Est-ce bien nécessaire d’aller voir cette exposition Delacroix au Louvre qui possède les tableaux les plus fameux que chacun connaît comme la Liberté guidant le peuple ou les massacres de Scio, le grand tableau de La mort de Sardanapale est restée à sa place, de même bien sûr que le plafond de la Galerie d’Apollon!
Et bien oui! La présentation chronologique et pédagogique met en lumière d’autres aspects du peintre. Elle situe les peintures les plus connue dans le contexte de leur création. Esquisses qui précéderont les œuvres monumentales, études, petits tableaux : il y a deux petits formats de La mort de Sardanapale qui se font face alors que sur les murs on voit les études de carnation, des bijoux….
La mort de Sardanapale (absente de l’exposition)
Je connaissais Delacroix, peintre de guerre, propagandiste partisan de l’Indépendance grecque : la belle Grecque sur les ruines de Missolonghi.
La Grèce sur les ruines de Missolonghi
C’est Delacroix romantique qui m’a le plus frappé pendant la visite, romantique en peinture, fréquentant Théophile Gautier, George Sand et Alexandre Dumas. Je découvre Delacroix très littéraire, consacrant de l’énergie à l’écriture, lisant et traduisant de l’anglais. Ses sujets d’inspiration sont tirés souvent de Byron (la Grèce, encore! le Giaour, Byron est mort en 1924, la peinture est datée 1926),
Combat entre le Giaour et le Pacha
Le peintre s’est inspiré aussi de Walter Scott : prenant pour sujet un épisode de Quentin Durward pour l’assassinat de l’évêque de le Liège, d’Ivanhoé pour l’enlèvement de Rebecca. Il lit Shakespeare, illustre Hamlet tenant en main le crâne dans plusieurs versions, j’ai préféré la plus sobre. Je découvre aussi ses estampes surtout celles de Faust. Delacroix utilise la lithographie qui est à l’époque un procédé nouveau et qui permet une grande finesse dans les nuances.
Faust
Evidemment j’ai beaucoup aimé Delacroix orientaliste. Ses carnets de voyages sont très émouvants, rassemblant écrits, dessins, esquisses, aquarelles.
carnets de voyage
Delacroix a tout essayé : le portrait, les peintures animalières avec une prédilection pour les chevaux et pour les fauves.
combat de lions
Sans oublier de magnifiques bouquets, des peintures religieuses….
Le Conseil Départemental des Pyrénées Orientales a organisé un service de « bus à 1€ » dans tout le département. La ligne 340 : Arles-sur-Tech, Amélie-les-Bains, Céret, Le Boulou, Perpignan passe près de la maison. Comme je ne suis pas très sûre des horaires j’arrive beaucoup trop tôt. Il fait un temps magnifique mais le vent est glacial. Je dois emmailloter la tête et mettre la capuche. J’attends 40 minutes dans le froid.
La Gare de Perpignan
10h05, j’arrive à la gare routière de Perpignan, à l’arrière de la gare SNCF : le Centre du Monde pour Dali. (Le tableau se trouve à Cologne). En 2010, l’auvent de verre a été rénové ; la Gare Historique est un cachée par un auvent orange. Je suis un peu déçue, j’en attendais plus.
L’avenue Charles de Gaulle bordée de très hauts palmiers conduit au centre-ville en une douzaine de minutes. Des plaques multilingues (français, catalan, espagnol) montrent des maisons comme l’hôtel Drancourt, un véritable petit manoir, la Demeure Bardou propriétaire de la fabrique du papier cigarette JOB devenu Le Nil, ainsi que des immeubles art déco.
Place de Catalogneest dominée par l’immeuble très très surchargé des Dames de France occupé par la FNAC et surmonté d’un dôme de verre .
Un fléchage discret mais très bien fait conduit à l’Office de Tourisme où l’on me donne un plan et quelques conseils.
Derrière la Statue d’Arago, je prends la rue d’Alsace Lorraine et m’enfonce un peu au hasard dans les petites rues de la ville ancienne aux noms charmants. La Rue de la Cloche d’Or, la rue de la Petite Monnaie et la rue du château me conduisent au Palais des Rois de Majorque.
Le Palais de Rois de Majorque
Tour de l’Hommage
De hauts remparts de brique en étoile entoure le Palais. L’entrée est monumentale. On monte un escalier aux marches assez plates en marbre et galets de rivière qui sort d’une voute et tourne. Je serai un peu déçue d’apprendre au cours de la visite qu’aucun roi n’a jamais gravi ces marches qui sont très récentes et datent de la restauration du Palais pour permettre aux visiteurs de monter commodément. J’arrive sur une terrasse agrémentée de statues de Maillol (je crois, rien n’est marqué) avec une vue splendide sur le Canigou et les toits de la ville. De beaux pins et des buissons ornent la terrasse.
