Accabadora – Michela Murgia

LIRE POUR LA SARDAIGNE

accabadora

« Fillus de anima – c’est ainsi qu’on appelle les enfants doublement engendrés, de la pauvreté d’une femme et de la stérilité d’une autre. De ce second accouchement était née Maria Listru, fruit tardif de l’âme de Bonaria Urrai. »

Ainsi commence le roman de Michela Murgia.

Je ne connaissais pas cette  coutume matriarcale qui permet de donner un enfant à une femme stérile. Est-ce une curiosité sarde ? Ou est-elle répandue ailleurs ?

L’auteure nous raconte l’histoire de Maria dans le village de Soreni – village de l’intérieur de la Sardaigne où l’on cultive la vigne et le blé. Maria échappe à la pauvreté et grandit dans l’affection de Bonaria – la couturière – qui l’envoie d’abord à l’école où elle est une élève brillante avant de lui transmettre son métier. Le récit se déroule dans une atmosphère rurale intemporelle – peut être dans les années 50. Bonaria a perdu son fiancé à la guerre. Quelle guerre ? Seul détail de modernité, le poste de télévision qu’on placera pour distraire un malade.

D’autres coutumes étranges confèrent un caractère un magique à la vie villageoise. Où disparaît Bonaria la nuit ? Pourquoi le paysan malveillant, en déplaçant une murette pour agrandir son champ aux dépens de celui du voisin a-t-il enterré un chiot vivant dans le tas de pierres ? Qu’est ce que cette araignée qui rend fou comme la tarentule ? Pourquoi la police a-t-elle fermé les yeux sur l’ »accident » qui a coûté la jambe de Nicola Bastiu ? Traditions originales que ces préparatifs de mariage avec la confection de pâtisseries compliquées aux origines très anciennes, comme ce pain extraordinaire que déjà les Nuraghi il y a 3000ans décoraient en l’estampant avec des moules de céramique.

 

Bonaria est lAcabadora, celle qui donne le coup de grâce aux vieillards, qui abrège l’agonie des malades. Chacun connaît au village le rôle de Bonaria. Quand Maria découvre le pouvoir de sa mère adoptive, elle préfère fuir sur le continent plutôt que de l’accepter. Car Maria est une jeune fille  moderne, bonne élève, amoureuse d’Andréa Bastiu sans vouloir se l’avouer, adaptable, elle deviendra la gouvernante d’enfants bourgeois de Turin avant de revenir finalement à Soreni auprès de Bonaria mourante ?

J’ai beaucoup aimé ce roman envoûtant.

 

Grazia Deledda – Dans l’ombre, la mère – Ellias Portulu

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Grazia Deledda – prix Nobel 1926 – est très célèbre dans son pays. Pourtant avant notre départ pour la Sardaigne personne ne m’avait signalé cet écrivain. Après avoir lu sur place Roseaux sous le Vent , au retour j’ai emprunté ces deux ouvrages à la bibliothèque.

Dans l’ombre, la mère

grazia deledda dans l'ombre

 

Maria- Maddalena, jeune veuve, servante, est fière de la réussite de son fils Paulo, curé du village , les villageois l’ont acclamé. Pourtant dans l’ombre, elle attend son retour. Son instinct lui prédit le drame. Peur du scandale, ou du péché, elle extorque de son fils la promesse qu’il ne rejoindra plus Agnese.

Tragédie, deux nuits, trois jours et demie dans la vie du prêtre et tout semble s’accélérer. Cèdera-t-il à la tentation, ou tiendra-t-il parole ?

Nuits d’angoisse, d’hésitations, de remords, de retours…journées bien remplie dans le village.

On lui demande d’exorciser une petite fille possédée. Et on voit comme un miracle la fillette se calmer. Tout le village fait un triomphe au prêtre qui est rempli de doutes. Antioco, l’enfant de chœur le porte aux nues. Lui aussi sera prêtre Paulo. Maria Maddalena le raisonne :

«    –  Les prêtres ne peuvent pas se marier. Et toi, si tu voulais te marier ?

