Le Roman Egyptien – Orly Castel-Bloom – trad. Rosie Pinhas- Delpuech

ISRAEL

J’ai découvert ce roman en écoutant le podcast de France Culture : Le Roman de la Grande Bleue présenté par Mathias Enard qui avait convié Rosie Pinhas Delpuech, et j’ai tout de suite su que ce livre était « pour moi« . De plus, je viens de voir Mizrahim, film de Michale Boganim et Les Cahier noirs de Shlomi Elkabetz (à la mémoire de Ronit Elkabetz) et Le Roman Egyptien se trouve dans la suite logique  de cette production mizrahit en Israël. 

« La mère de Viviane aussi s’appelait Flore, mais la famille vivait depuis des siècles en Égypte, depuis trop de siècles, peut-être des milliers d’années, car d’après ce que Flore avait raconté à Viviane, il semblerait qu’ils
appartenaient à ce fameux clan, à cette unique famille dont il n’est pas question dans l’histoire d’Israël, ces gens qui désobéirent à Moïse, refusèrent de quitter l’Égypte durant la grande sortie, et y restèrent comme esclaves. Il fallut des siècles pour qu’ils soient affranchis et deviennent des chasseurs sauvages, et quand les juifs arrivèrent en Égypte après l’expulsion d’Espagne, ces gens s’empressèrent de se rapprocher d’eux, car d’une certaine manière obscure et mystique, ils sentirent l’antique proximité. »

Le Roman Egyptien raconte la saga de la famille Castil, juifs égyptiens originaire d’ Egypte depuis toujours, depuis la sortie d’Egypte aux temps bibliques, aux Castil chassés d’Espagne par les rois Catholiques, montés en Israël  au tout débuts des années 50 avec des idéaux socialistes, arrivés au kibboutz Ein Shemer avec un groupe de l‘Hashomer Hatzair d’où ils ont été chassés. 

« Charlie était trop antireligieux à son goût. Et trop communiste aussi. Il y baignait jusqu’au cou, Hashomer
Hatzaïr par-ci, Hashomer Hatzaïr par-là, il n’y en avait que pour le mouvement de jeunesse socialiste ouvrier.

[…]
Viviane avait quitté le kibboutz Ein Shemer en même temps que tout le noyau égyptien, mais Charlie avait voulu achever ses quatre années d’engagement, qui équivalaient à un service militaire. De toute façon, la vie de kibboutz l’enchantait. Surtout les travaux des champs et la cuisine. »

Viviane et Charlie, Adèle et Vita, et les autres égyptiens vont s’établir en ville, leurs enfants formeront un noyau solidaire qui traverse le temps jusque aux années 2010, déménagements, enfants, et maladies….

Ce n’est pas un récit chronologique linéaire, plutôt un puzzle qui traverse les siècles qui saute des manifestations au Caire contre le roi Farouk à l’Inquisition en Espagne à la fin du XVème siècle. Certains personnages sont nommés d’autres non, la Grande, la Petite, la fille unique et la lectrice doit s’accrocher pour se rappeler qui sont les parents, les enfants, dans cette  tribu  qui fait des aller-retours entre les divers appartements. Je me suis livrée avec grand plaisir à cette gymnastique un peu déroutante.

J’ai beaucoup aimé les descriptions  de la vie au kibboutz, repas pris en commun, réunions et débats idéologiques, travaux des champs et puis ensuite je me suis promenée dans les rues de Tel Aviv et de ses environs : un voyage dépaysant. Ce « roman égyptien » est plus israélien qu’égyptien!

les Graciées – Kiran Millwood Hardgrave – Pavillons

FEMMES/NORVEGE

Avignon mars 2022, je viens de terminer le finlandais Un pays de neige et de cendres de Petra Rautianen et je l’ai apporté à Claudialucia qui me confie Les Graciées. Echange de blogueuses….coïncidence, ce dernier livre est aussi un livre de neige et de cendres. Sauf que 4 siècles séparent ces deux romans historiques qui se déroulent en pays sami. Tous deux sont des romans historiques, tous les deux montrent comment les Samis ont subi des discriminations terribles. 

