Vivre avec nos morts – Delphine Horvilleur

PETIT TRAITE DE CONSOLATION

Qui aurait pensé que la laïcarde, anticléricale aurait été enchantée par le livre d’une rabbine?

Qui aurait pensé que la voyageuse, bien matérialiste, éloignée de toute préoccupation funéraire aurait choisi un titre comme « Vivre avec nos morts« ?

Et pourtant c’est un véritable coup de cœur que ce livre !

Delphine Horvilleur est une merveilleuse conteuse. Une de ses fonctions de rabbine est d’accompagner au cimetière les familles avec le kaddish, et quelques paroles pour les vivants. Aucune formule toute faite. Une évocation toute en humanité de celui ou celle qui a quitté ce monde.

11 chapitres.

Le premier Azraël, l’ange de la mort, nous entraîne en salle de dissection. Avant d’être rabbine, Delphine Horvilleur a étudié la médecine. Elle démontre que la mort se trouve au cœur de la vie, avant même la naissance, in utero, la mort cellulaire est nécessaire à la formation des doigts de la main…

« La biologie m’a appris combien la mort fait partie de nos vies. »

Les autres chapitres ont pour titre un prénom, ou deux, et présentent une personne  : Elsa Cayat « la psy ce Charlie » 

« je vous présente Delphine, notre rabbin. Mais ne vous inquiétez pas, C’est un rabbin laïc! »

Cérémonie rappelant les attentats de Charlie Hebdo, occasion de rappeler la place dans le judaïsme de la laïcité et de la place d’une juive non croyante. Occasion aussi de raconter des traditions juives, comme celle de déposer un caillou sur les tombes.

Marc, l’homme du 3ème chapitre est un anonyme. A son propos, Delphine Horvilleur nous raconte des histoires de fantômes, histoires de revenants dont la tenue blanche rappelle le linceul. Et elle nous enseigne les traditions d’inhumations et la vieille légende du Dibbouk. Merveilleuse conteuse qui allie souvenirs d’enfances, textes bibliques, et histoire juive récente.

Sarah et Sarah évoquent le « panier des générations » ou comment se transmet l’histoire familiale. Histoire qui pourrait être tragique puisque Sarah est née en Hongrie avant guerre et se trouve déportée à Auschwitz.  Jamais le récit ne cède  au pathos il est allégé par des blagues juives;

Marceline et Simone, les « fille de Birkenau » est sans doute mon chapitre préféré, leçon de vie illustrée par la Légende de Skotzel, avocate des femmes auprès du Tout-Puissant portée par la pyramide des femmes.

Je ne  peux résumer en quelques ligne chaque partie du livre, ni m’étendre sur les référence à la Bible, comme la mort de Moïse et les interprétations rabbiniques.

j’ai été très touchée par le récit de la journée qu’elle a passé avec son ami le jour de la mort de Rabin et son rapport à la terre d’Israël et à l’hébreu. Pouvoir des mots, rapport du sacré

« Et si, interroge-t-il (Gershom Sholem) en s’imaginant rendre profane un langage ancestral religieux et apocalyptique, on enclenchait un processus inévitable, le retour de la violence messianique? « 

Cette violence se traduit dans l’attentat de Hébron dans le caveau des patriarches, le jour de Pourim

« Dans son geste et à coup de mitraillette, tentait-il de réveiller Abraham, Isaac et Jacob de leur repos éternel pour qu’ils assistent à la scène? N’avait-il pas déjà convié Esther pour qu’ils assistent à al scène? […] toute une littérature messianique se joignait à la fête pour propulser la fin du monde. C’était écrit, il restait à faire… »

Le livre se termine par Edgar, l’oncle de la conteuse qui place cette histoire sous le signe de la conscience et les vers de Victor Hugo de la légende des siècles . Elle nous conduit dans le petit cimetière alsacien de Westhoffen où son oncle Edgar repose. Cimetière profané le 3 décembre 2019.

Une très agréable lecture : une belle surprise!

