le Mage du Kremlin – Giuliano da Empoli

RUSSIE

Vadim Baranov, éminence grise de Poutine est le « Mage du Kremlin« , une sorte de « Raspoutine » si Poutine est le « Tsar » (c’est ainsi qu’il est désigné dans l’ouvrage). Point de magie noire ici, à la place la « Com« . 

Vladimir Poutine et Vladislav Sourkov

 Baranov est un personnage de fiction inspiré de Vladislav Sourkov, homme de théâtre et de publicité qui fut, comme Baranov dans le roman, à la tête de la Télévision et protégé du milliardaire Khodorkovski. Si le personnage principal est une invention littéraire, les autres protagonistes sont, eux bien réels. La fiction est très proche de l’histoire contemporaine et raconte l’ascension de Poutine en 1999, propulsé par l’oligarque Berezovski

« Voici pourquoi votre absence d’expérience politique sera un atout, Vladimir Vladimirovitch. Vous êtes neuf, les Russes ne vous connaissent pas et ne peuvent vous associer à aucun des scandales et à aucune des erreurs qu’ils imputent à ceux qui les ont gouvernés ces dernières années. Certes, comme disait Boris, l’opinion publique se forme en peu de temps, vous n’aurez donc que quelques mois pour convaincre les Russes que vous êtes l’homme de la situation. »

Pour orchestrer la campagne électorale, rien de mieux qu’un homme de télévision qui, en outre, est un homme de théâtre:

Toutes les autres institutions s’étant écroulées, c’était à la télévision d’indiquer le chemin. Nous avons pris les décombres du vieux système, les HLM de banlieue, les flèches des gratte- ciel de Staline, et nous en avons fait les coulisses de nos reality- shows

C’est donc l’histoire d’une grande manipulation n’excluant ni la violence, ni les mensonges – bien connues fake-news – utilisant la guerre en Tchétchénie pour asseoir l’autorité de Poutine. Baranov, metteur en scène du chaos, fait du chaos le ressort de l’action. il n’hésite pas à faire appel aux éléments les plus provocateurs, les plus violents, les plus extrémistes, bikers, nationalbolchevistes de Limonov, pour des mises en scènes provocatrices.

La montée en puissance des oligarques s’était produite pendant cette sorte d’entracte féodal qui avait suivi la chute du régime soviétique. Boris et les autres étaient alors devenus les colonnes d’un système dans lequel le pouvoir du Kremlin dépendait substantiellement d’eux, de leur argent, de leurs journaux, de leur télévision. Quand ils avaient décidé de parier sur Poutine, les oligarques pensaient simplement changer de représentant, pas changer de système. Ils avaient pris l’élection du Tsar pour un simple événement, alors qu’il s’agissait du commencement d’une nouvelle époque. Une époque dans laquelle leur rôle était destiné à être revu.

Mais, les manipulateurs se retrouvent manipulés. Le Tsar, Poutine, au sommet du pouvoir ne laissera pas les mains libres aux oligarques qui se croyaient tout-puissants avec leur richesse. Et le grand communicateur, l’éminence grise se retrouvera aussi éloigné du pouvoir. mais le chaos, la guerre se trouvent au centre de la politique

J’avais  ouvert ce livre, croyant en apprendre plus sur Poutine et la Russie pour comprendre ce qui se joue en Ukraine. Je découvre les jeux de pouvoir, une sorte de théâtralité entre le Roi Lear, l’Opéra-Rock qui joue avec les symboles les plus spectaculaires comme drapeaux nazis et bombardements massifs, niant toute rationalité. Le pouvoir du chaos!

Et si cela n’était pas réservé à la Russie? Et si la Prise du Capitole de Trump, le décervelage de la télévision de Berlusconi procédaient de la même logique?

 

Le Turbulent Destin de Jacob Obertin – Catalin Dorian Florescu – Le Seuil

LES FEUILLES ALLEMANDES

 Catalin Dorian Florescu, est un écrivain suisse, de langue allemande,  d’origine roumaine, né à Timişoara  (1957).

Le roman, 381 pages, est la saga de la famille Obertin (ou Aubertin) originaire de Lorraine et établie dans le Banat – région de Timişoara. Le  roman historique commence  en 1635 à  avec la Guerre de Trente ans  quand Caspar, mercenaire aussi bien du côté des Suédois que des Impériaux, rentre dans son village en Lorraine.

allaient dans une région dont Frédéric n’avait jamais entendu parler et où le Saint Empire avait énormément de terres mais trop peu de gens. Les nouveaux arrivants étaient donc exemptés d’impôts pendant trois ans. Ils
recevaient en bail une ferme et une terre, ainsi qu’une avance de bêtes et d’outils, afin de survivre aux premiers temps. 

Il se poursuit avec l’installation des colons dans le Banat à l’appel de Marie-Thérèse d’Autriche (1717 – 1780) désireuse de peupler les régions marécageuses et dépeuplées  non  loin des frontières de l’empire Ottoman. Embarqué sur le Danube à Ulm, Frederick Obertin tente sa chance de devenir paysan propriétaire. Intelligent, entreprenant, il prend la tête d’un groupe de colons et sera reconnu comme le fondateur du village de Treibwetter. 

