Une journée à Natitingou, musée, affiches

BÉNIN 2006 : BALLONS DICTIONNAIRES ET BÊTES SAUVAGES

riz et haricots au marché de Nati

Une journée de courses

Une journée pour les courses, la banque, le farniente avant le long voyage en car jeudi. Nous traversons les jardins puis les ruelles poudreuses de notre quartier pour rallier la gare routière. Les bureaux de Confort Lines sont à l’autre bout de la ville. Nous marchons le long de la rue principale bordée de flamboyants très animée avec les zemidjans bruyants, les taxis bondés, les écoliers en route pour l’école, les vendeuses de mangues, les colporteurs de tongs…Les boutiques qui bordent l’avenue sont presque aux standards européens. Le reste est tout rouillé, brinquebalant.

Enseignes
Les enseignes m’enchantent:
–      « Le Crayon de Dieu n’a pas de Gomme », c’est la coiffeuse,

–      les cafétariats ont invariablement un t au bout,
–      « Défense d’urinée sous peine d’amande »…
Tout cela est gai, charmant et sans prétention.

Le bureau de Confort Lines est fermé. Il n’ouvrira qu’à 15H30 . Le réceptionniste de l’hôtel voisin propose de nous inscrire si nous lui laissons nos noms et 1000F. il peut aussi bien empocher l’argent et ne rien faire !

Nous aimerions faire entrer dans le cadre d’une photo, le collège vieillot peint en rose « Ecole de Filles » « Ecole de Garçons », datant de l’époque coloniale avec la mosquée blanche et verte et ses quatre minarets verts. Une branche de flamboyant au premier plan. Evidemment, cela ne colle pas !

marchandes de mangues

   Petit marché : mangues par terre en tas, tomates et piments artistiquement déposés, riz, haricots en cône dans des paniers. J’achète tout ce qui me fait plaisir : deux mangues, deux avocats, un petit ananas à la chair blanche et aux écailles vertes. A la Poste, pas de monnaie – comme d’habitude- la postière rigole « L’important c’est d’avoir l’argent » en détachant bien les syllabes comme les Africains.

A la banque on photocopie les billets de 50€!

La façade de la banque est en marbre, l’intérieur est moins pimpant : un comptoir vieillot flanqué de caisses vitrées, des bancs de bois pour patienter. Seule la moitié des ventilos à grandes pales tourne. Le banquier fait l’important. Il ne changera les Travellers qu’avec le papier de la banque où sont inscrits les numéros, papier que je sépare volontairement des chèques à cause des voleurs. Rien à faire ! Je sors les cinq billets de 100€ et mon passeport qu’il photocopie, je dois même signer la photocopie des billets. On m’appelle pour comparer mon visage à la photo du passeport « Vous avez vieilli !» La caissière compte et recompte les billets. Elle fait des petits paquets de 9 billets qu’elle enveloppe dans le 10ème qu’elle plie.

Musée ethnographique de Natitingou

bas-relief : funérailles

Le musée ethnographique est logé dans une belle maison coloniale, le Cercle des Officiers Français : terrasse avec balustres encadrée par deux escaliers extérieurs, briques à clair voie. Un guide très agréable nous accompagne.

Les instruments de musiques sont présentés dans des vitrines : castagnettes métalliques (crotales), grelots de cheville en feuilles pliées contenant des graines, flûtes comme celles que nous entendons à l’occasion des cérémonies de circoncision que notre guide appelle des cérémonies de passage d’âge. Justement, un de ces orchestres se fait entendre dans la rue. Nouvelles précisions : ce sont les amis et la famille qui accompagnent     le jeune homme qui revêtira un  étui pénien et une serviette pendant plusieurs jours.

Parure et nudité

Des photographies anciennes datent du début de la colonisation française (1917 seulement à Natitingou). Elles montrent la vie avant les vêtements « civilisés », quand les gens allaient nus revêtus de leurs parures de raphia, de perles, de colliers de vertèbres de serpent, de jupettes de raphia, de grelots aux chevilles, de bracelets d’herbes tressées, d’étui pénien, de chapeau à corne…toutes sortes de parures sophistiquées.

Une salle est consacrée aux Tatas Somba. Des petites maquettes donnent une vue d’ensemble. Nous faisons des « révisions ». Nouvelle anecdote : les cornes au dessus de la porte qu’on supprime quand le maître de maison décède.

Exposition sur l’esclavage (venant de Genève), un texte intéressant de Calvin.

Nous mangeons dans la chambre un repas très frais : yaourt avocat, une mangue. Je me suis bien habituée à la chaleur (38°C). Nous passons l’après midi bien tranquille à la piscine.