Maillol et Vue sur le Canigou
On entre sous la tour blanche (de marbre) : la Tour de l’Hommage pour découvrir une belle cour dallée carrée avec un puits. Une visite guidée a lieu à 11h et à 15h30. Il est 11h05 quand j’arrive. La guide n’est pas partie ; Avec le vent infernal, en cette saison, aucun touriste ne s’est présenté. La guide jeune et fort sympathique revêt bonnet et manteau pour me faire une visite privée deux autres touristes se joignent à nous. Comme il fait vraiment très froid elle nous dispense les commentaires à l’abri. Dans la salle du trône, une sorte de loggia ouverte face à la chapelle, où le Roi de Majorque rendait la justice. Tout d’abord la conférencière nous raconte l’histoire du royaume de Majorque (1276-1344) qui correspond à l’âge d’or catalan de Perpignan. Le développement de l’élevage a permis le tissage et le travail du cuir. Textiles et articles de cuir se vendent jusqu’au foires de Champagne ou s’exportent par mer en Sicile, Sardaigne ou en Orient. Perpignan commerçait par mer. Jacques 1er d’Aragon divisa en deux son royaume pour doter chacun de ses fils, composant un royaume des Baléares et du Roussillon. Jacques II fit de Perpignan sa capitale et y construisit son palais. Ce palais est un Palais-forteresse comme Vincennes, résidence royale. Difficile de choisir entre gothique et roman, des arcs sont arrondis, d‘autres en arc brisés. Le gothique a mis du temps à s’implanter dans le midi.
La cour du palais
Comme il voulait hâter la construction il fit utiliser les galets roulés dont le sol de Perpignan est farci. Seule la tour de l’Hommage et la chapelle sont de marbre. Après la restauration, ces galets sont apparents. Du temps des Rois de Majorque, un enduit les cachait, peint de manière à imiter la pierre. Il en reste des traces. A l’intérieur les murs étaient peints de vives couleurs dont il reste encore quelques traces.
L’architecture du palais traduisait la hiérarchie médiévale. En passant sous la Tour de l’Hommage on se soumettait au roi. En revanche la tour de la chapelle était plus haute, signe que le roi était soumis à Dieu, tous devaient monter les marches pour entre dans la chapelle. Les serviteurs, les visiteurs étaient dans la cour en contrebas.
La grande salle et ses trois cheminées
De la Salle du Trône, nous passons dans l’énorme salle chauffée par trois cheminées, dans deux brûlaient des bûches, celle du milieu contenait seulement des braises. Le Roi était assis à la place d’honneur près de la cheminée, ses invités étaient chauffés par des braseros portatifs. Le sol a été rénové avec des carreaux rouges et verts.
Entrée de la chapelle, porte mauresque
La Chapelle est inspirée de la Sainte Chapelle de Paris, comme à Paris elle est haute et gothique avec de beaux vitraux et un ciel bleu étoilé. Si on examine les vitraux, on s’aperçoit qu’une fenêtre sur deux est un trompe-l’œil. La chapelle, vulnérable, ne devait pas être prise par l’ennemi en cassant un vitrail. Un mur la protège et le vitrail se trouve derrière une meurtrière. Dans la loge royale, subsiste la fresque d’origine, avec une draperie bleue. Une frise multicolore court autour de la loge et le long de toute la pièce. C’est un verset du Coran en écriture coufique. La porte est aussi de travail maure. Les Rois de Majorque, cultivés et tolérants étaient ouverts aux cultures diverses. Commerçants, ils ne pouvaient pas se permettre d’être intolérants avec les Maures qui étaient leurs partenaires commerciaux Les créneaux du château sont sur le modèle mauresque.
Des Maures, les Rois de Majorque avaient appris la gestion de l’eau. La cour pavée abritait une citerne et on a retrouvé des bassins de décantation. Nous avons vu cette récupération de l’eau à Kairouan.
Les appartements du Roi jouxtaient l’aile où se trouvait l’administration du royaume. Ceux de la Reine étaient de l’autre côté de la chapelle. Une autre chapelle, la chapelle de la Reine, était au niveau inférieur. Elle a gardé plus de peintures et les clés de voute sont encore peintes. Un curieux dispositif est la « piscine » du prêtre qui se lave les mains pendant l’office. Les trompes qui jouent un rôle d’amplification de la voix du prêtre qui servait la messe le dos à l’assistance, ont aussi gardé leur décor peint.
Piscine du prêtre dans la chapelle de la Reine
Le règne des rois de Majorque à Perpignan n’a duré que 70 ans, les rois d’Aragon et de Majorque se sont affrontés et Perpignan est passé sous la couronne aragonaise puis espagnole. Charles Quint a transformé le Palais en forteresse. La France et l’Espagne se sont affrontés à plusieurs reprises et le Traité des Pyrénées (1659) a mis fin aux affrontements. Vauban a fortifié nombreuses places de la région n’a rien modifié.
Depuis Charles Quint, le palais de Rois de Majorque a conservé son rôle militaire jusqu’à maintenant ; Même après la restauration et l’ouverture au public du palais, les militaires occupent encore la place.
L’occupation militaire du palais ne s’est pas faite sans aménagements ; La salle et la chapelle furent divisées en deux niveaux superposés. On voit encore les trace des corbeaux supportant les planchers ; Des fenêtres surent fermées d’autres ouvertes….Mais elle a permis que les murs tiennent debout !