–          Je ne le veux pas parce que Dieu ne le veut pas

–          Dieu ? c’est le Pape qui ne le veut pas, dit la Mère quelque peu agacée… »

La question du célibat des curés ne me concerne nullement mais la réaction de la mère qui a interdit à son fils de fréquenter Agnese est troublante.

Evocation pittoresque des derniers instants d’un berger, chasseur solitaire, le Roi Nicodème, qui vit avec son chien et un aigle apprivoisé, personnage intéressant que celui du garde champêtre. Pendant que Paulo donne l’extrême onction, pendant la messe, il est obsédé par sa passion mauvaise.

Extrême tension dramatique dans ce court roman que j’ai dévoré malgré le thème.

 

 Elias Portulu

grazia deledda elias portulu

A Nuoro, la famille de Zio Portulu est enfin réunie :

« tu les vois maintenant mes fils ? Trois colombes ! Et forts, hein, et sains, et jolis ! »

Pietro, l’agriculteur est fiancé, le mariage se fera après les récoltes, Mattia, un peu simplet est berger. Une famille unie, prospère qui fête le retour d’Elias sorti de prison.

Les réjouissances se poursuivent à la neuvaine de San Francesco qui se déroule dans la montagne, toute la famille partage la cumbissia avec d’autres, on allume des feux de lentisque, on prie, certes mais aussi on chante, on boit ; le petit abbé Porcheddu égaie ses paroissiens. Grazia Deledda excelle quand elle évoque ces fêtes villageoises. J’avais beaucoup aimé ses descriptions dans Les roseaux sous le vent. Maddalena, la fiancée de Pietro est de la fête, elle ne prête que peu d’attention à son futur et couve Elias du regard.

« Non ! Ne crains rien mon frère !disait-il mentalement à Pietro. Alors qu’elle viendrait dans mes bras, je la repousserais. Je ne veux pas d’elle. Elle est à toi. »

Amours interdites qui vont empoisonner la vie d’Elias.

Il cherche le calme parmi les brebis de la bergerie de son père, prend pour confident un vieux berger qui devine son tourment et lui conseille de se déclarer et d’empêcher le mariage tant qu’il est encore temps. Mais Elias est faible, il se laisse emporter par la passion, tout en étant incapable d’affronter sa famille.

Puisqu’il ne peut épouser Maddalena, il se fera prêtre. Prêtre sans vocation. Faible toujours, obsédé par son amour, se débattant contre le péché…

Alors que j’avais adoré les Roseaux sous le vent j’ai eu du mal à m’intéresser à cette thématique religieuse qui est bien loin de mes préoccupations.

 

 

 

 

La Guerre des Saints : Michela Murgia

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 sardaigne 152 - Copie

J’ai ouvert ce livre mercredi. Nous revenions du Sinis et de Cabras où se déroule l’histoire. Cette coïncidence m’a réjouie. « Crabas était un gros bourg de 9000 âmes lieu de villégiature estival d’Eleonore d’Arborée… » . Je viens de faire la connaissance de cette héroïne du 14ème siècle.

« les rives de l’étang sur lequel Crabas fondait s vie sociale délimitaient une  île sauvage de basses eaux de laquelle le garçonnet s’imaginait naufragé et téméraire. « 

Le livre s’ouvre comme le récit des vacances d’un enfant Maurizio dans la lagune du fleuve Thirso en 1985-1986.

« Le village respirait au rythme des cloches, ses poumons n’étaient autres que l’église paroissiale de Santa Maria ». [ …..]

« les pêcheurs avaient pour saint patron Pedru, Pierre, le pêcheur des hommes qu’on célébrait en grande pompe avec un prédicateur rémunéré venu de l’extérieur, surtout par des quintaux de muggini qu’on cuisinait pendant les bals. L’odeur de poisson grillé flottait jusqu’aux villages voisins »

Voici le cadre de l’histoire où les enfants désœuvrés se livrent aux occupations de leur âge : chasse aux oiseaux à la glu ou à la fronde, expédition punitive contre une tribu de rats. Joliment raconté. On sent vivre le village, des vieillards aux enfants.