Vous savez tous qui je suis. Vous avez trop souvent détourné le regard pour ne pas le savoir très exactement. Je suis celui qui est arrivé ici il y a un peu plus d’un an et demi par le plus grand orage que vous ayez jamais connu, et qui a d’abord trouvé refuge chez Neper. Je suis aussi celui qui travaille depuis tout ce temps chez les Obertin, et vous le savez sûrement aussi : vous avez trop souvent craché en nous voyant ensemble.

La famille Obertin va s’enrichir avec le voyage en Amérique d’Elsa  au début du XXème siècle. Ils deviendront donc de riches propriétaires jalousés de leurs voisins. Jakob, surgi de nulle part, hardi et entreprenant s’impose comme prétendant d’Elsa et consolide la fortune, employant de nombreux ouvriers, souvent des Tziganes, et devient un riche commerçant. Son fils Jacob de santé fragile ne peut pas prétendre à la succession de la ferme et des affaires….

Village saxon en Roumanie

Les Souabes  de Roumanie forment une population germanophone qui se laisse entraîner à la suite d’Hitler dans la Guerre mondiale. Le sort des Juifs est à peine abordé : une couturière et la boulangère juives disparaissent sans que l’auteur ne s’y attarde. En revanche, les Tziganes, nombreux  sont déportés, chassés par la population. Le curé dénonce la famille serbe, exécutée sur place.

L‘arrivée de l’Armée Russe donne lieu à une nouvelle déportation, celle de tous les jeunes germanophones en Sibérie. Puis l’installation des Communistes est la ruine de tous les propriétaires allemands. Certains Souabes se souviennent de leurs origines lorraines et tentent de retourner en Lorraine mais les Obertin ne sont pas du voyage.

Les diables alors mirent en place douze postes de douane. Pour aller voir Dieu, il fallait d’abord passer par ces postes et corrompre les diables : toute âme morte devait se présenter douze fois à eux et douze fois les convaincre, les séduire. L’âme devait faire douze fois ses preuves, sinon les diables la récupéraient. C’était leur vengeance contre Dieu.

Le Turbulent Destin de Jacob Obertin n’est pas seulement un passionnant roman historique, c’est aussi un roman d’aventures. L’écriture originale  entraîne le lecteur dans les tempêtes, orages et diableries des Tziganes avec  les récits de Ramina, la guérisseuse, un peu sorcière. Le lecteur est bousculé par une chronologie fantaisiste avec des retours en arrière inopinés, bousculé aussi par des invraisemblances et des mensonges. J’ai pris grand plaisir à lire ce roman parfois déjanté. 

Lire également l’avis du blog Si on bouquinait.

 

Le Fil sans fin – Voyage jusqu’aux racines de l’Europe – Paolo Rumiz – Arthaud

LIRE POUR L’EUROPE

voyager ainsi à pied, dans le maquis, est une juste entreprise, parce que cela vous fait entrer dans le ventre oublié du pays. Cela vous porte à écouter les déshérités, leurs craintes que personne ne veut entendre, et aussi à
reconnaître la trace immonde, impossible à confondre, la trace presque olfactive du racisme qui renaît en
réponse à ces peurs.

J’ai suivi avec enthousiasme Rumiz Aux Frontières de l’Europe, j’ai adoré le voyage des Dolomites aux  des Alpes suisses et dans  les Appenins dans La légende des montagnes qui naviguent, j’ai lu Dans l’ombre d’Hannibal sans aucune réserve. Dès que j’ai lu le billet de Dominique je ai téléchargé le Fil sans Fin et lu sans attendre. 

En cheminant sur les flancs du Redentore – aussi blancs et réguliers que ceux du mont Ararat et de l’Etna – on
pouvait suivre des yeux la longue cicatrice des Apennins où un éboulement de neige qui laissait la roche à nu
mettait les hommes en garde. Au fond de la cuvette, l’unique lieu habité, le rocher de Castelluccio, réduit à l’état de décombres, confirmait la souveraineté absolue des sommets.

Amatrice touchée par le séisme de 2016 est encore en ruines et interdite d’accès quand  Paolo Rumiz découvre intacte à Norsia parmi les décombres la statue de Saint Benoît de Norsie – patron de l’Europe – fondateur de l’ordre des Bénédictins. Touché par cette sorte de miracle, Rumiz va parcourir l’Europe de monastère en monastère, cherchant ces « racines chrétiennes de l’Europe ». 

Que disait-il, ce saint qui nous bénissait, au milieu des débris de tout un monde ? Il disait que l’Europe se portait bien mal ? Que la Grande-Bretagne venait à peine de voter pour sortir de l’Union européenne et que je me trouvais peut-être devant les ruines

[…]
Oui. Le message du saint pouvait aussi être celui-là : l’Europe avait replongé dans le Moyen Âge et, pour
retrouver ses racines spirituelles, il lui fallait repasser encore une fois par une saison de ruines. Une troisième
catastrophe, en l’espace de cent ans, nécessaire pour sortir du tunnel autodestructeur de la consommation.

 

Diversité des monastères de bénédictins, et de bénédictines, diversité culturelle mais toujours la même Règle : la Règle de Saint Benoît qui codifie aussi bien la liturgie et les horaires que les principes d’accueil et de bienveillance vis à vis de l’étranger, le pèlerin, le silence aussi

Sous le signe de la devise :  Ora et Labora et lege et noli contristari – prie et travaille, étudie et ne te laisse pas aller à la méfiance. 

