Trinidad : notre Maison Coloniale

CUBA  2004

Salon d’apparat

Avant le retour à  La Havane, il est temps de décrire notre maison coloniale . Elle est située 126 calle Cienfuegos sur la route principale qui va de Cienfuegos à Sancti Spiritu. Ce nom est une coïncidence.  Camillo Cienfuegos fut le compagnon de Che Guevara. La façade est peinte en vert amande. Elle s’ouvre par une très haute porte de bois marron antique. La fenêtre est grillagée avec des motifs en rosace évoquant un soleil et ses rayons. On entre par une pièce toute en longueur qui sert de bureau avec des bibliothèques remplies de livres. Le salon est très vaste, carrelé de motifs floraux imitant un tapis. Un portique de quatre colonnes sépare la pièce en deux, deux colonnes de chaque côté et deux au milieu. Quatre fauteuils cannés en bois foncé  meublent chaque partie . A l’arrière, un piano . La chaîne Hifi et la télévision sont les seules concessions à l’époque moderne. A l’arrière du salon, une longue galerie couverte communique avec le salon par trois ouvertures dont l’une est fermée par une grille représentant le soleil comme celle de l’extérieur. Des persiennes de bois marron avec des lattes orientable ferment la maison.

Le patio de la résidence Sanchez

Le patio est une vaste cour rectangulaire cimentée avec trois bac plantés de verdure . Dans le massif rond, au milieu, pousse un aloès en fleur, dont je cueille une feuille grasse pour calmer les piqûres de moustiques au coucher du soleil à la Boca. Les deux autres bacs sont carrés, le premier occupé par des rosiers énormes, celui du fond  par sept bananiers. Des potiches contenant des palmiers complètent la verdure . Face à la galerie, au fond, le comedor et la cuisine sont également fermés par les mêmes persiennes que celles de la galerie. La longueur du rectangle est occupé par quatre chambres aux portes laquées de crème, avec des fenêtres grillagées. Dans le salon de jardin, deux berçantes métalliques et une petite table .

Notre chambre est très haute. Le plafond de bois en pente se termine par un auvent à l’extérieur. Les meubles anciens sont sculptés de motifs floraux . Face au lit, un curieux meuble tarabiscoté : un très haut miroir est encadré par deux petites commodes à tiroirs recouvertes de marbre, autour du miroir, un cadre compliqué avec des colonnettes un frontispice à sculpture en coquille . Au dessus du lit, un crucifix de bonne taille sur un cœur . J’ai essayé de faire raconter à Helena l’histoire de la maison . Celle ci a deux cents ans mais son arrière grand mère l’a achetée il y a cent ans. La grand mère y est née. Quand Héléna était adolescente, on y donnait des fêtes et on dansait dans le salon. Mais le père est mort et depuis il n’y a plus eu de fêtes.

Mendelssohn est sur le Toit – Jiri Weil

LITTERATURE D’EUROPE DE L’EST – TCHEQUIE

« Téléphonez à la mairie, tout de suite, quelqu’un doit bien y être de service. C’est une négligence inadmissible, inouïe, pire que la trahison. Mendelssohn est sur le toit ! »

Prague, 1942. La Tchécoslovaquie est un Protectorat nazi, le Protecteur, Reinhard Heydrich, promoteur de la Solution Finale règne. Contrairement aux brutes incultes de la Gestapo et des SS, Heydrich est cultivé et apprécie la musique. La présence de la statue de Mendelssohn sur le toit de l’opéra de la ville lui est intolérable, il faut la déboulonner d’urgence.

« Là-haut, sur le toit, il s’agissait d’autre chose. D’une statue. D’une statue juive. Déboulonner la statue d’un
compositeur juif, ce n’était pas un péché, la statue n’allait pas se plaindre au jour du Jugement. Eh ! les voies de
Dieu sont insondables. Même une statue pouvait se faire l’instrument de sa vengeance, il avait vu ça une fois
dans un opéra. »

C’est à Prague que fut créé le Don Giovanni de Mozart le 29 Octobre 1787 et il est bien question de statue. La statue du Commandeur interviendra-t-elle? Il sera souvent question de statues dans le roman de Jiri Weil, statue de la Justice qui indisposera la responsable du magasin-entrepôt des biens des Juifs spoliés, statue d’un ange contenant un cochon du marché noir…

Burlesque comique des statues dans un contexte de tragédie. Malgré la situation de l’occupation, malgré la menace pesante de la déportation vers l’Est, on sourit et même on rit quand les ignorants commencent à déboulonner Wagner (puisque c’est celui qui a le plus long nez, caractéristique du Juif dans l’imaginaire populaire), comique amer quand on demande au rabbin d’identifier Mendelssohn, alors que les images sculptées sont interdite dans sa vision rigoriste de la religion et qu’à son idée le compositeur baptisé n’est même pas juif!

Faites encore une fois le tour et regardez bien les nez. La statue qui a le plus grand nez, ce sera le Juif. »

Penauds, les deux agents lâchèrent la corde, laissant le nœud pendant au cou de Richard Wagner.

L’histoire de la statue met en évidence la brutalité, la bêtise des occupants et des collaborateurs., la terreur que Heydrich fait régner. Nous allons suivre dans ce roman le destin des personnages, juifs ou pas qui ont approché cette statue.

Cet épisode n’est que l’ouverture du roman qui raconte aussi les prémisses de la Solution Finale avec Theresienstadt – la ville-forteresse où sont enfermés les Juifs tchèques en attente d’une déportation dans les camps d’extermination. Jiri Weil met en scène différents personnages, des Juifs menacés, ou qui se cachent,  des collaborateurs, des résistants, des braves types envoyés en Allemagne…Personnages dérisoires à côté du destin, souvent sympathiques, toujours émouvants. 

Jiri Weil raconte l’attentat dont Heydrich a été victime, vengeance de la statue du Commandeur. Il raconte aussi le Musée juif rassemblant les objets de culte pillés dans les synagogues. C’est dans ce musée que l’auteur a passé la guerre et a réussi à échapper à la déportation. Commencé à la fin de la Guerre, le roman a subi la censure et certains épisodes ont été remplacés par d’autres plus conformes à l’idéologie communiste en insistant davantage sur le rôle de l’Armée Rouge et de la résistance. Cette nouvelle édition du nouvel Attila présente un chapitre censuré pour notre plus grand plaisir.

Lu dans le Mois de la Littérature de l’Europe de l’Est et chroniqué également par Kathel (Lettres Exprès) et par Patrice (et si on bouquinait?)