 

 

 

 

Afterlives – Abdulrazak Gurnah (Prix Nobel 2021) – Bloomsbury publishing

LIRE POUR L’AFRIQUE

Le prix Nobel 2021 a donné l’occasion de découvrir cet écrivain  inconnu des francophones – éditions épuisées à l’attribution de la récompense – depuis réédité récemment (Paradis et Près de la Mer par Denoël). J’ai donc téléchargé Paradise et Afterlives en VO sur ma liseuse ce qui était une riche idée parce que j’ai eu accès aux dictionnaires Anglais/Français ou Anglais/Anglais et aussi à la traduction Bing des mots en swahili. Lecture facile que je recommande chaudement. 

Afterlives est une publication récente (2020) qui raconte l‘histoire de la Tanzanie de la Première Guerre Mondiale jusqu’à la période contemporaine.  Commençant par l’histoire du commerce caravanier des marchands indiens et la colonisation allemande puis britannique et enfin l’accession à l’indépendance de la Tanzanie (1961-1964). Il  fait allusion aux  répressions sanglantes des révoltes d’Al Bushiri (1888) de Wahehe (1898) et Maji Maji (1905-1907) réduites par des troupes allemandes et leurs supplétifs askaris. 

Quatre livres . Le premier est centré autour du personnage de Khalifa employé du marchand Amur Biashara  employé d’une banque Gujarati. Ces commerçants musulmans sont à la tête d’entreprises familiales, exportation (Khalifa les qualifient de pirates) ou usuriers, artisanat varié.

The way of the old marchants was lending and borrowing from each other on trust. Some of them only knew each others by letters or through mutual connections. Money passed from hand to hand[…]These connections were as far away as Mogadishu, Aden, Muscat, Bombay, Calcutta, and all those other places
of legend. The names were like music to many people who lived in the town, perhaps because most of them had not been to any of them.

Le jeune Ilyas qui a étudié auprès de colons allemands et qui a un bon niveau d’éducation est embauché par le marchand et devient le protégé de Khalifa. Il laisse sa petite soeur Afyia auprès de Khalifa lorsqu’il s’enrôle comme askari – supplétif allemand – dans la première guerre mondiale.

Le livre 2  se déroule pendant la Guerre dans l’armée allemand. Il  pour héros Hamsa, un jeune askari, protégé d’un officier allemand qui en fait son ordonnance et lui apprend l’allemand. A la fin de la guerre il sera capable de lire Schiller et Heine. Engagement assez absurde pour un africain qui se bat pour des puissances qui se disputent l’Afrique.

le livre 3 commence quelques années après la fin de la Guerre. Les Britanniques ont remplacé les Allemands. Hamza retourne dans la ville côtière, il est embauché dans l’entreprise de Nassor Biashara, accueilli par Khalifa dans sa maison. Le récit se déroule dans ce cadre familial pendant plusieurs décennies. Cette chronique familiale décrit la vie quotidienne, traditions et arrivée de la modernité.

Dans le livre 4 le fils de Hamza, Ilyas part en Allemagne à la recherche de son oncle Ilyas perdu. La colonisation allemande n’est pas tout à fait oubliée et ce qu’il trouve m’a étonnée.

J’ai beaucoup aimé ce récit qui complète l’histoire inachevée de Paradise (1994) que j’ai lu juste avant. Hamsa, comme Yusuf de Paradise, était un enfant-esclave retenu comme gage pour les dettes de ses parents, comme ce dernier il vivait chez un marchand qui se déplaçait dans le pays avec une caravane. Comme lui, il s’est engagé comme askari pour fuir l’esclavage. Cependant, les deux récits sont différents. Paradise était écrit dans le style d’un conte oriental qui m’avait séduite. Afterlives est plus réaliste, plus historique, plus politique aussi. 

Et comme j’ai vraiment beaucoup aimé les deux œuvres je compte lire bientôt By the Sea!

