Vassilis Vassilikos est l’auteur de Z inspiré par l’assassinat de Lambrakis(1963 à Thessalonique) qui inspira Costa Gavras pour le film Z. Les Photographiessont parues en Grec en 1964 et en 1968, traduites par Lacarrière .
Ce court roman (212 pages) se déroule à Thessalonique.Cette ville est un des sujets du livre. Le héros se livre à de nombreuses errances que j’ai eu plaisir à suivre et à deviner quoique la ville dans les années 60 était bien différente de celle que j’ai découverte il y a peu. Souvenirs de l’occupation nazie, séisme qui a ravagé la ville…
Thessalonique vue de la Ville Haute
Un autre thème des Photographies est le cinéma. On comprend à la fin du livre que le héros est cinéaste et qu’il imagine la vie par images fixes ou animées. Son amoureuse lui reproche d’ailleurs de ne voir en elle qu’une héroïne de cinéma et non pas une femme réelle qui mange ou le désire .
Je me suis un peu perdue après deux ou trois chapitres, incapable de comprendre la trame de l’intrigue (si intrigue il y a). Mélange de réalité et de rêve, métamorphoses. Le narrateur, au milieu d’un paragraphe, est un chat errant. J’ai failli abandonner, n’y comprenant plus rien. Heureusement que je n’en ai rien fait. A la fin du livre, le film se déroule à l’envers, construction intelligente!
Ici je ne sais plus que dire. Tu existes, dis-tu, et moi je me console. Je ne reviens vers tes paroles que pour masquer le désarroi de mon cœur. Mais qu’est-ce là? Non ce ne sont pas des tuiles derrière toi, ce ne sont pas des toits de maison. Ce sont des carapaces des rêves qui se vidèrent, et qui s’imbriquèrent l’un dans l’autre, formant une surface dure où ton visage de givre est venu reposer son profil. Ce sont des feuilles desséchées ; si elles étaient rouges, ton visage serait plus blême encore. Mais la photo n’est pas en couleur et je les vois seulement comme des mots que leur sens a quittés et qui ont façonné pour les êtres peureux un toit contre l’orage. En dessous se cachent tous ceux qui ont renié leur vie et laissent envoler leurs fumées par une cheminée solitaire dans l’espace.
C’est aussi un roman d’amour que Lazare dédie à une femme le plus souvent absente qui fait irruption dans le récit pour disparaître sans prévenir.
Un livre à déguster sans se presser, une promenade dans Thessalonique.
« Salonique ou Thessalonique ? Bien qu’antiquisant, j’opte résolument pour le premier : c’est plus court et plus joli ; ce sont les Grecs (byzantins) eux-mêmes qui ont abrégé le nom, il y a près de mille ans ; c’est le nom qu’employaient les Juifs de la ville et ce n’est pas mal de s’en souvenir ; quoique philhellène, je n’ai aucune raison d’épouser le nationalisme grec le plus obtus qui prétend effacer tout corps étranger de l’histoire de la ville et jusqu’au nom utilisé par les Juifs comme par les Turcs. Voilà donc une affaire tranchée. »
Je saute sur toute occasion de faire un tour en Grèce, Matatounea chroniqué cet ouvrage et derechef, je l’ai téléchargé et lu! Salonique est une ville chère à mon cœur, départ d’une exploration en Macédoine et en Thrace. Jérusalem des Balkans, ville brillante jusqu’en 1917, où les quartiers juifs furent incendiés, la communauté juive fut déportée en 1943 et pratiquement exterminée.
Cette lecture fait suite à d’autres, mémorables: Vidal et les siens d’Edgar Morin que j’ai lu et relu. Gioconda de Nikos Kokantzakis, délicieux roman d’amours adolescentes et histoire vraie, témoignage de la déportation. Le Cahier volé à Vinkovici de Dragan Velikic et le Sarcophage et la douleur du Vendredi Saint de Yorgos Ioannou mettent en scène la ville.
Les Carnets de Salonique commencent comme une intrigue policière : une femme, Judith, est assassinée à Thessalonique en 1975, victime d’un attentat organisé par l’extrême-droite grecque à la chute du régime des colonels. L’enquête a conclu qu’elle avait été abattue par erreur, victime d’une balle perdue. Vassili Korassov, son compagnon est persuadé que Judith n’est pas morte par hasard, qu’elle était visée par les tueurs. Vassili tente de dénouer le mystère avec l’aide de Gabriel, un archéologue, fils d’un archéologue qui a collaboré avec les policiers en qualité de traducteur.