Les Graciées relate la Chasse aux Sorcières que l’Eglise luthérienne a mené en 1617 dans l’île de Vardö, au Finnmark pour asseoir l’autorité royale de Christian IV, roi de Danemark-Norvège. Ce dernier fait appel à Absalom Cornet, originaire des Orcades qui a déjà brûlé des sorcières en Ecosse. 

La veille de Noël, une tempête soudaine chavire et emporte tous les hommes de la petite île de Vardö où il ne reste que deux vieillards et quelques enfants en bas-âge. Les femmes vont devoir se débrouiller seules pour affronter l’hiver arctique  et ne pas mourir de faim. On leur enverra quand même un pasteur, faible et falot quelques mois plus tard.

Dans le Grand Nord, les Samis peuvent se déplacer si la mer est gelée. Ils sont animistes et leurs chamans ont une grande influence sur les norvégiennes démunies. Une veuve, Diinna, sami, fait venir un chaman pour honorer les naufragés que la mer a rendus. Elle a gardé ses coutumes  : elle est bien intégrée au village sauf qu’elle ne fréquente pas l’église. Kirsten, forte personnalité, va former des équipages de femmes pour aller pêcher. la pêche est une activité masculine, mais on ne peut pas mourir de faim! Elle va aussi prendre soin du troupeau de rennes. Les femmes se réunissent pour des travaux d’aiguille, des commérages et s’entraident en l’absence des hommes.

Le roi envoie enfin un Délégué qui assistera le gouverneur de la forteresse. Il arrive avec sa jeune femme Ursula, une citadine qui ne sait rien faire de ses dix doigts. Le délégué ne sera d’aucune aide effective, son rôle est ailleurs : il est missionné pour la chasse aux sorciers samis et cherchera avec l’aide des dévotes à démasquer les sorcières de l’île. Par jalousie, intérêt ou par désœuvrement, les dévotes vont dénoncer la femme sami, puis d’autres.

La fin sera tragique.

Bakhita – Véronique Olmi

SOUDAN/ITALIE

Bakhita, est née dans le Darfour en 1869 et a été enlevée  à 7 ans au cours d’une razzia, elle a marché des centaines de kilomètres à pied dans la savane, la forêt souvent enchaînée. Sa survie, elle la doit à Binah une autre fillette-esclave « je ne lâche pas ta main » ensemble, elle se soutiennent, elles vont même s’évader, ensemble elle seront reprises, vendues. 

Bakhita verra d’autres fillettes-esclaves mourir sous ses yeux, elle ne pourra pas sauver le bébé que sa mère ne peut pas nourrir ni faire taire, ni Yebit sous les mains de la tatoueuse. Elle est vendue à plusieurs reprises, domestique ou même jouet pour les petites filles, abusée par leur frère…

Fillette-esclave, j’avais commencé cette histoire à la suite de la lecture de Paradise d‘Abdulrazzak Gurnah l’histoire d’un garçonnet vendu pour dette en Tanzanie. Cette première partie du livre De l’esclavage à la liberté est éprouvante. Aucun répit pour la petite fille qui subit ses épreuves avec courage mais passivité. Survivre est déjà un exploit.

 

Je ne savais pas que Bakhita n’était pas un roman mais une histoire vraie. Je ne savais pas non plus qu’elle est devenue une sainte canonisée en l’an 2000 après être devenue religieuse à Venise en 1890 puis à Schio. 

Sauvée par un consul italien qui l’a achetée à 14 ans pour la libérer, elle le suit en 1885 après la révolution mahdiste. Il la donne comme domestique à un couple d’amis ; elle devient la nourrice de leur petite fille.

La deuxième partie du livre De la liberté à la sainteté m’a d’abord moins intéressée. J’ai eu du mal avec cette vie édifiante au couvent, trop exemplaire pour que j’accroche. Un aspect m’a beaucoup intéressée : l’exploitation de la popularité de la Moretta dont la couleur de peau effraie, repousse les italiens mais que la personnalité  fascine,  dans l’entreprise coloniale italienne en Afrique. 

