Le Temps Retrouvé : Monsieur de Charlus pendant la guerre

CHALLENGE MARCEL PROUST AVEC CLAUDIALUCIA

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Le temps passe…. Nous avions quitté le narrateur juste après l‘Affaire Dreyfus. Puis aucun évènement notable ne m’avais permis de me situer dans le déroulement de l’histoire. Dix ans plus tard, en 1916, le narrateur revient à Paris en guerre.

« Le Louvre, tous les musées étaient fermés, et quand on lisait en tête d’un article de journal « une exposition sensationnelle » on pouvait être sûr qu’il s’agissait d’une exposition non de tableaux mais de robes »

Et voici Marcel Proust chroniqueur de mode! Voici qui est inattendu pour qui pensait aux faits d’armes . On raffole de la robe-tonneau, les hauts turbans cylindriques on remplacé les chapeaux fantaisie. Les controverses ont changé : la société ne se divise plus en dreyfusards/antidreyfusards. C’est maintenant le patriotisme  qui prime.

Autrefois,

les antipatriotes avaient alors le nom de dreyfusards. 

Il en était du dreyfusime comme du mariage de Saint-Loup avec la fille d’Odette, mariage qui avait d’abord fait crier. Maintenant qu’on voyait chez les Saint-Loup tous les gens « qu’on connaissait »

Le salon de Madame Verdurin artistes et musiciens étaient remplacés par les chroniques de guerre et surtout celles de M. Bontemps et ses « téléphonages ».

Même si le front est loin, la guerre se manifeste dans le ciel parisien :

« Avant l’heure où les thés d’après-midi finissaient, à la tombée du jour, dans le ciel encore clair, on voyait de loin de petites taches brunes qu’on eût pu prendre, dans le soir bleu, pour des moucherons ou pour des oiseaux. »

« Ainsi étais-je ému parce que la tache brune dans le ciel d’été n’était ni un moucheron, ni un oiseau, mais un aéroplane monté par des hommes qui veillaient sur Paris. Le souvenir des aéroplanes que j’avais vus avec Albertine »

La guerre à Paris, c’est aussi le retour des permissionnaires, soldats inconnus dans les rues, camarades comme Saint-Loup ou Bloch. Bloch très chauvin alors qu’il pensait être réformé pour myopie, antimilitariste quand il a été reconnu « bon » pour le service tandis que Saint-Loup retrouve les stratégies et tactiques étudiées à Doncières. Le liftier de Balbec s’est engagé comme aviateur.  Morel a disparu, déserteur. Quand à Gilberte, elle a gagné Tansonville pour y trouver les Allemands (je ne pensais pas qu’ils soient arrivés dans la région)

« Quand j’ai su mon cher Tansonville menacé, je n’ai pas voulu que notre vieux régisseur soit le seul à le défendre[…]grâce à cette résolution j’ai pu à peu près sauver le château »

Monsieur de Charlus, original et provocateur comme d’habitude, se distingue par sa germanophilie.

...lui, pense avec désespoir au mal qu’on peut faire au trône de François-Joseph. Il se dit d’ailleurs, en cela dans la tradition de Talleyrand et du Congrès de Vienne.

d’après Saint-Loup :

« L’ère du Congrès de Vienne est révolue, me répondit-il; à la diplomatie secrète il faut opposer la diplomatie concrète. Mon oncle est au fond un monarchiste impénitent à qui on ferait avaler des carpes comme Mme Molé ou des escarpes comme Arthur Meyer, pourvu que carpes et escarpes fussent à la Chambord. »

Ce point de vue aristocratique et suranné n’est pas du goût des patriotes qui croient deviner un espion comme Madame Verdurin

«vous dirai que dès le premier jour j’ai dit à mon mari: Ça ne me va pas, la façon dont cet homme s’est introduit chez moi. Ça a quelque chose de louche. Nous avions une propriété au fond d’une baie, sur un point très élevé. Il était sûrement chargé par les Allemands de préparer là une base pour leurs sous-marins. Il y avait des choses qui m’étonnaient et que maintenant je comprends. Ainsi au début il ne pouvait pas venir par le train avec les autres habitués. Moi je lui avais très gentiment proposé une chambre dans le château. Hé bien, non, il avait préféré habiter Doncières où il y avait énormément de troupe. Tout ça sentait l’espionnage à plein nez.»

Malgré la guerre, la vie sociale continue :

« Madame Verdurin continua à recevoir et M. de Charlus à aller à ses plaisirs comme si rien n’avait changé »

M. de Charlus prend de la hauteur au-dessus des ragots et des rengaines  patriotiques,  : pourquoi se plaindre de destructions de statues, la mort des jeunes gens est bien plus grave. 

La guerre est aussi pour Charlus l’occasion de rencontrer des personnages de toutes origines avec des uniformes variés. Paris devenait une ville

« aussi cosmopolite qu’un port aussi irréelle qu’un décor de peintre

Il se régale du passage des Sénégalais, orient de Delacroix ou des Mille et Unes nuits.