Il sera donc question d’archéologie, le père de Gabriel spécialiste du siècle de Périclès a aussi fouillé à Pella, ville de Philippe, le père d‘Alexandre le Grand. Les méthodes de l’archéologue sont analogues à celles du détective:
« Que vaut l’archéologie si elle ne parvient pas à extraire d’une couche de débris informes, d’un vulgaire amoncellement minéral, d’un terrain montueux mâtiné de pierrailles, ce qui bientôt donnera une figure, un visage à un édifice oublié, suscitera la curiosité du visiteur et fera revivre une civilisation entière dans l’esprit des hommes ? »
Vassili évoque l’histoire de Judith et de sa famille originaire de Smyrne . Son père Costas est un commerçant grec, sa mère Déborah – juive d’origine livournaise. A la suite de la Grande Idée, « megali idea« , le rêve grec de reconquête de territoires en Anatolie qui aboutit à La Grande Catastrophe,exode des Grecs d’Asie Mineure et incendie de Smyrne, le couple émigre à Salonique, où leurs affaires prospèrent, leurs enfants ont la meilleure éducation en Français et en Italien. A la suite de la Crise de 1929, la montée des fascismes et de l’antisémitisme incitent Costas et Déborah à l’exil à nouveau à Marseille. Rattrapé par la Guerre et l’occupation Allemande, ils poursuivent leur errance jusqu’aux Etats Unis
» Je suis le non-juif errant » disait-il (Costas) avec ironie. A peine établi à ses aises, il lui fallait s’arracher à ce qu’il avait tenu pour un asile et qui se révélait, une fois encore, une fausse promesse, un cul de basse-fosse…. »
Cette lecture est une leçon d’Histoire, histoire grecque, à travers le XXème siècle, Résistance des andartes de l‘ELAScontre les Allemands en Epire, et exil de ces derniers, chute du régime des Colonels et opposition des militaires avec parfois complicité de l’Eglise Orthodoxe…
Judith, bercée dès l’enfance à cette histoire, devient historienne et part à la recherche des biens juifs spoliés. Encore un thème passionnant!
Par ces thèmes multiples, les Carnets de Salonique sont intéressants. Cependant ce livre de moins de 90 pages, les survole. J’aurais aimé plus de profondeur. J’aurais aimé m’attarder à Smyrne, me promener plus longuement rue Egnatia ou dans les ruelles qui grimpent à la citadelle de Thessalonique. J’aurais aimé humer l’air de la mer Egée sur le port de Salonique et voir les personnages s’installer à Marseille. J’aurais aimé plus d’archéologie, en savoir plus sur les fouilles de Pella, sur Philippe et Alexandre le Grand.
Cette lecture agréable et facile me laisse un peu sur ma faim. Les personnages secondaires sont esquissés plutôt que présents.
« Ces histoires étaient censées se passer en des jours si anciens que tout, alors, semblait possible. C’était le temps où les dieux vivaient au milieu des hommes, intervenant sans cesse dans leur destin. Et rien n’est impossible dès lors qu’un dieu le veut, à commencer par la naissance d’un homme-taureau… »
Depuis nos premiers voyages en Grèce,Lacarrièrem’a toujours guidée, ses livres m’ont accompagnée en Egypte. J’ai trouvé la référence de L’Envol d’Icare sur le blog de Dominique ivredelivres à propos du tableau de Breughel que Lacarrière décrit.
Brueghel l’Ancien : Chute d’Icare
L’immense culture de Lacarrière et son talent pour la partager ne se dément pas ici. le mythe de La Chute d’Icare est raconté dans les Métamorphoses d’Ovide.
« Or on oublie généralement qu’Icare ne s’envola pas seul. C’est avec Dédale qu’il traversera les cieux grecs.
C’est aussi à cause de Dédale que tous deux se retrouvèrent enfermés dans le Labyrinthe. L’invention des ailes apparaît d’abord comme un défi à l’interdiction de Minos, une réponse novatrice et rusée au piège tendu par le roi…. »
Dédale fut le premier ingénieur, inventeur, sculpteur, illusionniste architecte du Labyrinthe, débordant d’astuce la métis. Soninvention des ailes aux plumes collées à la cire a d’ailleurs réussi dans son propre cas : Dédale a atteint la Sicile par la voie des airs. Tandis que son fils, Icare, s’est abîmé dans la mer à l’emplacement de l’île d’Ikaria.
Saraceni Carlo
Qu’est-ce qui a causé la chute d’Icare?
Sa désobéissances aux consignes de son père qui lui avait ordonné de ne pas s’approcher de l’eau qui aurait alourdi les plumes, ni ne voler trop près du soleil qui fait fondre la cire. Ou en punition de la transgression du mortel à s’approcher des dieux?
« Soumission à la loi divine et en même temps transgression à son égard, le mythe d’Icare détient la clé de ce dilemme : se rapprocher des dieux en se soumettant à leur loi ou, au sens propre, en s’élevant vers eux. »
Dans la mythologie grecque Icare ne fut pas seul à s’élever vers les cieux et à chuter :
« Tous ceux qui, dans l’Antiquité, tentèrent cette folie – vouloir monter au ciel et rencontrer les dieux sans divinisation préalable – le payèrent de leur vie : Icare, bien sûr, mais aussi Ixion et Tantale, pour rester dans le domaine grec. »
[…] »d’Ixion, par exemple, qui, admis au ciel et au banquet des dieux à titre exceptionnel, en profita pour tenter de séduire Héra, l’épouse de Zeus. Ce dernier le cloua alors sur une roue enflammée qu’il lança dans le ciel où, d’ailleurs, elle est censée tourner toujours, créant ainsi le premier satellite habité de l’espace »
Phaeton a connu un sort analogue, ayant désobéi à son père le Soleil
Giordano Luca : chute de Phaeton
Lacarrière nous offre de nombreuses pistes pour interpréter le mythe d’Icare et ses variantes : clé naturaliste référant aux animaux volants, chauve-souris et exocet,clé onirique où le dormeur rêve qu’il vole, clé symbolique qui se réfère au vol magique des chamans de Mircea Eliade ou aux rois-dieux du Proche-Orient, à l’Ascension du Christ ou l’Assomption de la Vierge, clé psychanalytique où l’on revient à Dédale et au corps pourrissant du Minotaure, les ailes d’Icare symbolisant son éclosion d’insecte ailé (Imago), Icare plutôt qu‘homme-oiseau serait homme-papillon, clé ritualiste et clé alchimique (là je suis perdue).