Le roman prend une autre tournure au chapitre 6 (le live en fait 10) quand une querelle de clochers se déclare avec la fondation d’une nouvelle paroisse qui divise le village. Ici commence la guerre des Saints qui donne son nom au livre. Les enfants sont témoins des querelles des adultes. Enfants de chœur, ils y participent à leur façon. La comédie légère se termine en farce bouffonne. Le lecteur sourit d’abord aux traits d’humour pour finir par pouffer bruyamment à la fin.

Un livre à emporter dans un voyage en Sardaigne mais aussi une lecture réjouissante pour s’évader.

 

Marcello FOIS – Nel tempo di mezzo

LIRE POUR LA SARDAIGNE (NUORO)

nel tempo di mezzo

Marcello FOIS – Nel tempo di mezzo

Lu sur ma liseuse en VO. Je suis très fière d’avoir été capable de suivre le fil de l’histoire mais la faiblesse de mon niveau en Italien ne me permet pas de faire une « critique littéraire ».

Lu en Sardaigne.

12-17 octobre 1943 –  raconte l’arrivée  de Vincenzo Chironi en Sardaigne. Orphelin, élevé à Trieste, il va à la recherche de la famille de son père à Nuoro. Il marche dans une île dévastée par la guerre, la sécheresse, les fièvres . « Vers le sud, la mer à gauche ; vers le nord la mer à droite » Avec Orosei  pour cap. La découverte des paysages s’inscrit dans ma démarche touristique. Peu de rencontres dans ce maquis désolé, un vieil  aveugle « Tiresias en personne », un prêtre qui lui donne l’hospitalité dans sa chapelle perdue. Prêtre chasseur, prêtre sans paroissiens malades de la malaria…dont le meilleur ami est un chien qui va mourir. Quand Vincenzo parvient à Nuoro,  il trouve son grand père et sa tante seuls survivants d’une famille autrefois prospère et nombreuse. Ils trouvent une nouvelle raison de vivre  dans ce jeune homme de leur sang. Et un ami de hasard Mimmiu.

La paix revenue, Vicenzo s’installe dans Nuoro. On assiste à la modernisation du bourg rural qui devient une ville. Vicenzo et son ami se portent volontaire dans la lutte contre les sauterelles puis contre les moustiques, vecteurs de la malaria. Le fascisme est liquidé mais pas oublié… luttes politiques, communistes, monarchistes.

Vincenzo tombe amoureux, amour véritable, partagé,  qui reste stérile. Et cela se gâte.

La dernière partie  1972 1978 n’est plus racontée par Vincenzo mais par son fils Christian, né après la mort de son père.

Autant, j’ai  aimé le début du livre qui raconte Nuoro. Autant je n’ai pas accroché à la saga quand les fausses couches  de Cecilia sont vécues comme une malédiction qui vont détruire le couple idéal…..

Roseaux au vent – Grazia Deledda

LIRE POUR LA SARDAIGNE

Par les rues de Galtelli
Par les rues de Galtelli

 

Rose Grazia Deledda – Prix Nobel 1926 –est une gloire de la région d’Orosei.

Galtelli où se situe le roman Roseaux au vent l’a célébrée en offrant un parcours – un parc littéraire- où des citations sont placardées sur des plaques émaillées à la manière du nom des rues. Nous avons visité Galtelli trop tôt. Je n’avais pas encore lu le livre et je n’en ai reconnu qu’une seule :

« Voici là-haut, assis sur une banquette de pierre adossée à la maison grise du Milese, un gros homme vêtu de velours dont la teinte marron fait mieux ressortir le rouge du visage et le noir de la barbe »

Si  j’avais lu le livre plus tôt j’aurais vu les rues vides se peupler des silhouettes d’Efix – le narrateur – j’aurais cherché les figuiers de barbarie entourant la cour de Kallina, l’usurière. J’aurais imaginé la maison des nobles Pintor, les patronnes d’Efix. Pour moi, celle-ci est la maison transformée en Musée ethnographique – la seule maison que j’aie visitée au village.

Le livre m’aurait servi de guide pour nos promenades. Nous nous serions arrêtées à Oliena où Giacinto est allé chercher le vin de Don Pedru. Nous aurions cherché les chapelles où se déroulaient les fêtes et pèlerinages. Nous aurions mis des noms sur les sommets. Aurions prêté plus d’attention à la route de Nuoro, aux roseaux du Cedroni que nous avons traversé sur l’étroit pont de pierre d’Orosei ou sur le pont de fer d’Onifai.

