Arrivée à Tirana – Installation

CARNET DES BALKANS : ALBANIE

Arrivée sur Tirana

Vol Transavia, départ d’Orly 7h10.

En vol

Les nuages cachent la Champagne. Des montagnes enneigées émergent, nuages comme des grumeaux dans un paysage fantastique. Suisse ou Italie ? Je reconnais le Delta du Pô, la lagune de Venise. A peine quelques minutes pour traverser l’Adriatique, les îles croates s’égrènent, les montagnes calcaires ont des formes bizarres. Mur vertical entaillé. L’avion perd de l’altitude au dessus des bouches de Kotor, fjord bleu profond, toits rouges. On arrive à Tirana par la mer après avoir survolé une lagune ou un marais. A l’aéroport, les formalités de police sont interminables. Devant les tapis des bagages, une dame nous fait cadeau d’une pièce pour prendre un caddie.   Mauvaise surprise : une roulette de ma valise est cassée.

Armand d’Albania Tradition venu nous accueillir parle vraiment très bien français. Je lui soumets une batterie de questions, pratiques comme les horaires des repas mais aussi une littéraire : je suis en train de lire La Provocation de Kadaré. Quel est donc cet ennemi  à la frontière, en  1960 qui menace l’Albanie ? Réponse d’Armand, c’est la paranoïa du Dictateur qui voyait des ennemis partout. Un autre témoignage de cette paranoïa est la construction de bunkers comme des champignons.

Skanderbeg dans les palissades et échafaudages
place Skanderbeg

La place centrale de Tirana, la Place Skanderbeg est en chantier. On a banni les voitures pour la daller. Elle est comprise entre le Musée d’Histoire surmonté d’une mosaïque colorée, l’Opéra, la petite Mosquée d’Et’hem Bey. A son extrémité en demi-lune, des ministères furent construit par des architectes italiens à l’initiative du roi Zog, jaune et rouge sang (couleur maison des cantonniers en Italie) persiennes vertes à l’italienne, colonnes plaquées et têtes casquées.

Petite mosquée peinte 

Près de la mosquée, il y a une église, un peu plus loin, la cathédrale orthodoxe. Le Ramadan vient de commencer. J’avais peur que cela nous gène pour manger. Aucun risque, nous rassure Armand. Si la population est officiellement musulmane, les Albanais ne pratiquent pas.  Dans la première journée je verrai tout juste une demi-douzaine de femmes voilées. Les autres sont en tenue légère puisqu’il fait 31°C.

Hôtel Comfort  – Rruga Fortuzi a une terrasse couverte encadrée par deux murs végétalisé : du lierre, de a vigne vierge du chèvrefeuille et bignone y grimpent tandis  laurier-palme, olivier et même un épicéa ont été taillés pour avoir un port vertical. Des pots de céramique vernissée (mais vides) sont accrochés pour apporter leur touche de couleur.  Le mobilier est moderne avec des fauteuils en faux rotin gris. Les nombreux consommateurs de tout âge, hommes, femmes, enfants mélangés, sirotent des cafés ou boivent des bières.

Notre chambre est confortable. Elle a une grande salle de bains mais aucune vue.

Première course : la banque ou plutôt le guichet automatique. Celui de la Société Générale d’Albanie traduit les instructions en Français, mais il faut faire une curieuse manipulation pour demander des billets de 500leke, comme je ne comprends pas et qu’il m’en faudrait beaucoup pour obtenir les 30.000 leke que j’ai commandé, je renonce.

La pyramide

A Tirana, on ne risque pas de mourir de faim. Je trouve des Beureks aux épinards feuilletés triangulaires excellents et des  roulés au fromage, un peu mous moins bons que les épinards. Les terrasses des cafés et des restaurants  sont très animées. Conjugué avec le prix modique des consommations, Il ne faut pas s’en priver(un café 0.70 leke, O.5€). L’embarras est de choisir : des parasols bleus foncés, pour être bien à l’ombre, la WIFI, un endroit stratégique face au Musée Historique.