Dans le sillage d’Icare, Lacarrière nous emmène dans d’autres histoires comme celle de la chute de Talos précipité par le même Dédale – son oncle – Talos étant aussi nommé Perdix. Puis il nous conduit dans l’Histoire de l’Art : la représentation de la Chute d’Icare a inspiré de nombreux artistes comme Brueghel l’Ancien, Picasso, Matisse et Chagall ont illustré ce mythe.
Chute d’Icare : Matisse
Autres suiveurs, les aéronautes, cosmonautes et l’Homme-volant Clem-Sohn qui s’écrasa, comme Icare.
Dragan Velikic est un écrivain et diplomate serbe, Le cahier volé à Vinkovici est traduit du Serbe mais il se déroule entre Pula, Rijeka et des villes d’Istrie qui se trouve maintenant en Croatie et Belgrade oùsa famille s’est installée après avoir quitté Pula. Il évoquera aussi Ohrid en Macédoine, Ristovac à la frontière Turco-serbe, maintenant en Serbie. Mais pas seulement en Ex-Yougoslavie, Budapest , Trieste et surtout Salonique.
Une carte de l’Istriem’a été indispensable pour localiser les plus petites localités de Rovinj, Rasa, Opatija….
Géographie et Histoire: l‘Istrie a été italienne du temps de Mussolini qui y a construit une ville-modèle à Rasa. Occupation par les Alliés à la fin de la guerre quand les frontières ont changé. Fiume est devenue Rijeka…Histoire aussi plus ancienne quand Trieste était autrichienne. Les fantômes des anciens habitants hantent les maisons et les appartements.
« Je feuillette à l’aveuglette le gros livre de la mémoire. Il en sortira bien quelque chose. »
C’est un livre sur la mémoire, la mémoire de sa famille, la mémoire de sa mère qui est en train de la perdre, malade d’Alzheimer dans une maison de retraite. Mémoire perdue dans le train avec le déménagement de Belgrade à Pula avec ce cahier volé
« Dans le cahier volé à Vinkovci, elle ne notait pas seulement les noms des hôtels et des pensions où elle avait séjourné, les histoires et les contes de fées qu’elle inventait, incitée par une puissante exigence de justice, de vérité, mais aussi ses rêves. »
Evocation de la mère et de sa personnalité originale.
Comme Mendelsohn et Sebald , Velikic mène son enquête de manière circulaire. Il tourne et retourne, digresse, retrouve d’anciennes photographies, interroge des témoins comme le vieil horloger nonagénaire. Il fait revivre les anciens souvenirs familiaux comme ceux de son grand père cheminot. Surtout il raconte l’histoire de son ancienne voisine Lizeta, grecque, italienne et juive de Salonique dont les anciennes photos ont enchanté son enfance. L’incendie de Salonique (Aout 1917).
J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a promené dans des contrées que je ne connaissais pas. J’ai aimé ce regard sur la désintégration de la Yougoslavie, serbe mais aussi cosmopolite, critique sans parti pris nationaliste alors que la folie nationaliste a mis le pays à feu et à sang. Au contraire il dessine un palimpseste où interviennent les histoires, les photos de ses ancêtres , des voisins, et même d’inconnus comme les occupants anglais ou allemands à Pula.
« Comme étaient déterminants pour la survie de ce monde les socles invisibles sur lesquels grouillaient des vies si différentes ! Héritages, légendes, traditions séculaires, histoires privées – plongées dans la réalité socialiste avec ses rituels et sa propagande assurant la cohésion de ce monde – grouillaient sous la surface du quotidien. »
Si le voyage est une si bonne école, c’est parce qu’il est une source d’émerveillement en même temps qu’une leçon de modestie. À quinze ans, j’avais vu Palerme, Tanger, Zagreb, Lisbonne, j’avais passé le canal de Corinthe par voie de terre et par voie de mer, j’avais navigué en gondole, pique-niqué sur les marches d’églises baroques, fait ma prière sur l’Acropole, joué avec un caméléon, couru sur le stade d’Olympie, caressé le sable du Sahara, soutenu la tour de Pise, dégusté des souvlakis et des loukoums à la rose, dormi dans une oasis, glissé mes pieds dans des babouches, assisté à la relève des Evzones, admiré un coucher de soleil au cap Sounion, gravi l’Etna et le Vésuve, plongé dans les rouleaux d’Essaouira, suivi des étoiles filantes dans le ciel d’Anatolie.
