Anatomie de l’Affiche Rouge – Annette Wieviorka – SeuilLibelle

ENTRE HISTOIRE ET MYTHE

incipit 

« Le  février Missak Manouchian entre au Panthéon, avec son épouse Mélinée. L’histoire mérite d’être connue et reconnue. Missak, le militant, le résistant est une figure digne d’être honorée. Mais je suis saisie par un double sentiment, celui d’une injustice à l’égard des  autres résistants étrangers fusillés en même temps que lui par les nazis et d’Olga Bancic guillotinée ; celui d’un malaise devant un récit historique qui distord les faits pour construire une légende »

Ce court essai (46 pages) est une leçon d’histoire, rigoureuse.

La légende de l’Affiche Rouge a été construite à plusieurs reprises.

Par les nazis d’abord, qui ne firent pas figurer tous les résistants mais surtout les juifs, ce qui correspondait à la propagande de l’époque. Choisir parmi les résistants du FTP-MOI ceux qui étaient juifs quitte à qualifier Celestino Alfonso de « juif espagnol »de « ne pas mettre sur l’affiche » le français Rouxel. Attribuer un nombre fantaisiste d’attentat à chacun. Les mettre en scène….Sur les 23 condamnés seuls dix figurent sur l’affiche, 7 juifs sur les dix présents alors qu’ils étaient douze sur les vingt trois fusillés…

Tous étaient FTP-MOI . Missak Manouchian ne remplaça Boris Holban qu’en aout 1943. Officiellement, le « groupe Manouchian » n’a jamais existé sous ce nom, affirme l’auteur….

Annette Wieviorka étudie dans le détail les personnalités de ces combattants du FTP-MOI, loin de la légende ou de la propagande sans éluder la trahison .

Légende de l’Affiche Rouge entretenue par le poème d’Aragon publié dans l’Humanité en 1955 dont elle livre une première version. . En 1959 Léo Ferré le met en musique, reprise par de nombreux artistes jusqu’aux rappeurs  et Feu Chatterton.

Légende portée au cinéma  ici encore des libertés sont prises par rapport à l’histoire.

La panthéonisation a privilégié la légende à la vérité historique, privilégié deux héros à la reconnaissance du collectif

« Le « groupe » est donc devenu un couple, plutôt glamour, les « étrangers » les seuls Arméniens ; les Italiens, Espagnols, Juifs de toutes nationalités et les Français, compagnons de ce combat solidaire, passent au mieux au second plan, deviennent invisibles ou noyés dans la vaste catégorie des « étrangers » privés de noms. »

Saine lecture en temps de « réécritures de l’histoire » et de « vérités alternatives »

Journal d’une invasion

LIRE POUR L’UKRAINE

Giacometti et Rothko

Le Journal télévisé nous livre chaque jour des images de villes dévastées, de tranchées, de militaires en treillis…nous nous sommes habitués à ces nouvelles d’une guerre qui dure, dure….J’ai eu envie de mettre des individus, des Ukrainiens derrière ces images inhumaines, de voir des hommes vivre.

Kourkov, l’auteur des Abeilles Grises  m’a appris que la guerre a commencé en 2014 et qu’avant l’invasion russe de 2022 elle se poursuivait avec ses cortèges de destructions. J’ai beaucoup aimé ce livre j’ai donc lu Le Pingouin et l‘Oreille de Kiev .polar historique se déroulant en 2019.

Le journal d’une invasion se présente donc comme un Journal de bord où l’auteur note au jour le jour ses réflexions

le 29.12.2021.« Adieu Delta! bonjour omicron! » Ainsi commence ce journal à la veille de la nouvelle année.

le 3.01.2022« Pas un mot sur la guerre! » Alors que les présidents font leur vœux : Porochenko, l’ancien le premier, Poutine ensuite et Zelensky enfin. « Kyiv est imperturbable restaurants et cafés pleins à craquer »

05.01.2022 :un récit de Noël,  des réflexions sur les séries télévisées ukrainiennes regardées aussi bien par les ukrainiens et les russes, le journal relate des visites entre amis, des considérations sur les cantines scolaires….j’apprends beaucoup de chose sur la vie quotidienne des Ukrainiens avant l’invasion

« Entre le virus et la guerre » Un mois avant l’invasion l’auteur passe quelques jours à la campagne. Nous faisons la connaissance de ses voisins. les maisons d’édition ont des problèmes d’approvisionnement de papier. Il évoque aussi les problèmes linguistiques et la réécriture de l’histoire « corrigée comme un roman ». Smartphone et sauna entre amis, modernité et traditions…Ce n’est pas encore un journal de guerre mais on la sent s’approcher.

le 23.02.2022, à la veille de l’invasion la tension est palpable, mais ce n’est pas encore la panique, note l’auteur qui a de nombreux projet : un film d’après son roman, un cours sur l’histoire du roman policier.