A propos de l’arrivée à Galtelli : château de Pontes

« Voici d’un coup, la vallée s’ouvre sur le sommet d’une colline  semblable à un énorme amas de décombres, apparaissent les ruines du château, d’une muraille noire, une fenêtre bleue vide comme l’œil même du passé regarde le panorama rose mélancolique du soleil naissant, la plaine tachetée de gris des sables et du jaune pâle des joncs qui ondulent, l’eau verdâtre du fleuve, les petits villages blancs avec leur clocher au milieu comme le pistil dans la fleur, les petits monts au dessus des villages et au fond le nuage mauve et or des montagnes du Nuorese. »

C’est une très jolie histoire, très bien racontée que celle d’Efix, le serviteur des  dames Pintor  qui cultive le petit domaine de ses patronnes nobles mais trop pauvres pour le payer. Trop nobles pour travailler sauf en cachette, ou se marier sans déchoir. Trois vieilles filles – elles étaient quatre sœurs mais l’une d’elles s’est enfuie. Et justement, le fils de la fugitive, Giacinto paraît au village. Ce jeune homme sera-t-il capable de redonner son lustre au domaine ? Tandis que les sœurs sont méfiantes, Efix donnera toute son affection au jeune homme. Même quand cela tournera très mal et que l’usurière lui permettra de ruiner ses tantes…

 

Mal de pierres – Quand le Requin dort – Milena Agus

LIRE POUR LA SARDAIGNE

Mal de pierres

Mal de pierres

« mon attente se réveille, angoissée sous les coups bleus du printemps, après être restée, honteuse, à la pâle lumière de l’hiver, mon attente ne te comprends pas et ne peut pas se faire comprendre, dans le jaune doux, anxieux, des mimosas effrontés. »

Quatre générations s’emmêlent, deux maisons à Cagliari, deux villages sardes, pas de nom ni de prénoms (sauf madame Lia). La narratrice est-elle une jeune fille ou encore une enfant ? Elle désigne les personnages  par leurs liens familiaux, ne s’embarrasse pas de descriptions.

J’ai eu du mal à entrer dans le récit. Ecriture aride. Obsession de l’amour.

Puis, vers le milieu de la lecture, je suis happée par cette étrangeté, par ce désordre, cette folie.

« Dans chaque famille, il y a toujours quelqu’un qui paie son tribut pour que l’équilibre entre ordre et désordre soit respecté et que le monde ne s’arrête pas »

 

L’ordre de la maison, l’ordre de la société traditionnelle, combattant le désordre de l’amour, passion rêvée ou vécue. La sexualité du bordel s’opposant au mariage respectueux. Tout déborde. Tout est contenu. La chevelure tressée ou dénouée de la petite fille, de la femme, de la grand-mère, séduction ou folie,?

Quand le Requin dort

quand le requin dort

Petite musique de Milena Agus, un court texte charmant, débordant d’amour.
Pourquoi les femmes cherchent-elles tant l’amour des hommes qui, eux, jouent de la musique, naviguent en mer, font la guerre ou partent explorer le vaste monde.
L’amour sous toutes ses formes : conjugal pour la grand mère, volage pour la tante, maternel ou même sado-masochiste (très dérangeant puisque qu’il s’agit d’une très jeune fille).
Amour border-line. Qu’est-ce qui a tant désespéré la mère? Les infidélités de son mari? la découverte des amours de sa fille, l’impossibilité de vivre un nouvel amour?
Je n’aurais pas dû lire ce livre à la suite du Mal de pierres que j’avais beaucoup aimé mais qui lui ressemble trop.

Novecento : pianiste – Alessandro Baricco

LECTURE COMMUNE INITIÉE PAR EIMELLE

Comment nommer cet ouvrage?

Monologue de 84pages écrites pour le théâtre. Texte poétique. Nouvelle ou court roman. Jazzy?

Tout est surprenant, invraisemblable, chimérique. Amour de la musique, improvisations ou duel musical, amour de la mer. Refus de la terre, invention de la géographie.