Merci pour cette parenthèse heureuse à bord de votre Combi Volkswagen! Merci pour le récit de vacances ensoleillées au bord de la mer en Corse, en Sicile, en Grèce ou en Turquie, dans les yeux émerveillés d’un enfant, paysages que nous avons sillonnés mais où je saisis toute occasion de revoir.
Le Draa : les enfants préfèrent jouer aux cartes plutôt que de regarder le sublime paysage de la Vallée du Draa
Une injonction paternelle : « Sois heureux ! » dans cette période bénie de l’enfance, dans l’insouciance des années 80 quand l’esprit hippie flotte encore (surtout en Californie), mai 68 est encore en mémoire. Cette injonction n’est pas gratuite, elle est sous-tendue par l’Histoire (l’auteur est historien) de son père orphelin de la Déportation, et Jablonkase définit lui-même comme un « enfant-Shoah ».En filigrane, on devine l’errance des Juifs
« Notre Terre promise, c’est la carriole qui nous y mènera. Fidèles au camping-car qui était lui-même une fidélité au judaïsme, mes parents n’ont jamais eu de résidence secondaire. »
Auprès de ses camarades de lycée, Ivan ne se vante pas de ses voyages et de ses vacances atypiques « vacances ridicules » écrit-il qui ne correspondait à rien de répertorié
« Cette manie ambulatoire était suspecte, elle inquiétait les conformistes de masse par son aspect excentrique ; elle paraissait grossière aux enfants de l’élite. nous bougions tout le temps, nous étions les SDF de l’été. Instables. Nomades nous avions des choses en commun avec les gens du voyage »
Sans doute je suis prétentieuse, mais il me semble que ce livre a été écrit pour moi, mes semblables :
« Quels que soient mes succès et mes échecs, je n’ai jamais oublié d’où je viens. Je viens du pays des sans-pays.
Je suis avec ceux qui traînent leur passé comme une caravane. Je suis du côté des marcheurs, des rêveurs, des colporteurs, des bringuebalants. Du côté du camping-car. »
Et ce n’est sans doute pas un hasard qui me ramène Rue Saint Maur, quartier raflé en 1942 et près des terrasses qui furent la cible des terroristes
On peut railler la « bobo-écolo attitude », mais, à l’heure où le populisme et le fanatisme sévissent de tous côtés, elle est le bastion de valeurs dont nous avons désespérément besoin : la culture, le progrès social, l’ouverture à autrui, une certaine idée du vivre-ensemble. Ce sont ces valeurs qui ont été visées lors des attentats de Paris, le 13 novembre 2015,
J’ai débuté par la mer Noire, au pied de l’énigmatique massif de la Strandja, où les courants méditerranéens et balkaniques s’entremêlent ; je me suis aventurée vers l’ouest dans les plaines frontalières de Thrace, sillonnées de couloirs marchands où se trament des échanges plus ou moins licites ; j’ai franchi les cols des Rhodopes, où le moindre sommet fait l’objet d’une légende et où le moindre village réserve des surprises ; puis j’ai bouclé la boucle en terminant par la Strandja et la mer Noire.
Un gros coup de cœur!
Kapka Kassabovaest née en Bulgarie en 1973 à Sofia qu’elle a quitté avec sa famille après la Chute du Mur de Berlin. Elle habite maintenant en Ecosse et écrit en anglais. Elle est retournée en Bulgarie sur la Riviera Rouge plages de la Mer Noire où elle venait en vacances avec ses parents dans les stations balnéaires fréquentées par les cadres d’Europe de l’Est. Fréquentées aussi par les candidats à la fuite à travers le rideau de fer, allemands en « sandales« , Tchèques, Bulgares.
Du fait de sa seule présence, la frontière est une invitation. Viens, murmure-t-elle, franchis cette ligne. Chiche ? Franchir cette ligne, en plein jour ou à la faveur de la nuit, c’est la peur et l’espoir amalgamés.
L’écrivaine ne convoque que très peu ses souvenirs d’enfance mais elle s’installe dans un petit village-dans-la valléedéserté de ses habitants. Ceux qui sont restés sont accueillants. Ils livrent à Kapka Kabassova des secrets comme ceux des Agiasmes, les sources sacrées depuis la nuit des temps, ou les Nestinari qui marchent sur les braises et possèdent les dons du chant ou de la divination.
On célèbre aujourd’hui le festival du feu des saints Constantin et Elena. Ils ne sont ni plus ni moins qu’une variante du double culte de la déesse Terre et de son fils et amant, le dieu Soleil. Des représentations de la dualité dionyso-apollonienne au cœur du culte du feu. La rencontre du solaire et du chtonien.
La montagne sauvage recèlent encore d’autres mystères : des pyramides – Le Tombeau de Bastet ,
Le « Grand Site », car on avait retrouvé dans les parages plusieurs strates d’habitations antiques : un lieu de culte thrace composé de plusieurs édifices disposés en cercle baptisé Mishkova Niva, tout équipé, avec autel sacrificiel et reliquaire orné d’inscriptions gravées par des prêtres orphiques ; un tumulus ; un fort thrace romanisé ; une maison de villégiature romaine et un réseau de mines de cuivre datant de l’Antiquité.