Le 24. 02.2022, « Dernier bortch à Kyiv » . L’auteur se préoccupe des étrangers, étudiants, amis qui vivent à Kyiv. .

Début mars, ils commencent à ressentir la réalité de la guerre et partent se réfugier à la campagne puis encore plus à l’Ouest.  On partage leur exode et celui des Ukrainiens plus loin du front. L’auteur  raconte d’autres exodes, des déportations, des traumatismes historiques comme la tragédie de l’Holodomor et le Goulag. Dans ce journal, se mêlent vie quotidienne, réflexions politiques et historiques. Et toujours avec humour!

le 08.03.2022  le titre est « Quand le pain se mêle de sang » la boulangerie a été bombardée. On ne peut pas toujours écrire dans la légèreté! 

…Ainsi jusqu’au mois de juillet, Kourkov nous fait partager son quotidien et ses réflexions. Et comme c’est un excellent conteur on ne s’ennuie jamais.

Merci pour ces tranches de vie qui nous rapprochent des Ukrainiens en guerre.!

 

Comment ça va pas? Conversations après le 7 octobre – Delphine Horvilleur – Grasset

APRES LE 7 OCTOBRE….

 

Comme un déchirement, qui s’étire.

Une blessure qui s’envenime.

Besoin de lire, d’écouter des voix amies, familières, je me précipite sur toute lecture amie, Delphine Horvilleur, dès la sortie de son livre, Valérie Zenatti aussi, et puis Albert Cohen, Ô vous, frères humain. 

Des soupçons. Soupçons d’antisémitisme dans ce que je considérais être ma famille politique, soupçons de connivence avec l’impensable, impensable à Gaza pour les otages, impensables massacres.

Delphine Horvilleur écrit :

« Moi par exemple, j’avais l’habitude, sur les réseaux sociaux, d’être une « sale gauchiste, trop libérale, qui
manquait de respect aux traditions ». Je m’y étais faite. Et là, je ne comprends plus rien. L’arbitre a dû changer,
parce que soudain je suis devenue une « raciste, sioniste, complice de génocide ». Parfois, je poste des messages »

Les réseaux sociaux me rappellent sans cesse ce cauchemar. Liker? utiliser cet imoticone qui pleure. Dire que cela ne va vraiment pas, comment?

 

« Oy a brokh’… À mes oreilles d’enfant, ces trois mots suscitaient une étrange conscience d’appartenance. Non
pas à un judaïsme dont je me fichais pas mal, à une tribu ou un groupe religieux, mais à une sorte de confrérie humaine : une fraternité de la poisse, une confédération internationale du pas-de-bol, dans laquelle quoi qu’il arrive je pourrais toujours m’engager. »

Si éloignés des discours martiaux, ces trois mots yiddisch qu’on aurait pu reléguer à un temps révolu. Pas révolu du tout l’antisémitisme qui surgit là où on l’attendait le moins.

« Depuis le 7 octobre, c’est comme si nos langages ne parvenaient plus à dire, nous trahissaient constamment ou se retournaient contre nous. Les mots qu’on croyait aiguisés ne servent à rien, et ceux qu’on croyait doux n’apaisent personne. Les images, caricaturales et manipulables, ont pris le relais, sur nos écrans. Les yeux
subjugués abrutissent un peu plus nos oreilles et nos cerveaux. »

Malgré les trois citations que j’ai copiées, ce n’est nullement un livre pleurnichard, il est parfois amusant, toujours instructif comme ces références aux textes quand Jacob devient Israël, et boiteux…

Une réflexion lucide : Ca ne va vraiment pas!

Israël – L’agonie d’une démocratie – Charles Enderlin – Seuil Libelle

LIRE POUR ISRAEL

Ce très petit livre  (55 pages, format -12.5cmx17cm), un peu plus épais qu’un tract, est paru le 29 septembre 2023 alors que des foules manifestaient à Tel Aviv pour la Démocratie . Huit jours plus tard, l’horreur…Beaucoup de choses ont changé mais c’est toujours un livre indispensable.

