Peste&Choléra – patrick Deville

 

 

 

 

 

 

Yersin , depuis notre séjour à Nha Trang,  fait partie de mon Panthéon personnel. J’attendais avec impatience de lire sa biographie. Livres ou films trop désirés, trop attendus, réservent parfois des déceptions. J’ai donc ouvert le livre de Deville avec une certaine appréhension..

220 pages,  des chapitres courts, quelques pages, parfois deux. C’est un livre  concis. Le titre symbolise bien le style : Peste&choléra sans articles, sans conjonction de coordination. Rien que &. Phrases courtes, parfois sans verbe. L’essentiel. Rien de superflu.

Le personnage de Yersin a sans doute  inspiré ce style sobre. Protestant de Morges, taiseux,   Yersin est resté deux ans seulement auprès de Pasteur, deux ans médecin de marine, explorateur-cartographe ethnologue chez les Moïs et les Sédangs, découvreur du bacille de la peste à Hong Kong, planteur d’hévéa, de quinquina, amateur des premières automobiles…. Yersin est passé d’une activité à une autre avec  le même brio sans s’y attacher. Avec élégance, sans fioritures.

 

 

J’ai d’abord regretté que Deville ne s’attarde pas davantage sur les expériences : Yersin a isolé la toxine diphtérique, mais comment ? Je suis frustrée. J’attendais des protocoles expérimentaux, comptes-rendus Ce n’est pas le propos de l’auteur. Pour la découverte du bacille de la Peste Yersinia pestis, la découverte que retiendra la postérité, il est un peu plus disert, à peine.

La lecture de Peste &Choléra requiert une attention soutenue.  Racontant la longue vie de Yersin , l’auteur procède par flash- back, le vieil homme en 1940, de retour vers Nha Trang, se souvient-il ? Le lecteur dispose d’indice pour se situer dans la chronologie. Congrès de Berlin, affaire Dreyfus, Exposition Universelle, il faut dater soi-même les évènements, les chiffres auraient sans doute altéré la sobriété du style. Parfois l’auteur se met lui-même en scène, introduisant ainsi des anachronismes, si on n’y fait pas attention. Jeu intellectuel qui requiert la participation du lecteur.

Si le récit est avare en détails pittoresques, en revanche interviennent de nombreux personnages de premier plan qu’on a plaisir à rencontrer : les pasteuriens bien sûr, le Commandeur, pasteur, lui-même, mais aussi Roux, Calmette, et de nombreux autres. Avec Paul Doumer il fonde Dalat. Plus inattendus, Livingstone, l’explorateur-modèle, Rimbaud…mais aussi la « bande » des sahariens, ou celle des parnassiens, quand Yersin était à Paris avec Pasteur, celle des artistes de Montparnasse, beaucoup plus tard. Lyautey et Ho chi Minh… Et même ce pasteurien que fut Destouches – alias Céline.  Du Second Empire à la Seconde Guerre mondiale, toute l’histoire défile sous les yeux de cet original que fut Yersin. Pour le plus grand plaisir du lecteur.

C’est aussi un voyage, Yersin, médecin de marine, marin comme Loti a navigué sur la mer de Chine, entre Saigon, Manille ou Haiphong.  Médecin de la Peste, il a soigné à Hong Kong, Canton Bombay, mais surtout héritier de pasteur, il a présidé aux destinées des nombreux Instituts Pasteur éparpillés entre Brésil, Australie, Europe et Asie.

Comment reprocher alors à Deville de ne pas avoir consacré plus de place à l’expérimentation en bactériologie ?

lire aussi la critique ICI

 

Anima – Wajdi Mouawad

Incendies, le film m’avais éblouie dans sa fulgurance. J’ai vu la pièce après et ,j’ai été aussi scotchée que si je la découvrais.

« – Dites -moi, vous n’auriez pas vu passer un homme blessé à la figure?[….]

C’est un meurtrier.

– Nous sommes tous des meurtriers, tu ne le savais pas?