Une nuit, par un soir d’alerte, le narrateur échoue dans la Maison de Jupien, hôtel borgne fréquenté par des permissionnaires, des ouvriers. Il a la surprise d’y croiser le Baron de  Charlus qui vient s’y encanailler. Il y  rencontre des mauvais garçons ou tout au moins des garçons que Jupien présentent comme tels 

 «Un sadique a beau se croire avec un assassin, son âme pure, à lui sadique, n’est pas changée pour cela et il reste stupéfait devant le mensonge de ces gens, pas assassins du tout, mais qui désirent gagner facilement une «thune» et dont le père, ou la mère, ou la soeur ressuscitent et remeurent tour à tour en paroles, parce qu’ils se coupent dans la conversation qu’ils ont avec le client à qui ils cherchent à plaire.»

Ce qui se passe dans la maison de Jupien est tout à fait surprenant! M. de Charlus déclare

« je déteste le genre moyen, disait-il, la comédie bourgeoise est guindée. Il me faut ou les princesse de la tragédie classique ou la grosse farce. Pas de milieu Phèdre ou les Saltimbanques »

La nuit que raconte le narrateur nous change des soirées chez les Guermantes, Villeparisis ou chez Madame Verdurin!

 

Racleurs d’océans – Anita Conti – Petite Biblio Payot

BOOKTRIP EN MER

Depuis ma découverte d’Anita Conti à l’exposition du musée des Pêcheries de Fécamp, la lecture du roman graphique de Catel& Bocquet j’avais hâte de lire ses écrits. Et je n’ai pas été déçue : un véritable coup de cœur!

Anita Conti embarque  sur le Bois-Rosé de Fécamp pour une campagne qui durera du début Aout 1952 à Décembre dans les eaux poissonneuses, au large de Terre-Neuve  et du Groenland. Le Bois-Rosé est un navire-usine moderne équipé d’un radar, un sondeur… Son équipage est composé d’une soixantaine d’hommes, des aristocrates de l’océan, avec un « programme de travail sans pitié«  sans arrêts, sans dimanche, avec un seul espoir de repos : la tempête.

La Dame de la Mer n’a rien à prouver au capitaine fécampois, ce n’est pas sa première expédition. Autodidacte, elle a acquis au cours de ses navigations une solide culture océanographique et géologique et nous fait profiter des découvertes des fonds océanique (la carte actuelle date des années 60). 

Reportage sous forme de livre de bord, avec les heures, la profondeur des fonds, la météo et les évènements de la traversée. Rédigée avec la poésie exotique de la langue des marins. Images inattendues Le P’tit Ch’val est une pompe, une palanquée, 2 tonnes de poisson hissées par le palan, les Houaros sont des oiseaux, les issebères, des icebergs…cette langue des marins m’enchante. 

Anita Conti s’intéresse à tout, à la géologie, aux courants, à la température de l’eau et à la salinité des eaux où vivent les morues. Elle s’intéresse surtout aux hommes et à leurs métiers : ébreuilleurs qui enlèvent les viscères du poisson, décolleurs qui coupent les têtes, trancheurs, laveurs qui préparent les morues que l’affaleur traine dans des pottes jusqu’à la cale, où le saleur les salera. Elle nous décrit le chalut tout neuf comme un voile de mariée qui va racler les fonds pour remonter du poisson, parfois du faux-poisson, qui sera rejeté. Quel gaspillage! 

Anita Conti est aussi photographe et cinéaste, pas évident de garder propre et sec son matériel. Elle nous fait partager tous ses secrets techniques.

Elle nous fait vivre une aventure, avec les avaries, les pannes du radar, le ventre du chalut qui se déchire. Aventures par gros temps, vent et neige, brouillard, jour et nuit. Les bottes dans le poisson.

Aventure humaine de ces marins six mois loin de chez eux. Isolés? pas toujours grâce aux signaux radio, aux visites des capitaines d’autres navires. Moments de convivialité privilégiée. Et même tendresse pour ces pingouins adoptés!

Anita Conti se passionne pour la pêche et les marins mais elle n’est pas naïve. Elle a conscience du désastre qui se profile : la surpêche, la destruction du milieu naturel, le gaspillage quand on rejette à la mer les poissons non vendables, morts. 

Embarquez avec elle, vous ne serez pas déçu!

