Les disparus – Daniel Mendelsohn

Le pavé du mois d’Août : plus de 900 pages dans lesquelles j’ai plongé avec grand plaisir.

Immersion totale! Et pourtant ce n’est pas un livre dont on tourne vite les pages, au contraire.  Certaines sont tellement intenses et difficilement soutenables qu’il faut prendre l’air, d’autres sont si denses qu’il faut y revenir.

Et pourtant, l’argument de départ semble mince : six personnes de la famille de l’auteur ont péri pendant l’Holocauste dans la petite ville de Bolechow. Schmiel, le frère du grand père de Daniel Mendelsohn, sa femme et leur quatre filles. Comment imaginer 930 pages pour apprendre ce qui paraît si simple?

« C’était pour sauver mes parents des généralités, des symboles, des abréviations, pour leur rendre leur particularité et leur caractère distinctif que je m’étais lancé dans ce voyage étrange et ardu. Tués par les nazis – oui, mais comment? »..

Mendelsohn conduit une véritable enquête qui le mènera de l’Ukraine à l’Australie, d’Israël, en Suède….une odyssée, pour cet helléniste dont j’ai tant aimé le livre, Une Odyssée, Un père, un fils une épopée. Ses voyages le conduisent à rencontrer les témoins oculaires de ces disparitions, ou des personnes ayant connu les disparus.

Evidemment, je pense à Chaghall….

Nous sommes  conviés à des rencontres avec de nombreux personnages originaires de Bolechow ou Bolekhiv (comme on l’appelle maintenant que la ville est ukrainienne), le plus souvent des juifs très âgés, parlant yiddish ou polonais, mais aussi d’ukrainiens qui ont été témoins du massacre, mais aussi des enfants de la génération de l’auteur, ses frères et sa sœur qui participent à l’enquête, et les cousins… Ces rencontres sont l’occasion de chaleureux repas de cette cuisine ashkénaze partagée sous tous les climats des 4 continents abordés.

C’est un texte plus littéraire qu’historique. A chaque occasion l’auteur se pose la question essentiel pour un écrivain. Comment raconter une histoire.  Mendelsohn se met en scène en tant que raconteur, comme l’avait été son grand-père, le frère de Schmiel, le disparu :

« Il ne recourait pas au procédé évident de commencer par le commencement et de finir par la fin ; il préférait la raconter par de vastes boucles, de telle sorte que chaque incident, chaque personnage, mentionné pendant qu’il était assis, là, sa voix de baryton déchirante oscillant sans cesse, avait droit à sa mini-histoire, un récit à l’intérieur du récit, de telle sorte que l’histoire ne se déployait pas (comme il me l’a expliqué un jour) comme des dominos, mais plutôt comme des boîtes chinoises ou des poupées russes, chaque évènement en contenant un autre, et ainsi de suite…. »

Mendelsohn est aussi un érudit, un spécialiste des textes anciens, il va confronter l’histoire qu’il racontera à l’Histoire primordiale, à la Genèse, Bereichit, la création, à l’histoire de Caïn et Abel, occasion d’aborder les tensions entre frères, à l’histoire du Déluge et de Noé, à celle de Lot, question d’envisager l’annihilation des êtres vivants ou  des villes de Sodome et Gomorrhe, le parallèle avec la liquidation des Juifs de Bolechow m’apparaît évident. Mendelsohn ne se contente pas d’allusions, il cite en détail les commentaires de Rachi et plus récents d’un  commentateur moderne.

« mais, en même temps, qui ne trouve pas les moyens de faire dire aux textes que nous lisons ce que nous voulons qu’ils disent? »

L’auteur nous emmène par cercles concentriques, comme la =genèse, comme Homère dans l’Odyssée. Il se met en scène racontant une histoire.

« Etre en vie, c’est avoir une histoire à raconter. Être en vie, c’est précisément être le héros, le contre de toute une vie. Lorsque que vous n’êtes rien de plus qu’un personnage mineur dans l’histoire d’un autre, cela signifie que vous êtes véritablement mort. »

Pour raconter l’histoire de ses six disparus, il faut interroger les gens qui les ont intimement connus, les amies d’enfance de Lorka, Frydkan et Ruchele, les filles dont il ne connait même pas les prénoms au début de ses recherches ne connaissant que « quatre superbes filles ». Chaque détail compte, la façon de porter un cartable, les amoureux si elles en ont eu….