Les affiches

Je vais faire mes réservations d’une course en zemidjan. Cela m‘amuse de prendre la moto. J’ai écrit tout plein de choses sur les circoncisions, ne pas oublier les femmes et ne pas passer sous silence les grandes affiches à propos « Les fistules gynécologiques ne sont ni des envoûtements, ni des malédictions, mais des maladies qu’on peut guérir ». Cette affection est particulièrement choquante et indigne du 20ème siècle.

D’autres affiches concernent les vaccinations infantiles.

A Bohicon, Cotonou, Porto-Novo :

UNE VRAIE FEMME SAIT ATTENDRE : elle ne vend pas son  amour propre pour des cadeaux et de l’argent 

UNE VRAIE FEMME SAIT ATTENDRE : elle consacre son temps à ses études et pense à son avenir.

UN VRAI HOMME SAIT ATTENDRE il n’écoute pas ses amis pour faire l’amour !

UN VRAI HOMME SAIT ATTENDRE / IL NE FORCE PAS LES JEUNES FILLES.
Lu également dans la rue toutes les panneaux «  publicitaires »  pour les différents cultes. Mosquée face à église. En plus un nombre incroyable d’églises évangélistes « gospel church », « église de la Profondeur Divine »…

J

Retour en car Natitingou/ Cotonou, Confortline

Cela ne vous rappelle rien?

 BENIN 2006 : BALLONS DICTIONNAIRES ET BÊTES SAUVAGES

Vu des fenêtres de l’autocar
Assises aux meilleures places, juste derrière le chauffeur. La porte-avant est ouverte et remplace la climatisation. A 7heures, un pâle soleil sable perce les nuages au dessus de l’Atakora. Le Bénin marche sur le bord de la route : surtout des écoliers, certains portent des balais de chaume. Plus tard, dans la cour d’une école de campagne, les enfants, en ligne, balaient la cour. Derniers tatas sur la route de Djougou. Champs d’ignames, sur les petits monticules coniques on a disposé une branche sèche. Traversant un  village, je remarque les pancartes colorées : sur fond blanc

« c’est vrai le SIDA existe, protégeons nous ! »,

« Moi, je dis non au SIDA ! ».


Une banderole annonce Djougou:

« La  commune la plus écolo-environnementale ! »

« Jumelée avec Evreux ».

Arrêt. Des vendeuses proposent des galettes et toute sortes de nourriture. Elles doivent être musulmanes, elles sont voilées. Elles portent de grandes scarifications comme si elles avaient été griffées. Des bébés sur le dos, on ne voit que les petits pieds nus.

 

le marché de Tanguiéta

Les enseignes de Djougou
Je note les enseignes des boutiques:

sur un café « La Joie du Magnificat »,

pour une cabine en tôle : « Au Palais des communications »

et une autre : « Rosaire Mystica » plus énigmatique.

A la station-service : « Bougie à éteindre » ou encore « Délices du carrefour »,

chez la couturière :« Eh vas y voir ! ».
Je note toutes les petites scènes pittoresques observées à la fenêtre du car .
Dans une école le cours de Gymnastique se déroule en rang trois par trois.
Arrêt dans la campagne : une petite fille regarde la car, elle porte de la braise sur un  couvercle métallique formant un petit plateau. Comme c’est chaud, elle le pose par terre.
A Savalou, retour du réseau du téléphone portable. J’envoie un SMS à l’hôtel Helvetia. Sur le bord de la route, des cafétérias « luxueuses » presque comme en Europe. Nous traversons ensuite des collines verdoyantes, des forêts de tecks, arbres petits plantés serrés, au sol de l’herbe verte. La végétation est maintenant complètement différente de celle du nord du pays.
Arrêt déjeuner à Dassa  dans une sorte de gargote, je mange des bananes. Que faire des épluchures ? Une femme propose de m’en débarrasser, elle les jette de côté. A la sortie de Dassa, sur de hauts comptoirs, des cylindres de gari ressemblent à de gros cierges très blancs, au sol, des sacs de charbon. Chaque étal porte un écriteau au nom du producteur.

Arrivée à 15 heures, à Cotonou, place de l’Etoile Rouge, le bus a une heure d’avance. Nous attendons Thierry. Les zemidjans insistent lourdement à nous prendre en charge malgré  nos bagages. Ils ne nous croient pas quand nous disons que notre taxi va venir. 16H, Thierry arrive à pied, son taxi est garé de l’autre côté de la place.