 

Maus – Art Spiegelman

LECTURES COMMUNE AUTOUR DE L’HOLOCAUSTE (2022)

 

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Comme l’an passé, je me joins à la  lecture commune initiée par Passage à l’Est & Si on bouquinait. 

Maus s’est imposé à moi à l’occasion de plusieurs coïncidences récentes. Au MAHJ l’exposition Si Lewen : La Parade a été l’occasion de voir et écouter Art Spiegelman qui a édité La Parade et qui introduit et commente l’exposition. j’ai le plaisir de l’écouter sur plusieurs podcasts de RadioFranceFrance culture ; PAR LES TEMPS QUI COURENT (8/12/2021) : la BD est mon obsession : ma loupe  pour regarder le monde et d’autres L’Heure bleue 10/11/2021 et encore d’autres plus anciens. Plus récemment, la polémique de l’interdiction de Maus dans les écoles du Tennessee et certaines réfexions étranges comme celle de Whoopie Goldberg a relancé l’intérêt pour cette œuvre. 

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Je lis assez peu de Romans graphiques ou de BD. Je ne me sens pas qualifiée pour commenter le graphisme (N&B, impressionnant) ou le parti pris de donner des têtes d’animaux impersonnelles aux personnages, seules des petites lunettes permettent de reconnaître Vladek (le père d’Artie).

Deux sujets m’ont particulièrement intéressées :

-le déroulement de l’histoire qui conduit les parents d’Artie dans les camps et la vie quotidienne avec les débrouilles que Vladek « organise » pour survivre. Si une santé de fer et une  force physique étaient nécessaires pour survivre, la débrouillardise et l’ingéniosité de Vladek ont été l’atout indispensable, sans parler de des bijoux et argent qui ont été bien utiles au marché noir.

-les rapports psychologiques père/fils, survivant/ martyrs avec toutes les culpabilisations  et les traumatismes qui en découlent, y compris le suicide d’Anya, la mère, le frère disparu…

je n’ai trouvé aucun motif (nudité ou gros mots) capable de choquer les écoliers du Tenessee, la cruauté des faits sont autrement plus choquants que leur représentation. Il semble bien que la censure vienne d’ailleurs!

Cavalerie Rouge – Isaac Babel

REVOLUTION RUSSE (1920)

Cavalerie rouge – Malevitch

 » Oui, je crie oui à la révolution, je le crie, mais elle se cache de Ghédali, et n’envoie devant elle que de la fusillade…

— À qui ferme les yeux, le soleil ne se voit point — dis-je au vieillard. — Mais nous saurons dessiller les yeux
clos… — Le Polonais me les a fermés — chuchote le vieux, d’une voix presque indistincte. — Le Polonais est
un chien méchant. Il prend le Juif et lui arrache la barbe… Ah ! le vilain mâtin ! Et voilà qu’on le fouette, le
mauvais chien… C’est admirable, c’est la révolution !… Et après, celui qui a battu le Polonais vient me dire :Donne ton gramophone, réquisition, Ghédali… J’aime la musique, madame, que je réponds à la révolution… —
Tu ne sais pas ce que tu aimes, Ghédali ! Veux-tu que je tire ? Tu sauras alors ce que tu aimes ! Et je ne peux pas
m’empêcher de tirer, parce que je suis la révolution…

Mais le Polonais tirait, mon aimable pane, parce qu’il est la contre-révolution ; et vous tirez parce que vous êtes la révolution. Pourtant, la révolution, c’est un contentement. Et un contentement n’aime pas qu’il y ait des orphelins au logis. L’homme bon accomplit de bonnes œuvres. La révolution est la bonne œuvre de bonnes gens. »

Est-ce un roman? un recueil de 34 courtes nouvelles? ou une série de reportages, témoignages de la campagne en Vohynie (Pologne) de l’Armée Rouge? 

Babel note scrupuleusement le lieu et la date, de Juillet à septembre 1920. Dans un texte, il fait  allusion à une Gazette Le Cavalier rouge qui contiendrait aussi des informations sur la situation internationale.