De Praglia en Vénétie, à Sankt Ottilien en Allemagne, Viboldone en Lombardie, Muri-Gries et Marienberg au Tyrol du sud, Saint Gall en Suisse, Citeaux, Saint Wandrille en France, Orval en Belgique…jusqu’à Pannonhalma en Hongrie,  Rumiz va expérimenter l’accueil, goûter au vin ou à la bière fabriqués dans les monastères. Il va écouter les trilles des hirondelles dans le silence, les orgues et le piano de moines musiciens…rencontrer moines et pèlerins…

Sans oublier l‘Europe bien sûr qui est la préoccupation majeure de l’auteur.

Je ai lu Le fil sans fin avec plaisir, je suis fan absolue de Rumiz.

Pourtant,  dans les monastères, j’ai du mal à le suivre. Ses craintes pour l’Europe, son rejet de la xénophobie qui gagne, je les partage. Mais tout ce discours  me paraît  plaqué, artificiel. Les moines ont inventé le bien-vivre en communauté, pourquoi les Européens n’inventeraient pas le bien-vivre ensemble et avec les migrants? Rumiz a cédé aux séductions du bon vin, de la bonne bière, et du chant grégorien. Je n’y arrive pas.

Cela ne m’empêchera pas de dévorer les autres livres de l’auteur, je n’ai pas encore épuisé ses œuvres. Le podcast de France Culture, A Voix nue Paolo Rumiz, l’homme qui écrit avec ses pieds m’a accompagnée pendant mes dernières promenades en forêt et j’ai vraiment aimé écouter sa voix, d’autant plus qu’il s’exprime parfaitement en Français.  

 

la Maison Allemande – Annette Hess – Actes Sud 2019

LETTRES ALLEMANDES 2022

 

Pour commencer ces Feuilles allemandes, j’ai cherché un livre récent.

Annette Hess, la romancière, est née en 1967 à Hanovre est une scénariste pour des séries historiques. 

La Maison Allemande se déroule à Francfort en 1963 au moment du « second procès d’Auschwitz ». A sa parution en Allemand en 2018, il a connu un grand succès et fut traduit dans de nombreuses langues. Dans une interview Annette Hess reconnait que la thématique d’Auschwitz est très populaire actuellement et qu’elle a fait bien  attention à ne pas tomber dans cette littérature d’Auschwitz faisant appel à un certain voyeurisme qu’elle qualifie de « kitsch« . 

La Maison allemande est le nom du restaurant des parents de l’héroïne. Eva Bruhns est traductrice polonais-allemand, elle est amoureuse d’un riche commerçant qu’elle doit présenter à ses parent. C’est aussi une jeune fille naïve qui ignore tout du passé de sa famille quand elle est appelée comme interprète au procès qui va s’ouvrir. 

Son fiancé et sa famille ne sont pas favorables à l’engagement d’Eva comme interprète pour des raisons diverses : Jürgen, le fiancé, ne veut pas que sa femme travaille, même avant le mariage, il lui ordonne de renoncer à ce projet. Ses parents savent qu’elle risque de découvrir l’histoire sombre de la famille qui  a participé à l’Holocauste et n’en a rien raconté. D’ailleurs, selon l’auteure, en 1963, 70 % des Allemands s’opposaient à la tenue du Procès d’Auschwitz; préférant faire silence sur ce passé gênant.

Traduisant les témoignages, Eva prend conscience de l’horreur, des images lui reviennent, elle se trouvait, petite fille aux portes du camp.

Ce roman, tout en délicatesse, montre comment elle prend connaissance des faits que les accusés nient avec vigueur. Eva s’implique de plus en plus dans le procès et découvre ainsi une nouvelle volonté, une personnalité qui lui permet de s’affranchir de son avenir de femme au foyer soumise à son riche mari. De même, elle s’affirme en quittant la maison familiale pour mener une existence indépendante.

Difficile pour elle d’admettre que ses parents ont participé au « système » nazi, comme beaucoup de leur génération.

 

Sashenka – Simon Sebag Montefiore

RUSSIE

J’avais dévoré Jérusalem : Biographie que j’avais trouvé passionnant, dans la foulée j’avais téléchargé Shashenka du même auteur : Simon Sebag Montefiore , historien, écrivain né à Londres en 1965 auteur d’une biographie de Staline, des études sur La Grande Catherine et sur les Romanov, entre autres. J’avais laissé dormir dans la liseuse ce gros ouvrage de 732 pages que j’ai acheté en anglais. L’actualité récente a réactivé mon intérêt pour l’histoire russe. 

Sashenka est une fiction, un roman historique composé de trois parties :

Saint Pétersbourg,  1916

Moscou, 1939

Le Caucase, Londres, Moscou, 1994

Cette histoire romancée raconte l’histoire de Sashenka Zeitlin (Camarade Snowfox), jeune fille juive de la grande bourgeoisie qui choisit de devenir bolchevik à 16 ans sous l’influence de Mendel, son oncle maternel. Le roman s’ouvre avec l’arrestation de Sashenka à la sortie de son lycée très chic. Son père, un magnat du pétrole et sa mère, dans la mouvance de Raspoutine, la feront bien sûr libérer. Elle croisera en prison le Capitaine Sagan, de l’Okhrana (police secrète tsariste) qui cherchera a l’utiliser comme agent double,  avec l’assentiment de Mendel et des bolcheviks. Nous suivons avec Sashenka la Révolution de 1917.