Je termine la visite en montant sur la terrasse de la tour d’hommage. La vue porte sur le Canigou, la ville et tout le département ;
Loge de la Mer brique et galets roulés
Je retourne dans la vieille ville par des rues au noms de militaires puis par la Rue de la Poissonnerie et la rue de la Cloche d’or. J’arrive à l’Hôtel de Ville qui est aussi la Loge de la Mer qui me rappelle Valence avec la Lonja de la Soie. Curieusement une main et un bras de bronze sortent des murs de galets.
Avec un titre pareil : Douleur, on ne s’attend pas à une bluette, ni à un de ces feel-good-books, nouvelle catégorie de livres que je fuis.
Iris a été victime dix ans plus tôt d’un attentat à Jérusalem. Ne vous attendez pas à un livre sur le terrorisme, aucun voyeurisme du genre de celui qui s’étale à longueur de journée à la télévision. On neconnaîtra pas ni l’identité des terroristes, ni leurs revendications. Ce n’est pas le sujet. S’il y a culpabilité, c’est plutôt les membres de la cellule familiale qui l’endossent, si le gamin n’avait pas traîné aux cabinets, si la gamine n’avait pas réclamé une coiffure sophistiquée, si le mari avait conduit les enfants à l’école ce matin là, Iris ne se serait pas trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment…..
Le corps brisé, Iris mettra de longues années à se reconstruire. Dix ans plus tard la douleur est telle qu’elle retourne consulter. Et qu’elle reconnait dans le médecin, Eithan, son premier amour. Douleurest un livre d’amour. L’amour sous différentes facettes, premier amour adolescent, amour conjugal raisonnable et routinier, amour-passion, amour maternel, filial. Tous ces amours se conjuguent, se contrarient, s’additionnent.
La douleur d’Iris, est elle celle de son corps meurtri? Ou celle de la rupture à dix-sept ans qui l’a plongée dans une profonde dépression?
Zeruya Shalev dissèque avec une précision d’entomologiste les rapports familiaux. Elle démonte les ressorts de la psychologie d’une femme mûre avec son passé familial, ses déceptions et ses réussites professionnelles. Déjà, à la lecture de Ce qui reste de nos vies (2011 en hébreu, 2014 Prix Fémina), j’avais ressenti le livre comme agaçant, à la manière d’un fruit trop vert, trop acide. J’ai lu deux fois Théra qui s’attache plus au séisme de la rupture d’un couple qu’à l’archéologie de Santorin. Deux lectures loin d’être aimables, et pourtant deux très bons livres.
Zeruya Shalev met en scène le quotidien plutôt banal, elle n’oublie ni les repas, ni les contingences professionnelles. Iris est une amoureuse, mais c’est surtout la directrice d’une école qui cherche à réconcilier la multiculturalité, une fille dont la mère devint gâteuse, la mère d’un grand adolescent, la mère d’une jeune fille enrôlée dans une secte…L’auteur nous fait sentir la complexité et construit uneintrigue addictive, comme dans un thriller haletant. Cédera-t-elle à la passion ou à la routine conjugale? arrivera-t-elle à renouer le dialogue avec sa fille?
j’ai lu le gros livre (400 pages) presque d’un trait.
46 km de Céret, 50 minutes en passant par l’autoroute A9 du Boulou à Perpignan sud N116 jusqu’à Ille-sur-Têt. Trajet sous le soleil, avec un vent latéral très gênant sur l’autoroute.
Les orgues de l’Ille-sur-Têt
Les orgues d’Ille-sur-Têt
Les Orgues de l’Ille-sur-Têt sont très bien indiquées. C’est un site très pittoresque. Cheminées de Fées, Demoiselles coiffées, j’affectionne ces curiosités géologiques. J’en ai fait une leçon pour mes élèves de 5ème avec les diapositives de Bulgarie et celles de Théus non loin de Gap. Nous avons visité ce site autrefois et avions rapporté des dizaines de photographies.
Les orgues d’Ille-sur-Têt
Le petit livret d’accompagnement est très bien fait. Il explique, bien sûr, le processus de formation des orgues; il donne aussi des renseignements sur la faune, la flore. Le parking se trouve éloigné de près d’un kilomètre du site. Occasion d’une promenade tranquille sur un sentier qui suit le cours d’un ruisseau à moins que ce soit plutôt le ruisseau qui ait envahi la piste. Le site a été enclos et protégé par un dispositif de cordes qu’il ne faut pas franchir, je n’ai pas le souvenir de tout cela autrefois. Il est entretenu comme un parc avec des bancs de pierre, une maquette et des buissons de pistachiers taillés. La lumière est belle même si du côté des Corbières le ciel soit gris menaçant. Vers le Sud le massif du Canigou étincelle sous le soleil.
Les orgues sur un ciel menaçant
Les orgues sont composés de sable jaune et d’argile blanches. Le conglomérat qui les protège est plus brun- gris. Les arbres poussant au sommet confèrent une touche asiatique comme dans les peintures chinoises. Quelquefois, on voit des perforations, des fenêtres tandis qu’une colonne se sépare de l’ensemble, formant les colonnes isolées des orgues.