De nombreux trésors furent enterrés dans le Grand Site, mais aussi par les habitants chassés de leurs maisons. La profession de Chasseur de Trésor fut répandue ainsi que celle de passeur de fuyards ou de migrants et parallèlement de gardiens de la frontière qui ont souvent abattu ceux qui voulaient passer en Turquie. Cette forêt possédait du Barbelé dans le cœur. les souvenirs de l’époque communiste sont encore très présents. Le franchissement du Rideau de Fer n’est pas le seul passage : contrebande, et maintenant Syriens, Afghans tentent de rejoindre l’Europe à travers cette frontière. Impossible de lister tous les mystères. Il faut lire Lisière!
l’Or des Thraces
les Couloirs Thraces
La Thrace antique se déployait sur toute la partie nord-est de la Grèce actuelle, y compris les îles de Samothrace et de Thassos, ainsi que la partie européenne de la Turquie et l’intégralité du territoire bulgare ; de l’autre côté du Danube, elle englobait la Roumanie jusqu’au massif des Carpates, quelques régions serbes et la république de Macédoine. Les Thraces n’ont guère laissé de traces écrites, mais on a retrouvé énormément de vestiges
[….] leurs sépultures peintes et leurs objets en or demeurent inégalés dans le monde antique
[…] Hérodote, notre principale source d’information sur les Thraces, les décrivait comme les tribus les plus puissantes et nombreuses de son époque.
Les « couloirs » font référence aux couloirs migratoires mais aussi aux couloirs des tombes thraces que j’ai eu le plaisir de visiter en Bulgarie. Kapka Kassabova descend de la montagne pour explorer cette région qui s’étend actuellement sur trois états : Bulgarie, Turquie et Grèce. Elle nous fait découvrir Svilengrad, la ville de la Soie, ville frontalière, Edirne et un fleuve : la Maritsa bulgare appelée Meriçen Turquie, Evros grec qui fait la frontière entre la Turquie et la Grèce, entre l’Union Européenne et la Turquie, presque l’Europe et l’Asie! Courants d’échanges de populations entre Grecs et Turcs, Turcs et Bulgares, Bulgares musulmans mais bulgarophones, populations qui ont dû choisir entre leur langue maternelle et leur religion, sans parler des Gitans et des Pomaques(musulmans parlant bulgare mais répartis sur la Bulgarie, la Turquie et la Grèce). Porosité de cette frontière. Je me souviens d’une photo ancienne vue dans la maison d’hôte d’un village bulgare : des files de réfugiés avec leurs paquets sur un pont….
Il serait tentant d’établir un parallèle entre l’expulsion des Turcs de Bulgarie et l’horreur que les nationalistes serbes allaient infliger à la Bosnie, non loin de là, car dans les deux cas, on chercha à justifier les atrocités par des anachronismes crasses en invoquant le « joug turc ».
[…]
La guerre en Yougoslavie était due à un virus nationaliste serbo-croate réactivé après être resté en sommeil pendant des décennies,
[…] alors que la purge ethnique en Bulgarie constitua l’ultime exaction imbécile du totalitarisme crépusculaire.
Ces migrations ne sont pas terminées : Syriens, Kurdes et Afghans tentent de rejoindre l’Union Européenne, Kapka Kassabova les rencontre, noue des sympathies et met des noms, des histoires personnelles sur ces hommes et ces femmes qu’on désigne souvent par « migrants« sans chercher à les connaître.
Les cols des Rhodopes forment la troisième partie du voyage, fief des Pomaques. l’écrivaine s’installe dans Le Village-où-l’on-vit-pour- l’Eternité. Elle prend pour guide dans une randonnée sauvage Ziko, personnage original, (passeur de clandestins, contrebandier ou trafiquant de drogues?) sur la Route de la Liberté qui traverse la forêt jusqu’à Dramaet Xanthien Grèce. Traversée aventureuse! Les Rhodopes, comme la Strandja sont des régions très mystérieuses depuis la plus haute antiquité – terre orphique, ou légende de la tunique de Nessos. Il est question de la culture du tabac, de la soie. Ne pas oublier la déportation des Juifs :des 11343 Juifs de Dràma, Kavala, Xanthi et de Macédoine aucun n’est revenu. J’ai pris des pages de notes et ne peux pas les copier toutes!
J’ai été bluffée, scotchée par ce gros livre (488 p). Je regrette de l’avoir terminé. J’ai découvert qu’elle avait écrit To the Lake pas encore traduit que je compte bien lire.