Charles Enderlin fut le correspondant d‘Antenne2 à Jérusalem de 1981 à 2015. Son visage nous est encore familier et plus encore sa voix. Chaque jour devant la télévision, je peste que les journalistes (même très pros, excellents) se succèdent et changent alors qu’Enderlin assurait une permanence garantissant une analyse approfondie de chaque évènement. 

Cet opuscule livre l’historique des idées qui aboutissent à la mise en place, le 28 mai 2023, d’une Agence gouvernementale de « l’identité nationale juive » par Benjamin Netanyahou aboutissement des théories de son père Bension, adhérant  en 1928 au parti révisionniste de Jabotinsky . Il présente également les théories du messianisme moderne du rabbin Kook, l’idéologie des colons et leur média Nekouda et leurs émules Moshé Koppel, Israël Harel.

Rappel des différentes étapes de la montée de la Droite nationaliste

  • 2011, « loi dite de la Nakba » permettant de refuser toute subvention aux organisations commémorant la Nakba
  • 2014 attaque contre des dirigeants d’ONG comme Breaking Silence (vétérans témoignant contre l’occupation, B’Tselem, et.  associations israéliennes « accusées d’être des taupes complices du terrorismes ».
  • 2016 nouvelle loi sur les financements  » transparence des organisations soutenues par des entités étrangères ». 

Sans parler du jugement rabbinique déclarant Rabin « rodef » légitimant ainsi son assassinat….

  • 2022     entrée en scène  de Smotrich et de Ben-Gvir au gouvernement, ouvertement racistes et suprémacistes à des postes décisionnaires
  • 2023 projet de changement de régime du système judiciaire

« les ânes du Messie se sont rebellés »

Le lendemain, les manifestations de masse se sont organisées et ont continué pendant des mois.

Ceux que je prenais pour de doux rêveurs en costume folkorique, attendant le Messie en priant dans leurs quartiers réservés s’avèrent aussi de dangereux idéologues…glaçant!

Humus – Gaspard Koenig – les éditions de l’Observatoire

RENTREE LITTERAIRE 2023


Glyphosate, ils ont prolongé l’autorisation européenne de 10 ans contre l’avis des scientifiques sur la foi d’études biaisées et de lobbyistes. Je suis verte de colère!

Raison de plus pour lire Humus! Dix ans de plus pour empoisonner les vers de terre, les sols et les riverains.

en classe!

Je l’avais repéré depuis un moment, les vers. J’en ai élevé dans ma classe dans une ferme à lombrics pédagogique . Enlever les caches noirs chaque matin pour observer les galeries était un moment fort du début de mes cours. Au programme des 6èmes, même les 3èmes me le demandaient. Les vers mélangeaient les différents horizons, terre brune, marne claire sable jaune ou rose en un délicieux gâteau marbré.

J’attendais donc la lecture de ce roman avec impatience, recommandée par nombreuses blogueuses Eimelle, Keisha, Claudialucia, Kathel et j’en oublie.

Deux étudiants sur les bancs d’un amphi de AgroParisTech à Saclay, ont une épiphanie : ils consacreront leur vie aux vers de terre, les réparateurs des sols, les digesteurs du trop-plein de déchets, les sauveteurs de la planète. C’est aussi le début d’une amitié profonde qui va unir deux garçons très différents. Arthur est issu de la bourgeoisie, scolarisé dans les meilleurs lycées parisiens, cultivé capable de citer les philosophes antiques et les bons auteurs. Kevin, venu du Limousin, de parents simples travailleurs agricoles, venu par la voie technique, titulaire d’un DUT mais excellent élément, admis à l’Agro parmi les rares élus d’un filière Pro.

Deux destins se croisent et s’éloignent : Arthur le bobo va tenter un retour à la terre en compagnie d’Anne, diplômée de Sciences Po qui se rêve écrivaine. Fidèle aux lombrics, anéciques et épigés il a le projet de réensemencer des champs stérilisés par l’agriculture conventionnelle et chimique. Justement, son grand-père avait une ferme en Normandie dont il a cédé les terres à un voisin Jobard (quel nom!).