20 ans, plus tard, Sashenka est mariée à un de ses anciens camarades de Petersbourg, mère de deux enfants est dans le premier cercle de Staline qui fait une apparition à  une fête de 1er mai dans leur datcha. Sashenka est éditrice d’une revue destinée aux femmes soviétiques tandis que Vania, son mari est tchékiste. En principe, la terreur et les procès de 1937 sont terminés mais toute la famille de Sashenka se trouve arrêtée, seuls les enfants échapperont mais donnés à l’adoption.

La troisième partie raconte les recherches de Katinka, une historienne stipendiée par un oligarque russe pour faire des recherches sur ses origines. Les archives de Staline commencent à être accessibles, il reste encore des témoins…

« The Nazis knew they were doing wrong, so they hid everything; the Bolsheviks were convinced they were doing right, so they kept everything. Like it or not, you’re a Russian historian, a searcher for lost souls, and in Russia the truth is always written not in ink, like in other places, but in innocent blood. These archives are as sacred as Golgotha. In the dry rustle of the files you can hear the crying of children, the shunting of trains, the echo of footsteps down to the cellars, the single shot of the Nagan pistol delivering the seven grammes. The very paper smells of blood.’

[…]
‘No thanks. There’s no fruit, no harvest in this sort of history; all these fields are sown with salt. « 

Ce roman historique fait revivre des épisodes marquants de l’histoire russe. L’auteur est particulièrement bien renseigné. En filigrane, on devine les silhouettes de personnages connus comme Isaac Babel. Les mécanismes bureaucratiques et la censure stalinienne sont très bien démontrés. Se profile aussi l’horreur du goulag.  Les persécutions antisémites sont mises en évidence.

Cependant ce n’est pas un livre d’histoire. Les histoires d’amour de Sashenka ,  son amour maternel prennent beaucoup de place dans ce gros pavé, un peu de trop, trop de coïncidences aussi, pas toujours vraisemblables. Une lecture agréable malgré quelques longueurs

Garouste au Centre Pompidou

Exposition temporaire jusqu’au 2 janvier 2023

Garouste : L’étudiant et l’autre moi-même

J’avais découvert Garouste au Musée de la Nature et de la Chasse dans une présentation du tableau Diane et Actéon qui m’avait bien intéressée CLIC

Pinocchio

Je ne connaissais pas la vaste production du peintre et cette rétrospective au Centre Pompidou a été une surprise. : elle retrace son œuvre sur une quarantaine d’années et se répartit sur plus de 18 salles (+ la chronologie). Il faut prévoir une bonne après-midi et peut-être, comme moi, vous fatiguerez avant la fin ; ce qui est dommage parce que les œuvres les plus récentes sont passionnantes.

EN CHEMIN LE PASSEUR S’INVITE DANS LES SALLES OBSCURES DU PALACE

Garouste, avant d’être un peintre reconnu à part entière se consacra à la décoration et au décor de théâtre. Il construisit une installation La Règle du Jeu avec des objets, des piquets figurant des personnages, un masque, des énigmes. Une série de tableaux  ayant aussi pour titre La Règle du Jeu représente une comédie policière, dispersant les énigmes comme au Cluedo. J’ai passé un peu trop de temps à chercher les indices…

Adhara

Après les décors on en arrive avec de très grands formats à des peintures impressionnantes: dans une atmosphère sombre, deux personnages, l’un d’eux, yeux bandés l’autre accompagné d’un chien, semblent dédoublés : sont-ils Le Classique et l’Indien, figures récurrentes à cette époque? D’autres tableaux sombres, gris ou bruns ont des titres lourds de significations, Constellations, Orthros et le Classique.

Orthros et le classique

Orthros est le chien bicéphale, psychopompe, dit le cartel je remarque une grande maîtrise dans le dessin. En même temps je cherche à mobiliser les souvenirs de la mythologie grecque, sans succès. Un autre tableau s’appelle Orion, encore une constellation, encore de la mythologie. Colomba, encore une constellation mais aussi des allusions littéraires à Prosper Mérimée, et à Henry James avec l’Image dans le le Tapis. 

Garouste nourrit sa peinture de clins d’oeil, un Déjeuner sur l’herbe est composé de  deux femmes habillées et d’un homme nu. Dans la Chambre rouge, encore une inversion aux codes habituels : l’homme git sur le lit alangui tandis que la femme est debout. 

La chambre Rouge

Personnages à l’antique (lutteurs) et nature morte géante avec un énorme vase bleu qui revient à plusieurs reprises dans la série de tableaux. La couleur violente fait apparition dans les années 1985. Le Commandeur, sa statue renversée sont aussi des sujets de la série.  La salle suivante nous plonge dans l‘Enfer de Dante avec des allusions à Delacroix avec le bateau qui conduit Dante et Virgile

Dante

Inspirée de Rabelais, La Dive Bacbuc, une curieuse installation cylindrique, peinte aussi bien dehors qu’à l’intérieur, visible par des œilletons. 