Casesnoves
La chapelle de Casesnoves dans les oliviersLa chapelle de Casesnoves
Au rond-point, une flèche indique la chapelle de Casesnoves. Le nom m’inspire, il me semble l’avoir rencontré quelque part. La petite route s’engage le long de la rivière Têt qui est large et ressemble à un plan d’eau avec des rochers ronds et blancs qui émergent. De grands arbres bordent la rivière et cachent le ravin de sable et d’argile analogue à l’affleurement des orgues. On débouche dans les vergers de pêchers en fleurs roses. Le hameau de Casesnoves domine les plantations, une tour carrée, des maisons en ruine. Dans les oliviers, on découvre la petite église Saint Sauveur avec son mur-clocher. La chapelle st fermée. Il n’y a plus rien à y voir, les fresques ont été vendues ! L’église fut construite en 1050 et la tour à la fin du 11ème siècle. Ravies de cette petite excursion, nous retournons à Ille-sur-Têt.
Ille-sur Têt
la ville de l’Ille-sur-Têt
Du pont qui enjambe le Têt, on découvre la petite ville et sa grande tour carrée de l’église. La circulation automobile est impossible dans le centre historique, nous laissons la voiture au parking près de la Fontaine de la ville à l’extérieur des remparts construits de cailloux roulés. Les Hospici de Illa sont bien fléchés, mais un peu loin. J’ai donc l’occasion de tournicoter dans les ruelles sinueuses qui contournent la grande église Saint Etienne. Je passe devant une grosse tour : la Tour Alexis, découvre la charmante petite place del Ram avec la fontaine adossée au mur latéral de l’église. Un curieux personnage El Cagaïre, d’après sa position intéressante, j’arrive aux hospices.
El Monuments : décors amovibles pour Pâques
Les Hospices d’Ille
Ces hospices ont été fondés au 13ème siècle. Ils étaient destinés à héberger les indigents et les voyageurs. Une trentaine de personnes étaient logés et nourris gratuitement par des religieux et des laïcs. En contrepartie ils devaient prier pour les âmes des donateurs. Des cellules étaient alignées sur deux étages de part et d’autre d’une allée. Les expositions sont installées dans les alcôves. A l’étage les collections permanentes d’objets divers, liturgiques ou profanes
Le rez de chaussée est dédié aux retables catalans. Le visiteur saura tout sur les retables baroques, aussi bien les symboles religieux que les techniques de sculpture ou de dorures. Les personnages sculptés témoignent de l’importance du culte des saints, les grappes de raisin figurant le sang du Christ, les colonnes torses typiques des retables catalans…
Une exposition temporaire présente El Monuments ces décors amovibles de la Semaine Sainte que les hommes installaient le mercredi saint tandis que els femmes décoraient l’église. Jeudi Saint les cloches étaient muettes, ls enfants annonçaient l’office avec des crécelles. Aux mots « Matar el Jueis » un vacarme épouvantable retentissait dans l’église destiné à chasser les Juifs considérés responsable du martyr du Christ. Ces pratiques se sont déroulées jusqu’en 1940 dans les années 50 et 60 elles cessèrent en contradiction avec les nouvelles idées.
Les Monuments éteint des décors de type théâtral, des toiles peintes sur des châssis, en forme d’arc de triomphe.
Dans la sacristie on a installé des répliques des fresques de Casesnoves. Un vidéogramme raconte l’histoire de la vente de ces fresques découvertes en 1953 et vendues et dispersées. Cette histoire me fait penser à celles des chapiteaux de Saint Genis !
Retour sous le soleil déclinant, la chaîne des Albères a été saupoudrée la nuit dernière de neige, le Canigou en est couvert. Nous nous arrêtons sur l’aire d’autoroute du village catalan pour filmer les crêtes.
Samedi, la pluie a gâché cette arrivée à Céret, c’est donc une exploration.
J’ai franchi le Tech sur le Pont du Diable très haut, très fin et très arqué (belle description de Mérimée) fermé à la circulation et piétonnier.
Persuadée de trouver le centre de la ville en montant, je suis allée au hasard et je me suis perdue. Céret est un village très pittoresque qui a inspiré les fauves et les cubistes au début du 20ème siècle. Maintenant, le bourg a grossi de quartiers périphériques à flanc des pentes. La topographie, la présence de ruisseaux dans des ravins, complique l’orientation. J’arrive dans des rues qui tournent et qui n’aboutissent nulle part. Difficile de me repérer sur le plan qui ne comporte pas le relief. Il y a des pentes, des marches, la signalisation routière ne m’est d’aucune aide. Enfin, je descends des marches, en grimpe d’autres et me trouve enfin proche du centre en face d’un curieux monument qui m’évoque d’abord un monument aux morts, un panneau me détrompe : c’est une fontaine : le Monument au Canal d’Arrosage, bien pacifique commémoration !