Quelles richesses dans ce livre! Combien de thèmes évoqués. Thèmes familiaux, comme les rapports entre les frères et soeurs, les souvenirs qu’on préfère taire et qui sortent par mégarde, les récits déformés au cours des souvenirs….

Finalement, comme dans un roman policier, par une combinaisons de hasards, par la ténacité des enquêteurs, la vérité apparaît, Daniel Mendelsohn retrouve les circonstances précises de la mort d’au moins deux de ses disparus, le lieu précis, qui existe encore des décennies plus tard….

Athénée Palace – Rosie Waldeck

LIRE POUR LA ROUMANIE

Lu à la suite dEugénia de Lionel Duroy , ce livre répond à la critique de Keisha qui « n’aime pas les trucs romancés« : Athénée Palace est un reportage paru en 1942 à la suite du séjour de Rosie Waldeck correspondante pour Newsweek. C’est le témoignage direct d’une journaliste américaine qui a séjourné à Bucarest du 14 juin 1940 à la fin janvier 1941 et qui a rencontré  la plupart des protagonistes.  Les événements  relatés chronologiquement, mais aussi classé par thèmes dans des chapitres courts. La lecture est ainsi facilitée bien que cette histoire soit disséquée avec un luxe de détails. 

Rosie Waldeck est le témoin idéal –  de nationalité américaine alors que les Etats Unis sont encore neutres, les Français et les Britanniques seront contraints à quitter la Roumanie qui passe progressivement sous contrôle. allemand. Née en Allemagne en 1898, de langue Allemande elle maîtrise la langue et tous les codes germaniques.  En tant que Juive allemande, elle est très lucide sur la montée des Nazis. Esprit libre, elle n’hésite pas à choquer les intellectuels libéraux qui ne prennent pas Hitler au sérieux.

« Au cours de l’été 1940[….]A l’Athénée Palace et uniquement là, dans le décor élégant des grands hôtels européens, les personnages de l’Europe d’après guerre et ceux du Nouvel Ordre se partageaient l’affiche, avec dans les deux cas, une distribution de premier ordre, et la pièce elle-même était pleine de suspense.

Voici l’intrigue. Une Roumanie neutre, petit pays, mais riche en céréales, et le cinquième producteur de pétrole mondial, s’efforce de conserver son indépendance.

L’Athenée Palace  offre à la journaliste  un  poste d’observation privilégié : au coeur de la capitale roumaine. Tout ce qui compte à Bucarest s’y rencontre. Intellectuels, princes, les Excellences, diplomates  ou politiques se retrouvent dans ses salons, viennent y dîner. Demi-mondaines et espionnes promènent leurs visons ou leurs toilettes parisiennes. A son arrivée, Rosie Waldeck découvre une Roumanie francophile catastrophée par l’entrée des Allemands dans Paris le jour-même. Au fil de l’été, les Allemands tissent leur toile. Tout d’abord séducteurs, ils cherchent à rassurer l’intelligentsia et le Roi par une ouverture intellectuelle assez étrange. Puis ils envoient des hommes d’affaires pour s’assurer du pétrole roumain et des céréales.

Depuis longtemps,  la Garde de fer, nationaliste et antisémite,  cherche à imposer par la terreur un régime fasciste. Leur conquête du pouvoir est contrée par d’autres forces politiques, le Roi Carol,sa maîtresse juive Lupescu et  sa camarilla, les différents chefs de gouvernements et l’armée avec le Général Antonescu jouent leur partition. Les rivalités sont sanglantes et compliquées avec des retournements d’alliances. Les Gardes de fer singent les nazis mais ne sont pas nécessairement les alliés des nazis qui préfèrent un régime stable qui leur garantirait pétrole et céréales.

C’est l’entrée en Bessarabie de la Russie (malgré le pacte Ribbentrop- Molotov) et la perte de la Transylvanie revendiquée par la Hongrie qui précipite l’occupation allemande. La Grande Roumanie se trouve dépecée. Certains Roumains voient dans les Allemands des protecteurs contre leurs rivaux proche Russes-Hongrois et Bulgares. La royauté vacille, jusqu’à l’abdication de Carol le 3 septembre. Antonescu, ne sera pas le De Gaulle roumain, qu contraire, il ira se jeter dans les bras d’Hitler qui lui fait plus confiance qu’à la Garde de fer.