En route vers Trinidad : autostopeurs et jardin botanique de Cienfuegos

CUBA 22 février 2004

Ficus étrangleur

Après des adieux très affectueux, nous quittons notre belle maison du Védado à bord d’une Hyundai bleue .

Nous sortons facilement de La Havane en descendant la calle 10 jusqu’au Malecon puis prenons le Tunnel . un piège nous attend : une pancarte (il y en a si peu !) indique Cienfuegos . Nous la voyons trop tard, faisons demi tour à la sortie suivante de la voie rapide, puis nous retrouvons sur un rond point sans aucune indication . Au moment d’entamer le second tour de la rotonde, un homme nous hèle . Il affirme que les touristes ne trouvent jamais l’autoroute et monte d’autorité dans la voiture . Il nous mènera à l’entrée de l’autoroute, moyennant finances .Cienfuegos est une banlieue de La Havane ce qui nous a trompé puisque notre première étape est la ville de Cienfuegos.

A se demander si cet homme ne fait pas profession de remettre dans le bon chemin les touristes égarés comme nous . Profession lucrative !

L’autoroute traverse une plaine pendant une centaine de km  .Le paysage est monotone : de la canne, des friches plantées de buissons épineux, quelques palmiers. Sur l’autoroute, très peu de voitures, surtout des touristes comme nous , sur la voie de droite, des piétons, des vélos … J’essaie de me repérer sur la carte mais j’ai peu d’indices. Toujours la plaine, les cultures changent enfin . Les grands champs de canne font place à des vergers d’agrumes qui embaument . Le parfum des orangers en fleurs m’enchante. Des troupeaux de vaches paissent dans des prés à perte de vue. Il s’agit d’élevage collectif sûrement : étables immenses avec des centaines de stalles .

Après 150 km, nous quittons l’autoroute pour une route assez importante. Des auto-stoppeurs sont massés sur la bretelle d’accès . Nous faisons monter une jeune femme.

Dominique n’est pas enthousiaste pour prendre des stoppeurs. Moi, au contraire, j’y vois plus d’un avantage : rencontrer des Cubains ordinaires, parler espagnol, avoir des explications sur les cultures et bien sûr, un guide pour la route. Malheureusement, notre passagère ne fait rien de tout cela . Elle agace prodigieusement Dominique qui se méfie d’elle et ne pense qu’à s’en débarrasser. Nous traversons des villages et des rizières . Un nuage menaçant surgit brusquement . A peine l’avons nous remarqué, qu’une pluie diluvienne s’abat . L’essuie-glace de droite est défectueux : le caoutchouc est déchiré (pourtant nous avions bien été prévenues par Mireille et Hamdane) La route est devenue très glissante . Dominique maîtrise mal la direction . Heureusement, le beau temps revient aussi vite que la pluie était venue. Nous évitons Cienfuegos pour arriver plus vite au Jardin Botanique.

luxuriance et gigantisme

Le Jardin Botanique est un immense arboretum situé en pleine campagne. Rien à voir avec un parc urbain ou avec une attraction pour touristes . D’ailleurs, nous sommes les seules visiteuses étrangères. Des allées sommaires conduisent à des plantations thématiques : ici, le coin des paliers, là bas les cactus ou les bambous. Les arbres sont immenses. C’est le gigantisme qui frappe tout d’abord l’imagination . Evidemment, nous n’économisons pas la pellicule . Il faut mettre un personnage pour donner l’échelle tellement il est important de souligner la taille des végétaux ;

Il faudrait une visite guidée pour apprécier toutes les essences et les variétés . Nous voici dans un univers végétal totalement inconnu . Les étiquettes sont fort rares . Dominique ramasse toutes les graines tombées à terre . Voudront elles bien germer à Créteil ?

Chercher le colibri!

Je cherche les fleurs pour égayer l’album photo. Une curieuse grappe rouge m’attire . Surprise du jour : un colibri !

Cette découverte me ravit presque autant que mon premier baobab . De l’infiniment grand à l’infiniment petit ! Le colibri butine les grosses fleurs oranges comme le ferait un insecte . Son long bec recourbé fait penser à la trompe d’un papillon . Ses ailes battent si vite quand il fait du surplace qu’on ne les voit plus . Il fait le même bruit qu’un bourdon . Tellement rapide que je ne pense même pas à le photographier . Dominique s’y essaie avec méthode : attendre . Puisqu’il aime ces fleurs il reviendra sûrement . J’admire les couleurs métalliques de son plumage vert ou bleu , pensant au problème d’optique de Françon à la fac avec les interférences . Il faudra le chercher dans les photos . Ensuite, je privilégie la recherche d’autres arbres fleuris espérant revoir d’autres colibris. Un arbre aux fleurs rouges est aussi peuplé d’autres oiseaux, Dominique applique sa nouvelle méthode de chasse photographique .

Malheureusement, le soleil baisse, la lumière est très belle . Il faut nous hâter si nous voulons rejoindre Trinidad avant la nuit .

Encore une fois nous avons perdu la route . Dans le village suivant, je demande mon chemin à un vieil homme assis sur le bord de la route . Ce dernier nous impose deux jeunes gens à bord de la voiture « vous n’avez pas confiance ? » lance-t il à Dominique qui n’a pas confiance du tout Nos passagers nous guident  et nous quittent rapidement. Comme le deuxième descend, une femme avec une petite fille se précipite, elle ne va pas loin à 8 km à la clinique .

Dans la lumière du couchant, la montagne violette est très belle . Nous aurions pu faire de bien belles photos : une aigrette sur une chevrette ; des homes qui rentrent à cheval coiffés de leur sombrero de paille qui ont fière allure . Certains rentrent les vaches . Cela fait western .

safari-photo : chercher le colibri!

J’attends avec impatience la Mer des Caraïbes, toute proche ; Enfin ! la voilà au coucher du soleil . Nous ne résistons pas à la tentation de faire un détour et nous arrêtons devant une maison très simple  où on élève des chèvres . Une chèvre essaie de manger une orange, trop grosse, elle la presse dans sa gueule en relevant la tête comme pour en extraire le jus .

Il reste une vingtaine de km à parcourir pour arriver à Trinidad . Nous longeons la mer .La nuit tombe vite à Cuba . Quand nous sommes aux portes de Trinidad, il fait nuit noire. Des cyclistes se relaient pour nous conduire à l’hostal Rioja chez Térésita que tout le monde connaît. Il y a plein de monde dans les rues sombres . Nous rencontrons deux ivrognes soutenus par leurs amis. La première impression de Trinidad n’est sans doute pas la meilleure . Cela ressemble au Cap Vert en plus sordide ?