 

Le Temps Retrouvé – Tansonville

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Toute la journée, dans cette demeure de Tansonville un peu trop campagne, qui n’avait l’air que d’un lieu de sieste entre deux promenades ou pendant l’averse, une de ces demeures où chaque salon a l’air d’un cabinet de verdure, et où sur la tenture des chambres, les roses du jardin dans l’une, les oiseaux des arbres dans l’autre, vous ont rejoints et vous tiennent compagnie — isolés du moins — car c’étaient de vieilles tentures où chaque rose était assez séparée pour qu’on eût pu, si elle avait été vivante, la cueillir, chaque oiseau le mettre en cage et l’apprivoiser, sans rien de ces grandes décorations des chambres d’aujourd’hui où, sur un fond d’argent, tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais, pour halluciner les heures que vous passez au lit, toute la journée je la passais dans ma chambre qui donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de l’entrée, sur les feuilles vertes des grands arbres au bord de l’eau, étincelants de soleil, et sur la forêt de Méséglise. Je ne regardais, en somme, tout cela avec plaisir que parce que je me disais: c’est joli d’avoir tant de verdure dans la fenêtre de ma chambre, jusqu’au moment où dans le vaste tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre, simplement parce qu’il était plus loin, le clocher de l’église de Combray, non pas une figuration de ce clocher, ce clocher lui-même qui, mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieues et des années, était venu, au milieu de la lumineuse verdure et d’un tout autre ton, si sombre qu’il paraissait presque seulement dessiné, s’inscrire dans le carreau de ma fenêtre. »

 

 

l’église de combray

Ainsi commence ce dernier volume du Temps Retrouvé près de Combray. Le narrateur tient compagnie à Gilberte mariée à Robert de Saint-Loup et qui la trompe. Morel est aussi reçu à Tansonville

« Saint-Loup était flatté d’être aimé par Gilberte, et, sans oser dire que c’était Morel qu’il aimait, donnait pourtant sur l’amour que le violoniste était censé avoir pour lui des détails qu’il savait bien exagérés sinon inventés de toute pièce, lui à qui Morel demandait chaque jour plus d’argent. »

Le narrateur pose encore à Gilberte des questions sur l’homosexualité supposée d’Albertine. Sa jalousie n’aura donc jamais de cesse?

Je serais bien restée en leur compagnie plus longtemps à la campagne mais une grande digression me ramène dans le salon de Madame Verdurin.

Albertine disparue – Marcel Proust

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« Mais, ces mots: «Mademoiselle Albertine est partie» venaient de produire dans mon cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus longtemps. Ainsi ce que j’avais cru n’être rien pour moi, c’était tout simplement toute ma vie. Comme on s’ignore! Il fallait faire cesser immédiatement ma souffrance. »

Le narrateur pense d’abord à lui-même, à sa propre souffrance avant de se demander pourquoi Albertine l’a quitté. Il pense la faire revenir en envoyant de l’argent aux Bontemps. Il songe à commander pour elle, un yacht, une Rolls Royce,  peut-être faire quelques concessions.

«Ce retour, elle-même le désire sûrement; elle n’exige nullement cette liberté à laquelle d’ailleurs, en lui offrant chaque jour des plaisirs nouveaux, j’arriverais aisément à obtenir, jour par jour, quelque limitation. Non, ce qu’Albertine a voulu, c’est que je ne sois plus insupportable avec elle, et surtout — comme autrefois Odette avec Swann — que je me décide à l’épouser. »

Se précipite-t-il en  Touraine plaider sa cause? Pense-t-il emmener Albertine  à bord de la luxueuse Rolls Royce? Pas du tout, il délègue son ami Saint-Loup pour une démarche alambiquée auprès de sa tante. Démarche qui doit rester secrète et qui sera contrariée.

Au lieu de mettre tout en œuvre pour le retour d’Albertine, Marcel ne trouve rien de mieux que de séduire une petite fille pauvre et de lui remettre un billet de cinq cent francs ce qui va lui valoir des ennuis bien mérités.

« quand je résolus de vivre avec Albertine et même de l’épouser, c’était pour la garder, savoir ce qu’elle faisait, l’empêcher de reprendre ses habitudes avec Mlle Vinteuil. »

Et puis, sa jalousie, sa curiosité, son toujours aussi vives, il est obsédé par l’idée qu’Albertine a eu des relations avec des femmes. Il n’enquête pas lui-même mais délègue Aimé (le maître d’hôtel de Balbec) qui lui rapporte des ragots (une doucheuse de l’établissement de bains), puis une blanchisseuse en Touraine. Andrée lui fait des confidences bien contradictoires. Entre fantasmes et ragots, je continue à m’agacer.