« Bakhita est acceptée au noviciat. Elle n’est ni une conquête ni un trophée mais une confirmation : l’Italie catholique sauve les esclave »

puis quand le livre de sa vie est publié

« Quand elle se confiait à Ida Zanoli, elle ignorait que cela ferait un livre et que ce livre on lui demanderait de l’offrir à un chef de guerre »

 

« C’est l’Afrique qui fait rêver le Duce et le peuple à genoux, l’Afrique des barbares et des mendiants pouilleux dont la conquête rendra aux italiens leur honneur et leur puissance. L’Afrique dont on fait des cartes postales, des  des  romans […]alors pourquoi pas un feuilleton de l’histoire terrible de Madre Giuseppina anciennement Bakhita »

Toute l’histoire de l’Italie dans la première moitié du XXème siècle s’inscrit en filigrane. Bakhita est illettrée mais fine, elle perçoit les horreurs en Afrique, les bombardements en Lybie, puis plus tard l’usage des gaz en Ethiopie. Finalement, le racisme et l’antisémitisme chasse sa meilleure élève qui est juive.

Un film a aussi été consacré à Bakhita

 

La Filière – Philippe Sands

HOLOCAUSTE

Rome, 1949, à l’hôpital San Spirito, décède Otto Wächter, un nazi de haut rang, accusé de meurtres  de masse, adjoint de Hans Frank, Gouverneur général de la Pologne, Gouverneur de Galicie, responsable de la déportation des Juifs de Lemberg. Comment un nazi de si haut rang a-t-il échappé au procès de Nuremberg, aux poursuites des Polonais?

Philippe Sands va mener une enquête minutieuse à la suite de celle du Retour à Lemberg. Au cours de ses recherches précédentes, il a rencontré le fils de Otto Wächter, Horst Wächter qui a conservé les archives familiales, le journal intime de sa mère, Charlotte, des photos de familles ainsi que des enregistrements vocaux que sa mère a fait.

« Horst, doux et ouvert, n’ayant en apparence rien à cacher amis réticent à admettre la responsabilité d’Otto Wächter dans les évènements terribles qui s’étaient produits sur le territoire qu’il avait administré »

Philippe Sands, va étudier ce corpus de documents,  vérifier les pistes, imaginer que certaines lettres sont codées, chercher les témoins ou  les enfants des témoins et va nous livrer pas à pas les résultats de ses recherches. une cinquantaine de pages de notes complète le récit. Il va se voyager en Autriche, en Italie et même aux USA.

La première partie du livre raconte « une histoire d’amour nazie » relatée en détail dans le journal de Charlotte, femme exemplaire, mère de six enfants, skieuse, randonneuse, femme de goût (elle a fait des études d’art), femme du monde qui sait recevoir et sortir à l’Opéra…Otto est beau, élégant, bon skieur, nageur, marcheur. C’est un nazi très bien noté qui a mené sa carrière avec brio même dans les circonstances les plus dures comme l’exécution d’otages polonais ou la liquidation des Juifs de Galicie. Seul bémol, c’est un séducteur mais Charlotte s’en est accommodée. Cette relation par le menu de la vie de couple et de famille de ces deux nazis exemplaires m’ont mise mal à l’aise. Quel besoin ai-je de lire cela? Elle est cependant utile pour l’enquête. Il faut établir les faits, les responsabilités dans les meurtres de masse.

Un autre aspect du livre est la question : comment vivre avec le lourd passé d’un père nazi?  Niklas Frank  a condamné son père ; Horst  Wächter n’a pas la même attitude : il minimise le rôle de son père dans le génocide en  niant la responsabilité directe. Son père n’a tué personne, selon lui, il a aidé des gens. Il espère que la relation de Sands permettra d’exonérer son père des horreurs qui lui sont imputées. Sands confronte les deux fils dans des entretiens publics à Londres. Un film What our Father Dud? A Nazi Legacy est passé au festival de Tribeca.

1945, « notre magnifique Reich est détruit » écrivit Charlotte qui se trouve en Autriche et doit se cacher. Quand elle doit loger des Américains dans les montagnes près du lac de Zell,  elle affirme « Bien sûr j’ai été une nazie heureuse » à leur plus grand étonnement. Pour Otto, accusé de meurtre de masse,  c’est la fuite. Otto se cache dans les montagnes proche du lac de Zell, puis passe en Italie. Ses vacances à la montagne, randonnées et ski vont lui permettre de survivre dans des conditions extrêmes.