« Un étranger arrive dans une ville inconnue après un long voyage. Ce fut un voyage sinueux et semé d’écueils ; l’étranger est fatigué. Il approche enfin de l’édifice qu’il habitera un certain temps et, laissant échapper un léger soupir, il avance vers l’entrée, dernière étape, brève, du chemin improbable et détourné qui l’a conduit jusqu’ici. Il a peut être quelques marches, qu’il gravit d’un pas las. Ou bien d’une arche floue se fondant à l’obscurité béante, comme quelque personnage mythologique disparaissant dans la gueule d’un monstre. Ses épaules ploient sous le poids des sacs qu’il porte, les deux sacs contiennent désormais tout ce qu’il possède, à l’exception de la femme et de l’enfant. Il a fait son bagage à la hâte. Qu’emporter? Qu’est-ce qui est le plus précieux? L’un des sacs contient probablement des livres. »
Un conte d’exils : Odyssées, exil des Byzantins à la chute de Constantinople, copistes, poètes philologues qui apportèrent la culture de l’Antiquité, exil des protestants français en Prusse, exil des Juifs fuyant le nazisme….
Voyage sinueux, chemins détournés, Ulysse « polytopos » aux mille détours, l’écriture peut aussi être digression, déviation, tours et détours…..Mendelsohn, au terme de la longue enquête à travers le monde qui a conduit à la rédaction des Disparus rentre très éprouvé. Il a des difficultés à se remettre à l’écriture, commence ce qui va devenir Une Odyssée : un père, un fils, une épopée . Son éditeur lui conseille de rompre le récit linéaire et d’adopter une composition circulaire. Cet usage de la digression est le procédé qu’Homère a utilisé en greffant un épisode nouveau au beau milieu des chants III et IV : l’apparition d’Athéna sous la forme de Mentor à Télémaque lui conseillant de partir à Pylos et à Sparte . Ce procédé est récurrent chez Homère :
« Le goût des Grecs pour la façon dont, paradoxalement, la digression et la « variété » aristotélicienne peuvent davantage mettre en valeur un thème plutôt que l’éclipser »
Selon le principe de la disgression, parcourant des cycles, les trois anneaux gravitent autour de trois écrivains.
Réfugié à Istanbul, en 1936, comme nombreux universitaires chassés par le régime nazi,Auerbach, spécialiste de littérature comparée y rédige son Mimesisavec l’idée de littérature universelle, Weltlitteratur, concept déjà développé par Goethe. Et comme de juste, Mendelsohn fait une digression passionnante sur le Divan persan traduit par Goethe, qui a réuni ses poèmes dans le recueil : le Divan d’Orient et d’Occident, sans oublier le détour par Evliya Celebi
La deuxième partie intitulée L’éducation des Jeunes Filles a pour centre de gravité le Télémaque de Fénelon. Et l’on en revient évidemment à Ulysse! Elégant détour par la Crète où un des cousins de Fénelon combattit avec les troupes vénitiennes. On boucle la boucle en retournant à Berlin au Lycée Français qui a donné son titre à l’anneau autour de Auerbach. L’Education des Jeunes filles évoque les Jeunes Filles en Fleur et on découvre qu’il est possible de réunir Guermantes en passant par le côté de chez Swann.
Le troisième anneau a pour personnage principal Sebald (avec ses Anneaux de Saturne)que je ne connais pas du tout mais que Mendelsohn me donne furieusement envie de lire. Il revient au début du livre commencé avec Les Disparus illustrant encore la composition circulaire.
C’est un livre riche, construit intelligemment et une lecture qui suscite des envies de nouvelles lectures. Cependant je ne recommanderais pas ce livre pour découvrir Mendelsohn. Pour profiter des Trois Anneauxil convient d’avoir lu Les Disparus (qui est un chef d’oeuvre) et Une Odyssée (également un grand livre) pour profiter de ces contes d’exil.
Plaisir renouvelé que de découvrir une nouvelle enquête du Commissaire Charitos dont je suis les aventures, la carrière et la vie familiale depuis maintenant de nombreuses années. Avec lui, je sillonne Athènes dans sa Seat souvent bloquée dans les embouteillages légendaires, et j’y prends plaisir au point de ressortir le plan d’Athènes ou de demander les trajets à Googlemaps.
Ses romans font l’état des lieux de la situation économique et politique de la Grèce contemporaine. Certains sont regroupés dans la Trilogie de la Crise, les plus anciens se réfèrent à l’histoire plus ancienne, régime des Colonels et luttes antifascistes. Volontiers critique envers la bureaucratie qui paralyse souvent les réformes nécessaires. Adriani, la femme de Charitos représente la tradition, les coutumes religieuses et le bon sens populaires. Lambros Zissis, l’ancien communiste retraité dans l’humanitaire rappelle une gauche encore vivante. Katerina, la fille avocate et Phanis, médecin, figurent une nouvelle génération. Le Séminaire des Assassins a pour cadre les universités athéniennes.
« nous avons affaire à un acte terroriste impliquant du parathion, monsieur le ministre, dit le chef, alors nous pouvons être fiers. La Grèce aura gagné une fois de plus le premier prix d’originalité. «
« Voilà qui renforce l’hypothèse terroriste, dit-il. La plupart des terroristes, en Grèce du moins, ont fait des études supérieures. »
Je ne spoilerai pas en dévoilant l’enquête. Trois professeurs, ministres, secrétaires d’état, sont assassinés les uns après les autres. Le commissaire et son équipe vont avancer dans le brouillard de ce milieu fermé où le scandale doit être évité à tout prix.
Ma chère Adriani, dit Aryiro, tu es un vrai cordon-bleu. Ce repas est un poème.