Le soleil se couche sur la Mer des Caraïbes : nous arriverons de nuit!

Nous ne logerons pas chez Térésita (bonne référence d’après le Routard). Nous sommes logées en « catégorie coloniale » Térésita enfourche son vélo nous la suivons. Nous découvrons notre Maison Coloniale avec son salon immense ses plafonds très hauts, son grand patio. Avant de s’installer, il faut mettre la voiture au garage .Les voiture n’ont pas droit de cité .

Nos voisins sont italiens, un couple et leur bébé de trois mois, très très italiens.
Maria Héléna nous sert un dîner léger dans le patio : une soupe de légume délicieuse, de la salade de tomates et des choux râpés, du riz blanc, des bananes frites et une coupe de fruit : bananes et goyave.

Je termine la soirée à écrire dans un fauteuil dehors sous les étoiles .

 

Apeirogon – Colum McCann – Belfond

LIRE POUR ISRAEL/PALESTINE 

Comment l’histoire vraie de Rami Elhanan et celle de Bassam Aramin est-elle passée sous mes radars?

Bassam et Rami en vinrent à comprendre qu’ils se serviraient de la force de leur chagrin comme d’une arme.

Bassam Aramin (left) and Rami Elhanan (right) – members of the Bereaved Families Forum

Deux pères endeuillés, Rami, l’Israélien, père de Smadar, 14 ans,  victime en 1997 d’un attentat de kamikazes et Bassam, le Palestinien, père d’Abir, 10 ans tuée par une balle à l’entrée de son école en 2007. Ces deux pères consacrent maintenant leur vie à raconter conjointement leur deuil plutôt que leur vengeance et militent pour la paix dans le cercle des parents. Histoire du combat pour la Paix. Histoire aussi d’une amitié. 

Cette histoire, seule, aurait valu la peine d’être lue, même brute, même sans fioritures littéraires. Surtout si, en plus, le livre évoque Nourit Peled-Elhanan, la femme de Rami, lauréate du Prix Sakharov 2001, aussi une Combattante pour la paix et son père Matti Peledgénéral, héros des guerres israéliennes, et arabisant, universitaire, protestataire, militant contre l’occupation après la guerre des Six Jours. 

 

Une biographie de Bassam, même littérale, aurait été passionnante. Vie quotidienne en Palestine, internement à 17 ans en prison, résistance par la non-violence. 

Toute la puissance d‘Apeirogon est justement d’avoir raconté leur histoire dans un livre des 1001 épisodes (il est aussi question des 1001 Nuits que les fillettes lisaient et du traducteur en Italien des 1001 Nuits, abattu par le Mossad).

Apeirogon : une forme possédant un nombre dénombrablement infini de côtés.[…]Pris dans sa totalité, un apeirogon approche de la forme d’un cercle, mais un petit fragment, une fois grossi,
ressemble à une ligne droite. On peut finalement atteindre n’importe quel point à l’intérieur du tout.

L’histoire de Bassam et de Rami se découvre entre les facettes de ce polygone, de ce livre de contes extraordinaires (et pourtant véridiques). Construction très habile , symétrique de 500 chapitres formant la première moitié du texte, tandis que le chapitre médian est numéroté 1001 et  le suivant 500 tandis que les numéros décroîtront. C’est cette décroissance qui m’a alertée sur l’aspect symétrique de la composition. 

souimanga de Palestine

J’ai beaucoup aimé l’évocation des oiseaux migrateurs qui empruntent le couloir aérien au dessus de la vallée du Jourdain. Oiseaux qu’on bague. Oiseaux de proie aussi, faucons capturés dans le désert et vendus sur le marché de Bethléem, histoire de Burton (1821-1890) explorateur et fauconnier. Des faucons on passe aux drones…Ortolans prisés par Mitterrand (là, je n’ai pas trop aimé).   Evocation aussi de la Conférence des Oiseaux jouée par Peter Brook dans le Sahara (je l’avais vu aux Bouffes du Nord). Oiseaux symboles de la Palestine Souimanga de Palestine ou Huppe loquace emblème d’Israël…

Certains de ces chapitres nous emmènent très loin dans des résonnances littéraires ou musicales. Evocation de l’expérience de la mort par Antonin Artaud à la Sorbonne dans son  essai Le Théâtre et la Peste. Chants d’oiseaux de Messiaen et partition 4’33 » de John Cage. Impossible de lister toutes les références culturelles, occasion de sortie mon smartphone pour chercher sur Google des images ou des vidéos. Parfois ces digressions nous éloignent du sujet; je m’agace un peu (qui trop embrasse mal étreint). Mais c’est toujours passionnant. Un regret l’histoire de Dalia Al Fahoum et de ses enregistrements des bruits de la Palestine, qui a disparu et que je n’ai pas retrouvée sur Internet. 

Ce livre m’a captivée, il est tellement riche que j’ai déjà envie d’y retourner.

La Havane – Vedado – visite de la Forteresse – Musées – Cocotaxi – Prado

CUBA – Samedi 21 février

La Havane : petit marché local

En sortant ce matin dans le jardin, l’odeur délicieuse d’oranger en fleur nous surprend. Inutile de se lever tôt dans notre belle maison Le petit déjeuner n’est pas servi avant 8heures.  A neuf heures, nous sommes sur la calle 23, si animée hier soir, maintenant déserte. Pas un taxi.  Nous détaillons les belles façades, certaines restaurées, certaines mangées par la végétation tropicale Des chapiteaux corinthiens, ioniques ou doriques s’écaillent ou sont soulignés par des peintures colorées dans la plus grande fantaisie. Difficile d’imaginer la vie dans ces villas immenses. Les anciennes familles occupent-elles encore leurs domaines ou sont ils fractionnés en logements ?

Nous sommes à la recherche d’une bouteille d’eau . J’essaie une épicerie au comptoir ouvert sur la rue . Les rayonnages sont absolument vides, bien entendu, l’eau minérale est inconnue. S’il n’y a rien sur les étagères, par terre se trouvent des sacs. On vend en vrac, le riz, le sucre les haricots et la farine pesés sur une balance Roberval. Pas de conserves en dehors du lait condensé . Sur des étals presque vides sont exposés des tomates, concombres et tubercules que je n’identifie pas .

en taxi vers la forteresse

Nous trouvons enfin un taxi, une vieille Lada qui suit le Malecon et emprunte le tunnel pour aller à la forteresse.