Le 13 octobre 1940, la mission allemande tant attendue débarque à Bucarest. La Roumanie est occupée sans aucune résistance. Rosie Waldeck, comme Malaparte dans le roman Eugenia de Lionel Duroi, n’hésite pas à fréquenter les plus grands dignitaires, un général allemand,  comme le Hohe Tier pour les besoins de son reportage. Elle ne cache d’ailleurs pas ses origines juives, dans la haute hierarchie nazie, on est au dessus de ces contingences.

L’automne à Bucarest sera violent avec des luttes intestines, des nuits-des-long-couteaux, des funérailles spectaculaires,

Avant la fin novembre, les Roumains pouvaient dire : « les sept plaies se sont abattues sur nous : les Hongrois, les Russes, les Bulgares, Lupescu, le régime gardiste, la mission militaire allemande, et le tremblement de terre. »

L’Ordre Germanique tarde à s’installer sur l’Europe de l’Est et sur la Roumanie en particulier. L’auteur analyse avec lucidité la raison des atermoiements allemands et l’égoïsme nationaliste roumain des Gardistes. Elle définit avec clarté ce qu’est le totalitarisme. Le traitement des réfugiés allemands de Bessarabie montre le caractère racial de cet Ordre germanique.

Atroce conclusion à son séjour : le pogrom de Bucarest et la terreur sanguinaire que font règner les Gardistes au cours de janvier 1941.

Grâce à cet ouvrage très détaillé et très clair  je commence à mieux me repérer  dans cette période troublée. La lucidité de Rosie Waldeck est prémonitoire : alors que le livre est sorti en 1942, on croit deviner la résistance des Anglais et Stalingrad. L’Ordre Germanique ne s’est pas installé parce que tout simplement la guerre n’est pas gagnée par Hitler.

 

Eugenia – Lionel Duroy

LIRE POUR LA ROUMANIE

Quand je voyage vers l’Est, des Pays Baltes à la Grèce, je cherche les traces des Juifs disparus. Eugenia est un roman qui vient illustrer une lecture plus ardue :  Les voix de Iasi de Jil Silberstein retraçant l’histoire de la communauté juive de Iasi et parallèlement celle de l’antisémitisme en Moldavie et en Roumanie. Le livre de Jil Silberstein est une étude très aboutie tandis que Eugenia est un roman.

 

 

Réflexion faite, ce qui est grave, ce n’est pas que trois gars puissent se poster à un coin de rue pour hurler « Mort
aux youpins ! », mais que leur cri puisse passer inaperçu, banal comme la cloche d’un tramway.

Eugenia, la narratrice, est une très jeune femme d’une vingtaine d’années, née à Iasi dans une famille de petits commerçants. Etudiante en lettres, elle fait la connaissance de l’écrivain Mihail Sebastian, écrivain juif invité par la Professeur de Lettres qui se fait lyncher par des jeunes des la Garde de Fer. Eugenia prend la défense de l’écrivain, alors que son propre frère est à l’instigation du lynchage, elle tombe amoureuse de l’écrivain, part pour Bucarest et devient journaliste….(je ne vous en raconterai pas plus!). Eugenia est-elle un personnage inventé? C’est un personnage complexe, jeune fille naïve,  idéaliste, capable de s’opposer à sa famille antisémite, de se lancer dans le journalisme.

Le sujet central est le récit du pogrom de Iasi qui fit  13.200 victimes et qui est raconté dans toute son horreur. L’article mensonger de Malaparte fait l’objet d’une longue citation.

C’est aussi l’histoire de la Roumanie de 1938 à 1945 contée dans le détail avec les luttes pour le pouvoir entre les légionnaires de la Garde de Fer et la monarchie, entre les atermoiements et les concessions aux nazis pour éviter le pire, qui de toutes les façons arrivera…les hésitations d’intellectuels francophiles mais fascinés par les théories antisémites. Le récit romanesque fait passer tous ces épisodes contradictoires, les exécutions et emprisonnements des différentes factions. Si l’histoire d’amour d’Eugenia et de Mihail est sans doute inventée, tous les autres personnages sont historiques.