1948, Otto passe en Italie, à Bolzano. Il a vécu à Trieste dans son enfance (alors autrichienne). En 1944, il a représenté les nazis auprès de la République de Salo. Il a déjà une bonne expérience de la clandestinité après le putsch de 1934 contre Dolfuss, il a échappé aux poursuites en se cachant sous une autre identité en Allemagne. Et surtout,  une Filière ayant pour but de soustraire les anciens nazis aux poursuites judiciaires passe par Rome et le Vatican. Suivant cette Filière ils sont exfiltrés en Amérique du Sud, accueillis par Péron, entre autres, ou en Syrie. C’est l’enquête sur cette Filière qui donne le titre au livre.

La lecture est haletante avec de nombreux rebondissements : un véritable thriller d’espionnage comme les écrivait John Le Carré. D’ailleurs, Le Carré n’est pas très loin, non seulement c’est un ami et un voisin de Sands, mais il était lui-même espion à cette période. Il apparait brièvement dans le livre. Il est question de la responsabilité du Vatican, de Pie XII, et d’ecclésiastiques de haut rang qui ont gardé une influence pronazie après la chute de Hitler. Il est aussi question du rôle trouble des services secrets américains qui ont recruté d’anciens nazis pendant la Guerre Froide. Agents doubles aussi travaillant pour les Soviétiques.

Sands essaie de démêler la question très trouble du décès de Wächter : a-t-il été empoisonné? Et si oui, par qui? les Américains, les Russes ou les chasseurs de nazis juifs? L’enquête devient rocambolesque et pourtant toujours aussi étayée par des preuves irréfutables. La fin du livre devient addictive, je ne le lâche plus avant de lire le mot de la fin  (bien sûr je ne vous révèlerai rien).

J’ai cependant préféré Retour à Lemberg à cause des notions de Droit International introduites au Procès de Nuremberg où j’ai appris beaucoup de choses.

 

Contes d’Odessa/Nouvelles – Isaac Babel – Gallimard

UKRAINE/RUSSIE

Lu à la suite de Cavalerie Rouge et de la BD Le Fantôme d’Odessa de Camille de Toledo.

Jubilatoire! Vivant, coloré, drôle, touchant. Un coup de cœur que ce recueil de nouvelles, certaines très courtes (320 pages) que j’ai dévoré.

Les Contes d’Odessa sont un ensemble de nouvelles se déroulant  en 1913 dans les bas-fonds d’Odessa, dans la Moldavanka, le personnage central le Roi Benia Krik est un escroc, sorte de Robin des Bois qui dépouille les riches, défie les autorités pour donner aux pauvres. Astucieux, mais aussi violent, c’est une figure truculente. Rythme endiablé, décors colorés, humour juif. 

« Sa gloire de François Villon d’Odessa lui valut de l’amour mais ne lui attira pas de confiance? pourtant ses récits de chasse sont devenus prophétiques, leur puérilité est devenue sagesse, car c’était un homme sage qui tenait à la fois du komsomol et de Ben Akiba.  

Il n’eut pas besoin de briser quelque chose pour devenir le poète des tchékistes, des pisciculteurs , des komsomols… »

Les nouvelles suivantes sont diverses.

Les plus touchantes racontent l’enfance de Babel, enfant doué, poussé par ses parents dans la réussite scolaire mais aussi dans l’apprentissage du violon. Pour un enfant juif, réussir à intégrer le collège malgré le numérus clausus limitant les Juifs est un véritable exploit ; l’enfant ne pourra même pas jouir de sa réussite. Un pogrom va ensanglanter la ville….La plupart des nouvelles se déroulent à Odessa dans le milieu juif, mais pas toutes. Certaines traitent aussi de l’amour de la littérature. l’une d’elle rend hommage à Gorki, qui édita Babel et l’encouragea. Une autre, raconte la difficulté de traduire Maupassant, de trouver le mot juste, le style, autre écrivain qui inspira Babel.