Monument au canal d’arrosage
Une promenade dans le centre-ville est balisée avec des panneaux explicatifs ; je peux enfin me repérer ! et remonte la Rue Saint Ferréol très commerçante. Une librairie d’occasion m’attire. Les prix sont dérisoires et les livres classés très soigneusement. Je trouve un Kazantzakis introuvable, une jolie édition de Cavafy et enfin Douleur de Zeruya Shalev au tiers du prix neuf, moitié moins que le téléchargement que j’avais prévu. Le libraire est très aimable, je retournerai sûrement dans sa librairie au nom de » Ivre de livres « (comme un blog que je connais !).
J’arrive sur la place de la République devant la monumentale Porte de France. J’entre dans le Musée d’Art moderne de Céret qui est très vaste, il est 11 heures, je reviendrai un autre jour, plus tôt.
Les petites rues ont des noms de peintres, Chaïm Soutine, rue Juan Gris, rue Manolo…. Les ruelles me conduisent à l’église Saint Pierre, à la façade soignée mais à l’intérieur plutôt décevant (le contraire des églises que j’ai visitées à Collioure et à Saint Genis. Certaines galeries de peinture sont fermées mais pas toutes ; je suis très bien accueillie dans l’une d’elles qui expose des sculptures sur marbre d’un sculpteur de Perpignan, des ferronneries, des photos…..Je reviendrai à Céret, par temps ensoleillé pour les photos. J’espère ne plus perdre de temps dans les quartiers neufs pour faire une véritable visite !
Le soleil fait son apparition vers midi et nous permet de déjeuner dehors sur la table de jardin.
Saint Genis des fontaines se trouve à mi-chemin entre Le Boulou et Argelès en bordure des Albères. Nous retrouvons les vergers fleuris rose vif des pêchers et blancs des cerisiers. J’espère que le gel ne les a pas atteints.
PêchersPêchers
Le cloître et l’église méritent le déplacement. Le linteau du porche de l’église abbatiale est un repère dans la sculpture romane, c’est la plus ancienne sculpture romane datée 1019-1020. De plus il est de toute beauté.
L’abbaye de Saint Genis fut fondée en 780 par Sentimir. Les Arabes avaient quitté le Roussillon vingt années plus tôt. Monastère bénédictin, elle s’augmente d’un cloître au XIIIème siècle. A la Révolution, avec la vente des biens de l’Eglise, elle passe à plusieurs propriétaires qui l’utilisent à diverses fins. Un pilier fut même démonté pour laisser place à un foudre. On a enduit les colonnes. En 1924 -1926, un antiquaire l’a vendu en pièces détachées. Une grande partie a été transportée au château des Mesnuls (Yvelines) achetée par le banquier roumain Jean Chrissoveloni. Trois chapiteaux ont été conservés au Louvre d’autres à Philadelphie. Seul un propriétaire avait refusé de vendre
Cloître de saint Génis
En 1975-1980, Saint Génis a cherché à reconstituer son patrimoine. Les chapiteaux des Mesnuls et du Louvre sont revenus tandis que des copies sont parvenues de Philadelphie.
chapiteaux romans
Le cloître du 13ème siècle est fait de trois marbres : rose de Villefranche de Conflent, blanc de Céret et noir des Corbières. Les chapiteaux racontent chacun une histoire : Un chapiteau noir porte des visages habités de serpents, tourments de l’enfer ou corruption des corps, un rose raconte la procession de l’abbé qui est entouré de deux clercs . Un autre montre un personnage armé d’un gourdin, un autre tirant une chèvre ; Il y a aussi des animaux : tortues, aigles, chouette. Enfin, des sirènes rappelleraient aux moines qu’ils doivent combattre le mal et en dénoncer les aspects multiformes. La recherche des représentations m’amuse toujours beaucoup.
L’église abbatiale Saint Michel a été d’abord construite au 8ème siècle mais reconstruite à la fin du 11ème siècle et consacrée à nouveau en 1127
Sa nef est haute, assez dépouillée et les retables dorés contrastent comme hier à Collioure.
intérieur baroque
Je termine la visite par l’exposition de peintures Des Pics et des étangs de Gérard Guiot, artiste peintre de la terre du sud ainsi qualifié dans le texte de présentation. Selon ce texte « Gérard Guiot dessine et peint les terres gorgées de soleil et balayées par les vents, le Mistral, la Tramontane, le vent marin. Il vit aujourd’hui à Lunel-Viel dans l’Hérault à deux pas de la Tour de Farges, domaine de François Sabatier où séjourna en 1850 le peintre Gustave Courbet…. »
Céret : le Canigou enneigéCéret : le Canigou enneigé
Le merle a chanté à 5 heures ce matin, j’ai pensé à Roméo et Juliette ! Peut- être avait-il froid ? Soleil éclatant, neige étincelante sur le Canigou mais le pare-brise était gelé ; il a fallu gratter. Pourvu que les arbres en fleur ns’aient pas trop souffert !