Titanic et autres contes juifs de Bosnie – Ivo Andric

BIBLIOTHÈQUE BALKANIQUE

Ce joli petit livre de moins de 200 pages dans la collection motifs a une couverture en tapisserie très plaisante. C’est un recueil d’une dizaine de courts textes qui ne sont pas vraiment des contes mais plutôt des chroniques de la communauté juive bosniaque. Chroniques variées, qui commencent avec nostalgie dans le cimetière juif de Sarajevo, petit monde des Séfarades, épitaphes en Espagnol ou simples dates de l’année 1941 pour des tombes anonymes. Le vainqueur est le texte qui s’approche le plus du conte, il met en scène David vainqueur de Goliath, vainqueur amer : « il avait rêvé de gloire; de victoires et de triomphes ; mais ce qu’il vivait là était une douleur et un feu dont on ne pouvait sortir »… tristesse prémonitoire des souffrances à venir….

Mordo Atias est le portrait d’un herboriste juif d’une ancienne famille séfarade de Travnik, la ville d‘Ivo Andric. Ce dernier excelle dans les portraits, j’avais apprécié ceux de Mara la courtisane, le premier livre que j’ai lu de cet auteur.

Le départ du consul de Napoléon relate un épisode où les Juifs de Travnik furent considérés à l’égal des autres habitants et non pas comme simplement tolérés, ils témoignent leur  reconnaissance au consul français qui quitte la ville.

Un amour à Vichegrad et Lotika mettent en scène séfarades mais aussi ashkénazes, si la Bosnie est une mosaïques de confession, à l’intérieur de la communauté juive des histoires très différentes coexistent, Lotika, femme d’affaire, veut faire fructifier son patrimoine pour aider sa famille.

Les dernières nouvelles racontent le 20ème siècle, la difficulté de la coexistence des communautés, la haine entre elles, l’antisémitisme. Titanic évoque un naufrage, celui d’un simple tenancier de bistro louche, juif pauvre,  éloigné de la communauté qui sera le jouet d’un oustachi minable. Histoire tragique racontée avec sensibilité.

 

Ruta Tannenbaum : Miljenko Jergovic

BIBLIOTHÈQUE BALKANIQUE

Miljenko Jergovic est un auteur Croate, né en 1965 à Sarajevo, vit à Zagreb depuis 1993. l’action de Ruta Tannenbaum se déroule à Zagreb de 1920 à 1943.

 

Ruta Tannenbaum est librement inspiré du destin de Léa Deutsch, une jeune actrice disparue. Ruta Tannenbaum est  la « Shirley Temple de Zagreb« , née de parents juifs non pratiquants. Elle sera déportée en 1943.

 

Je n’ai aucun goût pour les enfants prodiges, encore moins quand ce sont des petites filles gâtées et arrogantes. Ses parents sont plutôt antipathiques, fades et peu intéressants. Sans empathie pour les personnages principaux, connaissant la triste fin de l’histoire….j’ai donc eu la tentation d’abandonner ce livre dès les premiers chapitres.

J’aurais eu tort.

Le père de Ruta, Salomon Tannenbaum, dit Moni,a un caractère médiocre, sauf quand il traîne sous la  fausse identité d’Emmanuel Keglevic, pilier de bistrot et mauvais sujet où il devient fort  déplaisant. Ivka Singer la mère, fut une beauté dont il ne reste rien, sa seule activité semble de marcher en talons pour déranger ses voisins goys. Elle confie, sans qu’on comprenne bien pourquoi, sa fille à sa voisine à moitié folle qui a perdu un enfant…

Autour de ces personnage principaux gravitent de nombreux personnages secondaires décrits avec beaucoup de pittoresque et de vivacité. j’ai beaucoup aimé le band père Abraham Singer, commerçant à la retraite, conscient du danger qui guette les Juifs et qui a vendu sa boutique pour faire émigrer ses enfants en Amérique. Un rabbin roumain très pieux… un ingénieur, un metteur en scène arriviste, une dramaturge pro-nazi qui rêve de voir sa pièce jouée devant le Führer… sont portraiturés de manière plus vive.

Le contexte historique et politique fait tout l’intérêt du livre. Les Zagrébois assistent d’abord  à l’Anschluss avec une sympathie non cachée pour les nazis. .  Zagreb est une ville encore très autrichienne. Artistes et comédiens n’ont d’yeux que pour Vienne. On assiste aussi à la montée de l’antisémitisme, aux avertissements des Sionistes et de certains juifs conscients du danger. De sympathie pro-germanique, les Oustachis, prenant le pouvoir, se comportent en terribles suppôts des nazis.

En 1943, ce sera la solution finale.