Non […..]Nous sommes tous des meurtriers mais certains choisissent de l’être. C’est tout. Un homme en tue un autre. Et alors? Est-ce qu’un homme n’est pas un animal?…. » dit FELIS SYLVESTRIS CATUS, le chat

Felis sylvestris catus

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le roman, Anima, s’ouvre sur un crime atroce. Cela aurait pu être un roman policier. Qui peut être capable d’une telle sauvagerie?  On découvre dans les premières pages l’identité du meurtrier. Cela aurait pu être le roman noir de la traque du mari, traque dans les forêts canadiennes, les grands espace de l’Ouest américain, Illinois, Missouri, Nouveau Mexique….road movie

« Donc . Réfléchis. si un homme est un animal et que, suivant les croyances des Indiens, chaque humain a un animal comme symbole de cette part invisible de son être magique, sa poésie, son totem, pourquoi l’homme en tant qu’animal, ne pourrait être cela pour son semblable en tant qu’humain? Et si cela est possible, il existe une probabilité qu’un homme tuant un homme tue aussi son propre totem. Ou l’inverse : le totem tuant sa part humaine…. »

C’est un roman choral. Les voix des témoins, les animaux, nommés par leur nom latin, animaux sauvages, moufette ou corbeau, animaux domestiques, chien, chats mais aussi, abeille araignée ou luciole, s’entremêlent et racontent la traque. L’intervention des animaux m’a interpellée. J’ai d’abord vu un regard diffracté, un peu comme l’œil à facettes des insectes, une manière de faire intervenir des odeurs, l’odeur de la peur colorée pour le chien, les signaux de détresse perceptibles par les animaux, auxquels nous sommes insensibles.

grus canadensis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puis, j’ai pensé que ces animaux répondaient à la forêt canadienne, à la culture des Mohawks.

« La grue. comme celle que tu nous as apportée : Grus canadensis. Teha’no htetsihs en langue Wendat. Tu ne peux pas savoir, toi, la vision que tu as été pour nous. on t’a vu au bout de la route et je me suis dit que c’était le grand esprit en personne qui débarquait chez nous avec le miroir de nos Nations dans les bras : meurtries mais vivantes. [….] Tu nous offres la chance de guérir un oiseau sacré. Pour Jackson , pour Shelly, pour moi, c’est l’oiseau de nos parents, même si nos enfants ne savent même plus la distinguer d’un héron  ou d’un canard. Je n’ai jamais vu Sabra et Chatila, mais tu as eu raison de dire que nous sommes comme des frères puisqu’on se rencontre aujourd’hui à travers le même oiseau et un frère, on a envie de lui offrir quelque chose qui soit aussi fort que ce qu’on a offert. »

Cette explication ne tient pas longtemps, la plupart des animaux qui interviennent sont des animaux domestiques (si une araignée ou une abeille peut être considérée comme domestique….)

« les abeilles portent l’âme des morts »

 

 

 

 

Enfin, cherchant une explication au titre Anima, l‘âme, en contrepoint, j’y ai trouvé la présence des animaux, dont nous nions la possession d’une âme (sauf les Indiens justement). Le corbeau qui dévore les entrailles et les embryons d’un rongeur écrasé sur la route, la mouffette qui protège l’homme en projetant ses sécrétions puantes, sont-ils moins doués d’une âmes que les humains qu’on rencontre dans le roman? Le loup, qui choisit de deviner chien de l’homme qu’il a sauvé, est-il l’âme d’autres « loups pour l’homme » bien bipèdes et capable de parole?

Anima est un roman borderline, entre humanité et animalité, entre crimes monstrueux et solidarité, traversant les frontières géographiques comme celles des civilisations ou des religions, des exils indicibles. Fraternité inattendue  des nations autochtones et des Palestiniens de Sabra et Chatila. Il traverse aussi les langages, passant du français canadien, qu’on a envie de lire avec l’accent québécois, à l’anglais et à l’arabe libanais.

« .…je suis né d’un massacre il y a longtemps, ma famille a été » saignée contre le mur de notre jardin, et aujourd’hui, des années plus tard, à des milliers de kilomètres de là, la mécanique du sang semble remise en marche. [……] C’est ccomme un macabre jeu de piste qui se joue sur la Terre d’Amérique ou d’autres que moi, Indiens, colons, nordiste ou sudistes, ont traversé les mêmes carnages et je commence seulement à le pressentir….. »

Le meurtre a réveillé le souvenir d’autres meurtres, d’autres massacres, et par delà la poursuite s’ensuit une quête de la mémoire de l’exilé. Il n’est pas possible de résumer en quelques lignes ce roman complexe : il faut le lire.

 

La Pirogue film sénégalais de Moussa Toure- avec Souleymane Seye Ndiaye, Laïty Fall.