Il est question de batailles, de sabres de mitrailleuses, de victoires ou de retraites, de blessés, d’héroïsme ou de mesquineries, de trahisons aussi. Mais ce n’est pas un épopée glorieuse. C’est plutôt un récit répétitif de la vie quotidienne de ce régiment de Cosaques qui se placent à cheval, en charrette, dans le train de l’agitprop, qui occupent des villes polonaises, découvrent des ruines, bivouaquent dans des fermes.

Les personnages sont, bien sûr, les Cosaques et les officiers, « combrig, chefdiv ou la politsection » tout un jargon révolutionnaire. Personnages secondaires : les Polonais et les Juifs, habitants de la Volhynie sont aussi décrit avec vivacité : le vieux Ghédali, commerçant juif, le fils du rabbin communiste, un curé obséquieux qui s’efforce de préserver son église, des artistes, un peintre qui prend les villageois pour modèle pour peindre les saints, un accordéoniste….Moins attendues, les femmes, les mères, les infirmières, fermières. Tout un monde!

« -un cheval qu’il avait amené du pays — disait Bitsenko. — Où trouver le pareil ? — Un cheval, c’est un ami —
répondait Orlov. — Un cheval, c’est un père — soupirait Bitsenko. — Il vous sauve la vie tout le temps. Bida,
sans cheval, est comme perdu… »

Autres acteurs importants : les chevaux que Babel décrit avec une précision toute hippologique. Un officier est capable de quitter la brigade pour se procurer une monture. un autre concevra une véritable haine parce que son cheval préféré a été réquisitionné.

Une mention spéciale devrait être attribuée au traducteur : Maurice Pariajanine (1928) qui, dans une longue introduction, présente Isaac Babel . Il  fait découvrir, au plus proche du mot-à-mot, la saveur du style de l’auteur dans de très nombreuses notes en fin de chapitre. Il fut également le traducteur de Trotski.  

 

Le Fantôme d’Odessa – Camille de Toledo – Alexander Pavlenko – Denoël Graphic

EUROPE DE L’EST

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Ce roman graphique s’attache au personnage d’Isaac Babel et raconte son arrestation  et sa détention en 1939. Il est composé de 5 « livres » :

I. -Moscou 1939 : arrestation de Babel,

II. -Odessa 1913-1921 : Ce que Babel a vu avant pendant et après la Révolution : l’histoire du brigand Bénia

III. -Moscou 26 janvier 1940 : « ce que Babel avait deviné en imaginant le destin du brigand Bénia Krik

IV. -Washington 17 mai 1995 : ce qu’il advint de la dernière lettre de Babel

V. – Moscou 1939 -1940 : ce que contenait la lettre que Babel écrivit dans sa cellule de la Loubianka

Les deux livres qui se déroulent à la Loubianka sont composés de manière saisissante : les vignettes en noir et blanc (même pas de gris comme on s’y attend dans le N&B ) avec des pointes acérées et une rare violence, tandis que Bénia représenté en couleur (rouge pour son sang) est cerné par cette brutalité, comme écrasé par les bottes qui empiètent la vignette centrale.

Le livre II est d’un graphisme plus classique. Bande dessinée en couleur, bulles blanches contenant les paroles (rares) et les chansons que fredonnent les personnages. C’est l’histoire de Bénia, le Roi des brigands juifs, qui détrousse les riches (juifs ou goys) pour redistribuer les richesses aux miséreux. Ce communisme rudimentaire (extorsions) rencontre la Révolution et se joint à l’armée rouge. la fin sera tragique.

Babel a raconté cette histoire dans les Contes d’Odessa et il en tiré un scénario pour Eisenstein finalement un autre cinéaste tournera le film. 

Le livre V n’est pas dessiné, c’est le texte de la lettre de Babel à sa fille, encadré encore par les zigzags noir et blanc de la Loubianka.

Un abondant corpus de notes, chronologie, bibliographie et histoire de Mémorial complète le volume passionnant.