Cotonou – L’école Jacquot

313 élèves - 6 classes

 BENIN 2006 : BALLONS DICTIONNAIRES ET BÊTES SAUVAGES

Thierry a contacté la directrice de l’école de ses enfants et nous y conduit directement. Les maîtres sont assis autour d’une table sous une galerie. Ils ont décidé que la somme que nous avons apportée sera utilisée en priorité pour refaire le toit qui fuit. En saison pluvieuse, il pleut dans les classes. Cet investissement me plait : c’est du concret, du solide, cela marquera plus que du petit matériel éparpillé. D n’est pas de cet avis – et c’est elle qui est concernée ! – elle préfèrerait des fournitures scolaires.

le salut

le salut : A 'école Jacquot, travail, discipline, succès! bonjour Madame!

A notre entrée dans chaque classe, un enfant donne le signal et tous en chœur crient :

« A l’école Jacquot : Travail ! Discipline ! Succès ! Bonjour Madame ! »

Il faut plusieurs reprises pour que je comprenne ce qu’ils hurlent.

Dans une classe on fait entrer 50à 70 élèves. Comme dans le taxi, ils sont serrés, 3 sur des bancs de deux, les mêmes bancs que chez nous il y a plus de cinquante ans. Les tables ne sont pas rangées face au tableau, elles sont regroupées par paquets. Peu de matériel, une ardoise chez les petits un cahier couvert d’un protège-cahier en plastique, un stylo à bille. Rien d’autre.

Le tableau noir

Un grand tableau noir est peint sur chacune des cloisons de la classe, partagé par des frises peintes verticalement. Toutes les leçons du jour y sont calligraphiées avec des craies de couleur.  Chez les petits, on apprend les couleurs du drapeau du Bénin. Chez les grands, les planches de l’appareil digestif (CM1) ou de la circulation du sang dans le cœur (CM2) sont soigneusement dessinées par le maître. Thème de rédaction au CM2 : les Droits de l’Homme, et aujourd’hui, plus précisément ceux de la Femme. Une rédaction d’une écriture enfantine sert de base à la réflexion : Papa a donné de l’argent à maman pour qu’elle achète à manger. Elle utilise l’argent à autre chose. Papa la bat correctement…Je m’interroge sur le « correctement ».

Ballons cristoliens

D raconte aux CM2 la fête de l’anniversaire des trente ans de son collège. En l’honneur, on lâchera 600 ballons portant des cartons expliquant l’évènement. 300 cartons ont déjà été achetés par les enfants français au profit des enfants béninois. Le public est nombreux, pour mieux entendre, ils se rapprochent, se déplaçant silencieusement, font un cercle. Elle parle aussi de l’échange de correspondance. Ses élèves sont en 5ème et ont 12 ans. Cela ne pose pas vraiment de problème. Certains élèves de CM2 sont beaucoup plus âgés, ayant même 16 ans.

Nous concluons cette visite par une séance photo dans la cour. Les maîtres alignent tous les enfants le long du vieux bâtiment au toit tout rouillé : 313 pour 6 classes. J’ai bien du mal à faire entrer tout le monde dans le champ de la photo.

 

Cotonou – Les courses pour l’Ecole Jacquot,

 BÉNIN 2006 : BALLONS DICTIONNAIRES ET BÊTES SAUVAGES

Saison pluvieuse

l'école Jacquot

Pendant la nuit : plusieurs orages et de la pluie.
Le matin,  promenade sous un ciel plombé, les pieds dans l’écume mousseuse. Le petit déjeuner, avec le grand verre de jus de fruit frais et l’omelette aux fines herbes, nous paraît encore meilleur qu’avant notre départ vers le nord.

Les courses

Les courses s’avèrent bien  différentes de ce que j’imaginais. Hier,tous disaient  que nous trouverions les tôles et les fournitures scolaires dans le quartier de l’école. Le taxi emprunte les rues enfumées des pots d’échappement des innombrables motos et camions. Je pensais que la pluie aurait lavé la pollution, il n’en est rien. Elle a un peu rafraîchi l’air mais  a apporté tout un lot de désagréments : boue, et même chaussées inondées. Devant nous, une moto noyée jusqu’à l’essieu doit débarquer son passager au milieu d’une profonde flaque occupant toute la rue.

l'équipe enseignante

Les tôles se trouvent dans des dépôts de matériaux de construction étalés sur le trottoir dans un désordre indescriptible. Premier arrêt : les tôles sont de mauvaise qualité au prix de la bonne. On traverse Cotonou, je reconnais la grande Mosquée carrelée de bleu, l’église rouge et blanche. Finalement on achète dans un troisième endroits deux lots de 20 plaques, pas assez pour tout couvrir mais suffisantes pour une bonne réfection.