Cette collaboration entre Oustachis croates et Allemands est un épisode de l’histoire dont j’avais vaguement entendu parler. Ce roman en donne une version très intéressante.

 

Mara la courtisane et autres nouvelles – IVO ANDRIC

LIRE POUR LES BALKANS

Ivo Andric (1892-1975) est né à Travnik, en Bosnie dans une famille croate mais il s’est défini comme serbe et comme yougoslave. Prix Nobel 1961. Merci à l’ami FaceBook, qui m’a recommandé cet auteur!

Mara la Courtisane est un recueil de 10 nouvelles, de longueur variable. La nouvelle qui a donné le titre au livre est la plus longue. Si elles se déroulent toutes sur les mêmes lieux, aux environs de Sarajevo, elles se succèdent dans le temps, du 18 ème siècle au début du 20 ème siècle . L’Histoire s’égrène,  de l’empire ottoman qui se délite, à l’entrée de l’Autriche en Bosnie, l’arrivée de la modernité, le chemin de fer, la Première Guerre mondiale….

C’est une galerie de portraits , chaque nouvelle présente un personnage singulier, Bonneval Pacha, l’aventurier  français, qui a servi le roi de France avant de se rallier à son ennemi à Vienne et finalement se convertir à l’Islam pour profiter de la protection de Constantinople….agité et violent, désinvolte.

L’esclave, razziée en Herzegovine dans un village détruit, est farouche. Je ne suis pas arrivée à préciser la date de l’exaction. Jusqu’à quelle époque cette pratique abominable a-t-elle été pratiquée dans les Balkans? Dans l’empire ottoman, c’est seulement en 1871 que l’esclavagiste  tomba sous le coup d’un emprisonnement (un an seulement)Wikipedia. lire aussi ICI

Au temps du cantonnement présente une série de dignitaires et militaires ottomans, cadi, mullahs, pachas et imams dans toute leur diversité. Au sein des armées turques les origines étaient diverses, les cantonnements éloignés aussi bien en Arménie, en Anatolie, à Brousse ou Constantinople…Sarajevo ou pire Travnik n’étaient pas des postes très prisés. Le Mullah Jusuf  qui accompagne le pacha est un triste personnage, poète, muezzin, mais aussi violeur.

Après la lecture de ces deux nouvelles où le sort des femmes est particulièrement cruel, je comprends mieux Lalé la Blanche – recueil de nouvelles – d’Ömer Seyfettin, auteur turc du début du 20ème siècle. J’avais trouvé ces nouvelles d’une cruauté presque insupportables détaillant un viol et d’autres abus.

A l’auberge du monastère : le personnage principal est un moine, Marko, plutôt simplet, dont la foi s’exprimait le mieux quand il jardinait :

« allez pousse! avec l’aide du ciel » exhortait-il le plan de betterave dont il arrachait les feuilles.

On retrouve Marko dans une autre nouvelle : autour de l’alambic. Même si la Bosnie est sous la loi ottomane, la rakia y joue un rôle principal. Turcs comme chrétiens en font une consommation déraisonnable et nombreuses violences et crimes lui sont imputables.

Plusieurs nouvelles se déroulent pendant l’année troublée 1878 pendant l’insurrection des Serbes de Bosnie Herzegovine  Très ignorante de l’histoire de cette région, j’ai été un peu perdue entre les protagonistes : Le Lieutenant Murat, lieutenant de l’armée turque se trouve entraîné dans des événements qui le dépassent..

A ces courtes nouvelles succède Mara la courtisane , environ 50 pages d’une histoire tragique. Courtisane? l’adolescente, fille du boulanger enlevée par un noble turc qui quittera le pays à la faveur des troubles. Recueillie dans une famille de notables chrétiens, elle partage la vie des femmes qui est bien difficile.