 

 

 

La Tour d’Ezra – Arthur Koestler – livre de poche

RELECTURE/ISRAEL

A la suite de la lecture du Khazar rouge de Shlomo Sands j’ai lu La Treizième Tribu, l’empire Khazar d‘Arthur Koestler qui m’a beaucoup intéressée.  Voici que je trouve dans une boîte à livres, La Tour d’Ezra dans la vieille édition de 1966,le même livre de poche que j’ai lu, adolescente, il y a plus de 50 ans. La Tour d’Ezra et Exodus de Leon Uris étaient la légende dorée d’Israël,  enflammant la romantique adolescente rêvant de la société idéale qu’était le kibboutz….

La Tour d’Ezra supportera-t-elle la relecture ?

Commençons par la dédicace, ambigüe : à la fois à la mémoire de Jabotinsky et à ses amis d’Ain Hashofeth (Hashomer Hatzair), du kibboutz Heftsibah (que Arthur Koestler a voulu  intégrer,  refusé). Etrange mélange idéologique. Cette ambiguïté va planer dans le courant du livre. Joseph, le héros de la Tour d’Ezra est  un des fondateurs du kibboutz. L’histoire s’ouvre avec l’arrivée de nuit, sur la colline, des pionniers qui érigent d’abord la tour puis installent les premiers bâtiments et doivent défendre la colonie des attaques de leurs voisins du village palestinien proche. Histoire héroïque, enthousiasme de ces jeunes idéalistes. On suit avec bonheur cette évocation de la vie quotidienne des pionniers, leurs premiers succès, les discussions idéologiques.

En revanche, leurs voisins palestiniens ne sont pas décrits à leur avantage. Le mukhtar et ses fils sont caricaturaux, misère crasse, jalousies…De ma première lecture, je ne me souviens de rien. Peut-être,  moi-même ne voulais-je pas les voir? Certains pionniers, les plus à gauche, souhaitent des relations de bon voisinage ; on ne le voit pas agir. Cette position politique provoque des conflits au sein de la communauté mais ne se traduit pas dans les faits.

Au cours de l’histoire, on voit s’exacerber le nationalisme juif qui n’existait pas au début du roman. Un premier personnage quitte la commune pour rejoindre les terroristes. Certains le traitent de fasciste et préfèrent couper les ponts, ce n’est pas le cas de tous. Un second  personnage de premier plan choisit la lutte armée et la clandestinité. En parallèle, la situation des Juifs européens empire et la publication du Livre Blanc britannique qui bloque l’entrée des Juifs persécutés en Palestine et l’interdiction acquisition de nouvelles terres rend la situation difficile et conforte les terroristes dans leurs actions contre le pouvoir britannique. Arthur Koestler raconte l’histoire en prenant partie pour l’Irgoun et même le Groupe Stern (citation de poèmes de Yair (Abraham Stern). Il décrit les pratiques terroristes sans chercher à les voiler y compris dans les aspects les plus caricaturaux .

Un autre aspect m’a mis mal à l’aise c ‘est l’emploi du mot « race », tabou aujourd’hui, mais pas en 1945! Caractériser la « race juive » en utilisant les poncifs des antisémites, même en justifiant ceux-ci par la persécution millénaire, n’est pas lisible pour le lecteur d’aujourd’hui. En revanche, les observations concernant les Anglais, odieux en colonisateurs mais gentils, polis sur leur île, sont plutôt plaisantes.

Le personnage de Koestler lui-même a été ressenti longtemps comme ambigu, non pas dans sa position vis-à-vis du sionisme mais plutôt avec ses écrits sur le stalinisme et ses conflits avec les intellectuels communistes ou compagnons de route du PCF. J’ai trouvé un podcast passionnant sur l’appli RadioFrance CLIC ainsi que CLIC. 