Depuis longtemps je tourne autour de Babel, l’écrivain, et dOdessa aux temps  de la Révolution .  Les Aventures extraordinaires d’un  Juif Révolutionnaire de Alexandre Thabor, Odessa Transfer, La Route du Danube de Ruben, Aux Frontières de l’Europe de Rumiz, et tant d’autres m’y ont conduite. Cependant, je reste un peu sur ma faim quant à l’auteur et son œuvre. J’ai donc téléchargé Cavalerie rouge et je vais chercher les Contes d’Odessa

 

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac – roman d’Angel Wagenstein – autrement

MITTELEUROPA

Angel Wagenstein (né en 1922 à Plovdiv, Bulgarie) juif séfarade est l’auteur d’Abraham le Poivrot qui m’avait fait beaucoup rire et qui se déroulait au bord de la Maritza.

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac – Sur la vie d’Isaac Jacob Blumenfeld à travers deux guerres mondiales, trois camps de concentration et cinq parties – 

traduit du bulgare

Si Lewen : LaParade

Isaac est un tailleur de Kolodetz, de l’ancienne province de Galicie, aujourd’hui en Ukraine non loin de Lvov. Isaac Brumenfeld fut successivement sujet et soldat de l’Empire Autrichien(jusqu’en 1918), citoyen polonais(jusqu’en 1939 , soviétique jusqu’à l’invasion allemande 1942, allemand (et interné dans deux camps nazis), réfugié en Autriche, interné en Sibérie….

« tout cas, voici le fond de ma pensée : si la demeure de Dieu possédait des fenêtres, il y aurait beau temps que ses carreaux seraient brisés ! »

Cette vie tragique est racontée de manière cocasse, véritable collection de blagues juives, qui me font sourire quand ce n’est pas rire aux éclats. Avec son compère et beau-frère le rabbin Shmuel Bendavid (qui devint Président du club des athées pendant leur période soviétique) ils traversent les épreuves avec débrouillardise et philosophie et surtout un grand humanisme.

« — Qui sortira vainqueur d’après toi, demandai-je, les nôtres ou les autres ? — Qui sont les nôtres ? fit pensivement Shmuel. Et qui sont les autres ? Et qu’importe le vainqueur quand la victoire ressemble à un édredon trop court ? Si tu t’en couvres la poitrine, tes pieds resteront à l’air. Si tu veux avoir les pieds au chaud, ta poitrine restera découverte. Et plus longtemps durera la guerre, plus court sera l’édredon. Si bien qu’en définitive, la victoire ne sera plus capable de réchauffer quiconque. »

La vie quotidienne des juifs du shtetl est décrite de manière vivante. Isaac est tailleur mais l’essentiel de ses commandes est plutôt de retourner un caftan pour lui donner sur l’envers un aspect présentable (sinon neuf) .  Ses connaissances des différentes langues parlées à Kolodetz, son Allemand littéraire, le Russe (qui sert surtout pour les jurons), le Polonais, en plus du yiddisch de la vie familiale, lui permet de survivre dans ses tribulations.

Chaque fois que la vie paraît impossible, une nouvelle anecdote (blague juive) va alléger le récit et les digressions sont annoncées parfois de manière plaisante :

« voilà que je suis à nouveau passé par Odessa pour me rendre à Berditchev. »

J’ai recopié tout un florilège d’humour juif, je suis bien tentée de tout coller ici .