Fournitures scolaires

A la Libraire Notre Dame, je laisse les autres chercher le matériel et je m’intéresse à la littérature africaine. On ne trouve ni ardoises ni cahier. Les ardoises sont les nos articles préférés  Une ardoise, c’est fait pour durer ! Mais il faut y renoncer, beaucoup trop cher (1950CFA, la belle ardoise au cadre de bois comme j’avais, petite fille, presque autant celle qui a un bord en plastique fluo). Nous aurions pu nous contenter de toutes simples en plastique rugueux. Le  stock est sous clé. La patronne qui peut le sortir de la réserve ne viendra que tantôt.

La liste de la Directrice comprend des gommes, des crayons de couleur, des cahiers, des règles et des stylos à bille. Chaque article,est compté au moins trois fois. Je compte les boîtes de crayons de couleur par cinq, mais les autres comptent crayons et gommes uns à uns. Le maître vérifie, la vendeuse recompte.

On commence à bouillir d’impatience quand le vendeur manipule un par un les 133 bics cristal. Il est onze heures il faut arriver à l’école avant le départ des enfants! Je prends le relais. La facture  terminée, je passe à la caisse…La caissière vide le carton où tout était rangé et recompte.
les ballons de  la coupe du monde

Il faudrait rapporter des factures!  Ici, c’est dans la rue que se font nombre d’achats.
Thierry négocie.  Le marchandage est un spectacle réjouissant. Au milieu de la chaussée en pleine ville, au feu rouge, on vous propose des objets variés tels qu’un assortiment de couteaux, un chauffe-biberons, un lecteur de DVD un pèse personnes. Pour appâter le client, le vendeur introduit la marchandise par les vitres ouvertes des voitures. Quelque fois, il s’agit de coton-tige ou de mouchoirs en papier.

Plusieurs jeunes se promènent au beau milieu de la circulation avec une grappe de ballons dans un sac. Thierry  propose d’acheter ici les six ballons. D maugrée parce qu’elle n’aura pas de facture.
La négociation s’engage « Six thousand last price ! » Je devine que le vendeur anglophone est nigérian. Toute cette marchandise vendue sur le trottoir vient du Nigeria. Comme le jeune ne veut pas « casser son prix », Thierry avance brusquement la voiture, fait le tour du pâté de maison et continue le marchandage avec un autre nigérian. Le premier rapplique – six ballons d’un seul coup – cela ne doit pas se vendre tous les jours. Thierry le rudoie « j’ai fini avec toi, je discute avec l’autre ». Il avance le taxi. Combien de tours de carrefour ? La vente aura duré une bonne demi heure et les six ballons ont coûté 20 500CFA.

Dominique se prend pour Bernadette Chirac

11h50 ! Les enfants sont encore en classe.

On peut disposer les cadeaux sur une table en bois. Pile de cahiers, tas de crayons, stylos… Cela fait si peu ! Les ballons ont un franc succès.

Sur le perron, elle donne des ordres – Bernadette Chirac ! Les enfants sont ravis surtout quand on collecte les enveloppes pour les correspondants et qu’on les photographie en gros plan. Apothéose lorsqu’elle lance les ballons. Les ballons ont un franc succès

Au mois de mai, nous avons pu envoyer le produit de la vente des programmes de la Fête du collège. C’est Moronikê qui a servi d’intermédiaire. Elle a complété la somme et nous a envoyé la photo de la réception des 12 dictionnaires (initialement prévus) et celle du toit brillant que les parents d’élèves ont monté sur les classes.

Ne voulant pas nous arrêter en si bon chemin, j’ai imaginé un Jumelage entre mon collège et un collège bénéinois, mais c’est une autre histoire….

Sur la lagune

palétuviers

 BENIN 2006 : BALLONS DICTIONNAIRES ET BÊTES SAUVAGES

Derrière le Jardin Helvetia, il suffit de traverser la cocoteraie pour parvenir à la lagune.

Le piroguier s’engage dans la mangrove inaccessible.  Tous les arcs des racines aériennes des palétuviers s’emmêlent – souvenirs de Cuba –. La lagune est enserrée dans un écran vert vernissé. Au dessus, se balance la frange légère des cimes des cocotiers bordant le chemin des Pêches.

De l’autre côté de la lagune, la  campagne est plus peuplée et plus cultivée. Magnifique maison d’un Yovo (un Belge) avec parabole géante, digue privée et cheval. Petit port avec des pirogues sous un bouquet de cocotiers. Des piquets alignés ont été plantés par les pêcheurs, un cormoran s’est posé.
Des silhouettes, à contre jour, avancent dans le soir qui tombe. Des femmes traversent la lagune, habillées, dans l’eau qui leur arrive au-dessus de la taille. Elles portent sur la tête une bassine ou du bois. L’une d’elle nous fait un signe de la main. Son pagne est trempé,  ses seins sont dénudés.