 

 

Du Vert Galant à Aulnay-sous-bois avec le Voyage Métropolitain – (2) Sevran

PARIS/BANLIEUE

le Canal de l’Ourcq

Après avoir passé le canal nous allons piqueniquer à la Poudrerie . Imaginée par Napoléon III, a proximité du Canal de l’Ourcq et de la voie ferrée, éloignée des centres d’habitation à cause des risques d’explosion, elle a été en fonction pendant un siècle de 1873 à 1973. Actuellement, la plupart des bâtiments ont disparu. On peut juste imaginer les 3000 ouvriers qui y travaillaient. Les rails inclus dans les allées pavées ou cimentées rappellent que circulaient des wagonnets et même des trains. Autre souvenir : les mares destinées au refroidissement et les merlons qui protégeaient les autres installation d’une explosion accidentelle : une chanson : La chanson du poudrier rappelle les risques du métier. Un musée est installé dans les bâtiments qui subsistent mais il est fermé.

La promenade en sous-bois nous mène dans des quartiers habités de Sevran. Je reconnais le quartier Montceleux où nous avions été accueillis en 2018. Le maraichage est tenu par Le Jardin Aurore (agriculture biologique distribution circuit court). J’ai le grand plaisir d’apprendre que le projet de méga piscine à vagues qui devait noyer une grande parcelle de terre agricole et peut être les maraichers, est abandonné : pharaonique, inutile, anti-écologique et surtout impossible à mettre en eau en période de sécheresse. victoire du bon sens! Nous grimpons sur la Butte Montceleux d’où on jouit d’un panorama très étendu jusqu’à Paris : Tour Eiffel, Sacré Coeur, La Défense….Observation en musique : un groupe de 5 jeunes hommes répèpaysagte dune chorégraphie pour le mariage de l’un d’eux. C’est très sympathique. 

 

Nous rejoignons enfin le Canal de l’Ourcq espérant un  peu plus d’ombre et de fraîcheur. Mais il y a encore une visite : La Friche Kodak : grand terrain laissé libre à la fermeture des usines Kodak. Libre mais pollué avec tous les métaux et les produits chimiques qu’on imagine pour le développement des photos mais aussi des film radio et des microfilms. Impossible de cultiver quoi que ce soit ou de construire de peur des contamination. On a donc décidé de faire de cette friche un parc ouvert à tous, mais un parc dans lequel les paysagistes et jardiniers n’interviendraient qu’à minima. Expérience pour voir comment la flore et la faune vont reprendre leurs droits. Pour les paysagistes ces paysages ont un nom : le tiers paysage et » les étudiants apprennent à  ne rien faire »

C’estGilles Clément  (paysagiste du jardin Rayol) qui a énoncé ce concept.

Ici aussi, le livre de Marielle Macé  : Nos Cabanes illustre 

« Les noues touchent à ce « tiers paysage » que Gilles Clément a mis en valeur. Ces milieux qui émergent sans
programme et vivent en marge des zones d’aménagement urbain ou d’exploitation agricole, ces fragments du « Jardin planétaire » constitués par l’ensemble discontinu, en liberté, indécidé, et très pluriel, des lieux délaissés (« délaissés urbains », c’est comme cela qu’on les appelle, mais aussi friches, talus, landes, lisières…) qui accueillent une diversité écologique surprenante,

Car le tiers paysage n’est pas exactement quelque chose que l’on aménage, c’est quelque chose que l’on ménage.
Ménager plutôt qu’aménager. Jardiner les possibles, prendre soin de ce qui se tente, partir de ce qui est, en faire cas, le soutenir, l’élargir, le laisser partir, le laisser rêver.

Tiers paysage comme tiers état et pas comme tiers monde, précise Gilles Clément. « Espace n’exprimant ni le pouvoir ni la soumission au pouvoir. »

Et de revenir aux phrases prononcées par l’abbé Sieyès en 1789 :

Qu’est-ce que le tiers état ? – Tout.

Qu’a-t-il été jusqu’à présent? – Rien

Que demande-t-il? A être quelque chose. 

Saules et peupliers prospèrent, pyracanthes aussi (d’où proviennent-Ils) les peupliers du temps de Kodak sont très hauts. On a planté des cerisiers (tuteurs) . pas d’allées tracées, seulement celles que les pas des promeneurs ont piétinées. 

Un beau terrain d’aventure pour les gens de Sevran!

Après la Friche nous retournons sur le Canal pour des explications historiques : c’est son anniversaire quand même!