Si Lewen : La parade

Ce récit émouvant est un texte humaniste et pour finir , cette citation  illustre le sinistre « A CHACUN SON DÛ » des camps de concentration :

« Qu’est-ce qu’un unique et misérable émetteur caché parmi des boulets de coke comparé à la puissance de leur armée ? » « Je vais te dire ce qu’il est : il est l’obstination de l’esclave, il est une provocation envers l’indifférence de l’acier qui donne la mort. Je vais te le dire : il n’est rien et il est tout, un bras d’honneur au Führer, mais aussi un exemple dont l’homme faible a besoin pour croire que le monde peut changer.
L’inscription qui surmonte l’entrée de tous les camps de concentration – « À CHACUN SON DÛ » – prendra
alors un sens nouveau et deviendra enfin réalité. Amen et shabbat shalom, Itzik ! »

 

 

Si Lewen : La Parade, présentée par Art Spiegelmann au mahJ

Exposition temporaire jusqu’au 8 mai 2022

affiche

La Parade est une série de 55 dessins réalisés en 1950 par Si Lewen

publiée sous forme de livre, épuisé réédité en 2016, par  Art Spiegelmann . 

On peut imaginer le film de cette Parade parade militaire, comme il en fut entre les deux guerres mondiales, avec ses spectateurs curieux, peut-être joyeux où sont présentées les armées de plus en plus menaçantes. De la parade les images montrent la bataille qui se déclenche presque insidieusement, l’arrivée de la mort, jusqu’à la fin, jusqu’à cette image où les deux adversaires s’enlacent et se transpercent de leur lance. 

Art Spiegelman l’auteur du roman graphique Maus, présente dans une longue vidéo la vie de Si Lewen qui était son ami. Il raconte que Si s’était engagé dans l’armée américaine qui l’a utilisé comme traducteur et l’avait monté sur un camion équipé de haut-parleurs afin de persuader les militaires allemands de quitter le combat. Equipée très dangereuse, puisqu’il était pris pour une cible facile. Après la libération des camps, Si blesssé rentre en  Amérique. La Parade est une réponse à sa vision des horreurs de la guerre. 

Art Spiegelman

Albert Einstein a écrit à Si Lewen en 1951 :

« je trouve notre oeuvre très impressionnante d’un point de vue purement artistique. En outre, je trouve qu’elle a le réel mérite de combattre les tendances belliqueuse par le biais de l’art. ni les descriptions concrètes, ni les discours intellectuels ne peuvent égaler l’effet psychologique de l’art véritable. On a souvent dit que l’art ne devait se mettre au service d’aucune cause politique ou autre. Je ne suis pas de cet avis. « 

 

Patrick Zachmann : Voyages de mémoire au mahJ

Exposition temporaire jusqu’au 6 mars 2022

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Patrick Zachmann est un photographe français né à Choisy-le-Roi en 1955, fils d’un juif polonais et d’une mère séfarade d’origine algérienne. 

« Je suis devenu photographe parce que je n’ai pas de mémoire » ai-je copié au début de l’exposition.

« Est-on juif quand on ignore sa religion et sa culture? » 

Pour tenter de répondre à cette question, le photographe va se lancer dans une enquête d’identité.

Il  photographie d’abord les Juifs portant l’identité la plus visible, les Loubavitch, porteurs de barbes et de chapeaux, dans leurs réunions et leurs fêtes. En 1981, à Jérusalem au Rassemblement des Rescapés de la Shoah, il fait leur portrait avec leur matricule tatoué. Enfin, il prend pour sujet des Juifs français plus anonymes, plus discrets : les linotypistes du journal yiddisch Naye Press, les commerçants du Sentier dans leurs boutiques, les musiciens, un psychanalyste, des ashkénazes se retrouvant aux Buttes Chaumont, des bals communautaires….

Ce n’est qu’après la publication de son livre Enquête d’identité qu’il abordera avec son père l’histoire familiale, histoire triste puisque ses grands parents furent déportés et sont morts à Auschwitz ; il en fera un film : La mémoire de mon père dont la musique Klezmer accompagne nos pas dans l’exposition. 

Les voyages de mémoire conduiront le photojournaliste en Afrique du Sud, à la libération de Mandela, au Chili, sur les traces disparues des victimes de Pinochet, au Rwanda où il fait le portrait des victimes tutsis.

D’impressionnantes photos panoramiques enneigées d’ Auschwitz font face à celle de Drancy où rien ne rappelle le passé.