9h30 : il est bien trop tôt. La billetterie n’ouvre qu’à 10 heures (plus une bonne dizaine de minutes de retard. L’exactitude n’est ni espagnole ni latino-américaine) . Il fait déjà chaud, le soleil tape dur . Une belle lumière inonde La Havane.

De loin, les gratte-ciel du front de mer ont belle allure, de près ils étaient laids .La Havane offre son profil américain avec ses gratte-ciel et son Capitole.

profil « américain » et port vus de la forteresse

Les gros cargos se succèdent dans la passe qui mène au port. L’un d’eux, Panaméen est particulièrement rouillé.

Finalement, nous pénétrons dans l’énorme forteresse du 18ème siècle entourée par ses fossés herbus et ses hauts murs .Elle garde l’entrée du port, le défendant des corsaires. Très vaste  et armée de nombreux canons. Ce n’est qu’une partie du système défensif. Un autre fort se dresse en avant à côté du phare, en face, la Fuerza Real que nous avons visitée la semaine dernière .

La Havane : forteresse

Les bâtiments très hauts précédés de hautes portes de bois sont très bien conservés (ou restaurés).Ils abritent un petit musée des armes (poignards, sabres, kris) du monde entier, des restaurants, et surtout la Foire du Livre .les écriteaux au dessus des portes évoquent la littérature cubaine   Lezama Lima, Alejo Carpentier ...

Nous montons sur les enceintes sous un soleil cuisant(j’aurais dû prendre mon chapeau de paille ou un foulard). Sur la Place d’Armes, une surprise nous attend : une dizaine de soldats espagnols en perruque et bottes de mousquetaires relève la garde . deux d’entre eux se détachent. Un minuscule canon est mis à feu à l’aide d’une loupe. Autour du canon, en arc de cercle : un grand cadran solaire.

Fortreresse de la Havane : relève de la garde

Visite au Musée Che Guevara : on voit son bureau, quelques effets personnels, un vieux sac à dos, un canif . beaucoup de photos. J’en connais une bonne partie d’après le livre de Découvertes Gallimard et celui de Kalfon. Sur des panneaux vieillots très sobres : des citations à la gloire du Che de Fidel, de Borges et l’inévitable José Marti .C’est émouvant . La personnalité du Che, archange de la Révolution, modèle d’un Homme Nouveau ne peut laisser indifférent . Pourtant je suis toujours sceptique aux martyrologies . Que serait il devenu s’il avait survécu ?

Pour rentrer : taxi de collection : une Opel 1954 peinte en marron. Le chauffeur nous fait remarquer que Cuba est un musée roulant ;

Irons nous voir le Musée de la Musique ? Assises sur un banc du square du 13 mars, nous hésitons. Promenades au Prado pour voir les façades des grands édifices ? ou Musée de la Révolution construit dans le monumental Palais Présidentiel construit en 1913 ?

La Havane : Capitole

Impossible de faire l’impasse sur la Révolution. Nous passons plus d’une heure à regarder les photos en noir et blanc avec leur austère commentaire, les slogans révolutionnaires , et quelques objets de la vie quotidienne des guérilleros (chaussures de marche, chemises militaires, blaireaux …)tout un demi siècle d’histoire défile, et pas seulement à Cuba . je reconnais les figures de Nasser, de Gagarine, de Mikoyan . cela me remue que les images d’actualité de mon enfance et de mon adolescence soient maintenant passées à l’Histoire. des souvenirs clignotent .

Des visages inconnus de cubains, bourgeois, paysans sous le chapeau de paille, quelques rares visages de femmes ,. des centaines de visages qu’on ne peut pas ignorer. Je lis avec attention les austères panneaux de statistiques . Bien peu répondent à mes interrogations . Rien sur les taux de naissance ni sur la contraception, si peu sur les exportation et le prix du sucre .

De la guerre opposant Cuba aux USA, des données nouvelles : la guerre bactériologique aurait été utilisée par la CIA : maladies du tabac, maladies de la canne et même la dengue . Que penser ?

Dominique découvre qu’elle comprend très bien l’espagnol écrit des panneaux même mieux que l’anglais .

Nous rentrons au Vedado en Coco taxi – version latine du touktouk asiatique – version moderne aussi : une coque en fibre de verre jaune : un engin léger, rigolo, confortable mais terriblement bruyant. Le notre ne démarre pas, il doit être poussé par trois vigoureux passants . A chaque carrefour, il pétarade sans trêve . Malheur, s’il cale, il ne pourra pas repartir .

Dans le jardin il fait une température idéale, pas une voiture dans la callé 25 ni sur 6 . Des enfants jouent à la balle dans la rue. Je me prélasserais bien encore plus dans cette douce tranquillité .

Cocotaxi

Vers 16 heures, nous prenons un autre cocotaxi, nous y avons pris goût . Je marchande 3$  pour la Vieille Havane, le chauffeur en demandait 5 . C’est toujours risqué de marchander avec un touktouk j’en avais déjà fait l’expérience à Kanchanabury . Pour ce prix négocié, le Cocotaxi fonce, nous secoue . C’est à se demander s’il ne fait pas exprès de passer dans les nids de poules et s’il ne rase pas les piétons pour nous effrayer . J’allais faire la remarque à Dominique « nous sommes punies », quand la police arrête notre véhicule qui roulait à gauche largement au dessus des 40km/h autorisés. Au lieu de nous conduire à la Cathédrale, il nous laisse devant le Capitole. Nous sommes bien contentes de descendre à défaut d’être arrivées à destination .

Nous sommes abordées par des mendiants. C’est la première fois . Je distribue de bonne grâce chicklets et savons.

Nous descendons le Prado qui est vraiment une très belle promenade ombragée d’arbres magnifiques, avec des bancs de marbre, bordée de deux contre-allées tranquilles . Les immeubles sont surchargés de stucs, colonnes et moulures, peints en vert, bleu, beige . Comme c’est samedi, soir tout le monde est dehors au balcon. Je prends une photo d’une femme noire vêtue de rose fuchsia avec des bigoudis sur la tête qui danse avec son balai. Il y a de la musique partout. Chacun pousse sa chaîne au maximum.

Aux balcons du Prado

Nous nous asseyons sous les fenêtre d’un bel immeuble d’où sort une musique assourdissante : d’après ce qu’on voit sur le balcon, c’est une boum d’enfants .