Il aurait été si simple d’écrire à Albertine « Revenez! » Elle-même lui écrit :

« j’aurais été trop heureuse de revenir si vous me l’aviez écrit directement »

Finalement il se décide d’envoyer un télégramme. Ce télégramme venait de partir que le narrateur en reçoit un de Mme Bontemps:

« Mon pauvre ami, notre petite Albertine n’est plus. pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l’aimiez tant. Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une promenade »

Peu de temps plus tard, Marcel voit son salut dans l’oubli. Il avait bien oublié Gilberte, sa grand-mère, même. Il oublierait Albertine. Bien sûr d’abord il convoque ses souvenirs :

« Comment m’avait-elle paru morte, quand maintenant pour penser à elle je n’avais à ma disposition que les mêmes images dont quand elle était vivante je revoyais l’une ou l’autre: rapide et penchée sur la roue mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les rues de Balbec; les soirs où nous avions emporté du Champagne dans les bois de Chantepie, la voix provocante et changée, elle avait au visage cette chaleur blême rougissant seulement aux pommettes que, la distinguant mal dans l’obscurité de la voiture, j’approchais du clair de lune pour la mieux voir et que j’essayais maintenant en vain de me rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus. »

Mais rapidement, il se console. Il ne reconnait même pas à la première rencontre   Gilberte, devenue Mademoiselle de Forcheville. Il fantasme sur cette jeune femme croisée dans la cour des Guermantes. La lectrice s’interroge, retombera-t-il amoureux? Et bien non! Occasion de replacer Gilberte dans la société des Guermantes. Du vivant de Swann, jamais Odette et Gilberte n’avaient eu l’honneur d’être présentées à la Duchesse de Guermantes, pourtant amie de Swann. Oriane s’était fait une gloire de ne pas les fréquenter. Depuis qu’Odette a obtenu le titre de noblesse de Forcheville, Gilberte est devenue fréquentable…Hypocrisie de ce grand monde : Gilberte, par son père, est un très bon parti qui fera un beau mariage.

Le voyage à Venise est bien décevant : préparé avec soin, du vivant d’Albertine, tout était prêt, même les horaires des trains. C’est avec sa mère que le narrateur voyagera. J’attendais des merveilles. Depuis le début de la Recherche, Marcel se régale d’architectures byzantines, depuis l’église de Balbec! Voici qu’ils rencontrent les inénarrables Norpois et Madame de Villeparisis et nous infligent leur compagnie terriblement ennuyeuse.

Etrange péripétie : un télégramme signé Albertine parvient à Venise. On n’y croit guère.

La dernière partie du roman semble conclure le cycle de la Recherche, avec des mariages très inattendus : Robert de Saint-Loup et Gilberte (très riche héritière , la nièce (fille?) de Jupien, protégée de Charlus, épouse le fils de Cambremer. Le Faubourg Saint Germain s’encanaille-t-il? Le Côté de chez Swann a rejoint le Côté de Guermantes. Une nouvelle facette de la personnalité de Saint-Loup se découvre..

Il reste encore un volume: le Temps Retrouvé que nous réservera-t-il?

 

 

Tituba – Qui pour nous protéger? au Palais de Tokyo

Exposition temporaire jusqu’au 5 janvier 2025

 

 

Tituba est l’héroïne du roman de Maryse Condé : Moi Tituba, sorcière noire de Salem (CLIC)

Cette exposition collective expose les livres de Maryse Condé . Onze artistes sont invitée, entre France, Caraïbes, Grande Bretagne et Etats Unis :

 Naudline Pierre, Abigail Lucien, Rhea Dillon, Miryam Charles, Monika Emmanuelle Kazi, Naomi Lulendo, Inès Di Folco Jemni, Liz Johnson Artur, Tanoa Sasraku, Claire Zaniolo, Massabielle Brun
Il sera question de deuil, de rituels, de sorcellerie peut être, de femmes caribéennes sûrement. 
Tituba qui pour nous protéger, Naudline Pierre (USA)

j’ai beaucoup aimé la vidéo (10’33) de Myriam Charles d’origine haïtienne, vivant à Montréal, à la mémoire d’une jeune fille assassinée. L’écran est troué d’un cercle dans lequel s’impriment des images plus intimes : la chambre de la jeune fille alors qu’hors cadres on voit des images de nature tropicale. Une marche funèbre est chantée en créole « Pakité m’égaré »

Liz Johnson Artur expose des photographies des manifestations à Londres de Black Life Matters

Installation étrange de parpaings émaillés construisant murs et barrières dans la pièce. Une armoire couchée en biais contient de la vaisselle en cristal cassée.

Naomi Lulendo présente 3 photographie au fond presque noir, clair obscur : Potomitan, Nuit Noire, Ombre portée (impossible à photographier avec mon téléphone. 

Le montage photographique de Claire Zaniolo montre des images de Guadeloupe. 

Massabielle Brun

Un ensemble, un peu étrange, envoûtant.


 

Naviguer à l’oreille – Rosie Pinhas-Delpuech

 

 

Rosie Pinhas-Delpuech m’accompagne lors de mes promenades quotidiennes, podcasts Radio-France, CLIC . Après cet épisode de Fous d’Histoirej’ai téléchargé son dernier livre Naviguer à l’oreille après les Suites byzantines, La Faille du Bosphore et le Typographe de Whitechapel que j’ai lus avec  bonheur. Ecrivaine, Rosie Pinhas-Delpuech est également traductrice de l’hébreu. 