 

reflets

Une pirogue remplie de bois de chauffage est actionnée par une femme arquée sur sa longue perche. Des écoliers, dans une longue barque, rentrent.
Quand le soleil descend sur l’horizon et entre dans les nuages, la surface de l’eau devient métallique. Le calme règne sur cette étendue d’eau entre Cotonou et Ouidah.

C’est notre dernière soirée béninoise. Nous reviendrons. D’ailleurs, nous n’avons pas fini; Il faudra envoyer l’argent gagné à la fête pour les dictionnaires.

 

 

Loin de mon père – Véronique Tadjo

LIRE POUR L’AFRIQUE

Nina rentre à Abidjan pour les funérailles de son père, le Docteur Kouadio Yao, avec le regret de n’avoir pas pu assister à ses derniers instants. Son père ne l’encourageait pas à rentrer en côte d’Ivoire déchirée par la guerre civile.

La famille n’est pas un vain mot en Afrique, proche ou étendue, tous participent aux cérémonies en formant un véritable comité de campagne, accueil, transport, restauration….Nina n’est donc pas isolée dans son deuil. Elle doit toutefois se plier à la coutume, aux exigences des anciens du village qui repoussent la date de l’enterrement. Déchargée des corvées matérielles, son rôle consiste à mettre de l’ordre dans les papiers de son père.

Elle en profite pour retrouver les albums-photos de famille, les carnets intimes du père, d’évoquer sa sœur Gabrielle dont l’absence est pesante. Elle va faire des découvertes déstabilisantes: une femme  prétendra que son fils est le fils du docteur, Nina accueillera volontiers ce demi- frère, mais d’autres se présenteront. Le médecin, étudiant à Paris, époux d’une femme française menait une vie de polygame au su de tous, sauf de sa femme et de ses filles qui ne se doutaient de rien.

Un cousin lui annonce que son père avait contracté des dettes importantes. En fouillant, Nina découvre que le père avait recours aux service de marabouts et de sorciers.

Plus on avance dans la lecture, plus on sent la jeune femme tiraillée entre Afrique et Occident entre son  père, éduqué à Paris mais tellement impliqué dans la tradition africaine,  et sa mère, blanche qui aimait l’Afrique, mais restait enfermée dans sa tour d’ivoire d’artiste. métissage insoupçonné au début du livre. On la sent se rapprocher de sa mère alors qu’elle cherchait le souvenir de son père.

Nina pense un moment rester à Abidjan, prendre soin de la maison, jouer son rôle d’héritière. La fin est ouverte.

J’avais été éblouie par La Reine Pokou, que j’offre à l’occasion quand je veux faire un cadeau, Loin de mon père ne m’a pas déçue.

 

Lire pour l’Afrique : Mabanckou – Demain j’aurai vingt ans

dt-benin-2009-330grand-poppo-copie.1296722346.jpg

1979 – 1980 , Pointe-Noire , Congo-Brazzaville

Michel, le narrateur n’a pas 19 ans comme le suggèrerait le titre, il termine l’école primaire. L’Afrique racontée par un enfant, ce n’est pas nouveau, j’ai déjà lu L’Enfant Peul d’Hampâté Bâ qui raconte le Mali du début du 20ème siècle, L’Enfant Noir de Camara Laye, la Guinée des années 50. Ce serait une sorte de tradition littéraire que Mabanckou  suivrait, avec peut être moins de bonheur que ses illustres prédecesseurs.

La lecture est plaisante, le français enfantin et africain drôle. La critique du régime politique en place savoureuse : la langue de bois communiste « condamnés de la terre« ,  « opium du peuple » dit comme une injure m’ont fait bien rire, la parcelle du dignitaire communiste entourée de barbelés gardé par un molosse mais décorée des portraits d’Engels ou de Marx, moins!

L’enfant découvre le monde, celui officiel, des pays frères, chez son oncle, celui de son père qui écoute la Voix de l’Amérique à la radio. Il se prend de sympathie pour le Shah d’Iran en exil, assez étrangement. Il découvre la poésie, Brassens et Rimbaud, les livres que son père rapporte, abandonnés par les clients de l’hôtel, le Petit Prince qu’on lui offre. A l’école primaire on se soucie plus d’arithmétique que de littérature… Pagnol perd la compétition au bénéfice d’Arthur Rimbaud…Le petit Michel est-il l’écrivain à venir?