Au fur et à mesure des victoires de la Wehrmacht, Carol II avait dû donner de plus en plus de gages à Hitler.
Après l’invasion de la Pologne, il avait offert à l’Allemagne la moitié de notre pétrole. Après celle du Danemark,
il avait accepté de réviser à la hausse le traité pétrolier en faveur de l’Allemagne et offert, en plus, une grande
partie de notre production céréalière. Après la capitulation de la France, jugeant la Roumanie en grand péril, il
avait pris cette fois la décision d’« aligner la politique du pays sur celle de l’Allemagne ». On ne pouvait faire
plus.

Mihail Sebastian, écrivain, journaliste, avocat, fréquentait toute l’intelligentsia de Bucarest. Nous croisons au fil des pages les écrivains de l’époque : Emil  Cioran, Mircea Eliade, Ionesco, et tant d’autres que je ne connaissais pas. Il y a tant de références littéraires que j’ai fait une liste de lectures à venir et tout d’abord le Journal de Mihail Sebastian témoignage essentiel et ses autres œuvres.

Un personnage est tout à fait ambigu: Malaparte, journaliste pour le Corriere della Sera qui couvre le Front de l’Est et a rédigé un article tout à fait douteux sur le pogrom de Iasi avant de témoigner dans Kaputt. Eugenia porte aussi une réflexion sur le journalisme. La recherche de la vérité, du témoignage permet-elle les compromissions auxquelles se livre Malaparte? La parole du bourreau est-elle si passionnante que la jeune fille, imitant Malaparte retourne à Iasi après le massacre pour tenter de faire parler ceux qui ont massacré leurs voisins.

Une lecture parfois éprouvante mais il convient de ne pas oublier une histoire qui parfois resurgit – tout au moins dans le discours « décomplexé » qu’on a pu entendre récemment.

Une petite remarque concerne l’orthographe très bizarre de la version électronique qui rend pratiquement irreconnaissables les noms roumains aussi bien des personnes que la toponymie. Chisinau apparait ChiZinbu et Braila Brbbila, Radulescu Rbdulescu….

 

Ma Cabine Téléphonique Africaine – Lieve Joris – Actes sud

INVITATION AU VOYAGE

J’ai reçu Ma cabine Téléphonique Africaine en cadeau au pique-nique de Babélio. Comme je n’avais aucune idée de ce que cachait ce titre original, le livre est resté longtemps dans ma PAL. Quelle bonne idée de l’en sortir!

164 pages, 10 récits, autant de rencontres en Afrique, au Moyen Orient, en Europe de l’Est.

J’aime les écrivains-voyageurs et encore plus  les écrivaines-voyageuses. Après Alexandra David Neel, Mary Kingsley, Isabelle Eberhardt et d’autres, je découvre Lieve Joris  née en Belgique(1953) mais basée aux Pays Bas, donc néerlandophone. Journaliste, boulingueuse elle a écrit de nombreux livres que je compte bien lire!

Ma cabine téléphonique africaine est le titre du premier récit : rencontre avec Bina, receveur des postes dans un village malien en 1996, déjà les touaregs rebelles menacent les autorités ou leurs représentants. La téléphonie mobile n’existe pas dans cette contrée. La cabine de Bina est une institution….Comme j’ai aimé ce récit! Lieve Joris s’efface devant les personnages africains. Elle les campe magnifiquement.

Le second récit, Les Enfants de Mobutu, se déroule au Congo, en 1998, le règne de Mobutu s’ achève, il reste un grand désordre et pourtant l’auteure se promène dans la province qui paraît paisible. Elle accompagne un homme d’affaires qui vend, troque, ou achète un peu n’importe quoi. Elle nous fait imaginer l' »ambiance du poisson » sur le bord du lac, on rencontre des pauvres pêcheurs, des cyclistes qui font des kilomètres de pistes défoncées pour transporter 3 malheureux poissons….Aventure humaine, chaleur africaine…

On passe aussi par Dar-es-Salam ou par Saint Louis du Sénégal .