Bouclant sa quête d’identité, Zachmann fait le voyage à l’envers à la recherche des origines de sa mère en Algérie et au Maroc où il retrouve les lieux et les synagogues, transformées en mosquées. Cette traversée de la Méditerranée est aussi le sujet d’un film Mare Mater où il interroge sa mère mais aussi les mères des migrants, restées au pays tandis que leurs fils ont pris tous les risques dans des traversées dangereuses. Témoignage de la mère, des migrants mais aussi de la séparation douloureuse de la mère et du fils. 

Les photos sont magnifiques, mais surtout l’installation raconte une histoire touchante. C’est une belle rencontre avec Zachmann . https://www.mahj.org/fr/media/patrick-zachmann

ou si vous préférez l’écouter en podcast

 

 

Histoire Dessinée des Juifs d’Algérie de l’Antiquité à nos jours -Benjamin Stora Nicolas Le Scanff

MASSE CRITIQUE DE BABELI

 

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Cette histoire dessinée est passionnante!

Tout à fait pédagogique avec des repères chronologiques très clairs, des cartes si nécessaires, et surtout un récit intégrant les données nombreuses d’une histoire complexe.

Nous feuilletons l’album-photos d’une famille sans rester dans l’anecdote d’un récit familial. Le complexe politique est parfaitement expliqué. Cette histoire est riche, j’en ignorais de nombreux évènements. j’ai retrouvé avec plaisir de nombreux personnages comme Jean Daniel, jacques Derrida, ou Camus.

L’histoire des Juifs d’Algérie s’inscrit aussi dans la lutte pour l’Indépendance de l’Algérie qui est aussi évoquée.

La fin est bien sûr l’exil. L’installation à Sarcelles est graphique (dans le sens de photogénique) .

merci à Babélio et à La Découverte

Le Typographe de Whitechapel – Rosie Pinhas Delpuech – Actes Sud

LIRE POUR ISRAEL

« Il s’appelle Yossef Hayim Brenner. Il est né en 1881 à Novy Mlini, à la frontière entre la Russie et la Biélorussie.
Il est avec H. N. Bialik et S. Y. Agnon l’un des trois grands écrivains fondateurs de l’hébreu contemporain, et sans doute le plus audacieux. Sa vie est brève, il meurt assassiné lors d’émeutes arabes à Jaffa en 1921. »

Rosie Pinhas Delpuech raconte la vie de Brenner mais cette biographie, trame du livre, est entrelacée par une réflexion sur la langue hébraïque. L’auteure, traductrice de l’hébreu, s’implique personnellement dans la narration ;  elle  nous fait entendre l’hébreu actuel, le Brouhaha d’un autobus déchiffrant les accents, les langues qui se mêlent. 

« Dans mon métier – je suis transporteuse de langues –, les vacances sont rares, nous mettons longtemps à
transporter notre cargaison de mots d’une rive à une autre,

[…]
Pourquoi cette langue, l’hébreu, pourquoi ça ne me lâche pas, pourquoi ce livre sur un écrivain que je ne parviens même pas à lire, ni à traduire, mais autour duquel je tourne depuis des années ? »

Avant d’être la langue de la vie de tous les jours en Israël, l’hébreu était la langue de la religion et le retour à la Bible est une évidence. Les références anciennes, au personnage de Moïse, le bègue traversent le récit.

L’auteure situe le personnage de Brenner dans son contexte, écrivain juif russe, exilé à Londres arrivant à Whitechapel. Brenner écrit en hébreu, ce n’est pas une évidence à l’époque, le yiddish est beaucoup plus pratiqué alors, en hébreu manquent encore des vocables de la vie quotidienne, cependant. D’autres alternatives existent comme l’Espéranto  ou lz langue du pays de résidence, allemand, russe, anglais….