« La nuit, je les écoute de mon lit, ils mélangent l’allemand, le français et l’espagnol : l’allemand pour que les enfants, la petite et la grande, die kleine et die grosse, ne comprennent pas ; le français pour articuler,
raisonner ; l’espagnol domestique, par exaspération. »

A l’oreille, dès l’enfance à Istanbul elle naviguait dans un univers polyglotte : Allemand de sa mère, Français du père, Espagnol de sa grand-mère, Turc de la rue et de l’école. Ce qui, dans la ville cosmopolite n’était rien d’extraordinaire, Grec, Arménien, se faisaient entendre, entre autres…

Et comme si les mots ne suffisaient pas, s’ajoute la musique délivrée par le poste de radio Blaupunkt qui est un personnage à part entière dans sa famille

« Un grand oeil bleu-vert sur le front de la radio qui rétrécit ou se dilate selon la fréquence de la station et la stabilité des ondes,[…] je l’identifie à l’œil de Dieu qui regardait Caïn, à celui d’Atatürk qui surveille le pays
de sa prunelle bleu d’azur au-dessus du tableau noir à l’école. Lui aussi me regarde sans jamais cligner les
yeux. Et à un danger qui nous menace tous, à tout moment, qui plane sur le dedans et le dehors »

Deux chapitres de ce court livre font référence à la radio Blaupunkt et My radio days beaucoup plus tard avec l’apprentissage d’une nouvelle langue : l’Anglais et les chansons de Sinatra, Elvis Presley…et accessoirement La famille Duraton. 

La radio diffuse aussi l’actualité : le procès de Yassiadia au tribunal militaire qui juge un Président de la République après le coup d’état qui renverse le gouvernement turc en 1960. Et Rosie découvre que

« La Blaupunkt mentait désormais, les adultes mentaient, dans ma culotte il y avait du sang, tout était trouble, tout basculait, il n’y avait plus de musique et il n’y avait pas encore de mots »

11 avril 1961, un autre procès est diffusé par une autre radio : Le Procès Eichman dans un autre pays qui évoque à la jeune fille l’Utopie de Thomas More

« Kol Israel est l’artère coronaire du pays, on l’entend partout, mais contrairement au Nous de Zamiatine,
à la série Le Prisonnier, ou aux films de propagande nazis, soviétiques ou chinois, avec les haut-parleurs
haut perchés dans le ciel et une voix unique omniprésente au-dessus des têtes des citoyens, Kol Israel reflète à la fois un tissu collectif fort, quasi familial, et ses trous, sa cacophonie, jusqu’à aujourd’hui, de guerre en guerre, de joie en chagrin. Il y a encore dans cette radio une part d’un Nous d’utopie »

Et le roman bascule avec ce Procès dont la diffusion doit trouver un compromis entre la justice et le témoignage devant l’histoire. Ici encore, le poids de la langue est capital.

Dans la bouche des survivants, sous le poids de ce qu’ils disent, cette langue neuve craque
[…]
Sans doute, à un certain degré d’horreur, n’y a-t-il plus de langue, ça s’efface dans la tête, leur hébreu est
psychotique, ils disent l’indicible avec le détachement et la distance d’une langue étrangère récemment
apprise.

Le monde découvre l‘horreur de la Shoah 

L’appareil judiciaire israélien est d’émanation allemande, nombre de ses juges ont été formés à
Francfort, la ville de la première Constitution démocratique allemande. J’entends leur accent quand ils parlent, je le connais, le reconnais. De l’hébreu à l’allemand, de l’allemand à l’hébreu, les deux langues commercent, de l’une à l’autre pour dire la Shoah devant un tribunal national, souverain…

Roman historique, avec l’histoire de la Turquie, l’oeil bleu d’Atatürk, les relations trouble entre la Turquie et l’Allemagne, la tragédie du Struma…

Aussi roman de la langue, des langues si bien illustrée par l’histoire biblique de Babel

« La langue, parce qu’elle a une vie qui lui est propre, qu’elle est un organisme vivant avec ses lois propres,
est toujours la cible et la convoitise des projets totalitaires. Dominer le monde non seulement par la
force, mais aussi par les mots. Imposer et contrôler une langue, amener un peuple à la parler, façonner
une pensée unique en créant un vocabulaire unique, l’appauvrir, la déformer, lui enlever toute sa
polysémie, son incertitude, son aptitude à circuler, à être traduite. En neuf versets concentrés et énigmatiques, l’épisode de Babel nous raconte l’histoire d’un tel projet et sa mise en échec. »

Un court texte mais si riche.

J’ai encore adoré!