Don Quichotte et les livres brûlés

Cervantès aussi : un portrait de Quichotte avec la figure de J. M. Ribes

Le théâtre de Don Quichotte

On voit maintenant les ânes qui vont peupler nombreux tableaux. Ânes bibliques ou non

Balaam 2005
L’ânesse et la Figue

l »âne et les ânesses figurent dans  nombreux tableaux y compris dans Le Pont de Varsovie et les ânesses

le Pont de Varsovie et les ânesses 2017

Comme j’ai beaucoup de sympathie pour les ânes je les ai photographiés!

A partir de 1990 Garouste s’intéresse à l’hébreu, aux épisodes bibliques mais aussi au Talmud et au Midrach. Il Illustre la Haggadah de Pessah et la Meguilat Esther.

 

Meguilat Esther

Une grande trilogie prend pour sujet Pourim : les masques m’avaient fait penser à Venise avant que je ne lise le titre,

Pourim

Nombreux tableaux sur des thèmes juifs, aussi bien bibliques que plus modernes comme les portraits de Kafka que de rabbins. Celui qui m’a touchée c’est la sculpture de Jonas : une arche avec une voile sur des vagues qui contient dans un tiroir secret 4 chapitres du livre de Jonas pliés en leporello (livre accordéon) en hébreu, français, phénicien, yiddisch, latin, allemand. 

Jonas

A vrai dire, je suis arrivée fatiguée et saturée dans ces dernières salles aux thèmes juifs qui sont très intéressantes et j’ai regretté de ne plus être assez concentrée pour m’y consacrer plus sérieusement.

Pourim : le festin d’Esther

 

David Golder – Irène Némirovsky

Je n’ai rien lu d’Irène Némirovsky. Anne Berest dans la Carte Postale a cité cet ouvrage que j’ai téléchargé.  Les soeurs Rabinovitch connaissaient Irène Némirovsky et j’ai cru comprendre qu’elles l’appréciaient. 

Naturellement. Immédiatement. Je désirais posséder le Caucase tout entier. Je désirais avoir le monopole du
raffinage et être le seul distributeur dans le monde des produits du pétrole russe. Golder eut un mince sourire.
— C’était trop, comme vous disiez tout à l’heure. Ils n’aiment pas donner aux étrangers une force économique, politique, par conséquent, trop grande.

David Golder est un homme d’affaires, parti de rien. De Russie, il a émigré aux Etats Unis,, a épousé Golda, plus riche que lui. David Golder a le sens des affaires, financier, boursicoteur, il a édifié une fortune colossale. Il s’apprête à acheter des parts dans les champs pétrolifères russes. L’affaire est risquée, son associé, ruiné, vient de se suicider quand David Golder rejoint sa femme et sa fille dans leur propriété de Biarritz. Dans le train, il a une attaque dont il ne se remet pas.

A Biarritz, on mène grande vie dépensant l’argent inépuisable de David Golder. Sa femme qui lui impose son amant est particulièrement déplaisante. Joyce, à peine vingt ans, minaude et ne songe qu’à lui soutirer des fonds  David Golder est lucide mais lui cède.

Aimé ! Toi ? David Golder ? Mais est-ce qu’on t’aime, toi ? Est-ce que tu veux donner ton argent à ta Joyce,
parce que tu crois qu’elle t’aime, par hasard ? Mais elle aussi, c’est ton argent seulement, qu’elle aime, va, vieil
imbécile !… Elle est partie, hein ? ta Joyce ?… Elle t’a laissé, vieux, malade, seul !… Ta Joyce !… Mais quand
tu étais malade, tu te rappelles, à la mort, elle dansait ce soir-là… Moi, du moins, je suis restée, par pudeur…
Elle ? elle dansera le jour de ton enterrement, imbécile ! Ah, oui, elle t’aime, elle !…

Il est terrassé par une nouvelle crise cardiaque. Alors qu’il ne vivait que pour les affaires, il craint pour sa vie.  Sa réaction étonne son entourage. Il dit non à ces parasites, vend meubles et propriétés et vit une vie misérable à Paris. Jusqu’à ce que la chance tourne à nouveau….

On se croirait dans un roman de Balzac, en très très noir. Golder correspond aux clichés  antisémites d’époque (1930).  D’ailleurs, le livre a été assez mal compris et accueilli. Irène Némirovsky, juive a-t-elle écrit un livre antisémite? Bien sûr, elle s’en défend, clame sa judéité, sera déportée et mourra à Auschwitz.

Il faudra que je poursuive la lecture de cette écrivaine pour me faire une idée plus solide. En tout cas c’est très bien écrit!

la Carte Postale – Anne Berest

En janvier 2003, la mère de l’auteure reçoit une carte postale de l’Opéra Garnier avec pour seul texte une liste de quatre prénoms :

Ephraïm

Emma

Noémie

Jacques

Ces quatre prénoms , c’étaient ceux de ses grands parents maternels, de sa tante et de son oncle. tous les quatre avaient été déportés deux ans avant sa  naissance; Ils étaient morts à Auschwitz en 1942

 

Dix ans plus tard, Anne, l’auteure, sur le point d’accoucher, demande à sa mère de raconter ses origines.

Cette quête de l’histoire familiale et l’enquête autour de la carte postale seront le sujet du roman. Comme pour Gabriële, écrit à quatre main avec sa soeur Claire, Gabriële   qui retraçait l’histoire de la famille paternelle autour des personnalités de Francis Picabia et de Marcel Duchamp, cette enquête familiale se fait à deux. Les deux soeurs pour Gabriële, la mère et la fille pour La Carte Postale. Le déroulement de cette quête des origines met au jour des liens très intimes, des blessures, des silences,  des refus. Elle est très chargée en affectivité donnant une tension particulière qui fait de ce livre presque un thriller. 