L’histoire du kmet Siman est celle du métayer qui se rebelle contre l’aga propriétaire de la ferme. A la suite de l’annexion par l’Autriche de la Bosnie, il croit pouvoir ^detre le maître de son sort, et le seul bénéficiaire des récoltes. Mais ‘Autriche n’a pas aboli la propriété ni les lois turques régissant le métayage…Siman sombre dans l’alcoolisme après avoir perdu ses procès, mais toujours persuadé de son bon droit

« il y a une justice, crois-moi, Salih bey ! Je veux bien être un imbecile, un bon à rien. Je veux bien! mais il en viendra un , un meilleur que moi, qui règlera plus intelligemment les comptes, d’une façon qui ne plaira ni aux agas, ni aux autorités du cadastre…[…] les gens se riront des agas comme ils se aujourd’hui de moi. Seulement ce sera un rire un peu plus grand et plus fort: toute la Bosnie en tremblera. Il ne restera de moi qu’une poignée d’os sous la terre mais je n’ai pas besoin de meilleur requiem »

Les personnages de la dernière nouvelle sont les Montagnes de Rzav. Les montagnes sauvages voient arriver les Autrichiens, les scieries, les Italiens qui construisent la voie ferrée. On fore des tunnels puis c’est la guerre et l’affrontement entre Serbes et autrichiens….

Moi qui n’aime pas spécialement les nouvelles, j’ai lu ce livre comme le roman de la Bosnie. Et je vais continuer sur ma lancée. j’ai encore deux livres du même auteurs dans ma PAL tout en haut de la pile!

 

Un climat de folie – la Morgue – Jour de beuverie – ISMAIL KADARE

LIRE POUR L’ALBANIE

Trois micro-romans, annonce l’éditeur. quelle différence entre un micro-roman et une nouvelle?

Ce recueil est du point de vue chronologique hétéroclite, Un climat de folie, le premier  a été rédigé en 2004 tandis que Jours de beuverie est une oeuvre de jeunesse publié en 1962.

J’ai lu, il y a maintenant bien longtemps Avril Brisé que j’ai tellement aimé que je l’ai offert, Le Palais des rêves, Le Pont aux trois arches, Le Général de l’armée morte sont toujours en bonne place sur mes étagères. A la veille d’un voyage en Albanie, j’ai voulu découvrir d’autres oeuvres de Kadaré. 

Un climat de folie ne m’a peut être pas éblouie comme les précédents mais j’ai beaucoup aimé les deux premiers micro-romans, peut être moins Jours de beuverie. 

Un climat de folie est un livre très personnel puisque l’auteur – enfant au regard naïf – raconte un épisode de la vie de sa famille.  C’est un roman burlesque. Chaque personnage est affligé de sa folie douce spécifique dans une Albanie communiste où règne une folie politique : le Parti Communiste est à la fois au pouvoir et interdit donc clandestin. Le roman se déroule au moment précis où le parti émerge au grand jour. J’ai retrouvé le même comique burlesque dans les romans roumains, et peut être n’est-ce pas un hasard. Dans l’interview télévisé d‘Un livre Un jour, (voir ci-dessous) Kardaré dit :

« dans l’empire communiste le tragique et le grotesque vont ensemble »

 La Morgue est aussi un roman exploitant cette veine. Un sous-lieutenant au physique rébarbatif, épouse la fille noble de la beyleresse, ci-devant reléguée  dans une province reculée. Ce mariage va entraver la carrière du marié, comme une tache sur son dossier. Renvoyé de l’armée, employé  comme simple comptable dans un entrepôt de bois de chauffage, le héros va tenter de regagner les faveurs de la hiérarchie au prix de compromissions, faveurs en nature, flatteries… une critique encore grotesque de cette société albanaise sous le communisme. 

J’ai moins accroché  au Jour de beuverie, les beuveries des deux étudiants à la recherche d’un  manuscrit bien innocente mais qui éveille les soupçons.

Pour l’interview de Kadaré voici le lien:

Départ imminent : envol pour Tirana

CARNET BALKANIQUE

Après la Grèce, la Croatie, la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie, il m’est venu l’envie de compléter l’exploration des Balkans vers l’Albanie.

L’agence locale albanaise qui nous a construit le circuit, nous a proposé des incursions dans les pays voisins, Monténégro, Kosovo et Macédoine… Si bien que le carnet qui s’ouvre ne sera pas Albanais, ni Yougoslave (cela n’existe plus) et se retrouve balkanique pour englober tous les pays que nous nous proposons de visiter.

Qu’allons nous découvrir? Je ne sais pas encore. En un mois nous aurons le temps de voyager à petite vitesse.

Comment préparer? pas facile de trouver les bons guides, bons ou mauvais, il n’y en a guère en dehors du Petit Futé qui a le mérite d’exister. L’agence nous promet un road-book de 80 pages. Je leur fais confiance.

Préparer avec de la littérature?