 

 

A la Recherche du Temps Perdu – Récapitulation 5 – La Prisonnière

LECTURE COMMUNE AVEC CLAUDIALUCIA

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Le narrateur a embarqué Albertine à Paris. En l’absence de sa mère partie  à Combray , il cache la jeune fille dans son appartement sous bonne garde (Françoise et le chauffeur de la voiture). Ma proustolâtrie plonge. Je m’agace de ces manières. Je cherche à comprendre comment Albertine supporte cette situation. Comme Proust ne peut s’empêcher de fréquenter les Guermantes et les salons mondains, il nous livre une nouvelle version d’une soirée chez Madame Verdurin

La Prisonnière – Marcel Proust – Emprise, jalousies et mensonges.

La Prisonnière : mais qui est donc Albertine?

La Prisonnière : Une soirée musicale chez madame Verdurin

 

Proust, roman familial – Laure Murat

Claudialucia nous offre 5  billets très très bien illustrés

vous découvrirez la mode et les robes de Fortuny avec ce premier article https://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2024/11/le-jeudi-avec-marcel-proust-la.html

les bruits de la rues, les cris de Paris :  citation que j’avais envie également envie de mettre en avant https://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2024/11/normandie-calvados-caen-exposition-le.html

Etude de personnage – Marcel https://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2024/11/marcel-proust-la-prisonniere-marcel-1.html

Etude de personnage Albertinehttps://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2024/11/marcel-proust-la-prisonniere-albertine-2.htmlhttps://claudialucia-

le mythe de Pygmalion  : malibrairie.blogspot.com/2024/11/marcel-proust-la-prisonniere-le-mythe.html

Keisha devait nous rejoindre mais a renoncé.

Si vous avez d’autres liens déposez les ici!

Rendez-vous le mois prochain avec Albertine disparue

La Prisonnière : Une soirée musicale chez madame Verdurin

LECTURE COMMUNE : A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU AVEC CLAUDIALUCIA, KEISHA….

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Quand le narrateur n’est pas occupé à traquer les sorties d’Albertine, quand il n’est pas en train de deviner les mensonges de la Prisonnière. (Comment s’évader sinon élaborer des subterfuges?)  Il s’accorde une soirée  chez les Verdurin.

Je retrouve la verve mondaine de Proust et la lecture s’anime. 

la force de Mme Verdurin, c’était l’amour sincère qu’elle avait de l’art, la peine qu’elle se donnait pour les
fidèles, les merveilleux dîners qu’elle donnait pour eux seuls, sans qu’il y eût des gens du monde conviés.

Madame Verdurin qui réunit musiciens et poètes, peintres et artistes, a convié le violoniste Morel, le protégé du Baron de Charlus, pour interpréter une œuvre inédite de Vinteuil. Monsieur de Charlus, de son côté a convié toute une clique Faubourg Saint Germain curieuse d’écouter le violoniste et les nouveautés musicales mais méprisant les habitués du salon Verdurin. Conforté par son succès mondain, et le succès de Morel, Charlus se montre particulièrement odieux. Familiarité avec le personnel :

Il a une figure drôlette, ce petit-là, il a un nez amusant et, complétant sa facétie, ou cédant à un désir, il abattit son index horizontalement, hésita un instant, puis, ne pouvant plus se contenir, le poussa irrésistiblement droit au valet de pied et lui toucha le bout du nez en
disant : « Pif ! » « Quelle drôle de boîte », se dit le valet de pied, qui demanda à ses camarades si le baron
était farce ou marteau. « Ce sont des manières qu’il a comme ça, lui répondit le maître d’hôtel (qui le
croyait un peu « piqué », un peu « dingo »), mais c’est un des amis de Madame que j’ai toujours le mieux
estimé, c’est un bon cœur.

Charlus ne se contente pas de facéties et de provocations,

Ce qui perdit M. de Charlus ce soir-là fut la mauvaise éducation – si fréquente dans ce monde – des personnes qu’il avait invitées et qui commençaient à arriver . Venues à la fois par amitié pour M. de Charlus, et avec la curiosité de pénétrer dans un endroit pareil, chaque duchesse allait droit au baron comme si c’était lui qui avait reçu, et disait juste à un pas des Verdurin qui entendaient tout : « montrez-moi où est la mère Verdurin … »

La vengeance de Madame Verdurin sera cruelle.

Cette soirée mémorable est aussi un grand moment musical. Le narrateur reconnait la phrase musicale de la sonate de Vinteuil (celle de Swann et Odette)

Mais c’est le petit chemin qui mène à la petite porte du jardin de mes amis X… ; je suis à deux minutes de
chez eux », et leur fille est en effet là qui est venue vous dire bonjour au passage ; ainsi, tout d’un coup, je
me reconnus, au milieu de cette musique nouvelle pour moi, en pleine sonate de Vinteuil ; et, plus
merveilleuse qu’une adolescente, la petite phrase, enveloppée, harnachée d’argent, toute ruisselante de
sonorités brillantes, légères et douces comme des écharpes, vint à moi, reconnaissable sous ces parures
nouvelles.