La description de la vie africaine est vivante et exotique. L’enfant raconte  cette famille polygame où il a sa place dans chaque maison, leur quotidien, la cuisine, la musique… Par la lecture, je m’évade, retrouve l’ambiance africaine qui me manque dans le froid de cet hiver qui se prolonge.

lire pour l’Afrique :Serge MICHEL, Michel BEURET : La Chinafrique – Pékin à la conquête du continent noir

chinafrique_.1295200445.jpg

Serge MICHEL, Michel BEURET : La Chinafrique – Pékin à la conquête du continent noir – hachette-littérature 408p

La Françafrique fout le camp ! Déroute de BenAli en Tunisie, et propositions calamiteuses de M Alliot –Marie, voyage provocateur de Vergès et Dumas au secours de L Gbagbo, enlèvements au Niger…La Chinafrique va-t-elle remplacer les anciens colons ?

L’affirmation de Dambisa Moyo « les Chinois sont nos amis » m’avait interpellée.

C’est donc avec beaucoup d’intérêt que j’ai ouvert La Chinafrique de Michel et Beuret. Leur enquête passionnante est le récit d’un périple à travers le continent africain avec des allers-retours en Chine, chaque étape ciblant un problème politique ou économique particulier– procédé qu’Orsenna avait utilisé avec beaucoup de talent dans le Voyage au Pays du Coton et L’Avenir de l’Eau. Des chiffres, certes il en faut pour donner à comprendre les ordres de grandeurs des sommes investies, mais finalement assez peu. Des rencontres avec des hommes et des femmes, surtout, avec des Africains, dirigeants insouciants ou intellectuels parfois désabusés, mais aussi ouvriers et syndicalistes. Des rencontres avec des Chinois, parfois mutiques, parfois prolixes d’une langue de bois si spéciale, des confidences aussi des exilés…

En conclusion, p.412 et p.413 une carte raconte « Le Grand Bond en Afrique » et résume les thèmes abordés : document d’une limpidité remarquable.

L’écriture est cinématographique : le décor est planté, un karaoké dans un restaurant chinois de Lagos, les forêts du Congo, ou un chantier de construction d’autoroute en Algérie, le terminal pétrolier de Port-Soudan, un train angolais, une mine de cuivre en Zambie. Les acteurs présentés, les dialogues savoureux…Et c’est du cinéma d’action ! On se croirait dans un James Bond quand les journalistes cherchent à s’introduire dans les entreprises chinoises soigneusement verrouillées. Episodes parfois cocasses comme ce coup d’état au Tchad raté en 2006 parce que les rebelles armés par la Chine se trompent de palais présidentiel, ou encore le jour du mariage de Nicolas Sarkozy et de Carla…Emouvants, ces enfants métis qu’on cache….

Le sommaire est un scénario

1. Tapis rouge pour le continent noir récit d’un sommet à Pékin

2. Les Chinois ont trouvé leur Far West au Nigéria, commerces en tout genre

3. Dans les forêts du Congo le bois est nécessaire à l’industrie chinoise

4. Petite histoire de la Chine-Afrique(1421-2008)

5. Les élites noires s’amusent, les Chinois travaillent Algérie

6. La Chine enterre la Françafrique Cameroun , Côte d’Ivoire, Sénégal

7. Ruée vers l’uranium du Sahara Niger

8. Une invasion de pacotille Cameroun, Sénégal, Egypte

9. Armes pour dictateurs, made in China Tchad Zimbabwe

10. Au Soudan, pays conquis

11. Priorité pétrole

12. Le nouveau « grand jeu »

13. Quand la locomotive chinoise se met à tousser Angola

14. L’amitié entre les peuples, sauce aigre-douce Zambie

Si on ne peut pas éluder les drames du Darfour ou les massacres des Grands Lacs, ce livre ne fait pas dans l’Humanitaire, ni dans le compassionnel. Au contraire ! Aux sempiternelles rengaines de l’Afrique mal partie ou de l’Afrique maudite, de l’Afrique de la famine et du Sida, les auteurs opposent un continent riche de ses ressources minières, courtisé par les grandes puissances où les enchères montent autour des concessions minières et pétrolières, où des routes et des barrages sont construits. Une dynamique occultée par le discours qui a cours habituellement.

La stratégie gagnant-gagnant est- elle une solution pour sortir l’Afrique du sous-développement ? Ou ce slogan cache-t-il une colonisation qui ne dit pas son nom ? Les Chinois en important non seulement des capitaux et des produits fabriqués mais aussi des travailleurs reproduiront-ils les erreurs des anciennes puissantes coloniales. La conclusion laisse de l’espoir pour l’Afrique qui aura peut-être le dernier mot.