Cette littérature des survivants de la Shoah, de leurs enfants et petits enfants est abondante : récemment j’ai lu Les Disparus de Mendelsohn, Retour à Lemberg de Philippe Sands. Elle raconte une histoire qu’on pourrait imaginer similaire mais chaque fois apporte son lot de surprises.

La première partie Terres promises raconte la saga des Rabinovitch, de Moscou à Lodz, Riga, Migdal en Palestine, pour aboutir à Paris et dans le village de Forges en Normandie. Exils successifs pour fuir l’antisémitisme, chercher un avenir meilleur… j’ai moins accroché, je préfère les récits des témoins directs et je viens de finir la Famille Moskat D’I.B. Singer, la compétition est difficile.

En revanche, j’ai beaucoup aimé le récit de la vie des adolescents au début de la guerre, les jours heureux en Normandie pendant la « drôle de guerre » . J’ai été touchée par les arrestations et les rafles (comment ne pas l’être, même si on croit avoir tout lu?). C’est surtout avec la clandestinité, la Résistance que le récit se tend. L’auteure se heurte ensuite aux freins que met sa mère à approcher trop près de son histoire et de ses secrets. Le récit se  précise, le décor se colore, prend les parfums de la Provence…et vient la surprise!

Ce n’est pas une enième saga familiale comme je le craignais au début, c’est un très bon livre

Olympe de Gouges – Michel Faucheux / Catel&Boquet

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne dédiée à la Reine le 14 septembre 1791

Je connaissais Olympe de Gouge, de nom, je savais qu’elle avait rédigé la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et qu’elle avait été guillotinée. C’est tout! 

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud : elle doit avoir également celui de monter à la tribune. « 

J’étais donc très curieuse de connaître cette femme révolutionnaire, son parcours et ses œuvres.

Olympe de Gouges n’a pas attendu la Révolution pour prendre la parole. C’est sur la scène du théâtre qu’elle a choisi de s’exprimer pour défendre les droits des femmes. Elle soumet à la Comédie Française la pièce Zamore et Mirza , d’abord acceptée, que les comédiens, découvrant qu’elle est l’œuvre d’une femme, rechignent à jouer. Cette pièce est une dénonciation de l’esclavage. Elle imagine une suite au Mariage de Figaro : Le Mariage inattendu de Chérubin. Elle pétitionne aussi, indignée par l’injustice, ne se démonte pas et frôle l’embastillement. Dès février 1788elle fait précéder sa pièce d’un texte véhément Réflexion sur les Hommes nègres, véritable manifeste antiraciste et établit une relation entre le traitement réservé aux femmes et celui réservé aux esclaves 

Après la Révolution, elle occupe la scène politique, une autre sorte de théâtre. devient membre du Club de la Révolution, elle complète son éducation politique. Femme de conviction, elle cherche à se faire entendre malgré la misogynie et la condescendance :

je donne cent projets utiles : on les reçoit ; mais je suis une femme : on n’en tient pas compte.

Elle est en faveur d’une monarchie constitutionnelle. D’ailleurs sa

déclaration du droit des femmes est dédiée à la Reine. Elle compose le Tombeau de Mirabeau. Mais toujours elle est à la tête de l’action des femmes, beaucoup plus actives qu’on ne le raconte quand on fait le récit de la Révolution. Proche des Girondins, elle dénonce les massacres quand la Terreur s’emballe et elle s’oppose frontalement à Robespierre et à Marat

Crois-moi Robespierre, fuis le grand jour, il n’est pas fait pour toi; imite Marat, ton digne collègue, rentre avec lui dans son infâme repaire[…] De qui veux tu te venger? A qui veux tu faire la guerre et de quel sang as-tu soif encore?

Elle continue à écrire pour le théâtre, L’entrée de Dumouriez à Bruxelles sera représentée avec du retard à cause encore de la mauvaise volonté des comédiens et les représentations se passent mal .Sa pièce est mal accueillie en janvier 1793, comble de malchance Dumouriez est battu et trahit. 

Se sentant en danger Olympe fuit Paris, puis rentre et s’offre en sacrifice dans son Testament politique d’Olympe de Gouges : 

Vous cherchez le premier coupable? C’est moi, frappez. C’est moi qui dans ma défense officieuse de Louis Capet, ai pêché en vraie républicaine, la clémence des vainqueurs pour le tyran détrôné

Elle est emprisonnée, le 28 octobre 1793, elle est transférée en secret à la Conciergerie. Quand on la conduit à la guillotine, elle lance une réplique de théâtre

Enfants de la Patrie, vous vengerez ma mort

Comment une telle figure est elle restée dans l’ombre si bien que peu la connaissent?

le gros pavé, bien épais!

Après la biographie de Michel Faucheux, j’ai trouvé à la médiathèque l’énorme pavé de Catel & Boquet (500pages, 1049 g) Un roman graphique en noir et blanc, 400 pages en XXXI chapitres, chacun une année, une adresse avec le bâtiment dessiné. Le roman graphique donne moins de texte bien sûr que la biographie, il donne du corps à cette femme douée, hardie et séduisante. Il s’attache plus à ses amours, ses amitiés, ses proches. 