La suite est un bonheur d’écoute de cette musique à la fois nouvelle et familière. Poésie champêtre des fleurs, chèvrefeuilles et géraniums blancs, matin d’orage empourpré, rose d’aurore. Proust nous transporte. Il nous emmène à Combray. Il décrit ensuite les instrumentistes, le violoncelliste, la harpiste, et bien sûr Morel et sa mèche faisant boucle sur le front.

Les mondes  qu’avait crées Vinteuil le ramènent à son amour pour Albertine ou plutôt à ses velléités à l’aimer.

Malgré ma mauvaise humeur, j’ai trouvé de belles pages!

La Prisonnière : mais qui est donc Albertine?

CHALLENGE MARCEL PROUST AVEC CLAUDIALUCIA, KEISHA, et d’autres

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Albertine est une des Jeunes filles en fleurs que le narrateur a découvertes sur la digue de Balbec comme une volée de mouettes. Dans les premiers tomes de la Recherche elle ne se distingue pas vraiment de ses camarades. jeunes filles sportives, effrontées, vives, qui intriguent beaucoup le narrateur qui ne semble pas faire son choix. Il a envie de tomber amoureux. Albertine ou Andrée? ou une troisième? Il ne semble pas très fixé. 

Qu’avait-il voulu dire par mauvais genre ? J’avais compris genre vulgaire, parce que, pour le contredire
d’avance, j’avais déclaré qu’elle avait de la distinction. Mais non, peut-être avait-il voulu dire genre
gomorrhéen. Elle était avec une amie, peut-être qu’elles se tenaient par la taille, qu’elle regardaient d’autres femmes …

Le docteur Cottard fait remarquer au narrateur que les jeunes filles dansent sein contre sein et lui explique le plaisir féminin « gomorrhéen » qui semble exciter le jeune homme. La proximité d’Albertine et de l’amie de la fille du compositeur Vinteuil (lesbiennes notoires) semble encore plus l’attirer. Fantasme bien masculin : quelle idée étrange de vouloir séparer des lesbiennes. Alors que l’homosexualité masculine est un des thèmes-phares de la Recherche, le regard sur les amours saphiques est bien mâle. C’est d’ailleurs à ce propos que le narrateur veut faire d’Albertine sa fiancée et qu’il l’enlève à Paris. Eloigner Albertine de ses fréquentations féminines est le fil conducteur de La Prisonnière. 

Elles étaient de ces femmes à qui leurs fautes pourraient au besoin tenir lieu de charme[…]Ce qui rend douloureuses de telles amours, en effet, c’est qu’il leur préexiste une espèce de péché originel
de la femme, un péché qui nous les fait aimer, de sorte que, quand nous l’oublions, nous avons moins
besoin d’elle et que, pour recommencer à aimer, il faut recommencer à souffrir.

Mais qui est donc Albertine?

En lisant et relisant, je découvre qu’elle est brune. Grande ou petite? Mince ou potelée? Il est une fois question de ses joues. Il me semble que ses yeux sont noirs mais l’auteur ne s’embarrasse pas de description précise. Elle est attirante quand elle dort. Quand elle est passive. Il la compare même à une plante. Le narrateur est-il amoureux d’une jeune fille vivante ou d’une plante qui dort?

Le narrateur est-il attiré par ses dons artistiques ou intellectuels? Sans doute. A Balbec, Albertine peignait, ou dessinait. Elle joue du pianola. le narrateur est étonné de l’amélioration du vocabulaire de son amie. Certes, quand il la laisse enfermée dans l’appartement,  elle lit!

Pendant que vous dormez je lis vos livres, grand paresseux. – Petite, voilà, vous changez tellement vite et vous devenez tellement intelligente (c’était vrai, mais, de plus, je n’étais pas fâché qu’elle eût la
satisfaction, à défaut d’autres, de se dire que, du moins, le temps qu’elle passait chez moi n’était pas
entièrement perdu pour elle) que je vous dirais, au besoin, des choses qui seraient généralement
considérées comme fausses et qui correspondent à une vérité que je cherche. Vous savez ce que c’est que
l’impressionnisme ? – Très bien. – Eh ! bien, voyez ce que je veux dire : vous vous rappelez l’église de
Marcouville l’Orgueilleuse qu’Elstir n’aimait pas parce qu’elle était neuve ? 

On sait qu’elle est coquette et que Marcel , tel Pygmalion, va chercher des leçons d’élégance chez Oriane de Guermantes pour faire d’Albertine une élégante. Il la couvre de toilettes de prix comme n’importe quelle cocotte.

On sait aussi qu’elle est orpheline et que sa tante aimerait qu’elle fasse un beau mariage. Le narrateur est-il un bon parti? Odette Swann s’est élevée ainsi socialement (mais à Combray elle n’était pas fréquentable) . Rachel, l’amante de Robert de Saint Loup acceptait les parures. Albertine accepte-t-elle d’être entretenue? Sa captivité est-elle le prix du mariage promis ou des cadeaux?  Triste sort des jeunes filles sans fortune! lecture frustrante!