Novecento avec son nom improbable a-t-il été rêvé par le narrateur?

Pietra Viva – Léonor de Récondo

LIRE POUR L’ITALIE

le Bacchus du Bargello
le Bacchus du Bargello

Le héros de l’histoire Michel-Ange est un personnage qui m’intéresse. Dans les carrières de marbre de Carrare encore plus encore. L’imaginer tirer ses personnages du marbre! Partager le travail des carriers et tailleurs de pierre, le sujet avait tout pour me plaire. La critique était bonne. Les copines le recommandaient.
Je partais pour un beau voyage à la Renaissance dans cette Toscane que j’aime.
Pourtant cela n’a pas fonctionné.
Lecture agréable. mais lisse, trop lisse pour m’accrocher ou m’émouvoir.Superficiel? J’ai glissé dans ces 225pages sans entrer dans le roman, sans y croire, ni à l’amour chaste pour Andréa le moine si beau, ni pour l’amitié de Michele, l’enfant. Quelques préciosités m’ont agacée. qu’est-ce donc qu’une Bible inviolée? et  ces hommes aux noms d’animaux?
Je ne regrette pas cette lecture. Comme Parle-leur de Bataille.…mettant en scène Michel-Ange également, la rencontre ne s’est pas faite.
Peut être suis-je grognon? J’ai parfois du mal avec les romans historiques. je leur préfère l’Histoire avec ses textes, ses sculptures, ses chefs d’œuvres. Pour qu’un roman historique m’emporte, il me faut plus de détails, plus de recherche. Et puis, la pureté du marbre, la chasteté, les mères idéalisées mortes, cela m’embête!

pietra-viva-

Les Fiancés – Manzoni

CHALLENGE ROMANTISME

Merci avant toute chose à Claudialucia d’avoir proposé les Fiancés comme lecture commune! C’est une vraie découverte que je n’aurais pas faite seule.

 

 

 

 

 

La première surprise fut d’ouvrir le paquet : un gros pavé de plus de 850 pages. Un gros livre peut être promesse d’un plaisir prolongé de lecture mais aussi un long pensum. j’ai vite sauté la préface très savante, et très ennuyeuse pour qui ne connait ni l’auteur ni l’ouvrage. On aurait mieux fait de la mettre en postface. j’y suis retournée.

Cela commence comme du Stendhal dans les Nouvelles Italiennes, un manuscrit ancien… puis une belle description des sommets au dessus du Lac de Côme…puis arrivent les Braves, séides des seigneurs, cap et épée, sicaires… nous quittons Stendhal pour Dumas. Don Rodrigue, tyranneau local, neveu d’un Grand de Milan, a parié avec un de ses cousins qu’il séduirait Lucia, la petite fiancée. Manzoni bataille contre les abus de pouvoir de la noblesse. Un peu plus loin, c’est Diderot et la Religieuse qui a inspiré l’auteur.Chaque épisode introduit un nouveau personnage. Et ces personnages ne sont jamais secondaires, ce sont les véritables héros d’une grosse histoire qui fait oublier les Fiancés Renzo et Lucia, que l’on perd de vue pour les retrouver dans de nouvelles aventures. Si le pouvoir civil est espagnol, le clergé, moines capucins, curés, évêques, cardinaux (et même un quasi-saint Frédéric Borromée) jouent un rôle prépondérant dans la vie du Milanais. On assiste à un presque miracle : la conversion d’un bandit l’Innommé

L’action se déroule dans le Milanais en 1628. L’Espagne règne sur  Milan. Les mauvaises récoltes ont causé la disette puis des émeutes du pain. Casale est assiégée, en France Richelieu fait le siège de la Rochelle, la guerre de succession de Mantoue va voir les troupes étrangères se déverser sur la Lombardie et apporter désolation, pillages et dans leur sillage, la peste. Je lis Les Fiancés comme un roman historique. Manzoni s’est documenté pour raconter les évènements. Il cite ses sources. Les notes (malencontreusement situées à la fin du livre, j’aurais préféré en bas de page) confirment l’authenticité des faits et des personnes. Et surtout Manzoni se livre à une véritable analyse économique quand il explique les effets négatifs de la fixation d’un prix trop bas au pain. C’est un véritable cours d’économie.