Par les petites rues animées, nous parvenons à la Cathédrale. Des musiciens jouent dans un bar, les spectateurs se massent dans la rue . sur la place de la Cathédrale, devant le restaurant Le Patio un orchestre de cinq musiciens . Des cubains invitent à danser les touristes. Un vieux noir avec une casquette rouge fait rouler un bidon et fait mine de danser avec .

Le musée colonial occupe une belle demeure construite autour d’un vaste patio . les salles du rez de chaussée présentent de la vaisselle de porcelaine fine : quel raffinement chez les familles nobles espagnoles ou créoles .  A l’étage, des pièces sont reconstituées : une salle à manger d’apparat avec tout un service de verres en cristal, ne chambre à coucher etc… Nous sommes sans cesse sollicitées par les bruits de la rue les orchestres des bars des rues adjacentes, ,  trois petites filles répètent une chorégraphie en tapant dans leurs mains …

Il fait presque nuit quand nous remontons Obispo que nous reconnaissons . Cela fait plaisir de repasser par des endroits connus. Nous nous approprions la ville . Pourtant Obispo,  le soir, est bien différente de l’autre matin . Les oiseleurs ont rentré les cages, les librairies sont fermées mais les bars font recette . Nous passons devant des galeries de peintures que nous n’avions pas remarquées quand nous cherchions nos piles . Je fais mon pèlerinage Hemingway, entre au Floridita (très classe, air conditionné, le portier referme la porte derrière moi) . A côté du fameux tabouret de l’écrivain, une silhouette en carton à son effigie .

 

Jésus et Judas – Amos Oz

LITTERATURE ISRAELIENNE

« J’ai assisté à une conférence à l’étranger » as-tu dit. Elle était donné par un homme qui affirmait fièrement que nous étions les héritiers, les descendants des prophètes. Il fallait corriger immédiatement son propos : non nous ne sommes pas les descendants des prophètes car la plupart d’entre eux n’ont pas eu de descendance. mais nous sommes les héritiers de ceux qui leur ont jeté des pierres pour qu’ils se taisent. »

Dès que j’ai appris la parution de ce livre posthume, je me  suis précipitée à le télécharger. Ce court ouvrage (96 pages) est le texte d’une conférence donnée à Berlin. Amos Oz parle de son livre Judas, de la figure du traître qu’on lui renvoie. j’ai beaucoup aimé ce livre, lu à sa parution, chroniqué

En revanche, j’ai découvert Delphine Horvilleur qui a préfacé l’ouvrage sous forme d’une lettre ouverte à Amos Oz très touchante dans laquelle je me suis retrouvée. 

La Havane – Vedado

CUBA – Vendredi 20 février 2004

Vedado

J’écris, assise dans un rocking-chair en fer forgé sous la colonnade de la plus belle maison qu’on puisse imaginer. Une maison de millionnaires d’antan. Construite en 1954, modern style, très sobre. Sur la table basse de fer forgé, le plus joli cendrier en émail cloisonné chinois. Un jardin luxuriant . La terrasse est bordée d’une rangée de frondes de fougères . Un immense bananier donne de l’ombre à notre chambre. Trois de ses troncs sont si hauts que je les confonds avec des palmiers. Dans les carrés de pelouse, des massifs de bougainvillées rose vif, des crotons, des rosiers . Des plantes vertes en pot complètent l’aspect luxuriant de cette végétation tropicale. Une belle haie très drue nous isole de la rue 25 tranquille bordée de villas d’un ou deux étages un peu décaties . Souvenirs pas si lointains d’un quartier très chic avant la Révolution. Notre chambre, elle aussi, est restée dans l’état de sa première splendeur avec son mobilier des années 50 vieillissant mais de très bon goût, armoire de glace .

Les occupantes des lieux sont de vieilles dames, les anciennes propriétaires.

Une vieille dame vient me tenir compagnie avec Mélida. Ces deux dames sont très bien coiffées maquillées, elles sont encore belle allure . Dans leur jeunesse, elles ont dû vivre dans un luxe comparable à celui de la Côte d’Azur ou de Neuilly . Elles parlent de maladies comme toutes les vieilles dames du monde .

Vedado

Nous avons failli habiter dans un véritable palais aux moulures de stuc, colonnes grecques. Nous sommes arrivées dans une entrée magnifique avec des lustres de cristal, des peintures chinoises ou japonaises au mur. Par la porte vitrée nous avons aperçu dans le petit salon le plus beau piano à queue laqué blanc que j’ai jamais vu . mais c’était une erreur de Roots . le taxi ayant disparu, j’ai roulé la valise et Dominique a porté les paquets à quelques blocs de là, de la rue 21y4 à 25y6. Peu de poésie dans cette numérotation, mais c’est bien pratique .

Notre deuxième séjour à La Havane ne ressemblera pas au premier .

La journée ne s’est pas déroulée comme nous le pensions.

Nous avons quitté Cayo Levisa par une mer d’huile laiteuse et opalescente à l’arrière du récif, noire et brillante du côté de la mangrove .

Sur la jetée de planches, nous avons guetté les petits poissons .Le guitariste a accompagné un saxophoniste français . Il lui montre un barracuda : poisson mince, à l’affût . Puis nous voyons une sorte de concombre de mer puis un annélide que le guitariste appelle un mille pieds.

La traversée a été très agréable, le bateau soulève une écume abondante et fend le miroir brillant traînant 12 ondes qui rident la mer étale .

A la sortie du bateau, le chauffeur de taxi nous attend avec sa Citroën Xsara . Il se présente : « Pedro ». la conversation s’engage. C’est absurde d’aller chercher l’autobus à Vinales, cela rallonge la route, sans parler de l’attente . Il propose, pour 50$ de nous emmener directement à La Havane. Vous serez à la Havane à 11h au lieu de 17 heures . Pour seulement 25$ de plus, nous gagnons une demi journée et surtout un voyage beaucoup plus agréable que dans le car Viazul sur l’autoroute. De plus, il est d’accord pour les arrêts photos.

Dans les rizières, les hommes repiquent. Contrairement à la Thaïlande, les femmes ne travaillent pas aux champs ici. Pédro commente. C’est un guide excellent qui sait expliquer et animer ce qu’on voit . Je suis fascinée par les ceibas (baobab). Il confirme leur caractère sacré « on ne l’abat pas » .

Il nous apprend aussi comment conduire à Cuba. « Tout le monde vit sur la route : les gens, les animaux, les vélos, les charrettes, les camions et les tracteurs, » Ce sont surtout des vélos qu’il faut se méfier, klaxonner et quelques fois rouler derrière le vélo, à son allure.