Amélie-les-Bains
Amélie-les bains
Amélie-les-Bains est plus souriante que samedi sous la pluie. Les curistes rejoignent les thermes avec leur sac et pressent le pas. Les boutiques ouvrent les commerçants sortent les vêtements soldés sur des portants. Tourisme vieux ! Chemises de nuit en flanelle des marcels blancs. Heureuse trouvaille, un libraire vend des livres d’occasion : beaucoup de romans à l’eau de rose et Harlequin, sans doute appréciés des curistes, mais aussi des beaux livres, même Citadelle et Mazenod. Je retournerai sûrement fureter ! Amélie vit encore au 20ème siècle, pas de boutiques « de marques » à la mode, pas de téléphones mobiles, un photographe, des souvenirs à l’ancienne. Le bijoutier est spécialisé dans les grenats, de toute beauté et originaux ! De nombreux restaurants proposent des menus à des prix raisonnables.
Je commence par explorer la petite ville toute en longueur le long de la Tech. La circulation est en sens unique : on monte le long de la rivière et on redescend par l’avenue du Vallespir : la route principale. Les établissements thermaux dominent la ville : en voiture, il faut faire une grande boucle ; à pied une rue pentue y conduit. Une petite église se trouve à mi- pente. Si les boutiques rappellent les années 60, l’architecture est encore plus ancienne, début de 20ème siècle. Toits pointus, balcons tarabiscotés, décoration de carreaux de céramique.
J’arrive au bord de la rivière, une promenade est aménagée dans un parc puis le sentier continue plus sauvage parmi les buissons. Le torrent a emporté deux personnes en 2011 dans une crue, le sentier s’arrête et la promenade tourne court.
Nous déjeunons au gîte sur la table de jardin au soleil.
Pour pique-niquer, changement de décor : le Fort Saint Elme perché sur une colline à 160 m d’altitude, accessible en voiture.Très jolie balade dans les vignes de Banyuls sur des terrasses petites et très soignée. La route très étroite, est à sens unique, mais nous ne le savions pas. Un peu d’excitation, et si quelqu’un venait en sens inverse ? Nous nous arrêtons pour des photos, avec les ceps en premier plan, avec un arbre tout blanc (peut être un poirier ?) des genêts jaunes…La route décrit une grande boucle passe devant un autre fort : le fort Dugommier moins imposant que le Fort Saint Elme.
Les vignobles de Collioure et de Banyuls
Devant le Fort Saint Elme, il y a un petit parking, en saison un petit train y accède, pas aujourd’hui. La plupart des visiteurs sont venus à pied par le sentier (30 minutes à la montée raide, 15 environ pour descendre).
banyuls cep de vigne
La visite n’est pas guidée mais commentée. Le gardien me raconte l’histoire du fort : au début les Maures avaient construit une tour pour surveiller la terre et la mer. Il existe d’autres tours dans la région La tour Madeloc(656 m) et la Tour de la Massane(800m) qui sont des tours à signaux. L’une d’elle est surnommée en catalan la tour du diable à cause de l’essaim de chauve- souris qui s’en échappent par temps d’orage. Charles Quint décida de restructurer les défenses de Collioure et fit entourer la Tour d’une enceinte en étoile à 6 pointes et d’installer des pièces d’artillerie. En 1552 les travaux furent achevés. Plus tard Vauban améliora la forteresse en construisant une troisième enceinte.
armure dans l’escalier
Après le tour des extérieurs, le gardien complète les explications à la base des marches « coupe-souffle » que l’ennemi devait monter en file indienne chargé de son équipement, d’au moins une dizaine de kg. Des portes très étroites devaient l’obliger à ralentir. Au premier pont-levis des archers gardaient la porte. Un carreau tiré sur le premier assaillant faisait chuter les autres selon l’ »effet-domino ». Des assommoirs étaient prévus à la deuxième porte, tandis que, par les meurtrières, ont pouvait lancer toutes sortes de projectiles ; pas d’huile bouillante ni d’eau selon mon conteur ce sont des matières bien trop précieuses pour les gardiens de la forteresse, plutôt de la poix (résine) et des cailloux. La tour était donc imprenable (elle fut quand même prise une fois).
Après la « pénible » montée je découvre le petit musée avec des cottes de mailles, des armures des casques dont beaucoup de morions espagnols.
De nombreux panneaux délivrent un cours d’histoire . Charles Quint (le bâtisseur du fort) ses possessions, ses voyages, son blason… . Soliman, autre un personnage marquant avec ses corsaires (j’ai retrouvé Barberousse et le célèbre Dragut (rencontré à Malte et à Djerba) .
En revanche, François 1er joue le mauvais rôle, traître qui n’est pas de parole allié des Turcs.
Le siège du fort de Salses
Une surprise pour moi : la Fresque du Moli dels Frares, découverte en 1997 en Espagne près de Valence, illustre la Guerre de Trente ans (1618-1648) en Catalogne du nord ainsi que les différents sièges de la Forteresse de Salses. Son auteur semble être un italien.
La descente sur Collioure est une très agréable promenade qui passe par le Moulin de Collioure. Il est très ancien, on conserve la preuve que « le chevalier Raymond de Toulouse, procureur du Roi de Majorque, céda à Jacques Ermengard la parcelle pour y édifier un moulin à grain.
Musée de Collioure
Le sentier continue dans une olivaie et arrive au musée au milieu d’un joli jardin avec des arcades comme un cloître.