Quand il raconte l’épidémie de peste, l’auteur ne nous épargne aucun détail. Il faut se souvenir que la contagion de la peste n’a été découverte que beaucoup plus tard, en 1894, et pourtant il a des intuitions géniales. Il montre l’incurie des services de santé qui nient la réalité de l’épidémie, la laissant s’étendre au lieu de la contenir, les atermoiements, les mesures prises alors, la lâcheté de certains, le courage d’autres, aussi les raisonnements oiseux de Ferrante, l’érudit dans sa tour d’ivoire, qui préfère interpréter la catastrophe par les conjonctions de Jupiter et des planètes,  ou par des sophismes, et négligeant de se protéger, contracte la fatale maladie.

D’autres lectures du gros livre sont possibles, une lecture catholique, dont je suis éloignée…. en V.O. il serait intéressant de suivre l’Italien au moment où le Toscan devient l’Italien alors que l’Italie s’unifie. Lecture sociale : lutte des petits contre la tyrannie des nobles, Manzoni écrit peu de temps après le passage de Napoléon en Italie, popularisant les thèses de la Révolution….Il est remarquable que les héros ne soient pas des princes et princesses mais un ouvrier,  fileur de soie, et une petite paysanne. Là, cependant, j’ai été un peu frustrée : autant l’auteur s’est appliqué pour raconter le quotidien des moniales, des capucins, du curé de campagne, ou celui des seigneurs-bandits, autant il aurait pu nous montrer les ouvriers du textile au travail. Le livre aurait été encore gros!

Véritable découverte!

Avant, l’association Romantisme et Italie était univoque  : Verdi maintenant je penserai à Manzoni!

Et pour le plaisir le Requiem de Verdi!

Acide, Arc en ciel – Erri de Luca

LIRE POUR L’ITALIE

Récit intense, style inimitable d’Erri de Luca (comment la traductrice se débrouille-telle, bravo à Danièle Valin!)

Trois visites à un narrateur solitaire, cultivant sa terre dans les environs de Naples, vie simple des paysans qui se soucient de la brebis qui appelle l’agneau absent, du vieux pin perdu de chenilles, du robinet qui goutte, des poutres qui craquent.

Trois visites d’amis d’enfance, condisciples du lycées, camarades des vacances ensoleillées à Ischia. Trois parcours si différents.

Le premier a tué, s’est exilé, a vécu la vie des maçons, des hommes de peine immigrés en France. Il raconte le travail manuel, la solidarité des travailleurs, d’Afrique ou des Balkans, son assassinat aussi. Non-dit, j’ai imaginé les années de plomb, les Brigades Rouges,  les gauchistes établis, jamais explicité. Après tout il s’agissait peut être de mafia, le récit se déroule à Naples. Le second est un prêtre, un missionnaire en Afrique. Tout aussi physique, il a cultivé un jardin, de retour en Italie, se désole de l’abandon promis à l’œuvre de sa vie. Le troisième est un errant qui se définit comme courtisan, capable de se faire léger quand il est l’hôte d’une maison qui l’abrite, capable de la quitter avant de lasser. Jeune homme séduisant, sachant jongler avec les mots, cultivé. Il a été incarcéré par erreur. Comme chez ses amis, il a su s’adapter à la prison.

143 pages qui contiennent l’essentiel de la vie : enfance, adolescence, maturité et même la fin. Grand art de l’écrivain que de concentrer l’essentiel tout en restant d’une légèreté éblouissante. A l’image de ces plongeurs qui décorent la couverture du livre. Un livre mince, mince et en même temps d’une densité extraordinaire. On sent la présence de la mer, Ischia solaire, la silhouette du Vésuve, le fourmillement de Naples, les marins qui arrivent au port. Le monde entier y est contenu : la terre africaine et même les océans du sud des explorateurs, la mer aussi « La mer n’a pas de tavernes » cette phrase est revenue plusieurs fois dans les paroles de deux hôtes, comme une clé qui ouvrirait un des mystères de l’homme. Mais lequel?