FESTIVAL SENEGALAIS

Entre 2005 et 2010, 30 000 Africains ont tenté leur chance sur des pirogues. 5000 ont péri en mer, c’est un film qui leur est dédié, dit le générique. Rien que pour cette raison il faudrait voir ce film.

mais ce n’est pas un documentaire, c’est du vrai cinéma avec des personnages forts, les héros, le capitaine, le passeur, mais aussi les personnages secondaires qui ne sont jamais des figurants et qui sont si différents. Sénégalais, Guinéens, Peuls, musulmans ou animistes, jeunes rêvant de musique, de football ou de bonnes fortunes, mais aussi un pêcheur infirme qui fait le voyage pour se procurer une prothèse, des hommes et des femmes si forts, si dynamiques, si vivants…

 

Une mise en scène soignée nous offre aussi du spectacle. Spectacle de lutteurs en introduction, tempête, et belles images des campagnes qui hantent les têtes des passagers, baobabs ou vaches peules aux cornes si gracieuses.

 

Ne pas spoiler! C’est un vrai beau film avec une histoire très prenante. Arriveront-ils? Réussiront-ils à accomplir leurs rêves. Il faut aller voir le film.

Reality film de Matteo Garrone

TOILES NOMADES

Survol de la baie de Naples, Vésuve, banlieues, cultures sous plastique… sur une route de jolis pavés anciens un carrosse tirés par deux chevaux blancs  arrive dans un château de contes de fées : total kitsch d’un « mariage de rêve »,  béni par une star de la télévision héliporté limousines, robes de lamé et matrones à la poitrine opulente, on se croirait dans un film de Fellini.

Changement de décor : un palazzo 17ème siècle en ruine, escalier magnifique, démaquillage, une vraie cour des miracles, ce serait plutôt Affreux, Sales et méchants. Nous sommes à Naples, misères et splendeurs!

Sordide trafic de vente et revente d’un robot ménager aussi imposant que ridicule. combinazioni! Inénarrable scène dans une église merveilleuse d’intimidation d’une vieille cliente récalcitrante. La poissonnerie de Luciano  est sur une place de marché haute en couleur, les praires crachent des jets d’eau de mer, Luciano vante sa marchandise.On s’y croirait! Bruits et odeurs!

Le marché a perdu son prestige, c’est dans un centre commercial que la famille de Luciano va se promener, c’est aussi là qu’a lieu le casting du Grande Fratello – émission populaire de téléréalité – loft et paillettes berlusconiennes. Luciano à force de bagout réussit à passer deux étapes de la sélection. Les mirages de la télévision tournent  la  tête de Luciano.  Tout le quartier soutient son héros télévisuel. L’un d’entre eux va devenir célèbre! Luciano vend sa poissonnerie.

Au dernier moment, quleque chose bascule, un autre sera appelé. « Never Give Up » est le mot d’ordre de la star de la télé qu’on a rencontré au mariage. Ce sera celui de Luciano. incapable de surmonter sa déception, il poursuit son rêve en s’abrutissant devant l’émission. Famille, amis tente de le ramener à la réalité. le mirage est trop puissant. La fin est étrange…la farce a cédé la place à la vacuité de l’idéal télévisuel, une séquence d’une émission télévisée a même des allures d’enfer .

Lire également la critique de cinéma de la lune ICI

 

 

Yo Gee Ti – Mourad Merzouki et la compagnie Käfig à la Mac (Créteil)

 

Je n’avais jamais vu de performance de Merzouki, trop connoté hip hop à mon goût. Le hip hop, la culture banlieue, ne me font pas rêver, je les côtoie au quotidien même si certains slam ou rap me touchent. C’est donc plus pour accompagner mes élèves que j’ai réservé ma soirée. Et ce fut une excellente surprise.

Spectacle éclectique, surprenant. Le parquet brille comme un miroir, reflétant les corps assis des dix danseurs, en prologue au spectacle, alignés ils se retournent font des pompes. Humour dans le mouvement d’ensemble, gestes décalés, ambiguïté des silhouettes androgynes, des costumes de camouflages, filles? garçons? Trois grosses cordes à nœuds énormes comme seuls éléments du décor. Intriguée, je n’ai pas le temps d’imaginer une interprétation car le groupe s’est fondu, reformé au fond du plateau, confusion des corps et des reflets….

Les tableaux s’enchaînent : derrière un rideau étrange de franges trois personnages se balancent : crocodiles de BD, dinosaures ou monstres enfantins? à l’arrière plan les autres danseurs ont revêtu le même accoutrement de laine grise. L’évocation reptilienne  cède la place à la chrysalide. Bon sang! mais bien sûr! c’est la métamorphose. Les danseurs sont quitté le manchon laineux qui est suspendu à différentes hauteurs.

Jeux de rideaux, franges tressées, colonnes fluides, roseaux ou bambous, de l’univers de la BD, on passe à une ambiance très zen. Naturelle puisque le spectacle est à moitié chinois.