On découvre ensuite que, pour échapper aux filets de la jalousie maladive de son amant, Albertine déploie de nombreuses ruses, des stratégies, des mensonges, des cachoteries. Elle ne se laisse pas faire. Ses inventions sont insoupçonnables. Par ses stratégies d’échappement, elle me devient plus sympathique et le roman moins ennuyeux. Elle est plus fine que son jaloux!

Comment cela se terminera-t-il?

 

La Prisonnière – Marcel Proust – Emprise, jalousies et mensonges.

CHALLENGE PROUST AVEC CLAUDIALUCIA, KEISHA, NATHALIE et d’autres….

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Près de deux semaines pour venir à bout de ce tome V de la Recherche du Temps perdu pourtant pas si long (329 pages sur la Kindle, 544 en édition de poche ) . Paru en 1923 – livre posthume – un siècle avant Meetoo – ce roman qui  narre une emprise, se lit  difficilement aujourd’hui. 

cette obéissance d’Albertine, non pas sa compensation, mais son complément, m’apparaissait comme
autant de privilèges que j’exerçais ; car les devoirs et les charges d’un maître font partie de sa domination,
et le définissent, le prouvent tout autant que ses droits. Et ces droits qu’elle me reconnaissait donnaient
précisément à mes charges leur véritable caractère : j’avais une femme à moi qui, au premier mot que je lui
envoyais à l’improviste, me faisait téléphoner avec déférence qu’elle revenait,

Quelle idée d’emprisonner une jeune fille à qui on a fait miroiter le mariage dans un appartement parisien? Albertine n’est pas captive jour et nuit dans l’appartement du narrateur, elle sort chaperonnée et surveillée. Elle fait l’objet d’une surveillance tatillonne (et coûteuse). Le narrateur est encore plus enfermé tiraillé à chaque instant par sa jalousie soupçonneuse.

Avec un luxe de détails, pas à pas, le narrateur cherche à éloigner Albertine de ses fréquentations, de l’amie de Mlle Vinteuil, de l’actrice Léa, et d’autres femmes gomorrhéennes. Si Albertine souhaite se rendre dans le salon de madame Verdurin, il la persuade d’aller au Trocadéro jusqu’à ce qu’il apprenne que justement Léa doit se produire. Il envoie la fidèle Françoise quérir Albertine au Trocadéro. Chaque piège déjoué révèle une nouvelle occasion de tromperie…

D’ailleurs, si la jalousie nous aide à découvrir un certain penchant à mentir chez la femme que nous
aimons, elle centuple ce penchant quand la femme a découvert que nous sommes jaloux.

La jalousie de Marcel lui dicte un comportement aberrant qui fatigue la lectrice. On apprendra vers la fin du roman que les mensonges d’Albertine sont tout aussi incroyables. Malgré la surveillance de chaque instant Albertine se ménage des espaces de liberté, invente des voyages. Elle est capable de nier les évidences, et même de nier ses affirmations avec effronterie.

Ainsi échangeâmes-nous des paroles menteuses. Mais une vérité plus profonde que celle que nous dirions
si nous étions sincères peut quelquefois être exprimée et annoncée par une autre voie que celle de la
sincérité.

Et la lectrice a bien du mal à suivre. D’ailleurs, dans ce jeu qui prêche le faux pour entrevoir un peu de vrai, je ne vois pas l’intérêt de m’infliger des pages et des pages pour un résultat si minime. Même la brave Françoise a le mauvais rôle. Proust est peut être très subtil mais je me lasse.

Albertine m’effrayait en me disant que j’avais raison, pour ne pas lui faire tort, de dire que je n’étais pas son amant; puisque aussi bien, ajoutait-elle « c’est la vérité que vous ne l »êtes pas ». Je ne ne l’était peut être pas complètement en effet, mais alors que fallait-il penser que toutes les choses que nous faisions ensemble elle les faisait aussi avec tous les hommes dont elle me jurait qu’elle n’avait pas été la maîtresse?

Sont-ils même amants, ces deux-là, alors qu’ils jouent à des jeux étranges de séductions  en échangeant des baisers adolescents? Etrange érotisme à travers la cloison de salles de bains séparées mais contiguës. Une véritable gêne me saisit quand il manipule Albertine endormie, comme une poupée de chiffon. Résonnance actuelle du procès de Mazans.

Moi aussi, depuis que j’étais rentré et déclarais vouloir rompre, je mentais aussi. Et cette volonté de
séparation, que je simulais avec persévérance, entraînait peu à peu pour moi quelque chose de la tristesse que j’aurais éprouvée si j’avais vraiment voulu quitter Albertine.

Au jeu truqué de la vérité s’ajoute un autre jeu pervers : celui de la rupture. provoquer une rupture pour ne pas se séparer. Albertine va-t-elle supporter cela longtemps?