Kevin a choisi pour les vers une autre voie : le lombricomposteur. Tout d’abord il met au point un lombricomposteur d’appartement qu’il cherche à produire et à vendre lui-même. Méprisé par les banques, il ne trouve pas la somme (assez modique) qui lui permettrait de lancer son affaire. Trop simple, pas assez innovant, il faudrait ajouter des capteurs, une appli, le transformer en smart-composteur pour être plus sexy. La rencontre avec Philippine dans une soirée mondaine va lancer le compostage à grande échelle. Il ne s’agit plus de composteur domestique mais de lignes de production pour les déchets industriels, l’Oréal est partie prenante, puis un gourou californien. La petite entreprise devient une licorne. Adulé par les médias, coqueluche des salons parisiens, Kevin, le garçon de la campagne, beau comme un dieu, fréquente cuisiniers étoilés, ministres et même Thomas Pesquet. Bulle capitaliste qu’un scandale fera crever.

L’histoire est moins glorieuse pour l’ensemenceur de vers en Normandie. Les bestioles, pourtant amoureusement chéries refusent de coopérer. Arthur survit grâce à son potager et à un mode de vie plus que sobre. Une chicane du voisin Jobard, la désertion d’Anne, le poussent à un sentiment d’échec qui le conduit à accepter les propositions d’un mouvement éco-terroriste : Extinction-Révolution. Monsieur Darmanin doit être comblé : il exise des éco-terroristes qui veulent faire tout péter. Bien plus fort qu’un petit pipe-line dans le désert d‘Andreas Malm!

J’ai déjà assez spoilé! J’arrête, à vous de lire.

Un roman agréable à lire , tout à fait en prise avec l’actualité, aussi bien les bulles financières des licornes de l’économie 2.0, les préoccupations écologiques brûlantes avec l’invasion des déchets, la dégradation des sols, le greenwashing. Tout autant de problèmes que le roman soulève! Sans parler de la tentation de violence pour ceux qui trouvent la transition écologique inopérante.

Cependant j’ai été déçue par l’analyse des personnages très stéréotypés correspondant exactement à l’idée qu’on peut se faire du bobo-paysan ou de l’arriviste. Pire encore leurs compagnes manipulatrices exploitant les réseaux d’une très haute bourgeoisie très friquées. A peine ébauchées, quelles vilaines filles! Gaspard Koenig se complait dans les réceptions mondaines, se met en scène lui-même, se moque de Pesquet. Trop facile! On sourit au début puis on se lasse de cette complaisance.

Locations Abritel – Mais où est donc le propriétaire? Que faire en cas de panne?

NOIRMOUTIER

La panne : Au réveil, la télé ne veut pas s’allumer, le frigo s’est arrêté et je découvre une belle inondation dans la cuisine. Panne de courant ? Dans l’armoire électrique, un seul fusible a sauté. J’incrimine  le réfrigérateur dont le comportement m’avait donné des inquiétudes : inondé le jour de notre arrivée , en même temps, complètement givré.

Il faut prévenir le propriétaire. Qui est donc le propriétaire ? Abritel avait mis l’annonce sur Internet, envoyé le contrat de location et encaissé le loyer. Sur le contrat je découvre que c’est Poplidays le gérant. Qui est Poplydays ? En dehors d’un numéro de téléphone à Pau, nous ne le saurons jamais. J’appelle ce numéro, on me renvoie à Foncia, l’agence qui nous a donné les clés. Foncia est  une agence tentaculaire qui me balade. A chaque fois, je raconte mon histoire de frigo dégivré, d’inondation, de disjoncteur. Cela n’intéresse personne !

Il  faut donc cinq appels téléphoniques pour joindre enfin la bonne personne à l’agence Foncia  de Noirmoutier qui promet…de me rappeler. Trois intermédiaires entre le propriétaire et le locataire ! Qui va donc nous dépanner ?

Deux heures plus tard nous partons pour Noirmoutier à l’agence. La dame a contacté le propriétaire qui va faire changer le frigo, l’installateur viendra à 12h30, tant pis pour la randonnée prévue !

Je me console en allant visiter la Maison Jacobsen et le château de Noirmoutier.

La panne (bis) :  nous avons un frigidaire tout neuf, l’installateur a joué avec les disjoncteurs, la télé est revenue. Nous pouvons partir visiter l’Herbaudière.