Au début, je me suis félicitée d’avoir lu la biographie de Faucheux avant la BD. Pleine d’allusions, mais pas toujours explicite. Des clins d’oeil à Rousseau, Lafayette ou Voltaire, sans parler des révolutionnaires.

Et puis, j’ai découvert 100 pages de chronologie, des fiches biographiques sur tous les contemporains d’Olympe de Gouges. Très complet, facile d’accès. Si je n’avais pas lu Faucheux, j’aurais pu ici me rattraper! Un conseil donc :  Si un personnage qui intervient dans le roman graphique vous intrigue n’attendez pas la fin pour faire plus ample connaissance, allez chercher sa fiche!

 

Babi Yar – Anatoli Kouznetsov/ Evtouchenko

UKRAINE/RUSSIE 

« Babi Yar » (1961)

↑ 

Sur Babi Yar, pas de monument.
Un ravin abrupt, telle une dalle grossière.
L’effroi me prend.
J’ai aujourd’hui le même âge
que le peuple juif.
Il me semble là — que je suis juif.
Me voici, errant dans l’ancienne Egypte,
Là agonisant, sur cette croix,
Dont, jusqu’à ce jour, je porte les stigmates.
Il me semble
que Dreyfus, c’est moi.
Les boutiquiers me dénoncent et me jugent.
Je suis emprisonné.
Pris dans la rafle. Poursuivi comme une bête,
couvert de crachats, calomnié.
Et les petites dames, en dentelles de Bruxelles,
glapissent et me plantent leurs ombrelles dans le visage.
Il me semble — que je suis le gamin de Bialystok.
Et le sang du pogrom ruisselle.
Les piliers de bistrot se déchaînent,
puant la vodka et l’oignon.
Et moi, jeté au sol à coups de bottes, sans force,
je supplie en vain mes bourreaux.
Et ils s’esclaffent :
« Cogne les youpins, sauve la Russie ! »
Un épicier viole ma mère.
Oh, mon peuple russe ! — Je le sais — Toi — Par essence,
tu es international.
Mais souvent, des hommes aux mains sales
ont fait de ton nom pur le bouclier du crime.
Je connais la bonté de ta terre.
Et quelle bassesse !
Sans le moindre frémissement,
les antisémites se sont pompeusement baptisés
« Union du peuple russe » !
Il me semble — que je suis Anne Frank.
Transparente
comme une brindille d’avril.
Et j’aime.
Et pas besoin de grands mots.
Il faut juste
que nous nous regardions en face.
On voit, on sent
si peu de choses !
Le ciel, les feuilles
nous sont interdits.
Mais nous pouvons beaucoup :
Tendrement
nous embrasser dans ce réduit obscur.
On vient ?
N’aie crainte — c’est juste le bourdonnement du printemps
qui s’approche.
Viens vers moi.
Offre-moi vite tes lèvres.
On brise la porte ?
Mais non, c’est la glace qui cède…
Sur Babi Yar bruissent les herbes sauvages.
Les arbres regardent, terribles juges.
Tout ici hurle en silence,
Et moi, tête nue,
je sens lentement
mes cheveux grisonner.
Et je suis moi-même
un immense hurlement silencieux
au-dessus de ces mille milliers de morts.
Je suis
chaque vieillard fusillé ici.
Je suis
chaque enfant fusillé ici.
Rien en moi n’oubliera jamais cela !
Et que L’Internationale résonne
quand on aura mis en terre
le dernier antisémite de ce monde.
Je n’ai pas une goutte de sang juif.
Mais, détesté d’une haine endurcie,
je suis juif pour tout antisémite.
C’est pourquoi
je suis un Russe véritable !

Traduction de Jean Radvanyi. Publié dans Literaturnaia Gazeta le 19 mars 1961.

Evgueni Evtouchenko

Un documentaire Babi Yar Context (2021) sort actuellement en salle, très discrètement. C’est un montage de documents d’époque, aussi bien de l’arrivée des Allemands à Lviv – Lemberg, fêtés, de la retraite de l’armée soviétique, de la conquête de Kiev et de ses incendies, de photos du massacre, ils se termine par les témoignages au procès et la pendaison des responsables nazis. Image dures, cruelles, difficiles à visionner mais qui donnent la réalité des images et des sons que bien sûr la lecture n’apporte pas.

L’actualité et la guerre en Ukraine, m’ont incité à télécharger et lire Babi Yar  de Kouznetsov  (1966) .

La guerre est en effet, pour l’histoire soviétique, synonyme de combat glorieux et victorieux. Le culte des héros oblitère la souffrance des faibles. Le tragique est banni comme tel, autant que la mélancolie, car le plus grand malheur n’est qu’un prélude au bonheur à venir, et s’efface derrière la réitération d’un optimisme obligé.

576 pages d’un texte un peu étrange parce qu’il a été tellement censuré que l’auteur a dû reconstituer le texte original en marquant avec la typographie (italique ou entre-crochets) les paragraphes entiers qui avaient disparu à sa sortie en URSS, censure parfois compréhensible, parfois arbitraire. Cette reconstitution est, en elle-même, un témoignage édifiant.