Lieve Joris a posé ses valises en 1982 au Caire. Elle nous invite dans l’appartement de Madame Taher, sa logeuse, bourgeoise déclassée qui fait survivre un monde féminin, désuet, étriqué et décalé.

Puis elle part à Alep et à la frontière de la Syrie et de la Turquie, rencontre Ismaïl,  Kurde qui préfère disserter sur Baudelaire et les surréalistes que de lui faire rencontrer la réalité, « Baudelaire est sans danger » : rencontre touchante.

Les 50 dernières pages se déroulent en Pologne (1987)et en Hongrie (1990) . Rencontre avec Kapucinski – un écrivain -voyageur que j’aimerais lire. Ils ne parleront pas de l’Afrique que les deux auteurs ont parcouru, Kapuscinski fera découvrir la Pologne grise de la fin du communisme. Enfin Lieve Joris aboutit dans un petit village hongrois  sur la Tisza.  Avec une grande délicatesse, elle nous présente les protagonistes de l’histoire récente, l’idéaliste qui voulait changer le monde, le maire communiste, l’institutrice aux prises avec les enfants tziganes qui ne supportent pas la sédentarisation imposée…Aucun jugement, juste une grande sympathie.

Lieve Joris ne se met pas en avant. Elle ne se vante pas de ses aventures. Elle laisse parler les personnages qu’elle rencontre, nous fait sentir les ambiances, les odeurs, les goûts, les manques aussi. Un tout petit livre, un concentré de saveurs!

 

Un fond de Vérité : Zygmunt Miloszewski – Pocket

POLAR POLONAIS

Avec la Pologne, j’ai toujours quelques réticences, peur de rencontrer un antisémitisme virulent. Et avec ce livre, je tombe pile dessus!

Connaissez-vous la ville de Sandomierz?  Très ancienne ville médiévale, située sur la Vistule, ville pittoresque et touristique, où une importante communauté juive vivait avant la Shoah. Dans une de ses églises se trouve encore un tableau du peintre du XVIIIe siècle, Charles de Prévôt, ayant pour thème le meurtre rituel d’enfants chrétiens perpétré par des juifs. Ce tableau est à peine caché par un rideau. Le meurtre des enfants et la mise en scène du peintre joue un rôle central dans le thriller de Zygmunt Miloszewski.

Thriller addictif où le procureur Teodore Szacki mène une enquête  bien retorse.

Ela Budnik, notable de la ville, femme irréprochable est retrouvée morte, saignée à blanc sur l’emplacement de l’ancien cimetière juif. L’arme du crime trop facilement retrouvée est le couteau d’abattage rituel des bouchers juifs. Coïncidence, nous sommes justement pendant la semaine pascale!

Le procureur qui ne croit pas aux meurtres rituels,  redoute l’exploitation médiatique, et antisémite que la presse peut faire dans cette petite ville. Étrangement, le cadavre du mari d’Ela est retrouvé au dessus d’un tonneau destiné à recevoir le sang…..Szacki se documente sur les rites de la Communauté, sa culture auprès d’un rabbin assez improbable. Il demande à un archiviste spécialisé dans la généalogie de faire des recherches….

Je me laisse emporter dans le thriller, avec  mauvaise conscience. Les polars décrivent une société actuelle (ou passée), de mettent à jour les travers les plus noirs mais j’ai toujours peur de la complaisance et du voyeurisme. Le procureur, un divorcé morose au début du livre, fait des conquêtes inespérées chez ses collègues femmes, était-ce bien nécessaire à l’intrigue? Ces digressions m’ont passablement agacée.

En revanche le refrain « tout le monde ment« , mais il y a parfois un fond de vérité (pas toujours) laisse ouvertes toutes les hypothèses même les plus invraisemblables et permet tous les rebondissements jusqu’à la dernière page.

 

Mucha au Musée du Luxembourg

Exposition temporaire du 12/09/18 au 27/01/19

On connait Mucha l’affichiste Art Nouveau qui fit la publicité de nombreuses marques françaises en particulier pour les Expositions Universelles

J’avis déjà vu d’autres affiches du papier JOB à Perpignan.

Les affiches qui le rendirent célèbre furent celles de Sarah Bernhard

Sarah Bernhard

 

la dame aux camélias

Aussi Médée, Gismonda….