L’héroïne, à mes yeux, est bien Adriani et sa cuisine. Les touristes seront peut être surpris d’apprendre que moussaka, salade grecque et côtelettes d’agneau servis dans les restaurants pour touristes de Plaka ou des bords de mer, ne forment qu’une infime partie de l’ordinaire des Grecs qui préfèrent les légumes farcis, les feuilletés aux poireaux, épinards ou herbes des montagnes qui n’ont pas d’équivalent chez nous, les ragoûts..
à table, je vois les légumes farcis annoncés, mais aussi des aubergines imam. En entrée, des betteraves à l’aïoli accompagnées de maquereau fumé.
.Je me délecte des spécialités d’Adriani et de ses amis. Zissis se débrouille aussi. Kostas qui aime les brochettes est raillé par les véritables amateurs.
Je chercherai les opus de Markaris que je n’ai pas encore lus et dès que j’aurai mis la mains dessus, je serai transportée à Athènes. Et toujours avec le sourire (ou franchement le rire aux éclats car j’apprécie aussi l’humour de l’auteur.
J’étais impatiente de découvrir cet auteur et une série policière nouvelle. Un peu trop impatiente!
L’intrigue se déroule dans le milieu du spectacle ; pas de bouzouki, ni de folklore. L’artiste Neni Vanda est la « Star grecque absolue« , version pop. Aucune allusion à la musique grecque traditionnelle que je prise. Ce sont des shows à grand spectacle à grand renfort de technologie. C’est au cours de la soirée d’adieu, spectacle qui devait être une apothéose avec une scène flottante face à la plage, que Neni Vanda trouve la mort assiste sur un trône jaillissant des flots portant un bouquet de fleurs sous les acclamations des fans.
Le commissaire Markou interrogera classiquement la famille de la vedette très impliquée dans la carrière de la chanteuse, ses imprésarios successifs, frère et sœur qui gèrent aussi les placements financiers, le président du fan-club qui manage aussi les réseaux sociaux, le garde du corps. Rien que de très banal . La personnalité de l’enquêteur est terne, « le fait de n’avoir aucun goût bizarre ou illicite le condamnait à ne pas être un personnage littéraire ».Sa vie est au travail. On ne lui connaît ni famille ni amis, à peine des collaborateurs. Ses seules distractions : la lecture de romans policiers et l’opéra, notamment la Callas.
L’intrigue est originale, bien conduite. Le livre se lit bien mais ne laissera pas de souvenirs marquants.
Heureusement que Pétros Markaris vient de publier en français un nouvel opus Le séminaire des assassins. Il me tarde de retrouver le commissaire Charitos, la cuisine d’Adriani, le embouteillages dans les rues d’Athènes, ses collaborateurs et son regard aigu sur la société grecque.
J’ai coché ce livre sur la liste de la Masse Critique sans aucune hésitation, l’Histoire est toujours plus passionnante que la fiction et la Méditerranée orientale est un territoire que j’aime explorer, d’ailleurs je rentre d’Egypte. Merci aux éditions du Félin pour cette lecture!
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Ce n’est certes, pas le livre qu’on glissera dans le sac de voyage pour un week-end à Istanbul, 500 grandes pages, imprimées en petits caractères, format et poids rédhibitoires! Ce n’est pas non plus le « pavé de l’été« à lire sur le bord de la piscine ou à la mer!
C’est du lourd et du sérieux, c’est l’oeuvre d’un historien qui, de plus se présente comme un historien des génocides:
« Les spécialistes des génocides sont de drôles de gens, des oiseaux bariolés dans la volière universitaire…
L’historien du génocide est un policier qui enquête, un juge qui instruit un procès. Peu importe la vérité, il découvrira la vérité pourvu qu’il la trouve…. »
écrit l’auteur dans le premier chapitre du livre.
Ainsi prévenu, le lecteur se lance dans un ouvrage sérieux, documenté qui recherche les sources du déclin de l ‘Empire
Ottoman loin dans l’histoire, au début-même de la conquête des Ottomans, au temps de Byzance. Cette histoire va donc se dérouler pendant 600 ans sur un très vaste territoire. On oublie souvent que la Porte régnait de la Perse aux portes de Vienne, du Caucase au Yémen. Histoire au long cours, sur un Proche Orient qui s’étale sur trois continents. Pour comprendre la chute, il importe donc de connaître l’Empire Ottoman à son apogée.
Quand a-t-il commencé à décliner ? A la bataille de Lépante (1571) ou après le second siège de Vienne (1683) avec la paix de Karlowitz (1699) où le démembrement de l’empire commença quand la Porte a cédé la Pologne, la Hongrie et la Transylvanie?
En 1572, après Lépante, Sokollu déclarait à l’ambassadeur vénitien:
« il y a une grande différence entre votre perte et la nôtre. En prenant Chypre nous vous avons coupé un bras. En coulant notre flotte, vous avez seulement rasé notre barbe. Un bras coupé ne repousse pas. Une barbe tondue repousse plus forte qu’avant… »
L’analyse de la société ottomane, de son armée, ses janissaires, le califat nous conduit jusqu’à la page 80, avant que le déclin ne soit réellement commencé avec l’intervention des occidentaux et les Capitulations ainsi que les prétentions russes et le début du règne de Catherine de Russie (1762).