Kadaré bien sûr, 1est un écrivain prolifique, je pourrais lire ses oeuvres pendant tout le mois. Mais il me faudrait une valise-bibliothèque, les éditeurs ne sont pas pressés de numériser les livres qui existent en collection de poche.

J’ai élargi le périmètre à toute l’ancienne Yougoslavie et trouvé un autre écrivain majeur Ivo Andric (prix Nobel 1961) et c’est une belle découverte.

Je vais relire le livre de Maspéro : Balkans– Transit, relecture donc mais tout à fait appropriée.

Milienko Jergovic est Croate, Ruta Tannenbaum se déroule à Zagreb, c’est un peu éloigné….

Et j’en ai d’autres dans la valise, mais pas trop!

Donc, pour un bon mois, le blog sera en pilotage automatique, de nombreux billets sont dans les tuyaux. Rythme un peu ralenti.  Je lirai sans doute vos commentaires sur le smartphone quand il y aura de la Wifi, mais il n’y en aura pas partout, et hors de l’Union Européenne, le roaming est un gouffre financier, je ne promets pas d’y répondre.

En juillet, il y aura du boulot!

 

Le Pouvoir au Féminin – Elisabeth Badinter

MITTELEUROPA

LE POUVOIR AU FEMININ – MARIE -THERESE D’AUTRICHE – 1717 -1780 L’impératrice -reine

 

Du Siècle des Lumières, j’ai toujours eu un éclairage très franco-français, Louis XV, Louis XVI, la Révolution, Bonaparte….pour ce qui est du pouvoir politique. Voltaire, Diderot, Rousseau, les Encyclopédistes…. peut être Casanova? Evidemment j’ai entendu parler des souverains célèbres comme Frédéric II, la Grande Catherine, mais toujours en rapport avec Voltaire, despotes éclairés.

Un coup de projecteur sur Vienne, plus que nécessaire, donne une vue plus centrée sur l’Empire Austro-Hongrois, et l’émergence de la Prusse. Les Guerres de Succession d’Autriche (1740-1748) et la Guerre de Sept ans (1756-1763)  sont apparues en filigranes à de nombreuses occasions sans que je n’y comprenne rien. Voilà un ouvrage qui répare ces lacunes ! Enfin, j’arrive à situer la Silésie annexée par la Prusse alors que la jeune Marie Thérèse venait d’accéder au pouvoir – la Reine nue – et dont la reconquête par l’Autriche  a été le motif de ces deux guerres. Je comprends mieux aussi le fonctionnement du Saint Empire Romain-Germanique et les manœuvres des elections de l’Empereur.

Le livre d‘Elisabeth Badinter est un livre d’histoire détaillé. Les notes en bas de page, les référence dans les correspondances d’époque, la liste des sources et la bibliographie en annexe, témoignent du sérieux de l’ouvrage. Il est très loin des romans historiques aux détails croustillants, aux fêtes en costumes, aux aménagements de Schönbrunn. Si vous comptez suivre l’enfance de Marie Antoinette, ses tenues, son éducation vous serez déçu! Peu de frivolité, de la politique, de la diplomatie! J’ai eu du mal à me repérer dans les premiers chapitres du roman parmi les nombreux personnages de la famille de Habsbourg. A l’avènement de Marie Thérèse au pouvoir, je me suis attachée à sa personnalité.

Elisabeth Badinter est une historienne féministe. Elle analyse le Pouvoir au Féminin de cette souveraine exceptionnelle qui sut concilier son métier de reine et ses maternités. Elle mit au monde 16 enfants et ne négligea pas  leur éducation. Reine amoureuse de son mari François-Etienne, duc de Lorraine, dont elle partagea la couche jusqu’au décès de ce dernier (ce qui n’était pas l’usage dans les cours de l’époque). Elle était enceinte pratiquement tout le temps, redoutant plus les accouchements que les périls de la guerre. Marie-Thérèse mit à profit sa féminité. Séductrice dans sa jeunesse, on ne pouvait rien lui refuser quand elle se présentait en larmes près de perdre Prague et la Bohème. Mère de son peuple, elle était aimée tandis que François-Etienne était méprisé. Solidarité féminine? Elle acquit de solides réseaux dans les cours auprès des femmes.

 

Tableau de la vie quotidienne :maternités, mortalité infantile et fièvres puerpérales. Petite véroles. Un tableau clinique de la santé au 18ème siècle. Les cours ne sont pas épargnées.