La panne (ter) en rentrant, le frigo est à nouveau  tiède et éteint. La télé, inerte. Le disjoncteur relevé ! Retour à la case départ. Seul avantage : nous connaissons le numéro de téléphone de l’agence de Noirmoutier, que nous rappelons. En attendant, Dominique appelle une cousine qui a travaillé dans l’immobilier. Elle nous conseille de porter plainte en Gendarmerie ou à la Mairie, le téléphone est sur Hautparleur. Justement la dame de l’agence entre dans la cour du gîte et surprend la conversation. « Gendarmerie ! « Ambiance !

La dame tripote les prises, joue avec les disjoncteurs, téléphone avec ses 3 téléphones mobiles, appelle sa patronne, une collaboratrice, l’installateur…Il est question de nous donner un autre logement. Le technicien guide la dame qui parvient à faire revenir le courant.

Provisoirement !

Pendant que je suis allée à la plage, cela saute à nouveau mais Dominique a compris la manipulation.

Nouvelle visite du technicien qui soupçonne le chauffe-eau. Mais où est donc le ballon ? Introuvable. Pour tester cette hypothèse l’homme de l’art propose de mettre hors circuit le chauffe-eau et d’attendre.

C’est parfait, on a un réfrigérateur et la télévision, mais il n’y a plus d’eau chaude.

la panne (4ème épisode) le lendemain : visite du plombier qui doit démonter une cloison de la salle de bain enlever les placards pour trouver le chauffe-eau mais qui ne trouve pas la panne . Encore deux heures de perdues et toujours pas d’eau chaude.

Nous sommes dépitées : une panne d’électroménager, cela arrive mais les responsabilités sont introuvables, Abritel, Poplidays, Foncia, le propriétaire inconnu? Qui est responsable ? Qui aurait dû vérifier les installations ? Qui nous indemnisera pour les journées perdues ? Où faire remonter les doléances ?

On a réservé en trois clics sur le téléphone, mais l’après-vente est aléatoire. Avec une location traditionnelle, le propriétaire fait un état des lieux, montre le fonctionnement des appareils, laisse une spécialité locale, une bouteille, un dessert, un bouquet de fleurs, le lit fait. Nous avons reçu le trousseau de clé, les draps dans un sac, et un curieux cadeau écolo : une boîte en carton ondulé contenant un rouleau de papier hygiénique avec deux échantillons de liquide à vaisselle. Quelle attention délicate !

Conclusion : les dames de l’agence, mesurant notre déception et notre colère, nous offre en compensation de rester quelques jours supplémentaires.

Morale de l’histoire : le tourisme n’a plus rien à voir avec l’hospitalité mais avec le plateformes informatiques, dépersonnalisation et déresponsabilisation ! Et en route, qui a pris sa commission?

Point de passage – Konstantinos Tzamiotis – Actes Sud

LITTERATURE GRECQUE

« L’eau avait envahi tout l’avant du navire, balayant les ponts latéraux jusqu’au bastingage, les voies d’eau tapissaient d’écume le pont supérieur, atteignant, par moments, jusqu’aux antennes. Un moment couché sous la puissance des vagues, on le voyait se soulever dangereusement, puis s’enfoncer à pic comme s’il glissait au bord d’un gouffre, disparaître à moitié, réapparaître à la surface quasi indemne quand on n’y croyait plus, sembler, contre toute attente, prêt à affronter les courants, le vent et les montagnes d’eau qui le cernaient, jusqu’à la vague suivante, plus forte que les précédentes, »

 

Le récit d’un naufrage : un bateau de migrants sur les rochers d’une petite île de la Mer Egée. 300 peut être 400 naufragés sur cette petite île de 130 âmes. la tempête est exceptionnelle, les habitants sont venus sur le rivage assister à la catastrophe

« Donc on va rester là, les bras croisés pendant qu’ils se noient ? »

Quand les naufragés seront sur les plages, les secours vont s’organiser. Il faudra ramasser les cadavres, réchauffer les vivants, les abriter, les nourrir. Mais comment? l’île est si petite, elle dispose de peu de réserves et avec cette tempête on ne peut pas compter sur le ravitaillement par mer. Au kafeneion on s’inquiète, le maire, l’ancien maire ont des opinions divergentes, le pope intervient :

« Et ces pauvres gens sont si désespérés que je doute qu’ils soient encore en mesure de respecter les lois humaines et les lois divines. A nous de rester vigilants

Moi, cher pope, je suis marin, se cabra le capitaine. La seule loi que je connaisse est celle de la mer, et la loi de
la mer est claire : un homme qui échappe à la noyade est un homme à qui on doit les mêmes soins et la même
attention qu’à son frère. »

Malgré le réticences, la boulangère cuira des pains, les femmes feront la soupe et distribueront des repas chauds. Chacun videra ses armoires des vêtements superflus. La solidarité s’organise. Affamés, transis, endeuillés parfois, les 300 rescapés parqués dans un gymnase inachevé sans aucune commodité, s’exaspèrent, les distributions de nourriture tournent au pugilat. Une partie de la population prend peur, surtout quand un meurtre est découvert.