Nouveau dépaysement avec Masâr du trio Joubran. Je reconnais la musique entendue à une autre occasion : Antigone joué par le Théâtre National Palestinien. Il me semble qu’ils ont accéléré le tempo. Les danseurs ont revêtu des voiles à franges, étranges. Cérémonie envoûtante, presque derviches tourneurs.

Nouveau glissement des rideaux des décors, des costumes. Merzouki se joue du spectateur, le prend par surprise, le transporte subrepticement dans un autre univers. Quand la lumière se rallume dans la salle je suis encore déconcertée. Les saluts seront hip hop et acrobatiques sous les applaudissements de la salle et des collégiens qui retrouvent leurs codes et m’avoueront en classe que c’est ce qui leur a plu le plus.

La danse comme langage universel d’une culture mondialisée?


Les Romantiques et le voyage en Orient (3)Chateaubriand : Itinéraire de Paris à Jérusalem

CHALLENGE ROMANTIQUE

De Smyrne, Chateaubriand va à Constantinople chercher les firmans qui lui permettront de poursuivre son voyage jusqu’en Terre Sainte.  Il ne veut pas rater Troie, mais n’y parvient pas.

J’attendais avec impatience la description deConstantinople. L’écrivain ne s’y attarde pas . Il tombe mal, au moment de la  révolte de Roumélie..  Mais surtout il « n’aime visiter que  les lieux embellis par les vertus ou par les arts. Je ne trouvais dans la patrie des Phocas et Bajazet, ni les unes ni les autres… »

A Jaffa, le voyage change et le ton aussi. En pèlerinage, Chateaubriand est reçu par des religieux. Il s’attachera à reconnaitre les Lieux Saints. Le voyage devient alors plus aventureux. Comme le tourisme moderne génère un cortège d’arnaques en tous genres, les pèlerinages sont l’occasion de pillage, de rançons et de violence. Alors qu’il avait traversé la Morée pourtant infestée de klephtes, d’armatoles et de bandits en une parfaite sérénité, en Palestine,il doit, pour éviter les tracasseries des autorités, se mettre sous la protection de tribus qui se disputent la « protection » des pèlerins, se déguiser, cacher son identité pour atteindre le Jourdain et la Mer Morte.

 

 

 

 

Ces aventures pimentent le récit un peu trop piétiste à mon goût. Chateaubriand prend au pied de la lettre les Ecritures, il trouve la Maison de Pilate, reconnait la Probatique (citerne où l’on purifiait les brebis des sacrifices). Je m’agace un peu de la naïveté de celui qui croit qu’Hélène a vraiment retrouvé la Vraie Croix…Le pieux pèlerin, en quête des décors de ses Martyrs, ne nous épargne aucun détail. La précision de ses descriptions, son exégèse des textes est d’une réelle maniaquerie. Vais-je encore le suivre ? Et bien oui, parce qu’il mène rondement l’enquête des Sépulchres des Rois et à nouveau adopte la démarche de l’archéologue, ou de l’historien de l’art examinant les indices avec minuties, démontant les diverses hypothèses.

prise de Jérusalem par les Croisés via Wikipédia

Jérusalem est le siège du saint Sépulcre mais c’est aussi le théâtre des Croisades. Les chevaliers passionnent Chateaubriand (il me semble qu’un ancêtre croisé était évoqué à Combourg). Il adopte un parti extrémiste :

« Qui oserait dire que la cause des Guerres Sacrées fut injuste ? Où en serions-nous, si nos pères n’eussent repoussé la force par la force ? Que l’on contemple la Grèce, et l’on apprendra ce que devient un peuple sous le joug des Musulmans… »

Peut être est-ce ce souvenir des Croisés qui fait embrasser aux Occidentaux la cause des Grecs chrétiens ? Peut- être cette réflexion explique pourquoi Chateaubriand n’a pas aimé Istanbul ? Son antipathie pour les Turcs qui lui ont procuré les firmans  et qui lui ont facilité le voyage, est viscérale. C’est pourtant méconnaissance de l’histoire, du sac de Constantinople par les Latins en 1204. Je n’ai que peu de sympathie pour les Croisades sanguinaires et pour le fanatisme, pas plus d’ailleurs pour … »Saladin  (qui) ne voulut pas entrer dans la mosquée convertie en église par les chrétiens sans en avoir fait laver les murs avec de l’eau de rose. Cinq cent chameaux  suffirent à peine pour porter toute l’eau de rose employée pour cette occasion…. »

