .
Visite intelligente. Bien sûr, le contact avec la peinture réelle est indispensable mais les écrans et commentaires sont intéressants et je ne regrette pas du tout le voyage (une heure d’embouteillages pour arriver et autant pour rentrer.
Comme il était midi, nous avons déjeuné au bord de l’eau au restaurant Les Rives de la Courtille au bord de l’eau : cadre merveilleux, joli décor mais carte un peu chère pour rien d’exceptionnel.
promenade en bord de Seine
Après déjeuner j’ai voulu faire le tour de l‘île des Impressionnistes qui edst formé de deux îles réunies par une digue autrefois pour le mécanisme de la Machine de Marly destinée à pomper l’eau de la Seine pour alimenter les Grandes Eaux de Versailles. Cette île très longue n’est heureusement que peu construite à l’exception d’un grand centre de Recherche de EDF. Le parc des Impressionnistes – un espace vert soigné et des installations sportives (tennis, équitation), occupe l’extrémité de la petite île tandis que la grande île comporte un golf et encore de nombreuses friches vers Carrières-sur-Seine. La promenade est étonnante.
Sur la rive de l’autre côté du Bras de Marly, j’admire d’abord de très belles maisons, villas et presque des manoirs à Chatou et Rueil, puis les berges de Seine deviennent plus industrielles avec des montagnes de graviers, gravats, puis des énormes réservoirs de carburants. Je passe sous le viaduc de Carrières puis deux ponts ferroviaires. Les tours de Nanterre dépassent et au loin, se profilent celles de la Défense. C’est étonnant de se trouver dans un endroit si sauvage à proximité des tours!