En conclusion, p.412 et p.413 une carte raconte « Le Grand Bond en Afrique » et résume les thèmes abordés : document d’une limpidité remarquable.

lire pour l’Afrique – Moussa KONATE : L’Afrique Noire est elle maudite ?


1269-copie.1293980185.jpg

Moussa Konaté est un écrivain malien.

 J’avais beaucoup aimé son roman policier : L’Empreinte du Renard polar ethnologique chez les Dogons, ressemblant aux enquêtes de Hillermann chez les Indiens Navajos.

Cet essai est écrit de l’intérieur , de l’Afrique Noire, par un Africain vivant en Afrique noire, contrairement aux ouvrages écrits par des écrivains africains exilés en Occident, pour des raisons politiques ou économiques. Konaté ouvre son étude justement par les critiques de ces écrivains noirs qui s’auto-flagellent et qui donnent des arguments aux pires dérives racistes.

«  L’Afrique n’est pas seulement victime du noircissement de son image : elle y contribue »

Contrairement aux livres que j’ai lus précédemment, d’Aminata Traoré ou  de Dambisa Moyo  basés sur une analyse économique, celui-ci ne cite pas l’influence de l’aide humanitaire et très peu le rôle du FMI. Konaté part de données intrinsèquement africaines et son analyse est plutôt culturelle ou sociologique.

Le « paradis africain perdu » : la famille africaine se réfère à un ancêtre et à un pacte social où les enfants seraient accueillis par toute une famille élargie et les vieillards respectés. Dans cette société hiérarchisée stable, une sorte de contrat lie les générations. Chacun a une place bien définie, l’enfant se tait, le vieillard juge et la solidarité est garantie entre tous les membres. La convivialité  et la chaleur humaine donne cette tonalité paradisiaque. Cependant Konaté relève que c’est une société d’hommes, les femmes sont cantonnées à un rôle secondaire où la polygamie et l’excision aggravent sérieusement leur position. La peur de la malédiction assure aussi la conformité du comportement de chacun : celui qui se singularise met en danger le contrat moral et le respect de l’ancêtre.

Cinq chapitres sont consacrés aux « épreuves » : l’esclavage, sans oublier l’esclavage des maures, la traite atlantique puis la colonisation. Cinquante ans après les « indépendances » il imagine le dialogue entre le Noir Africain et l’Européen

LE NOIR AFRICAIN : Tu m’as fait mal

L’EUROPEEN : C’est du passé, maintenant

LE NOIR AFRICAIN : le passé est en moi, il n’est donc  pas passé.

Il cite Césaire, Cheik Amidou Kane dans l’Aventure ambigüe

L’homme blanc est reparti !

L’auteur analyse les rapports entre les élites noires et l’ancienne puissance coloniale. Les richesses du sous-sol, les richesses de l’Afrique sont encore entre les mains des multinationales et que la Françafrique perpétue la présence du colonisateur. Connivence entre les dirigeants et les « Blancs » . L’analyse de la corruption qui gangrène l’Afrique est sans complaisance. Alors que l’analyse économique imputait le mauvais rôle aux généreux donateurs de l’aide internationale ou aux multinationales, Konaté cherche les causes endogènes et il impute cette corruption à ce qu’on loue généralement dans la civilisation africaine : la solidarité familiale. Parallèlement, il montre que la notion d’Etat n’est pas intégrée dans les esprits. L’Etat serait une invention du Blanc donc peu respecté tandis que la solidarité familiale, purement africaine excuserait les pires dérives et passe-droits. Poussant plus loin l’analyse, il montre que la solidarité se délite, la réciprocité qui était naturelle dans un milieu rural où l’invité aidait aux travaux des champs est devenue impossible. Il résulte alors une catégorie d’assistés. Il suffit pour survivre d’avoir un parent bien placé. Le modèle social en question  questionne donc aussi bien les élites que les dérives de la solidarité. Autre problème : la réduction du  ombre des fonctionnaires exigée par le FMI a permis l’extension de l’influence des confréries religieuses, financées pour certaines par les pays du Golfe. Même la convivialité africaine, cette chaleur humaine a été dévoyée et se trouve facteur de productivité basse, selon l’auteur.

A cette critique de fond, la critique de l’école du Blanc est celle qui me touche le plus avec celle de la francophonie. La lecture de L’Enfant Noir de Camara Laye, de Hampâté Bâ, de Cheik Amadou Kane,  la trajectoire politique de Senghor… ne m’avaient pas préparée à une telle critique. Il accuse l’école dans la langue du colonisateur d’être la cause de la reproduction des élites soumises au colonisateur : seule une minorité qui parle la langue du colonisateur a accès à la culture tandis qu’une majorité reste analphabète. L’école enseignée dans la langue africaine que parle l’enfant valorise la culture africaine et se trouve accessible à la majorité.