Pour décrire Jérusalem, Chateaubriand cite l’Evangile, Flavius Josèphe , mais aussi le Tasse et Racine. Quelle poésie, ces vers d’Athalie ! Quelle surprise de lire en italien La Jérusalem délivrée « poème des soldats : il respire la valeur et la gloire, et comme je l’ai dit dans les Martyrs sembler être écrit sur un bouclier… »

On ne plane pas toujours dans les cimes de la poésie : Chateaubriand ne nous fait grâce d’aucun détail même le carnet des courses consignées par son drogman Michel (en italien, avec des fautes dit l’écrivain, je ne les ai pas trouvées). Il a vite vaincu mon agacement laïc et a su m’enchanter. La conclusion de son séjour à Jérusalem est l’adoubement à l’ordre de chevaliers du Saint Sépulcre dans l’église du Calvaire à douze pas du tombeau de Godefroi de Bouillon. Quelle fin romanesque, et romantique ! » avec ce brillant diplôme de chevalier on me donna mon humble patente de pèlerin…. »

Le retour par l’Egypte, la Tunisie et l’Espagne est écrit avec beaucoup moins de détails et d’un ton très alerte. A son escale d’Alexandrie, il remonte le Nil de Rosette au Caire pour voir les pyramides, rencontre des « mamelouks français » anciens soldats de Bonaparte restés en Egypte au service de Mohamad Ali Pacha, portant de longues robes de soie et des turbans blancs…A Alexandrie il relève les inscriptions de la colonne Pompée »au très sage Empereur protecteur d’Alexandrie Dioclétien, Auguste Pollion préfet d’Egypte »,  hasard qui s’articule avec les Martyrs ?

Le voyage du bateau commandé par un Ragusois pour atteindre Tunis est une véritable Odyssée.

Tunis, c’est bien sûr Carthage et la ville de Didon. Chateaubriand en profite pour citer Virgile et Strabon mais surtout pour nous faire une magistrale leçon d’histoire antique en évoquant les personnages fameux, Hannibal et Scipion l’africain, Massinissa, mais aussi Sophonisbe. Guerrier virils s’affrontent, femmes fatales que Didon et Sophonisbe ! la leçon d’histoire ne s’arrête pas sur les ruines fumantes de Carthage. La république romaine s’effondre, l’empire lui donnera un nouveau lustre. Saint Augustin, les Barbares complètent le tableau.

Conclusion terrible de l’itinéraire : « …..la mort de Saint Louis si touchante, si vertueuse, si tranquille, par où se termine l’histoire de Carthage….[……] Je n’ai plus rien à dire aux lecteurs ; il est temps qu’ils rentrent avec moi dans notre commune patrie…. »

 

 

Les romantiques et le voyage en Orient(2) : Itinéraire de Paris à Jérusalem – Chateaubriand en Grèce

CHALLENGE ROMANTIQUE

Chataeaubriand de mes années lycée

Encore mille mercis à Claudialucia qui m’a entrainée dans l’aventure romantique sur les pas de Chateaubriand. D’abord à Saint Malo et Combourg, maintenant sur l’Itinéraire. Des années du lycée, j’avais gardé une image rebutante de Chateaubriand. Avec la suffisance de l’adolescence j’avais décidé, sans lire plus loin que Lagarde et Michard, que l’auteur de Mémoires d’Outre-tombe, du Génie du Christianisme ou des Martyrs ne pouvait être qu’un infâme raseur. Nous étions une classe dissipée, Polyeucte en avait fait les frais : lue avec l’accent pied noir, la pièce avait acquis un pouvoir comique délirant.

Il a fallu attendre des décennies pour que je me décide à suivre Chateaubriand et je ne l’ai pas regretté. En 1806, trois ans avant Byron, 9 ans après que les Iles Ioniennes ne deviennent français par la paix de Campoformio, il entreprend seul le Pèlerinage aux Lieux saints, le voyage en Orient, embarque à Trieste sur un vaisseau qui le mène à Modon(Methoni) et à Coron au sud du Péloponnèse qu’on appelait alors la Morée.

 

Au large d’Otrante

«… j’étais là sur les frontières de l’antiquité grecque, et aux confins de l’antiquité latine. Pythagore, Alcibiade, Scipion, césar, Pompée, Auguste, Horace, Virgile avaient traversé cette mer…. »

L’érudit se double d’un aventurier. Il traverse la Morée, évitant le Magne en révolte contre le Sultan, accompagné de Joseph à son service, d’un janissaire pour la sécurité, d’un guide grec, il chevauche dans des contrées sauvages. Le pacha de Morée installé à Tripolizza le reçoit, lui accorde les firmans qui lui donneront le droit de voyager – même au frais du sultan , ce dont il n’abusera pas. Entrevue pittoresque, épisode comique du refoulement de Joseph qui avait cru bon de s’enturbanner. Le Pacha veut savoir si Chateaubriand a combattu en Egypte, lui-même a été fait prisonnier des Français à Aboukir ! L’étape suivante est Mystra où il cherche Sparte et le tombeau de Leonidas, s’essaie à l’épigraphie : a-t-il retrouvé le socle de cet autel du Rire ?