Passage de témoin – Roland Szpirko

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

Passage du témoin entre générations : celle du père, Michel, Juif Polonais révolutionnaire, qui, déjà, a reçu le témoin du grand-oncle qui avait milité auprès de Rosa Luxemburg. J’ai rencontré autrefois ces ouvriers tailleurs, militants communistes, résistants. J’ai lu le chapitre racontant les luttes du père avec beaucoup de sympathie.

Le parcours de l’auteur Roland (à cause de Romain Rolland) renvoie à une histoire récente : fin de la guerre d’Algérie,   luttes anticolonialistes, des lycéens de Jacques Decour, où les leaders de Mai 68 ont souvent fait leurs classes. Etabli en usine, avant même ses 20 ans, il a choisi très jeune le Trotskisme contre la CGT. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt son récit de Mai 68, récit d’un ouvrier syndicaliste très politisé et non pas d’un étudiant.

La suite du livre est le récit de ses luttes syndicales au sein de nombreuses entreprises : Idéal Standard, Girosteel, Chausson, D’aucy, Vallourec, Continental….et j’en passe.  On y apprend le travail d’un délégué syndical, organisation des travailleurs, organisation d’une grève au plus proche du quotidien des luttes. En cela, ce livre est un témoignage précieux d’une histoire contemporaine qu’on connait racontée par les médias.

Cependant, l’accent est souvent mis sur la « perversité » de la CGT. Beaucoup d’énergie dans cette opposition entre révolutionnaires trotskistes et communistes. C’est répétitif et cela m’a un peu lassée.

En revanche, j’attendais plus d’analyse théorique. Pourquoi le choix du trotskisme, de Lutte Ouvrière plutôt que la LCR? Comment s’articule le militantisme entre syndicalisme et parti? Comment fonctionne Lutte Ouvrière? Je suis restée sur ma faim.

Avant de s’en aller -Saul Bellow/Norman Manea

CONVERSATION ENTRE DEUX ECRIVAINS JUIFS

« Norman Manea : Je propose qu’on commence par le début

Saul Bellow : D’accord. Si tu arrives à le trouver.

NM : On devrait pouvoir. nous allons le trouver ensemble… Avant d’arriver en Enfer, commençons par le Paradis.

SB : D’accord.

Nm : de ton point de vue, ton enfance est-elle un paradis perdu? « 

Norman Manea (né en 1936 en Bucovine)

Saul Bellow (né en 1915 au Canada, prix Nobel 1976)

Le livre Avant de s’en aller correspond à une interview filmée à Boston eu  en 1999. Les deux écrivains se sont déjà rencontrés à Bucarest ;  Norman Manea a fait un cours à l’Université de Bard sur l’œuvre de Bellow ils ont de nombreux points communs, enseignent la littérature dans des universités américaines et ont des amis en commun. Norman Manea pose les questions auxquelles Saul Bellow répond, ou non. 

Ils vont aborder l’enfance polyglotte de Saul Bellow au Québec :  russe, yiddish, anglais, français et hébreu et la culture juive partagée par les deux compères, les romans russes, Sholem Aleikhem mêlé à Tolstoï traduit en yiddish…De cette expérience linguistique, Saul Bellow a commis des traductions « mais transposer Shakespeare en yiddish n’est pas très facile ». Norman Manea fait un parallèle facile avec sa famille roumaine. Les rapports avec la pratique religieuse, la kashrout, se détendent, un de ses frères se rebelle. Juste à la fin de l’adolescence Bellow fréquente un cercle trotskiste : il dépense son héritage pour se rendre à Mexico voir Trotski et arrive le jour de son assassinat! 

Ils évoquent de nombreux écrivains européens :  Céline « une terrible  énigme », Sartre qu’il n’aime pas, Malraux et même Balzac

« cette fois-ci, car lorsqu’il s’agit d’idées on ne peut pas faire appel à Balzac – c’est un bluffeur. Il est agréable à
lire et il est débordant de vie, mais quand il touche aux idées il a tendance à tomber dans un romantisme ridicule. « 

Conrad, Koestler ainsi que Kafka :

NM : As-tu jamais considéré La Métamorphose de Kafka comme un récit sur l’Holocauste ? SB : Oui, j’y ai
pensé en ces termes. Et je ne peux plus lire ce texte. NM : Lorsque Gregor devient un « ça » et que sa sœur dit :
« Débarrassez-vous de ça ! », on comprend ce que les gens sont devenus dans les camps. Ce ne sont plus des
êtres humains.