 

Les élus – Steve Sem-Sandberg

les-elusLes élus sont les enfants qui ont été euthanasiés à l’hôpital du Spiegelgrund à Vienne de 1941 à 1945.  789 enfants, incurables pour certains, atteints de maladies neurologiques, ou  handicapés, mais aussi indésirables pour d’autres raisons indisciplinés, abandonnés par des parents, enlevés à leurs parents alcooliques, ou d’origine juive ou tsigane.

Ce roman raconte une histoire douloureuse et vraie. Deux destins se croisent, l’un bien réel de l’infirmière Anna Katschenka, et celui, fictif d’Adrian Ziegler, enfant qui a survécu à l’enfer du Spiegelgrund (inspiré de la vie de Zawrel). Histoire  des médecins nazis qui ont dirigé l’opération. Histoire hallucinante quand on sait que l’un d’eux a exercé dans ce même hôpital jusqu’en 1981, utilisant pour des recherches neurologiques  les organes prélevés sur les enfants euthanasiés. Recherches officielles et publiées ouvertement.

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Lecture difficile du récit des tortures infligées aux enfants. Criminels mais aussi sadiques, les soignants du Spiegelgrund. Difficiles à soutenir aussi les réactions des enfants violents et imprédictibles. On comprend à la fin que certains parents n’ont pas abandonné leurs enfants et ont encore l’espoir de les récupérer vivants. La cruauté est alors sans bornes.

Malgré l’horreur, j’ai été prise dans la lecture et je n’ai pas lâché le livre avant la fin. Je voulais savoir comment l’hôpital serait libéré, ce qui adviendrait d’Adrian à qui je me suis attachée, et du personnel soignant, s’ils seraient jugés.

les partisans – Aharon Appelfeld

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

les partisansJ’ai beaucoup aimé L’enfant qui voulait dormir, un peu moins Les eaux tumultueuses , je lis Aharon Appelfeld à chaque occasion qui se présente. Merci à Claudialucia de m’avoir fait découvrir Les partisans. Toutefois je ne m’étais pas attardée sur son billet pour garder l’effet de surprise. 

J’ai cherché la mention roman sur la couverture. Témoignage ou roman? C’est bien une fiction. L’auteur s’est inspiré de son expérience personnelle pour raconter cet épisode de la guerre, mais le narrateur- Edmund, un jeune homme terminant le lycée – est plus âgé que l’auteur-enfant. Appenfeld, même s’il a recours à l’imagination n’en demeure pas moins un grand témoin de la Shoah.

Quel est donc ce Pays de l’Eau qui a caché les partisans? Ukraine, Bucovine ou Moldavie? entre Prut et Dniestr, au bord des Carpates. Cette région était investie par les armées allemandes, partie du Shtetl les juifs vivaient aussi dans des villages, peuplés d’Ukrainiens empressés d’aider les nazis à éliminer les Juifs et de s’emparer de leurs maisons et leurs biens.

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Le groupe des partisans regroupe des personnalités variées, jeunes hommes mais aussi trois femmes et deux enfants, et même le chien Eduard qui retrouve son maître. la vieille Tsirel est la  gardienne des traditions, d’autres, comme Karl sont communistes et les rejettent, Isidore connait les prières sans avoir la foi, Kamil, le commandant se réfère au Baal Shem Tov et à Martin Buber, il se définit comme un anarchiste du judaïsme. Toutes les nuances de croyances sont représentées et si les prières deviennent omniprésentes vers la fin du livre, c’est qu’il faut enterrer convenablement les combattants morts dans la forêt.

On s’attendrait à des faits d’armes, et c’est de livres qu’il s’agit. Les partisans n’ont rien emporté avec eux, il leur faut réquisitionner armes, vêtements chauds et nourriture. Ces expéditions de ravitaillement auprès des paysans ukrainiens occupent la majeure partie du temps des partisans. La plus grande richesse rapportée d’une maison juive occupée par des paysans est justement le contenu18 d’une bibliothèque. Livres de philosophie et de religion mais aussi Crimes et Châtiments, ou poèmes de Heine. Importance des mots, choisir la bonne formule, le mot juste est la préoccupation majeure de Kamil qui lie étude et morale à l’action armée.

L’amour tient aussi une grande partie dans le récit, amour qui lie tous les partisans entre eux dans l’admiration pour Kamil, dans l’affection que tous portent aux enfants et à la vieille Tsirel. Amour dans les choses simples, comme la soupe et les plats délicieux que Tsila prépare pour tous.