« …L’autel du rire subsistant seul au milieu de Sparte ensevelie offrirait un beau sujet de triomphe à la philosophie de Démocrite… »

Quel plaisir de chevaucher avec un poète érudit  qui se promène avec émotion sur les bords de l’Eurotas, visite Mycène où il retrouve le tombeau de Clytemnestre et d’Egisthe, et Corinthe. Poursuivant les antiquités, c’est aussi un observateur de ses contemporains. Un épisode symbolise la tyrannie des agas et des pachas sur les pauvres grecs :

« le commandant (le pacha)se leva avec effort, prit sa carabine, ajusta longtemps entre les sapins et lâcha son coup de fusil. Le Turc revint après son expédition,  se rasseoir sur sa natte aussi tranquille t bonhomme qu’auparavant. Le paysan descendit à la garde, blessé en toute apparence car il pleurait et montrait son sang. On lui donna cinquante coups de bâtons pour le guérir…. »

Un carton, pour montrer son habileté de tireur et la valeur de sa carabine !

Il visite Athènes accompagné par un antiquaire  –on dirait archéologue aujourd’hui – Monsieur Fauvel. Athènes n’est plus qu’une pauvre bourgade :

« O Solon ! o Thémistocle ! Le chef des eunuques noirs propriétaire d’Athènes et toutes les autres villes de la Grèce envient cet insigne bonheur aux Athéniens… »

Le capitaine autrichien qui devait le reprendre au Cap Sounion ne l’a pas attendu. Il traversera l’Archipel – les Cyclades – sur les petites embarcations grecques,  jusqu’à Tinos puis sur une felouque hydriote jusqu’à Smyrne ayant pour équipage une famille. Quel plaisir de naviguer avec lui, passer près de Scyros où Achille passa son enfance,  Délos célèbre par la naissance de Diane et d’Apollon, par son palmier : Naxos qui me rappelait Ariadne, Thésée Bacchus….Scio…la felouque était lavée, soignée et parée comme une maison chérie…. »

Don Juan ou la vie de Byron- André Maurois

CHALLENGE ROMANTISME

Intriguée par le personnage de Byron, j’ai cherché une biographie. Celle de Maurois est fort agréable à lire, très bien documentée. L’atmosphère du début du 19ème siècle est particulièrement bien rendue. Maurois a également écrit Ariel ou la vie de Shelley, son contemporain et ami.

En prologue, l’auteur présente toute une dynastie de Lords Byron, tous un peu bizarres et excentriques. Les Gordon écossais, la famille de la mère du poète, sont différents, rigoristes, calvinistes. C’est en Écosse que George Gordon Byron  passera son enfance avant d’hériter du titre et du domaine de Newstead de ses ancêtres paternels. Si Byron était un enfant gracieux, il était aussi affligé d’une infirmité : ses jambes ne le portaient pas, il boitait. Il conçu de cette disgrâce un immense orgueil et une grande volonté : grand sportif, il compensait cette marche difficile par des exploits à la nage,  à la course et à cheval.

Brumes écossaises

Ses études, à l’école de grammaire d’Aberdeen, se poursuivirent à Harrow où il batailla pour s’imposer, puis au  Trinity College de Cambridge où son talent  de poète fut précocement reconnu.  George Gordon ne fut pas toujours un écolier assidu. Très jeune il tombait régulièrement amoureux, de Mary Duff,sa cousine à Aberdeen, puis de sa voisine d’Annesley, Mary-Ann, avec qui il passait ses vacances, amours impossibles, amours déçues.

Dépit amoureux ou air du temps, cynisme ambiant, entrainé par des compagnons de débauche, Lord Byron devint un Don Juan. Rien jusqu’alors n’annonçait le voyage en Orient, ni la participation à l’indépendance de la Grèce. Byron admirait Bonaparte en pleine guerre entre l’Empire et la Grande Bretagne, pour les idées libérales ou par provocation?