Pendant plus d’un siècle et demie, Serbes, Roumains, Grecs, Bulgares et Macédoniens, enfin Albanais vont chercher à s’émanciper et à construire une identité nationale. Par ailleurs les Grandes Puissances vont jouer le « Jeu diplomatique » qu’on a aussi nommé « Question d’Orient »
« Dans la question d’Orient, cet affrontement des forces qui déchirent l’Europe peut être représenté sous forme d’un Jeu qui tiendrait des échecs et du jeu de go, avec des pièces maîtresses et des pions et où chaque partenaire conduirait une stratégie d’encerclement. Des reines blanches – de trois à six selon le moment – attaquent ou protègent le roi noir ceinturé de pions. les unes veulent détruire le roi noir, les autres le maintenir dans la partie. Le roi perd ses pions un à un, et les reines tentent de s’en emparer, chacune à son bénéfice, pour se fortifier ou affaiblir ses rivales »
Les puissances sont les reines : l’Angleterre veut garder la Route des Indes, la Russie veut un accès par les Détroits à la Méditerranée, elle utilise son « Projet Grec » en se posant comme protectrice de l’Orthodoxie, l’Autriche-Hongrie veut s’élargir à ses marges, la France se pose comme protectrice des Chrétiens d’Orient, l’Italie et l’Allemagne arrivées plus tard dans le Jeu cherchent des colonies.
L’auteur raconte de manière vivante, claire et très documentée cette histoire qui se déroule le plus souvent dans les Balkans mais aussi dans les îles et en Egypte.
C’est cet aspect du livre qui m’a le plus passionnée. Lorsqu’on envisage les guerres d’indépendance de la Grèce à partir de Constantinople, on peut rendre compte de toutes les forces en présence aussi bien le Patriarcat et les Grecs puissants de Constantinople que les andartes, sorte de brigands, les armateurs, les populations dispersées autour de la mer Noire jusqu’en Crimée, les armateurs et surtout les manigances russes. La Grande Idée se comprend bien mieux comme héritière du Projet Grec russe.
Les Révoltes Serbes, les comitadjis macédoniens ou bulgares trouvent ici leur rôle dans ce Grand Jeu. Les guerres fratricides qui se sont déroulées dans la deuxième moitié du XXème siècle dans les Balkans en sont les héritières.
L’auteur explique avec luxe de détails les traités de San Stefano (18778) et le Congrès de Berlin(1878) que j’avais découverts à Prizren (Kosovo) avec la Ligue de Prizren qui est à l’origine de l’indépendance albanaise.
On comprend aussi la formation du Liban. On comprend également pourquoi Chypre fut britannique, Rhodes et le Dodécanèse italien….
Après une analyse très détaillée (et plutôt fastidieuse) de la Première Guerre mondiale les événements se déplacent des Balkans vers le sud, à la suite des intérêts britanniques et français et des accords Sykes-Picot,tout le devenir du Moyen Orient s’y dessine.
Les accords de paix clôturant la Grande Guerre portent en germe l’histoire à venir : Traités de Versailles, de Sèvres, de Lausanne. Les négociations sont racontées par le menu, là aussi j’ai un peu décroché.
La fin du livre se déroule dans le territoire rétréci de l’Asie Mineure, éléments fondateurs les Jeunes Turcs, le Comité Union et Progrès, le qualificatif « Ottoman » est remplacé par « Turc », le nationalisme turc prend le pas sur l’islam, il y eut même un courant touranien avec une orientation vers l’Asie Centrale ou le Caucase. Deux événements fondateurs : le génocide Arménien et la prise de pouvoir par Mustafa Kemal, émergence d’un populisme laïque et nationaliste. L’historien refuse l’hagiographie et analyse le parcours de Kémal.
Chaque chapitre est remarquablement bien construit. La lecture étant ardue, il m’a fallu me limiter à un chapitre à la fois. Passionnant mais parfois indigeste, j’ai reposé le livre, pris le smartphone pour avoir la version simplifiée de Wikipédia, pour des cartes, des dates. Il m’a parfois semblé que ce livre était destiné à des lecteurs plus avertis que moi.
Un seul reproche : les cartes sont peu accessibles, trop rares et réparties au milieu du texte, un cahier sur un papier glacé au milieu, au début ou à la fin aurait facilité le repérage. De même, la toponymie laisse parfois le lecteur désorienté : pourquoi avoir utilisé Scutari au lieu de Shkoder en Albanie, toujours en Albanie Durrazzo pour Dürres, Valona pour Vlora? Angora pour Ankara…C’est un détail, mais encore c’est le smartphone qui m’a dépannée.
Je vais ranger ce gros livre bien en évidence parmi mes livres de voyage parce qu’il raconte aussi bien l’histoire de la Grèce, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Bosnie, de l’Egypte que de la Turquie moderne! C’est un indispensable pour comprendre les enjeux des luttes actuelles et aussi pour comprendre pourquoi le génocide arménien est encore nié dans la Turquie moderne.