« Comme si, à l’orée du XXe siècle, le peuple juif laborieux, ouvrier, se découvrait non seulement sans terre et sans
abri, mais dans une détresse linguistique semblable à une détresse respiratoire. »

Whitechapel est le quartier des pauvres. Brenner s’installe en même temps que Jack London. De quelques semaines d’expérience, London rapporte Le Peuple de l’Abîme.  Brenner s’installera le 2 avril 1904 parmi les juifs démunis travaillant dans les sweatshops pour des salaires dérisoires provoquant le rejet et l’antisémitisme des ouvriers locaux qui voient en eux des immigrés gâchant les conditions de travail.

 

Même si les conditions de vie sont misérables, des journaux circulent parmi les juifs. Dès 1976, Aaron Liberman fonde avec dix ouvriers dont quatre imprimeurs l’Union des Socialistes hébraïques, en 1884 un journal rédigé en yiddish est destiné au public ouvrier; en 1885, paraît  l’Arbeter Fraynt de tendance anarchiste et yiddishisant . On croise un personnage singulier Rudolf Rocker, catholique allemand qui épouse le destin des anarchistes juifs et devient directeur de l‘Arbeter Fraynt. Brenner s’installe au dessus du local de l’imprimeur Narodiski et apprend le métier de typographe. Brenner raconte ce monde des petits journaux dans son roman Dans la détresse . Il crée une revue littéraire en hébreu qui a des abonnés en Europe et en Amérique. Malgré l’aspect artisanal de sa fabrication Brenner est célèbre. Lorsque Freud est de passage à Londres, ils se donnent rendez-vous devant les dessins de Rembrandt. Et encore, en filigrane, apparaît le personnage de Moïse

Rembrandt : le festin de Balthazar

« Dieu écrit directement avec son doigt, comme un artisan, et rien ne m’intrigue autant depuis mon enfance que ce doigt de Dieu qui montre une direction, qui écrit. Rembrandt le peint dans Le Festin de Balthazar, »

J’ai adoré cet entrelac d’histoire et d’exégèse de la Bible alors que justement la renaissance de l’Hébreu se veut laïque

Faire renaître un hébreu simple, encore gauche, détaché de son contexte religieux, ancré dans la réalité prosaïque
de l’humain. La langue, toute langue, ne peut qu’être humaine, ramassée dans la poussière et la sueur de la rue. 

Brenner quitte Londres en 1908, passe à Lemberg une année, hésite entre Ellis Island et la Palestine. Il accoste en février 1909 à Haïfa. 

Commence alors une nouvelle histoire, celle de la Seconde Aliya, celle des coopératives  agricoles, des communautés ouvrières. L’hébreu est alors la langue quotidienne, de Hedera au Lac de Tibériade, il n’existe pas toujours de mots pour désigner les choses. l’hébreu est façonné par des eshkenazes, L’écrivaine note

Il faudra aussi l’éclatement de l’utopie cinq ans plus tard, en 1967, pour que l’espace se fissure et que par
l’interstice s’engouffre l’arabe palestinien

Cette irruption de l’arabe remet en circulation l’ « l’arabe honteux des juifs orientaux » La traductrice ne se lasse pas d’interroger l’évolution de la langue, et j’apprécie ses digressions 

Brenner aboutit dans une cité-jardin Ein Ganim et vit dans une communauté laïque

Il se lie d’amitié avec deux grandes figures fondatrices du sionisme socialiste : A. D. Gordon et Berl Katznelson.

Elle note que sur le sionisme ils sont lucides

Herzl s’est trompé, ce n’est pas une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Il y a des habitants, ici, les Arabes, ils tiennent à cet endroit. 

Le 1er mai 1921, les ouvriers juifs défilent avec des drapeaux rouges, la population arabe réagit, c’est une journée sanglante

Brenner succombera, victime des journées d’émeutes.

Merci à Aifelle de m’avoir signalé ce livre qui traite de trois sujets que je poursuis : l’histoire du peuple juif, l’hébreu et le rapport de la traductrice à la langue.

Personnellement, j’aurais mis 5* sur Babélio mais peut être suis-je trop subjective!