 

 

 

le 26 juin 1809, il s’embarque pour Lisbonne avec son ami Hobhouse plutôt pour fuir son ennui, ses dettes et l’Angleterre que dans un  but précis. Il prend contact avec l’Europe en guerre, à Malte il prend des leçons d’arabe puis passe par l’Albanie dont les montagnes sauvages lui rappelèrent l’Écosse, il rencontre le Pacha de Janina et sympathise avec ce personnage singulier, bandit, corsaire.C’est aussi en Albanie qu’il entre en contact avec l’Islam sans aucun préjugé. Il visite Constantinople,s’installe à Athènes, tombe amoureux de jolies athéniennes et surtout apprend l’Italien avec six jeunes ragazzi au couvent des Capucins, organise des matches de boxe, nage au Pirée, en Morée (Péloponèse) il attrape la malaria..Dilettante, sans aucun engagement politique. « Le fatalisme musulman avait renforcé le sien » note Maurois. « La multiplicité des religions lui avait enseigné leur faiblesse ».

Athèhes tour des vents

Il rentre en Angleterre renforcé dans le cynisme et l’indifférence à la chose publique, avec son poème Childe Harold qui lui gagne l’admiration des salons londoniens. Libre après le décès de sa mère, célèbre, il poursuit ses conquêtes féminines. C’est la partie de la biographie qui m’a un peu ennuyée. Je me perds  dans l’énumération des maîtresses de tout âge et condition, qui le poursuivent de leurs assiduités. Après la conquête, il se lasse vite…Augusta, sa demi-sœur sera la confidente. Et pas seulement, puisqu’elle mettra au monde une fille de Byron. Elle l’encourage à se marier : l’entreprise lui plait tout d’abord. Un riche parti serait le bienvenue, Byron est toujours ruiné. Il propose donc le mariage à Annabella Milbank « princesse des parallélogrammes » jeune fille cultivée, mathématicienne, croyante et naïve, pleine de bonne volonté.

 

Le mariage est un désastre. Lune de mélasse, Byron s’ennuie. Il tyrannise sa femme. Sa santé donne des inquiétudes. Annabella, Lady Byron, fait venir sa sœur Augusta. Curieux ménage à trois. A la naissance de leur fille légitime, Lady Byron et Lord Byron  se sont séparés. Des bruits courent sur ses amours incestueuses. Au scandale, Byron préfère l’exil. En 1816, en compagnie de Polidori, son  secrétaire et médecin, il passe par Anvers, le Rhin puis s’arrête en Suisse, près de Genève à la villa Diodati où il retrouve Shelley. Sa maitresse, Claire, amie de Shelley est enceinte et lui donne une troisième fille. Non loin de là se trouve le domaine de Coppet de Madame de Staël, la compagnie est agréable mais il passe en Italie. A Milan il fait la rencontre de Beyle qui lui parle de Napoléon.

C’est à Venise qu’il  s’établit, il continue sa carrière de Don Juan. Ses aventures vénitiennes sont plus agréables à suivre que celles de Londres. Ses maîtresses sont plus exotiques, l’un d’elle aurait même joué du couteau, une femme de boulanger, une autre, femme du  monde Madame Guiccioli réduit Don Juan au rôle de Sigisbée.Byron suit le couple à Bologne et à Ravenne. A Venise il a fait venir sa troisième fille Allegra et loge au Palais Monicego. L’adultère finit par l’ennuyer – comme le mariage en Angleterre – Il se mêle alors de politique et devient le chef des Carbonari de Ravenne? En 1820, les enfants de Ravenne proclamaient « Vive la Liberté » « Vive la République et mort au Pape »Il se mêle alors de politique et soutient les Carbonari de Ravenne, au désespoir du comte Guiccioli. Le scandale de l’adultère éclate et un procès éloigne Teresa Guiccioli.

(merci à Tilia de m’en avoir donné l’idée, j’ai copié)

« Byron avait jadis maudit et offensé ces brumeuses déesses, les conventions britannique ; il devenait par l’arrêt de la Cour Pontificale, la victime des conventions italiennes » note Maurois.