Exposition temporaire Jacques Capdeville: Les Nanas
Nana Jacques Capdevillenana dejacques Capdeville
De grands tableaux souvent sur des toiles sans cadre représentent le visage d’une femme sur un fond le plus souvent laissé blanc, de grands yeux dépassent du visage, cils et sourcils hérissés, cheveux en toupet ou en pétard ; elles tirent la langue. Certaines sont blondes aux yeux bleus. D’autres sont noires. Toutes les Nanas ont un sacré caractère. Je les aime bien mais je trouve l’exposition un peu répétitive. Je regrette l’absence des collections permanentes. Certes, je n’ai pas été privée de Collioure après la grande exposition Derain à Pompidou.
Collioure, 36 km en passant par le Boulou, sur des voies rapides parallèlement à la chaîne des Albères. Les sommets sont saupoudrés de neige, tandis que derrière nous, le Canigouest bien blanc. De chaque côté de la route, des vergers de pêchers fleurissent rose, c’est une merveille ! j’espère seulement qu’ils ne pâtissent pas des températures frisquettes de ce matin. Les mimosas sont encore jaunes. On a taillé les vignes, les ceps sont bien propres, alignés sur les restanques.
9h30, sur le bord de l’eau, déjà, le parking face à la mer est complet. Nous garons la voiture sur le glacis sous le fort au parking payant même le dimanche.
Première promenade est au bord de l’eau.
Le fort vu des rempartsLe fort vu des remparts
La mer est agitée, de jolies crêtes blanches décorent le bleu profond, des vagues viennent se briser sur les rochers de schiste. L’air est comme lavé, les couleurs des maisons sont ravivées sous le soleil du matin. Un ruban dallé et cimenté court sous les murs du château royal. Un musicien joue d’une curieuse guitare électrique. Les passants prennent le soleil en dépit de la température. Une dame mûre est bras nus. Un jeune homme frime en maillot, il va à l’eau pour la photo que sa copine prend en vitesse. Les restaurants proposent des « formules-petit-déjeuner ».
Soleil porté – Francesca Cardanale fort de colliourex
Sur la bande de ciment sous le fort, une sculpture Soleil Porté– monument rappelant qu’en 1493, partirent de Collioure les 39 derniers Juifs non convertis, familles G.N. Mossé, Fuentes, Asday, Stelina, Bendit, ….
Collioure soleil porté
L’église Notre Dame des Anges
Du dehors Notre Dame des Anges est très sobre, accompagnée de son clocher rond coiffé de rouge qui ressemble à un phare.
Notre dame des angesCollioure Notre Dame des Anges
A l’intérieur, l ’église est très sombre. J’ai envie de voir les riches retables de style catalan (beaucoup de dorures, des colonnes torsadées, grappes de raisin). On peut éclairer le grand retable du chœur. Comme je ne trouve pas de pièce d’1€, je demande à deux dames espagnoles de faire de la monnaie de 2€, l’une d’elle fouille dans son sac et me tend deux pièces. Quand elle voit que je glisse la pièce dans la minuterie pour illuminer le chœur, elle se précipite pour me donner une pièce ! Mon téléphone claironne sa musique arabe. Confuse je cours vers la sortie pour prendre l’appel. J’ai loupé le retable illuminé!
La promenade se poursuit sur une passerelle jusqu’à la petite chapelle et jusqu’au petit phare sur la jetée. Le vent souffle très fort.
histoire récente !
A l’entrée du Château, une plaque commémorative rappelle le souvenir des Républicains espagnols de la Retirada qui furent incarcérés dans le château devenu prison en 1939. Un peu avant une autre plaque rappelle les « chemins de la Liberté », plus tard en 1943 quand les juifs tentèrent de passer en Espagne par les chemins des Albères.
Le Château Royal , histoire ancienne,
Le Château fut d’abord construit au 7ème siècle, cité en 672. En 1207, le Roi Pierre II d’Aragon céda la place aux Templiers, qui passa aux Hospitaliers après 1312 à la suppression de l’ordre des Templiers. Le château royal fut construit en 1242, devenant résidence princière du Roi de Majorque et de sa femme Marie de Montpellier. Au XVème siècle, il devint une forteresse abritant une garnison.
Collioure : château
Sans attendre la visite guidée, je m’engage un peu au hasard, monte une rampe sous une haute voûte pour arriver dans la place d’armes petite et un peu biscornue. Dans les salles et dans la chapelle on a installé une Exposition Art sacré 66 par la Confraria de la Sanch de Cotliure. Cette année, le thème est l’Eucharistie. J’ai bien aimé la sculpture de Loussyane : Vision du cœur. Des peintures un peu naïves de la Cène, les hosties, un tableau inspiré par Leonard de Vinci ou de Dali, je n’ai rien retenu.
BonduauBonduau
La chapelle est occupée par un seul peintre Jean Luc Bonduau Qui a peint deux tableaux sur le thème imposé avec une Cène mais qui a surtout peint des personnages joyeux, même si on peut imaginer des migrants. « Ils portent leurs enfants et leur mémoire » explique l’artiste devant un tableau d’un bateau surchargés de personnes, dans un autre une foule court, on dirait qu’ils débordent du cadre du tableau. J’ai bien aimé cette peinture bienveillante, souriante même dans le tragique.