De cet état des lieux pessimiste, pour ne pas dire catastrophique, d’où vient l’espoir ?  Pas de l’Occident ni de la Mondialisation, ni du métissage ou des expatriés comme le proposait Amine Maalouf dans le Dérèglement du Monde. Ni de l’Inde ou de la Chine qui sont prêtes à investir ce nouveau territoire. Konaté n’évoque cette éventualité qu’en  quelques mots. Dans le monde en  noir et blanc décrit par Konaté, la solution ne pourra être qu’africaine à condition que l’Afrique accepte d’évoluer d’ouvrir à l’initiative individuelle le champ des possibles et de libérer les femmes de la double contrainte de la polygamie et de l’excision. Solution africaine qui ferait la synthèse entre la solidarité traditionnelle et une modernisation obligée. Réinventer l’Etat Providence ? Faire une Ecole Africaine. Développer la culture et donner leur chance aux langues africaines

Moussa KONATE : L’Afrique Noire est elle maudite ? – Fayard 258p.

Daniel DELAS : Léopold Sédar Senghor – Le maître de langue – éditions aden 300p

Lire pour l’Afrique

Dans ma liste « Lire pour l’Afrique » j’ai omis un des plus grands: Senghor. Probablement parce que je lis plus volontiers des romans que de la poésie. Homme de lettres ou politicien, Senghor est incontournable. Je répare donc cet oubli avec cette biographie très détaillée.

Léopold, chrétien, Sédar Sérère, Senghor nom dérivant du Senhor ? Ces deux prénoms et ce nom sont déjà tout un programme. Elève des Missions et du séminaire, sa scolarité ne vient pas en contradiction avec sa tradition comme pour Cheikh Hamidou Kane ou Hampâté Bâ. Au contraire, Senghor se destine à la prêtrise et acquiers une excellente connaissance du latin et du grec qui lui ouvrira de brillantes études universitaires.

Arrivé en 1928 de Dakar à Paris à 22 ans en hypokhâgne puis en khâgne à Louis-le-Grand où il fait connaissance avec Georges Pompidou qui sera son ami. Delas analyse en détail les courants de pensée de l’époque, Barrès et Gide, Emmanuel Mounier, Bergson et Teilhard de Chardin. En 1931, Senghor rencontre Aimé Césaire que « tout opposait…. » »l’Africain de bonne famille …paysanne, formé par les prêtres, le bûcheur » et « l’Antillais issu d’une petite bourgeoisie urbaine, qui voit dans la laïcité le moyen de s’élever, brillant mais peu travailleur, radical et exalté ». En compagnie de Césaire, Senghor fréquente des Antillais mais aussi des américains, » en quête du New Negro poet ».

De cette rencontre jaillit le concept de Négritude et cette phrase : « l’émotion est nègre comme la raison est héllène »(1937) qu’on lui a reprochée. Mélange qui pourrait définir l‘auteur, distingué humaniste, agrégé de lette classique.

C’est autour de la Seconde Guerre mondiale que son activité de poète s’affirme et que sont publiés ses premiers recueils. Professeur, il s’affranchit des professeurs qui le soutenaient. Il peut s’engager politiquement et syndicalement, adhérant à la SFIO et soutenant le Front Populaire.

Citoyen français, il est mobilisé et se retrouve prisonnier de guerre dans un régiment de tirailleurs sénégalais échappant de peu à la fusillade et subit la discrimination raciale.

De l’après guerre 1944-1960, « POLITIQUE AMOUR ET POESIE » l’accent est plutôt mis sur la poésie. Senghor retrouve l’intelligentsia parisienne, Sartre et Beauvoir, rédige une thèse de doctorat en linguistique. C’est une personnalité reconnue qui entre en politique  et se fait élire sous l’étiquette socialiste en 1945, candidat du bloc Africain. C’est aussi en 1945 que paraît le recueil Chants d’ombre. Mais les luttes de l’indépendance n’apparaissent pas aussi détaillées que les poèmes, je reste un peu sur ma faim.

Président de la République sénégalaise de 1960 à 1980, il accorde une importance primordiale à la Culture . l’auteur écrit : « la politique culturelle de Senghor a donné à partir du Sénégal une notoriété et une dynamique indéniables à la Négritude » cette politique n’est pas du goût des marxistes qui lui reprochèrent d’abandonner la lutte des classes  et d’enfermer l’Afrique dans l’irrationnel. Wole Soyinka :  « the tiger does not stalk about crying his tigritude ». Critiqué aussi par Sekou Touré ou Adotevi (béninois).