Les camions fument terriblement . Nous roulons derrière le même depuis un bon moment, impossible de le dépasser, je renonce à ouvrir la fenêtre malgré le soleil qui tape dur. Dominique, incommodée par la pollution, se bouche le nez avec son mouchoir.

Nous traversons des villages. Il y a énormément de gens dans la rue . Nous voyons les échoppes et les petites cantines. Pedro nous explique que la vitesse est limitée à 40 dans les agglomérations, mais il roule à la vitesse des vélos .

Les Cubains montent dans des charrettes tirées par des chevaux, dans de bizarres remorques bricolées en bois dans lesquelles ils s’entassent debout. Ces misérables remorques sont tirées par des camions et parfois par des tracteurs. Nous passons devant de nombreux policiers qui arrêtent les camions mais pas le taxi .Le taxi roule à gauche, ou à droite selon les nids de poules.

Le transport semble être un problème majeur . Les camions transportent également la canne , toujours dans des remorques bricolées de bois mal équarri.

La plupart des villages sont très pauvres. Mais ils semblent également très riants . Je m’explique mal la pauvreté dans cette  campagne si verte, si bien cultivée partout. Les cannes sont les plus belles que j’ai jamais vu (Cap Vert ou Egypte) . Les rizières sont florissantes, le manioc, les légume, tout semble pousser à merveille. Aucune comparaison avec les pauvres petits champs du Cap Vert ou du Maroc .

L’absence de tracteurs et de mécanisation est peut être une explication. Mais quand même ! Comment expliquer une telle pénurie ? Le sucre ne se vend pas à un juste prix . Mais justement, les cultures me paraissent diversifiées.

En tout cas, cette campagne est très pittoresque et variée. A 11 heures nous sommes encore à 60 km de La Havane. Nous arriverons à 12h155 . A la fin Pedro emprunte l’autoroute. C’est un compagnon de route très agréable. Il est curieux de tout. Il me pose des questions sur la France symbolisée pour lui, par la Tour Eiffel (bien sûr) et Brigitte Bardot . Il est au courant de la canicule en France cet été . Que des gens meurent de chaud par 40°C lui paraît invraisemblable. A Cuba, on se met à l’ombre sous les arbres ! Et il fait 40° tous les étés ! C’est la première fois que mon espagnol me sert vraiment . Dans le reste de « Cuba en dollars » c’était un luxe superflu, l’anglais aurait bien suffi.

Vedado : villas fastueuses

Promenade dans le Vedado . Vers 16 heures, nous ressortons. Au bout de la rue 25, à trois blocs d’ici, se trouve le cimetière de Colon que les guides recommandent. Dominique trouve que c’est une drôle d’idée de visiter un cimetière. Certains mausolées sont monumentaux . Nous repérons les tombes citées dans les guides. Celle, très fleurie d’une femme morte en couches, enterrée avec son enfant à ses pieds qu’on a retrouvée avec son bébé dans ses bras . Celle des pompiers ; sorte d’obélisque, celle qui représente la partie de dominos que la défunte n’a pas pu terminer.

Le repérage dans le Védado est très facile : rues impaires recoupant les rues paires de 2 à 12 ou nommées par des lettres . Au fond : le Malecon.

Dans ce quartier, les villas sont très belles dans des jardins très calmes . La circulation automobile est concentrée dans de rares artères (cale 12 ; la Rampa, le Paséo fleuri, Los Présidentes promenade fleurie) .Il y a des squares très verts .. Nous marchons beaucoup admirant les villas avec les balustres, les portiques les moulures, les maisons Art Déco .

Des enfants jouent au basket et au base-ball en pleine rue. Je suis agréablement surprise.

Malecon

Le Malecon que nous suivons sur plusieurs km, en revanche, me déçoit un peu . Des immeubles modernes, tours affreuses gigantesques mal construites et mal entretenues gâchent la vue . La circulation peu dense mais à grande vitesse est gênante. A la tombée de la nuit, la lumière est belle et les couleurs chatoyantes avec le Capitole au fond du décor.
Nous rentrons harassées par la Rampa sans trouver de taxi.

Cayo Levisa – enfin le beau temps!

CUBA  -jeudi 19 février 2004

Enfin le soleil!

Enfin le beau temps ! Et ma baignade tant attendue ! Allons-nous prendre une excursion en bateau ?La mer a une belle couleur turquoise bordée d’une bande opalescente frangée d’écume et d’eau laiteuse émulsion de fin sable corallien. Le vent n’est pas complètement tombé. L’eau est trop trouble pour la plongée et le snorkelling. Ceci met un terme à nos atermoiements .

Sous le soleil nous ne reconnaissons plus notre plage . Je prends photo sur photo pour le plaisir du fond turquoise.

Il faut se protéger du soleil. Je me barbouille d’écran total avant de dessiner dans mon carnet moleskine  . Il a un format idéal, il tient dans la poche et les esquisses sont faciles.

Un arbre à la dérive

L’arbre seul sur son radeau m’obsède et m’inspire toutes sortes de pensées .:

Version biologie : ancrage multiple résistant à la marée et au vent envers et contre tout .

Version écologique transgression de la: limite entre le milieu terrestre et le milieu marin

Version politique : départ vers la Floride, radeau prêt à partir, plus sûrement que les voitures amphibies.

Je dessine, le dessin comme moyen d’analyse . Cela se rapproche du travail que j’exige des élèves . pas d’exigence artistique, plutôt une description imagée . Confortée par ce point de vue, je ferai trois esquisses, l’une de la forêt magique, mangrove fantôme, une autre de la côte de Cuba une troisième de la mangrove bien vivante sur son chenal d’eaux dormantes.

Peu de trouvailles originales dans les laissées de la marées, surtout des clams et quelques gastéropodes ? la surprise du jour :quelques minuscules poissons dans l’herbier marin et d’autres dans l’eau calme de la mangrove .