Bonduau
J’ai repris au hasard ma promenade, suivant les remparts dans des angles très aigus, dans un parcours bizarre. J’ai emprunté des souterrains et me suis retrouvée à nouveau dans la place d’arme. J’ai bien aimé l’hétérogénéité des matériaux de construction : murs de schistes avec des moellons plats, gros blocs de basalte noirs dans les coins ou dans les encadrements, briques oranges, galets ronds pavant le sol…
Yaël Neeman est née au kibboutz Yehi’am et raconte son
enfance et son adolescence.
Je suis incapable de’écrire un billet objectif.
J’ai passé l’année 1973 à Yehi’am. C’est dans la salle à manger de Yehi’am que nous avons appris le début de la Guerre de Kippour , devant un tcholent, nous ne jeûnions pas… j’ai sûrement croisé Yaël…Ce livre remue tant de souvenirs.
Cette lecture fait revivre ce temps-là, il mesure aussi l’oubli après 45 ans.
« Pour nous autres, les enfants, les gens les plus importants étaient parfois différents de ceux qui étaient immortalisés par l’histoire officielle du kibboutz, consignés dans le Livre d’Or ou dans les œuvres commémoratives. Dès notre enfance, nous savions que dans notre kibboutz, comme dans tous les kibboutzim depuis le Lac de Tibériade jusqu’au Néguev, il existait un système de rotation qui permettait le roulement des postes « supérieurs » très demandés comme secrétaire du kibboutz, secrétaire économique.
Nous n’avions pas compris à l’époque, ni d’ailleurs plus tard que cette rotation ne s’appliquait pas aux autres postes; par exemple personne ne postulait au poste de blanchisseuse, personne ne convoitait le travail de Sisyphe des éplucheuses de pommes de terre…. »
De confronter aussi les points de vue si différents, entre les enfants nés au kibboutz, les « enfants du rêve » et les nouveaux immigrants nourris d’idéologie et de rêve, venus du Mouvement de jeunesse de France… Étrange qu’une si petite société de moins de 500 habitants, en principe tous politiquement très proches, partageant la même salle à manger, les mêmes pelouses, qui travaillant ensemble, soit formée de couches aussi hétérogènes qui se mélangeaient assez peu. Je n’ai que très peu de souvenirs d’avoir vraiment discuté avec les adolescents, les Hongrois nous étaient assez étrangers, ils avaient aussi leurs préjugés vis-à vis de nous….Nous vivions en cercle très étroit et très fermé, les enfants aussi d’après le livre qui ne partageaient pas leurs secrets, ni avec les adultes ni même avec les enfants plus âgés.
Étrange de n’avoir rien soupçonné de la vie sociale des maisons d’enfants, mes rapports avec eux se limitaient au pliage du linge, au lavage du sol et à la distribution des repas…
J’avais un point de vue radicalement opposé des rapports familiaux. Ceux qui n’avaient pas d’enfants n’osaient pas troubler les retrouvailles quotidiennes parents-enfants. Je considérais ces moments comme très privilégiés et je trouvais un véritable mimétisme entre les grands et les petits (les grands, débarrassés de toute corvée d’éducation ou plutôt d’élevage, n’avaient que les bons côtés de leurs enfants). Yaël Neeman n’est pas de cet avis, elle raconte son enfance dans le groupe et parle avec beaucoup de détachement de ses « parents biologiques ».
J’avais idéalisé l’éducation scolaire sans contrainte. Yaël démythifie l’enseignement, tout au moins secondaire où ils n’apprenaient pas grand chose.
Tout occupés que nous étions à notre « intégration« , nous sommes passés (ou tout au moins moi) à côté de nombreuses choses. Je suis heureuse d’apprendre maintenant l’histoire complète de Yehi’am, de savoir comment on a transformé en un jardin ce qui n’était que rocher stérile.
J’ai retrouvé quand même beaucoup de souvenirs (y compris les mauvais comme le dentiste de Nahariya que je détestais au moins autant que les enfants), le travail des champs, les avocats, les bananes. Le travail comme un accomplissement, comme but ultime. Les 35 heures étaient vite dépassées : 8 heures au moins chaque jour, plus les corvées à se partager, les animaux, les vaisselles le samedi, les urgences au moment des récoltes…. Cela fait au moins 82 heures et les RTT jamais prises. Les jours passés à l' »appartement » de Tel Aviv avec les sorties. Le cinéma, les efforts de mes camarades français pour élever la vie culturelle, reconnus par Yaël.
Moi aussi, j’ai déserté l’utopie, pour d’autres raisons..
« La beauté de notre kibboutz était indescriptible. Il était impossible de s’y habituer. Nous pensions que nous n’en étions pas dignes, tout comme nous n’étions pas dignes du système. Qui pourrait dire non à une tentative de fonder un monde meilleur, un monde d’égalité et de justice? Nous n’avons pas dit non. Nous avons déserté…. »