Exilés à Pise, les amants retrouvent les Shelley à Pise où décède le poète. C’est là que Mavrocaordato, le professeur de Grec de Mary Shelley apprend l’insurrection de la Grèce en 1821. Quand Mavrocordato avait rejoint les insurgés Byron avait déclaré « je veux retourner en Grèce et il est probable que j’y mourrai…. »

Pitt voyait les intérêts anglais dans l’intégrité de l’empire Ottoman mais  après 1823, un certain  nombre de whigs fondèrent un comité philhellène et envoyèrent  en Grèce Blaquière qui s’arrêta à Gènes voir Byron.  Ce dernier vit dans la libération de la Grèce une rédemption et embarqua le 13 juillet 1823 sur l’Hercule. Le 1er Aout, il mouille à Céphalonie – les Iles Ioniennes étaient sous protectorat britannique – Byron avait vendu son domaine de Rochdale, il était décidé de dépenser cette fortune pour la cause grecque.

les Grecs étaient divisés entre Colocotronis, Odysseus, Mavrocordato, les factions ne cherchaient pas à unir leurs forces. Byron était en faveur de Mavrocordato. Les Souliotes de Missolonghi demandèrent- à Byron d’être leur chef. La lutte s’enlisant à Missolonghi, il décida de prendre la ville de Lépante aux mains des turcs. L’expédition de Lépante fut une catastrophe, les Souliotes l’accusèrent même d’être un espion turc. première attaque de Byron, convulsions, épilepsie? Missolonghi tourne au cauchemard, les Souliotes assassinent un Britannique, menaces de peste, discordes en tous genres. Pour toute aide la Grande Bretagne expédie des bibles en grec moderne. Quelques jours après Pâques, très affaibli, Byron meurt.

 

 

 

Les romantiques et le voyage en Orient(1) : Byron

CHALLENGE ROMANTIQUE

Byron en tenue albanaise (wiki)

Je me suis inscrite au challenge de Claudialucia pour le Voyage en Orient. N’étant guère romantique,  mais voyageuse, j’ai saisi cette opportunité pour un voyage dans le temps.

J’ai commencé avec Byron et Childe Harold, et j’avoue que l’embarquement a été laborieux. D’abord, j’ai téléchargé le poème sur mon ordinateur et cette lecture  électronique n’était pas une bonne idée : un court poème qui tient entier sur l’écran, accompagné ou non d’un tableau, comme sur le blog de Claudialucia, c’est un enchantement. Des centaines de vers défilent, sans le repère de la page, c’est très fatigant et peu satisfaisant. Je cherchais le combattant de  l’indépendance grecque et les envolées lyriques d’une Grèce antique imaginaire m’ont un peu déçue.

 

J’avais découvert Byron dans l’anthologie de Duchêne : LE VOYAGE EN GRECE (coll. BOUQUINS) que j’emporte régulièrement. Son  journal de Céphalonie, ses lettres d’Athènes et de Missolonghi – où il est mort – m’avaient enchantée. Sa rencontre avec Ali Pacha à Tépelen – le Bonaparte mahométan – les costumes pittoresques des Albanais – les paysages de montagne:

Ali pacha de Ioannina (via blog de Thierry Jamard)Ali pacha (blog de Thierry Jamard)

… »Je n’oublierai jamais l’étrange spectacle de Tépelen à notre arrivée ; il était cinq heures du soir, le soleil déclinait ; cela m’a fiat penser (avec néanmoins quelque modification de costume) à la description que fait Scott du château de Branksome dans son lai et au système féodal/ Les albanais dans leur costume( le plus magnifique du monde : long kilt blanc, manteau brodé d’or, veste et gilet en velours cramoisi à brandebourgs dorés, pistolets et poignards incrustés d’argent), les Tartares en bonnets pointus, les turcs vêtus de pelisses et enturbannés…. »

Dans une lettre de Patras, malade, il ironise sur son sort. En vers, c’est léger et drôle

le siège de tripolizza par Zografos Makriyannis (via Wiki)

Byron raconte aussi les guerres d’indépendances auxquelles il s’est associé, fait ses comptes quand il engage ses Souliotes.  Le personnage est fascinant. Dans  le même ouvrage par Edward John Trelawny, cite les intrigues entre les factions, Hydriotes, Maniotes, Klephtes…des luttes de la toute jeune Grèce.

 

 

Byron en Grèce – Childe Harold

CHALLENGE ROMANTISME

ULYSSE ET CALYPSO

Ulysse et Calypso - Arnold Böklin - Wiki trouvé dans http://art-magique.blogspot.fr/2011/05/lodyssee-la-nymphe-calypso.html

Des îles Calypso saluons les délices:

 Au sein de l ‘Océan, le groupe fraternel

Au voyageur encore offre des bois propices;

 Mais là n’est plus la nymphe à pleurer un mortel;

 Ces rochers ne sont plus témoins de son attente,

Quand ,pour une autre épouse  ,il put la délaisser;

 Ici ,le fils d’Ulysse échappe à cette amante,

C’est de là que Mentor à fuir vint le presser:

 L a nymphe-reine ,aux pleurs dut encor s’abaisser