Les partisans essaient d’arracher le plus de juifs aux trains de la mort qu’ils font dérailler. Ils doivent prendre en charge les rescapés. Après Stalingrad, les canons de l’Armée Rouge se rapprochent. Pourtant la libération n’est pas la fête attendue. Même aux abois les nazis s’acharnent contre les Juifs et la base des partisans est attaquée. La fin du livre qui devrait être joyeuse avec la fuite des Allemands est au contraire nostalgique : Kamil, Karl, Myriam et d’autres ont été abattus, les rescapés les quittent. La grande fraternité s’émiette.

Appelfeld montre la dimension collective sans oublier la complexité de chacun des personnages, personnalités diverses et histoires familiales différentes. Cela donne une grande densité à l’ouvrage.

 

 

 

Les voix de Iasi – Jil Silberstein

LIRE POUR LA ROUMANIE

les voix de IasiAttention! c’est du lourd!
Au propre comme au figuré : 700 grandes pages d’un pavé bien épais –  livre d’Histoire très documenté retraçant l’histoire de la communauté juive de Iasi – capitale de la Moldavie – de l’antisémitisme dans la région, en Moldavie puis en Roumanie.
A Iasi, vivaient 40 000 juifs.  En Juin 1941, un pogrome fit 13 000 victimes.  Il en reste aujourd’hui,  300. Jil Silberstein essaie de comprendre ce qui a provoqué un tel massacre. Les responsabilités sont-elles à incomber aux nazis ou aux Roumains? Il fait donc une enquête auprès des témoins survivants, cherche des documents, et réalise une étude très poussée. Parallèlement il est à la recherche de ses origines, de ce grand père né à Iasi et de cette famille dont il ignorait l’existence.
La première partie de l’ouvrage est la plus personnelle : l’auteur rassemble des données éparses, des souvenirs familiaux comme des récits de pogroms – cite Bialik : Dans la ville du massacre… et conclut
« …je le savais pertinemment pour l’avoir maintes fois éprouvé avec émerveillement et gratitude, portait en lui une somme de détails signifiants, au moins un élément capable de faire mieux saisir l’équilibre général de ce tout que je me promettais passionnément de faire revivre... » Il décrit ainsi sa recherche, sa méthode, la passion et le goût du détail.
Il remonte donc aux origines du peuplement de la Moldavie, à cette voie commerciale « la route moldave », aux diverses provenances de ces juifs, séfarades ou polonais, russes dans une population très mélangée où Arméniens faisaient commerce, Grecs Phanariotes, l’administration déléguée par la sublime Porte, tatars, polonais, russes avaient leur part. J’ai lu avec plaisir l’histoire des rivalités entre Turcs et Russes, vu un éclairage différent sur le dépeçage de la Pologne, la Guerre de Crimée. Histoire que j’ai déjà étudiée, vue d’Athènes, d’Istanbul ou même de Samarcande.
Le propos de Silberstein est certes, l’histoire de Iasi mais c’est l’histoire de l’antisémitisme dans la région.
Ce n’est donc pas une histoire gaie, ni facile à lire. Souvent le catalogue de mesures discriminatoires, de vexations, de meurtres, décourage le lecteur. C’est aussi pour moi pénible de découvrir la part de responsabilité de l’intelligentsia roumaine, même les grands écrivains que j’admire comme Eminescu, même Mircea Eliade et Cioran, ont eu leurs écrits antisémites. Stupeur de découvrir aussi que l’antisémitisme théorisé a pris de l’importance en même temps que les mouvements de libération nationale suite aux révolutions de 1848. Les plus grands antisémites n’étaient pas les paysans arriérés ou les moines ignares, mais des intellectuels éclairés, distingués, polyglottes, romantiques.
J’ai donc souvent fait des pauses quand cette lecture était trop triste.C’est, cependant, un ouvrage très réussi, une sorte de collage entre les faits historiques et des récits très vivants. L’auteur se met en scène, souvent avec humour, offrant ainsi des pauses dans un texte qui n’est que rarement aride (quelques longueurs quand même dans le détail des lois antisémites votées ou non).

Je remercie Babelio et les éditions noir sur blanc de m’avoir fait connaitre cet auteur dans le cadre de la Masse Critique.