La baignade a été plus une question de principe . L’eau est tiède, je me suis accoutumée à la température en longeant la plage, il a donc été facile de me tremper . Mais l’eau est si agitée qu’on ne voit rien et qu’il est difficile de nager . Le courant m’embarque à quelques dizaines de mètre plus loin .Je ne voulais pas quitter Cayo Levisa sans m’être baignée

Faux poivre Histoire d’une famille polonaise – Monika Sznajderman – NOIR sur BLANC

MOIS DE LA LITTERATURE DE L’EST

Ce livre est un témoignage, une enquête familiale, une enquête sur l’Holocauste, avec une rigueur extrême, des références bibliographiques. Elle recherche les origines de sa famille:

 » Ce sont en vérité deux familles, l’une juive, l’autre polonaise, celle de son père et celle de sa mère »

Elle a grandi avec sa famille maternelle, grand-mère, oncles tandis que sa famille paternelle se borne à la personne de son père, seul rescapé de la Shoah. Des cousins éloignés, d’Amérique et d’Australie, ayant quitté la Pologne ont fait parvenir des photos que les disparus avaient envoyées. Ces photos illustrent le livre ; nous découvrons avec l’auteur les visages, leurs habits, les décors et  suivons le déroulement de l’enquête. Elle découvre ses ancêtres et leur ville d’origine

« En vérité, de toutes les injonctions rabbiniques, la plus durable et singulière est Zakhor ! Souviens-toi ! »

 […]

Voilà pourquoi je creuse et j’accumule, je relie et je recueille. Des morceaux d’histoire déterrés, des rares
documents et des paroles, plus rares encore, de mon père, rescapé de l’Holocauste, je construis un récit. »

Radom, la ville d’origine de ses ancêtres paternels a perdu tous ces juifs alors que la communauté juive formait le tiers de sa population en 1930.

 » Il existe en Pologne de nombreuses villes invisibles, mais Radom semble particulièrement saturée d’invisibilité. Ici, rien ne rappelle rien, rien ne s’accorde avec rien. « 

[…]

« Et pourtant, malgré l’absence de traces matérielles du passé, une autre vie continue d’exister sous la surface du
Radom d’aujourd’hui ; les morts continuent de vivre leur existence de fantômes. Leur présence est absente, et sa marque n’est pas tant quelque chose, que rien : le vide à l’endroit de l’ancien quartier juif de Radom, sur lequel
hurle le vent. Ainsi qu’une étrange douleur fantôme qui me surprend de temps à autre quand je pense à eux tous. »

L’auteure mène une enquête précise, recherche les adresses, les habitants , leurs occupations avec un luxe de détails qui peuvent peut-être lasser le lecteur mais qui démontre le sérieux du travail comme les citations de divers spécialistes.

La grand-mère de l’auteur est assassinée en 1941 dans le pogrom de Zloczow. Le récit du pogrom est glaçant. Comme la vie dans le ghetto de Varsovie jusqu’en 1942 où vivait le grand-père de Monika Sznajderman, médecin rejoint par ses deux fils. A la veille de la fermeture du ghetto, paraissait dans le gazette destinée à faire croire qu’une vie normale s’y déroulait encore la petite annonce suivante :

« l’usine de produits alimentaires Saturne, dont le siège social se situe à Varsovie, au 7 de la rue Grzybowska, met
en garde tous ceux qui se sont procuré du poivre présenté dans des emballages de la firme auprès de revendeurs
non autorisés, leur demandant de vérifier qu’il est bien authentique. En effet, une bande de faussaires échange du
vrai poivre contre de la spergule des champs moulue. « Dans Grande Action. Dès le 22 juillet 1942, le ghetto était complètement  fermé… »

Cette annonce explique sans doute le titre du livre.

Après l’histoire de sa famille paternelle et de la liquidation de tous ses membres (sauf Marek son père). Monika Sznajderman raconte, photos à l’appui, sa famille polonaise : des aristocrates, riches propriétaires. Le grand père industriel qui a fait fortune en Russie, l’a perdue à la Révolution d’Octobre. Ses oncles ont eu des destins variés, l’un architecte de gauche s’est trouvé sa place après la guerre, tandis que l’autre nationaliste militant a été emprisonné. J’ai été plus dépaysée dans cette partie du livre

« Nous, nous avons tous survécu, eux sont tous morts »

 » Deux courants de la vie sous l’Occupation – juif et polonais – n’avaient pratiquement aucun point de rencontre. »

Il est difficile de comprendre comment la population polonaise a ignoré l’anéantissement des Juifs.

 » Car je regarde à travers des lunettes doubles, et eux regardent avec moi. Car j’ai perdu mon innocence, les privant par là même de la leur aussi. Ainsi mes ancêtres polonais sont-ils devenus responsables avec moi du sort de mes ancêtres juifs –  ma famille juive de Varsovie et de Radom, de Miedzeszyn et de Śródborow, que je n’ai jamais connue, et tous les Juifs avec qui les Rozenberg… »

« Les nobles terriens du voisinage ne prêtent aucune attention, semble-t-il, au sort des Juifs de Łęczna, avec
lesquels mes parents polonais et leurs voisins étaient liés de longue date par des relations commerciales et sociales, souvent intimes et cordiales. « 

Comment des courses de chevaux ont continué alors que le Ghetto de Varsevie était anéanti? Comment un pogrom se déroulait dans la parfaite indifférence (le meilleur des cas) mais souvent avec la complicité des Polonais? L’antisémitisme fut instrumenté par les politiques. La population s’est jetée sur les biens abandonnés par les Juifs.

« Dès le début des années 1940, avant que la machine hitlérienne d’extermination de la population juive ne se mette en branle, une fraction importante de la société polonaise avait mentalement projeté le vide que laisseraient les Juifs et, au mieux, en avait pris acte, au pire, s’en réjouissait et le louait pleinement. »

Quel mot étrange, pożydowskie – « qui reste après les Juifs ».

Tous les Juifs iront à la poubelle », dit Klimer. C’en est fini des Juifs, maintenant, c’est « après les Juifs »

Monika Sznajderman conclue son livre par la rencontre de ses deux parents, tous les deux médecins. Mais la question de la responsabilité de la population polonaise dans la Shoah  et même après et l’antisémitisme qui perdure reste ouverte. 

Vinales/Cayo Levisa

CUBA – Mardi 17 février 

Le minibus traverse la région des mogotes .La paroi des buttes est rongée par l’érosion, creusée de grottes formant des entrelacs de dentelle calcaires . Je révise mes connaissances botaniques de fraîche date . Au tournant. de la route, la fameuse grotte de l’Indien (un complexe touristique) . Des étables collectives et un assemblage de maisons de ciment toutes pareilles décalées par rapport à la route :  Un kibboutz ? cela y ressemble .

Nous traversons un bourg très animé : Las Palmas . Il y a un monde incroyable dans la rue et sous les portiques . Que font ils ? les courses ? Nous voyons un marché. Quittant la montagne, les cultures changent : des bananeraies, les bananiers sont très hauts. Au loin, la mer grise barre à l’horizon . La chaleur et l’humidité sont palpables . Nous découvrons nos premières rizières inondées, certaines sont en terrasse comme en Asie. Des hommes labourent avec leurs bœufs, d’autres repiquent ou desserrent les plants de jeunes pousses, font des tas de plants à repiquer ailleurs .