Roman d’un enfant qui a 12 ans quand les Allemands occupent Kiev en septembre 1941  et qui s’achève en novembre 1943 quand l’Armée Rouge reprend la ville. Babi Yar était un des terrains de jeux des enfants qui vivaient dans les environs. Le récit du massacre n’est pas celui de l’enfant mais celui de témoins qui, par miracle, échappèrent.  Plus de 33.000 juifs furent fusillés en quelques jours. Baby Yar servit aussi dans l’élimination des Tziganes et de tous ceux que les Nazis considéraient comme des opposants. Une simple plaisanterie pouvait conduire n’importe qui à Babi Yar  et les riverains du site n’ignoraient pas ce qui s’y passait. 

« Nous connaissions ce ruisseau comme notre poche ; quand nous étions petits, nous venions y construire des
barrages, nous nous y baignions. Son lit était tapissé d’un beau sable à gros grains, mais ce jour-là, je ne sais
pourquoi, il était recouvert de petits cailloux blancs. Je me baissai et en ramassai un pour l’examiner. C’était un morceau d’os calciné de la grandeur d’un ongle, blanc d’un côté et noir de l’autre.

[…]
À un endroit, le sable virait au gris, et soudain nous comprîmes que nous marchions sur des cendres humaines. »

Anatoli Koutznetsov, vivait avec sa mère et ses grands parents. Le grand père et la grand mère étaient des ukrainiens très simples. le Grand père était tout à fait hostile au système soviétique, au début de l’occupation nazie, il était même plutôt favorable aux Allemands dont il admirait la rigueur et l’efficacité. La Grand Mère, très pieuse, était une femme simple et généreuse. Les parents d’Anatoli étaient des gens éduqués, la mère institutrice, le père Russe était un bolchevik. Parmi les camarades d’Anatoly, il y avait aussi bien un petit juif, qu’une finnoise. ils avaient été élevés en dehors de toute religion ou préjugé racial ou de nationalité.

Je vous invite à assumer mon destin. Imaginez que vous êtes dans ma peau, que vous n’en avez pas d’autre, que
vous avez douze ans, que c’est la guerre et qu’on ne sait pas ce que réserve l’avenir.

Privé d’école, dans une misère intégrale, les enfants se débrouillent pour survivre et ne pas mourir de faim, glanant des pommes de terre dans les jardins, vendant un peu n’importe quoi, du papier à cigarette, des allumettes, récupérant des mégots et même des feuilles pour les fumeurs. Plus tard, quand il a atteint 14 ans, pour éviter la déportation et le travail forcé en Allemagne, Anatoli a  fait de nombreux petits métiers,  aidant des paysans à la campagne, jardinier, aide-charcutier….L’enfant a survécu par ses astuces,   de bonnes jambes pour échapper aux poursuites et aux rafles par des courses haletantes, et beaucoup de chance. Tout ce qui concerne le quotidien de la famille et des voisins est très vivant et passionnant à lire.

Le roman est interrompu par des chapitres formés par les décrets allemands placardés à Kiev, interdits, propagande, appel au travail en Allemagne. Plusieurs chapitres sont aussi intitulés les livres au feu, deux Les cannibales 

 » Il n’existe ici-bas ni bonté, ni paix, ni bon sens. Ce sont de méchants imbéciles qui gouvernent le
monde. Et les livres brûlent toujours. La Bibliothèque alexandrine a brûlé, les bûchers de l’Inquisition ont brûlé, on a brûlé le livre de Radichtchev, on a brûlé des livres sous Staline, il y a eu des autodafés de livres sur les places publiques chez Hitler, et cela continuera toujours : il y a davantage d’incendiaires que d’écrivains. Toi, Tolia, qui es encore jeune, rappelle-toi que c’est le premier signe : quand on interdit les livres, c’est que ça va mal. Cela veut dire qu’autour de nous règnent la violence, la peur, l’ignorance. »

on a beaucoup brûlé de livres à Kiev, on a découpé des photos, des livres de classes, on a arraché des pages des manuels scolaires, caviardé des textes…

Quant au cannibalisme, il n’a pas commencé avec l’invasion allemande, mais beaucoup plus tôt avec la famine qui a sévi dans les années 30.

Si quelques uns des Ukrainiens, par opposition au stalinisme, ont accueilli favorablement les armées nazies, le pillage, la terreur, les massacres ont vite fait de leur faire changer d’avis comme le grand père du narrateur et qui devient antifasciste après le premier tiers du récit.

Koutznetsov montre la vie des hommes et des enfants, il n’oublie pas les animaux : le Chat Titus qui sait rentrer chez lui de très loin, les chevaux et même les poissons quand notre héros n’arrive pas à tuer la perche qu’il a pêchée…

Le livre ne se termine pas avec la fin de la guerre, l’auteur revient à Kiev et raconte comment on a essayé de supprimer Babi Yar, de l’oublier, de le rayer de l’histoire : on eut même l’idée de noyer le site sous un lac dont les sédiments, par décantation auraient noyé le site. On construisit un barrage dont la digue céda et fit des victimes. On fit passer une route à grande circulation

« Cela ne m’empêche pas de penser qu’aucun crime collectif ne reste secret. Il y a toujours une mère Macha qui a tout vu, ou bien des rescapés, quinze, ou deux, ou un seul, qui portent témoignage. On aura beau incendier, jeter à tous les vents, enfouir et piétiner, il restera toujours la mémoire des hommes. »