Comme tous les artistes Art Nouveau Mucha se consacra aux arts décoratifs, motifs et bijoux avec les courbes et les formes végétales, aussi avec des emprunts à l’Orient, à Byzance et à ses origines slaves.

Tchèque, dans l’Empire Austro-Hongrois, il s’attacha à illustrer les thèmes slaves et au cours de l’Exposition Universelle, il décora le pavillon de la Bosnie-Herzegovine et voyagea dans les Balkans

La peinture de Mucha ne se limite pas à des travaux d’affichistes. Une salle le présente, mystique et Franc-Maçon avec des peintures ou pastels recherchant la spiritualité, à la limite de l’abstraction.

En 1910 Mucha retrouve sa terre natale. Son oeuvre est celle d’un patriote tchèque et slave.

le siège de Sziget

Il choisit 20 épisodes de l’histoire slave pour son Epopée Slave en 20 très grands tableaux historiques où on voit des foules . Un diaporama de 10 minutes sur un écran incurvé nous montre les tableaux et zoome sur les détails.

L’affranchissement des paysans russes

Introduction de la Liturgie slave (9ème siècle)

Pour ma part, je ne suis pas très fan de grandes fresques historiques et encore moins de ses vitraux. Tout cela me renvoie à une une exaltation nationaliste qui ne m’enthousiasme pas vraiment.

Histoire des Grands-parents que je n’ai pas eus – Ivan Jablonka – Seuil

PARCZEW/PARIS/AUSCHWITZ

« ….L’idée de prendre mes grands-parents comme objet d’étude remonte à 2007. Mon projet prend forme assez vite : je vais écrire un livre sur leur histoire, ou plutôt un livre d’histoire sur eux, fondé sur des archives, des entretiens, des lectures, une mise en contexte, des raisonnements sociologiques, grâce auxquels je vais faire leur connaissance. Récit de vie et compte rendu de mon enquête, ce livre fera comprendre, non revivre… »

L’auteur Ivan Jablonka est historien. Cette enquête est menée de façon rigoureuse, scientifique. Cela n’exclue pas la chaleur humaine. L’auteur ne connaissait rien de ses grands-parents, ni de ses arrières-grands-parents. Il découvre des personnalités attachantes et fait revivre tout un monde disparu. Il détaille aussi toutes ses démarches qui le conduisent en Pologne et jusqu’en Argentine. Il fait revivre le petit monde des tailleurs, coupeurs de cuir, fourreurs entre Belleville et Ménilmontant. Il montre l’extraordinaire solidarité entre ces sans-papiers, artisans, militants communistes et anarchistes dans des temps troublés.

Antisémitisme qui a raison de ces jeunes communistes laïques, universalistes, qui vinrent en France chercher l’asile politiques après une incarcération en Pologne pour avoir tendu une banderole et qui se retrouve « sans papiers »:

« Matès un réfugié politique auquel la France s’honore de donner le droit d’asile? Son emprisonnement démontre plutôt l’inanité de la distinction entre « étrangers de bonne foi » et « hôtes irréguliers », et leur fusion dans la catégorie des délinquants »…

Actuel, trop actuel, ce débat!

Matès termine sa vie comme sonderkommando quoi de plus tragique?

Alors que les survivants de la Shoah nous quittent les uns après les autres, Simone Weill, Marceline Loridan-Ivens récemment, les historiens prennent la relève.

miss sarajevo – ingrid thobois

MASSE CRITIQUE DE BABELIOMerci à Babélio et aux éditions Buchet-Chastel pour ce joli livre : couverture sobre, beau papier et – détail qui tue – la pagination dans la marge, ni en bas ni en haut. 

Les lectures de la Masse Critique sont toujours des découvertes. J’ouvre le livre sans préjugés, accrochée par le titre. J’aime les Balkans, le mélange des cultures, la musique et la cuisine.  J’étais donc partante pour Sarajevo. J’aurais dû réfléchir que pour le français moyen, Sarajevo, comme Grozny ou Beyrouth évoquent guerre civile, destructions et ruines.