Des migrants, nous n’apprendrons que peu de choses. L’auteur s’est intéressé presque exclusivement aux réactions de ses compatriotes. Et elles sont complexes. D’une part, la pitié naturelle éveillée par le naufrage, d’autre part la peur. Les Grecs sont souvent des marins, et comme pour le vieux capitaine, la loi de la mer prime avec le secours aux naufragés. Plus loin, dans la tradition, ils furent aussi des exilés et se souviennent encore

« A bien des égards, le chaos qui prévalait lui rappelait le vieux tableau accroché au-dessus de sa couchette à l’école militaire, représentant une scène de massacre pendant la guerre d’indépendance. Deux cent cinquante à trois cents hommes, femmes et enfants, manifestement en très mauvais état, se serraient les uns contre les autres au pied du rocher, sans protection contre le froid, le vent et la pluie. »

« Et nous, quand on s’est fait chasser d’Anatolie, on avait l’air de quoi en débarquant ici ? J’aurais voulu t’y voir, pour que tu comprennes dans quelle misère on a été jusqu’à ce que ça s’arrange. On était des vrais sauvages. Pour une poignée de câpres, tu te faisais défoncer le crâne. »

Ambivalence aussi, l’île se dépeuple, les jeunes partent chercher une vie meilleure, à Athènes ou en Allemagne. Quand, enfin, le ferry vient de la grande île embarquer les migrants tout le monde paraît soulagé.  Le vieux capitaine, encore lui, fait entendre une autre voix:

 

« — Ça me navre de voir des jeunes mourir, mais ça me navre aussi de voir qu’ils ne veulent pas de nous. Qu’est-
ce qu’on leur a fait, pour qu’ils veuillent partir ? C’est mieux, là où ils vont ? Le maire repartit d’un éclat de rire.

— Tu devrais plutôt te réjouir. On ne pourrait jamais supporter tout ce monde. — Pourquoi ? demanda sérieusement le vieil homme. C’est les maisons vides qui manquent ? Ou les champs de blé en friche qui ne vont pas donner de pain ? Qu’on les confie à des gens qui n’ont pas peur de travailler, et tout ça va revivre. »

Livre touchant alors que le journal télévisé montre le nouveau grillage construit entre la Turquie et la Grèce, qu’on a peur d’un afflux d’Afghans. Ces journalistes-là n’ont pas été marins!

 

Le Grand Erratum de jean-Baptiste Pérès suivi de Jette le masque Bonaparte! Leonardo Sciascia

FAKE NEWS

Tout à fait d’actualité ce petit livre de 65 pages!

Actualité cette année de commémoration 200 ans de la mort de Napoléon à Sainte Hélène. Difficile d’y échapper.

Actualité quand Fake news et conspirationnisme polluent la vie politique si ce n’est pas citoyenne tout simplement (avec refus des vaccins sous des prétextes parfois farfelus). 

Et voici comment on peut facilement démontrer que Napoléon n’a pas existé.

Trois parties à cet opuscule :

Arthur  Bernard : Le Grand Erratum de Jean-Baptiste Pérès ou l’histoire du dix-neuvième comme source d’un nombre infini d’errata

Comme quoi Napoléon n’a jamais existé ou grand erratum, source d’un nombre infini d’errata à noter dans l’histoire du XIXème par M. J.B.Pérès A.O.A.M, bibliothécaire de la ville d’Agen

Leonardo Sciascia : jette le masque Bonaparte! 

La première partie annonce le texte de Pérès, le complète, l’analyse.