Dans le minibus des conversations se sont engagées entre deux danoises très jeunes, une Irlandaise à allure de bonne sœur aux cheveux très blancs séparés par une raie au milieu et une belge vêtue d’une polaire bleu ciel très chic, maquillée . J’écoute distraitement leur conversation . La Belge connaît très bien Cuba qu’elle a visité à plusieurs reprises . Ces filles voyagent comme je l’aurais souhaité en logeant en casas particulares . Elles ont plus de contact avec les cubains que nous. La Belge raconte l’histoire de ces Cubains qui ont essayé de joindre la Floride à bord d’un camion ou sur de grosses voitures américaines justement à partir de l’embarcadère. Elle raconte les problèmes de ces émigrés illégaux qui souvent veulent retourner à Cuba. Cette fille a l’air très bien renseignée.

Cayo Levisa

palétuviers

10 h nous embarquons sur un tout petit bateau comme ceux qui emmènent les touristes en plongée . C’est sans doute le même. Les valises sont entassées sur le pont, tout le monde s’assoit sur le rebord. La mer est grise, très calme, le trajet très court . Nous voyons la ligne de côte avec ses palmiers échevelés qui s’éloigne . Déjà on s’approche de la mangrove . On devine le sable blanc de la plage Le bateau accoste sur un ponton de bois dans les palétuviers .

Un homme empoigne le sac à dos, je lui confie la valise, nous parcourons une centaine de mètres sur un chemin de planches et aboutissons à la réception d’une sorte de Club Med . Accueil en musique avec cocktail de fruits tropicaux .Un employé prend le voucher et nos passeports . Nous poireautons un long moment avant qu’on ne nous conduise au bungalow n°33 (composé de quatre appartements, nous sommes au rez de chaussée)Le bungalow est tout neuf, meubles modernes, climatisation avec télécommande,  télé satellite, des lits jumeaux d’au moins 1 m de large La décoration est de bon goût sur les thème des coquillages  Au fond un vaste placard très bien conçu pour les valises avec deux penderies. Je vide la valise, pour trois nuits, cela vaut le coup de s’installer. Pas de coffre fort . Propreté et confort sans reproche .

Vers midi, nous sommes installées . Notre île déserte ressemble à un catalogue de vacances : sable blanc et cocotiers . Il manque quand même le soleil !

Le ciel est plombé de gros nuages gris. Le vent est très frais. Nous nous promenons sur la plage . l’eau est tiède., le sable très doux . Nous trouvons des coquillages . Les premiers sont cassés . Dominique enfin en trouve un entier et me l’offre . Le coquillage me pince, il est habité par un beau bernard-l’ermite avec de belles pinces bleues et de longues antennes comme celles des crevettes. Nous trouvons aussi de grosses éponges tubulaires, candélabres fantaisistes et décorés . C’est la première fois que j’en trouve . Il y a aussi de petites boules gélatineuses irisées : Des méduses ou des œufs ? D’autres méduses ressemblant à des physalies sont ourlées d’un bord bleu nuit très beau . Je les manipule avec précaution.

Le restaurant est une grande paillote  rectangulaire, très simple du dehors beaucoup plus agréable que la cantine de Los Jazmines conçu pour les groupes en car . Comme l’île n’offre aucune autre possibilité  de restauration nous sommes en pension complète ( j’avais cru lire en demi pension). Je commande une soupe de poisson très légère mais contenant des morceaux entiers . Puis des poissons grillés avec de l’ananas, on dirait de l’espadon  ..Au dessert, riz au lait à la cannelle . Un guitariste et une chanteuse jouant de diverses percussions animent le restaurant . c’est extraordinaire, cette musique vivante partout.

A l’extrémité de l’île, je découvre une domaine enchanté. Quelques arbres morts se détachent au contact de l’eau, puis des branches sèches forment un entrelacs que je contourne avec difficulté, m’enfonçant dans le tapis épais d’herbes marines desséchées, enroulées comme des copeaux, sans doute des Posidonies. Tantôt les racines aériennes des palétuviers pendent comme des lances menaçantes, tantôt elles ressortent de terre, pics argentés par le temps, polis par le sable, pièges à déjouer . Je suis prise dans un labyrinthe si loin de la civilisation . J’ai enfin l’impression de me trouver sur l’île déserte promise . Personne n’est passé sur ce sable . Pourquoi les palétuviers sont ils morts ? Les écorces se détachent laissant des traces de rouille autour des troncs . Partout des terriers de crabes qui fuient à mon approche et rentrent dans leur trou. Un arbre bien vert, à quelques mètres du rivage sur son radeau de racines aériennes entremêlées en arceaux complexes . Parti seul à la conquête de la mer,  son feuillage dégagé forme une boule parfaite découpée net au niveau de l’eau .La langue de sable est si étroite, une dizaine de mètres à peine puis c’est la mangrove dense et verte avec des chenaux d’eau immobile limpide et verte. Je la rejoins avec peine, rusant avec les obstacles. Dans l ’eau peu profonde nagent de très petits poissons et des crevettes . Cette découverte m’enchante. Il me faudrait venir avec mon nouveau carnet moleskine dessiner l’arbre-radeau et les formes compliquées des squelettes des palétuviers ?

Je retourne en marchant dans l’eau, me jouant des obstacles et profitant de l’eau tiède. La marée montante a envahi le sable blanc, la plage a presque disparu sous les accumulations de copeaux de feuilles et sous les tas d’algues . Je rentre les mains chargées de trésors : test d’oursin énorme et deux éponges .

Dominique a rapporté les siens :une belle éponge et deux boules mystérieuses, une noire sans doute une graine, et une blanche, peut être un œuf, accroché à des rameaux, des squelettes de créatures marines étranges et translucides en forme de clochettes fragiles.

Je retourne avec mon carnet moleskine mais le vent a forci, les nuages se sont épaissis, il tombe des gouttes qui m’empêchent de dessiner. Je reprends ma promenade à la lisière de l’eau jusqu’à la tombée de la nuit. La caresse de la vague qui vient mourir sur le sable, se retire et revient suffit pour me ravir. Je marche avec précaution pendant le reflux sur ce sable extrêmement blanc d’une finesse inouïe . Ce bonheur est un cadeau des dieux et me fait oublier mes regrets .

Je me concentre sur le plaisir simple de la promenade .