Saul Bellow cite Babel comme un écrivain qui l’a marqué.

« Comme Isaac Babel, d’Odessa. Il m’a fortement marqué. Il t’a marqué toi aussi, je sais. Il me semble que c’était notre genre d’homme. Il avait des choses d’une très grande importance à dire, qui d’une façon ou d’une autre n’ont jamais été dites. Je crois que j’attendais les écrits de sa maturité, mais évidemment il n’a pas vécu assez longtemps pour ça. »

Ils ont fréquenté des auteurs américains, leurs contemporains, très proches comme Philip Roth ou Bashevis dont il a traduit le premier livre. Bellow n’est pas tendre avec Bashevis

SB : j’ai traduit du yiddish Gimpel le naïf[…] C’est un des mérites de Partisan Review d’avoir publié Bashevis en anglais pour la première fois. L’as-tu connu, personnellement ? NM : Non. SB : Eh bien, c’était un type assez étrange. Un esprit réellement étrange. Il avait une instruction judéo-polonaise basée sur Spinoza et d’autres philosophes des Lumières, il était très fier de son bagage intellectuel. Il est très facile pour les Européens d’origine juive comme Bashevis de s’en prendre aux États-Unis, de trouver des défauts au pays, en parlant de sa vulgarité, etc. Mais en réalité, ce pays a été sa grande chance..

[…] Il y a tout un tas d’anecdotes marrantes sur Bashevis. Les collectionner est un de mes passe-temps…. »

Parfois, la conversation prend un tour familier, de commérages et de critiques acerbes en particulier envers Mircea Eliade. 

En tout cas, j’ai trouvé les échanges très amusants et spirituels malheureusement je n’ai pas lu les livres de Saul Bellow, je vais réparer vite cette lacune!

 

Makhno et sa juive – Joseph Kessel

UKRAINE

J’ai rencontré Makhno à plusieurs reprises dernièrement : dans la Cavalerie Rouge d‘Isaac Babel et dans Les Loups de Benoît Vitkine. Ce révolutionnaire anarchiste de la Révolution de 1917 m’a intriguée et je suis tombée sur ce court roman de Kessel de moins de 100 pages que j’ai lu d’une seule traite. 

Dans un café parisien, le Sans Souci (cela ne vous rappelle rien?) un camelot qui fut autrefois journaliste, après boire de la bière mêlée de vodka poivrée et et salée, fait cadeau à l’écrivain d’une belle histoire:

« – je vous dirai la vie de batko Makhno »

Nestor Ivanovitch Makhno.

il y a un triple destin dans ces syllabes : la ruse, l’insouciance et la férocité. Vous pensez que j’exagère, que c’est de la prophétie après coup. Possible.

C’est une histoire d’amour entre l’ataman terrible et sanguinaire et une jeune fille juive, qui a osé le défier. Belle histoire contée avec le style inimitable de Kessel dans la fureur de la guerre civile dans le décor improbable d’un train qui traverse l’Ukraine dans la dévastation et les massacres. 

Pour le plaisir de lire Kessel plus que pour se renseigner sur le personnage de Makhno et sur l’histoire du mouvement anarchiste dans la Révolution. De la vie de Makhno, j’apprends ses années d’apprentissage, et ses combats

« chef de bande, il commence par piller les grandes propriétés, puis fait en partisan la guerre aux Allemands puis aux bolcheviks. Avec l’ataman Grigorieff, il prend Odessa, le trahit, l’assassine, massacre les juifs, les bourgeois, les officiers, les commissaires, bref, pendant deux années terrorise l’Ukraine entière par son audace, sa cruauté, sa rapidité de manœuvre et sa félonie… »

C’est un peu court et je n’en apprendrai pas plus pour la Grande Histoire.

Il me faudra d’autres sources. Il n’empêche que Kessel est un merveilleux conteur!