La seconde prétend que Napoléon n’a pas existé, que c’est un personnage allégorique, le soleil personnifié (je serais tentée de faire une plus longue citation mais je préfère que vous le découvriez par vous-même)

La dernière partie met en scène une émission de télévision où sont invités Savinio, Napoléon lui-même, Chateaubriand, un jeune homme dans le rôle de candide. Ces dialogues sont très amusants se référant également à Gramsci, Stendhal ou Jean Jacques Rousseau. Des allusions au XXème siècle – Guerre des Malouines, Budapest ou Varsovie – ne sont pas fortuites.  Un régal, je suis fan absolue de Sciascia!

La Route des Balkans – Christine de Mazières – Sabine Wespieser

« Deutschland ist ein starkes Land… Wir haben so vieles geschafft, wir schaffen das. Wir schaffen das, und wo uns etwas im Wege steht, muss es überwunden werden. » 

Angela Merkel – Berlin 31 Aout 2015

Ce roman se déroule entre la fin Août et le début Septembre  2015. A la suite de la découverte de 71 migrants morts dans un camion frigorifique abandonné sur le bord d’une autoroute autrichienne à Parndorf, et de la diffusion de la photo d’Aylan, petit garçon syrien de trois ans noyé, une vive émotion a secoué l’Allemagne et l’Europe.

On s’attache aux personnages : deux soeurs syriennes, l’ainée étudiante en médecine, la cadette Asma qui rédige son journal. Dans la cohue pour monter dans le camion Asma perd le sac contenant le cahier rouge, Tamim, un jeune afghan descend le chercher. C’est ce qui lui sauvera la vie : les deux sœurs seront parmi les victimes du Parndorf.

A la gare de Budapest, les migrants sont piégés. Le gouvernement hongrois fait construire une barrière métallique pour les empêcher de passer. Une caravane de milliers de marcheurs s’ébranle sur l’autoroute

« Enfin, tout ce petit monde s’est mis en ordre de marche. Déracinés, vagabonds, ils ont pris leur destin en main.
Les sans-nom, les indésirables, les invisibles, les exilés, les refoulés, les dublinés, les calais, ce sont eux
désormais qui décident de leur sort. Ils relèvent la tête

En Allemagne, c’est le choc. Une tragédie rappelle l’autre. Les photos rappellent les Treks de réfugiés de la fin de la Seconde Guerre mondiale, soixante-dix ans auparavant, treize millions d’Allemands fuyant devant l’Armée rouge en plein hiver sur les chemins enneigés et les lacs gelés. Toutes les familles allemandes ont connu des histoires d’exilés, chassés de chez eux par la guerre.

En parallèle , à Munich, une famille allemande dont l’histoire familiale  s’enracine en Prusse Orientale, histoire de déplacés, d’exilés, fuite devant l’Armée Rouge. Secrets bien cachés que le dépistage d’un cancer va faire resurgir.

Images des Allemands de l’Est rejoignant la République Fédérale en 1989, les Allemands ne peuvent être indifférents à ce « trek » de réfugiés syriens ou afghans. Poids de la culpabilité pour certains, réactions racistes pour d’autres. C’est un roman d’exil mais c’est aussi un roman européen.

 » Mon Europe, pense Helga, ce sont les champs de lavande en Provence, les hautes nefs des cathédrales, Léonard
de Vinci et Galilée, Don Quichotte de la Mancha, Rostropovitch qui enlace son violoncelle devant le Mur de
Berlin écroulé, les révolutions pacifiques des Œillets et de Velours, et l’Hymne à la joie de Schiller et Beethoven : Alle
Menschen werden Brüder… Tous les hommes deviendront frères… Helga sourit dans la touffeur du soir. Oui,
c’est cela, mon Europe… Ce désir de fraternité et de liberté, ce rêve partagé… Ce rêve que nous avons réalisé
sur les charniers de la dernière guerre. Parce que nous avons dépassé en horreur tout ce que l’on pouvait
imaginer jusque-là. Parce que nous savons que la civilisation la plus raffinée n’est qu’une barrière de papier face
aux pulsions destructrices. Parce que nous avons appris que tout homme a le droit d’avoir une vie digne d’être
vécue. C’est cela qu’ils viennent chercher, tous ceux qui fuient leur pays et risquent leur vie pour venir chez
nous… »

Bonne année 2021

la lune et le jasmin – photo de Dominique!

Bonne année à tous – toutes!

Une bonne santé à tous-toutes!

Et comme on ne peut pas encore souhaiter cinéma, concerts ou théâtre!

Comme l’horizon est encore bouché pour les voyages!

Belles lectures!

2020 nous a au moins enseigné que la lecture était essentielle