Pour les folles équipées façon Kusturica, passez votre chemin, pour les analyses politiques, le voyage de Mitterrand, le rôle des casques bleus, ce n’est pas non  plus ici que vous les trouverez. D’ailleurs, le héros du livre, Joaquim, photographe de guerre, ne parvient à Sarajevo qu’à la page 120 (sur 213), plutôt éberlué, venu oublier le deuil de sa soeur dans le fracas de la guerre. Recueilli dans une famille, il ne sortira que rarement.

Sarajevo est la métaphore du deuil. Miss Sarajevo est un livre de deuil. Au cours du voyage au Havre à la suite du décès de son père, Joaquim se souvient du suicide de sa soeur, inexplicable, de la mort prématurée de sa mère. Il se remémore les allers-retours Paris-Rouen. C’est l’histoire d’une famille qui cache un lourd secret. Famille rigide et mortifère que Joaquim fuit très jeune.

Au roman familial très lourd se mêlent les souvenirs de son voyage à Sarajevo en guerre. Et c’est dans cet enfer du siège, des snipers, des ruines qu’on ressent la chaleur humaine de la famille de Vesma, une journaliste qui veut continuer à témoigner. Résilience de ces bosniaques qui cherchent à continuer une vie normale, et même à participer à des concours de beauté.Les petites Miss ont cousu des robes de rêve dans les bombardements.  Leçon de vie.

Joaquim est photographe. Ce roman est aussi une réflexion sur l’image, la fabrique d’images argentiques. Ce sujet aurait pu être développé davantage.

Malgré ce sujet très lourd la lecture est agréable. Courts chapitres qui donnent du rythme au récit, style clair et vif, écriture sensible; Un livre délicat.

Âmes sauvages : le symbolisme dans les pays baltes

Exposition temporaire au Musée d’Orsay jusqu’au 7 juillet 2018

jeune paysanne de Johann Walter

Je n’aurais pas manqué l’occasion de flâner encore à Tallinn, Riga, Vilnius ou Kaunas. histoire de raviver des souvenirs de notre voyage. Nous avions vu de beaux musées à Tallinn, Kaunas et Vilnius et j’avais adoré la maison de Curlionis 

Curlionis

L’exposition du Musée d’Orsay a choisi de présenter par thèmes sans séparer les peintres de chacun des pays baltes et sans souci de chronologie(certains tableaux datent de 1930 et son présentés avant d’autres des années 1910). Les trois thèmes abordés sont : 1 Mythes et Légendes , 2. l’Âme, 3. la nature. 

Mythe et Légendes s’ouvre sur des légendes estoniennes, Le Sacrifice de Kristjan Raud  illustre une légende ancienne païenne selon laquelle les larmes de trois veuves venues prier font jaillir une source.

Kallis : Linda portant un rocher ; Kalevipoeg

La légende estonienne de Kalevipoeg a inspiré Raud, Triik, ou Tuul : on voit des héros musclés ou au contraires décharnés très symbolistes. Ce n’est pas la peinture que je préfère, déjà les Symbolistes autour de Maurice Denis ne m’inspirent pas tellement. Dans la Bataille de Triik je crois reconnaître des vikings et un drakkar dans le tableau voisin, Lennuk, de Triik.

Lennuk de Triik

Je retrouve avec plaisir Curlionis dans une atmosphère fantastique, trois tableaux avec un enfant, un oiseau, une montagne et une reine suggèrent d’inventer un conte.

Curlionis : Princesse, oiseau

2.L’Âme

Konrad Mägi : Méditation

De nombreux portraits sont exposés, je n’aime pas du tout ceux qui sont torturés, décharnés, sombres et assez sinistres.

Rozentals : Princesse avec un singe

D’autres sont très colorés. j’ai beaucoup aimé la Méditation de Konrad Mägi, la Princesse au singe de Rozentals et la Jeune Paysanne de Johann Walter

3. la nature

Paysage norvégien

C’est la salle qui m’a vraiment plu. Nature ensoleillée des paysages norvégiens de Triik et Mägi ou les forêts, la neige et les reflets sur l’eau de Purvitis

Purvitis

Encore une fois Curlionis est mon préféré avec son cycle de la Création en 13 tableaux, Création différente de la Genèse, incluant une certaine idée de cosmologie, big bang ?,

Curlionis : Genèse
Curlionis : Genèse
curlinonis : Genèse

avec l’apparition de la lumière vers le 4ème tableau, passant du bleu sombre vers le blanc et le rose quand apparaît la vie(de beaux coquelicots rouge) puis on imagine le déclin du soleil avec des teintes orangées. Aimé aussi ses vagues dont un tableau ressemble à celui d’Hokusai.

Exposition solaire avec trois tableaux de Kallis.

 

 

Les assassins de la route du Nord – Anila Wilms

LIRE POUR L’ALBANIE

Incipit :

« Depuis toujours, on racontait d’étranges histoires sur la région des montagnes du Nord ; histoires à l’image du caractère singulier et frondeur de ses habitants, selon l’opinion répandue dans le reste de l’Albanie. Ainsi cette querelle qui avait éclaté au début de la Grande Guerre entre les Autrichiens et les montagnards, lorsque l’armée autrichienne occupait le nord du pays. les premiers voulaient transformer en voie rapide l’ancienne route des caravanes qui traversait les montagnes, les seconds s’y opposaient. Dans le Kanun, le code ancestral des montagnes, il était écrit : « la route a des mesures précises : une hampe et demie. Elle doit être suffisamment large pour qu’un cheval lourdement chargé ou une charrette à bœufs puisse y circuler…. »

Le ton est donné,rappelant Kadaré. Je pensais que le Kanun régissait le code d’honneur et les vendettas, je ne savais pas qu’il s’appliquait aussi aux détails des travaux publics.

Puis le roman se poursuit comme un polar. Une voiture tombe dans une embuscade. Des bergers trouvent ses occupants morts. On imagine que l’enquête cherchera les coupables, les motifs, peut être les commanditaires….

L’histoire se poursuit à Tirana « modeste bourgade où l’on vendait autrefois du miel et du fromage de chèvre » devenue capitale d’un état Albanais encore balbutiant après la Grande Guerre. Les victimes sont deux Américains, le meurtre a des retentissements diplomatiques.

« …ce qui était arrivé était aux antipodes de l’esprit du Kanun. En Albanie, refuser l’hospitalité à un étranger était considéré comme la plus grande ignominie qui soit. Et pour les habitants des montagnes, l’hôte n’était pas seulement intouchable ; l’hôte, pour eux était sacré »

Journalistes, diplomates, habitués des cafés se passionnent pour ce qui est devenu une affaire d’Etat. Le roman policier cède le pas à un roman historique se déroulant pendant  « une période difficile de la jeune démocratie albanaise«  , la crise dans cet état balkanique après que le premier ministre ait essuyé un attentat en avril 1924. Différentes factions se disputent le pouvoir :  le Premier ministre, Fuad Herri, s’appuie sur les montagnards et la tradition, l’évêque Dorothéus revient d’émigration en Amérique et veut moderniser les mœurs politiques, les beys, enfin, ne veulent pas céder le pouvoir qu’ils détiennent depuis l’Empire Ottoman. Les puissances étrangères ne restent pas inactives : Américains et Britanniques convoitent le pétrole albanais. Serbes, Monténégrins et Grecs, verraient d’un bon oeil des rectifications de frontière à leur profit. Mussolini étendrait volontiers sa sphère d’influence à l’Albanie. Certains Albanais voit dans le fascisme un recours providentiel. Après des siècles de domination de la Sublime Porte les règles de la démocratie occidentales fonctionnent très imparfaitement, d’autant plus que la corruption est de rigueur. Les dessous-de table sont courants aussi bien dans la construction que dans l’obtention des concessions pétrolières.

« rafle tout ce que tu peux aujourd’hui, demain est dans les mains d’Allah ». 

Le récit de la crise politique est loin d’être ennuyeux. Au contraire, le ton est tantôt burlesque tantôt ironique. J’ai beaucoup souri en lisant, et parfois ri à haute voix.

« la sagesse populaire sait que les beys intelligents et les chevaux verts, cela n’existe pas »

L’énigme finit pas se résoudre (mais je ne vous raconterai pas comment). On peut aussi voir une parabole pour les « ingérences humanitaires », alors, la Société des Nations, aujourd’hui certaines ONG.

Ce roman basé sur un fait historique, est cependant une fiction, les noms ont été changés et l’auteur a pris des libertés littéraire.

Lecture jubilatoire!