La Baignoire de Staline – Renaud S Lyautey – Seuil noir

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

Merci à l’éditeur, Le Seuil et à Babélio pour cette agréable découverte. 

Un policier qui se déroule à Tbilissi en Géorgie, dépaysement garanti pour un voyage au Caucase. Un jeune Français est découvert assassiné dans une chambre d’hôtel, René Turpin, un diplomate est chargé de suivre l’affaire. Je pense à Aurel le consul du Suspendu de Conakry de Rufin en plus terne comme personnage. Ce sont les policiers géorgiens qui sont chargés de l’enquête. D’ailleurs d’autres morts suspectes vont succéder avec un sympathique détective d’origine abkhaze (occasion de découvrir cette région annexée par la Russie). L’enquête part en tous sens (je ne spoilerai pas!)

En plus du décor caucasien, on goûtera à la gastronomie locale sous l’expertise d’un aimable voisin de Turpin qui l’entraîne dans les meilleures cantines de la ville et cuisine aussi. J’aime les policiers qui n’oublient ni de manger ni de boire (mon préféré est Montalbano). Je vous laisse essayer des mets délectables aux noms imprononçables.

Et Staline là dedans? l’action se déroule en 2009.La Géorgie est un état indépendant.  Staline, qui en est originaire comme Béria et nombreux autres, ont laissé un souvenir impérissable. Fierté ou terreur? L’ambivalence subsiste encore un demi-siècle après sa disparition. On ne peut ignorer les décennies communistes qui ont modelé l’urbanisme et les mentalités.

Les racines de l’enquête remontent à l’époque soviétique. De policier, le roman vire à l’espionnage….j’ai dévoré la fin tout à fait passionnante.

une très bonne pioche de la Masse Critique!

Une chose à Cacher – Elizabeth George – les Presses de la Cité

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

Tout d’abord merci à Babélio et à l’éditeur qui m’ont offert ce livre!

Quand je l’ai découvert dans ma boîte aux lettres, j’ai été étonnée par son poids (820 g) 652 pages, grand format! Promesse d’un long moment de lecture? Pas du tout, les pages se tournent toutes seules.  C’est un de ces romans addictifs dont on veut connaître la fin et qu’on ne lâche pas. 

L’autrice  aborde un problème douloureux souvent occulté : l‘excision et plus généralement les violences faites aux femmes. L’action se déroule à Londres dans la communauté nigériane habitant le Nord- Est de Londres et aussi dans les quartiers plus chics de Belgravia, Chelsea ou Twickenham pour les blancs. Dans ce gros bouquin l’éditeur aurait pu insérer un plan du Grand Londres pour que les francophones se situent un  peu mieux. L’auteure montre les contrastes entre les modes de vie des privilégiés et des africains nouvellement installés à Londres. Il s’agit plus de différences culturelles que socio-économique : les Africains de l’histoire, commerçants ou artisans sont plutôt prospères. Cependant le racisme est très présent. Racisme dont souffrent les Africains, ainsi que préjugés anti-blancs tenaces : communautarisme exacerbé qui explique l’attachement à certaines coutumes comme l’excision. 

Dans la première partie, l’auteure présente une foule de personnages. Il faut s’accrocher pour les distinguer, comprendre qui sont les protagonistes, qui sont les policiers. Chacun semble pris dans un mariage dysfonctionnel, dans une situation personnelle particulière. Si bien qu’on n’a aucune idée de ce qui va se passer.

La victime  n’apparait qu’après une bonne centaine de pages :  une policière noire qui faisait partie d’une brigade travaillant  sur les violences faites aux femmes. Les policiers vont enquêter sur le meurtre d’une collègue, cela n’est pas facile….

Je n’en dirai pas plus. Sujet intéressant. Rebondissements. Au lecteur de découvrir.

Un bémol, cependant : dans une intrigue si compliquée, est-on forcé de s’appesantir sur les nombreux cafés, chauds, brûlants ou tièdes, ou sur les en-cas de l’enquêtrice boulimique et les marques de whisky de son collègue plus select. Cela décrit une ambiance, mais glisser aurait économisé au moins une cinquantaines de pages inutiles à l’action.

 

 

Sur le toit de l’enfer – Ilaria Tuti – la Bête noire

POLAR ITALIEN

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Je suis toujours curieuse de découvrir une nouvelle série de polars. En revanche, je suis mauvaise cliente pour les diableries, monstres et enfer. Ne croyant ni à Dieu ni à Diable, j’ai tendance à être agacée par ces références au Bien ou au Mal . Je n’ai pas fait attention au titre mais j’ai eu un peu de recul comme dans les livres de Dolorès Redondo ou Illiska sous-titré « le Mal » de l’islandais Erikur Norddahl, je ne crois pas aux monstres non plus. Ce roman a eu raison de mes réticences à la fin que, bien sûr, il n’est pas question de divulgâcher.

L’histoire se déroule dans les montagnes italiennes à la frontière de l’Autriche dans un village enclavé, jaloux de sa culture, de son territoire, très solidaire, qui préfère garder ses secrets que de collaborer avec la police italienne. Même le policier local se sent plus tenu à l’omerta qu’à faire avancer l’enquête. Montagnes abruptes, forêts sauvages, grottes inexplorées. Le terrain n’est pas facile pour l’équipe de policiers sous la direction du commissaire Battaglia…Commissaire atypique, Teresa Battaglia, la soixantaine, diabétique,  un caractère de cochon mais très appréciée de ses lieutenants qui lui sont aveuglement dévoués.

Un premier crime horrible, la victime est énuclée, les yeux ont été arrachés, fait penser à un meurtrier monstrueux, criminel en série. En effet, d’autres victimes suivront….Je commence à tiquer : gore, trop gore! Et puis les criminels monstrueux, ce n’est pas ma tasse de thé.

Ilaria Tuti a monté une intrigue haletante, je me laisse prendre par cette lecture addictive avec mauvaise grâce d’abord, puis hameçonnée. C’est très bien fait avec ce qu’il faut de mystère et de rebondissements. La fin est surprenante, Teresa Battaglia est une femme,  non seulement intelligente, mais pleine d’empathie, très sympathique sous ses abords grognons. 

Lisez-le, c’est une lecture surprenante.

les silences d’Ogliano – Elena Piacentini – Actes sud (2022)

POLAR MEDITERRANEEN

Elena Piacentini est une écrivaine d’origine corse dont j’ai déjà lu un roman policier : Un Corse à Lille CLIC

Les Silences d’Ogliano se déroule dans une île méditerranéenne : Corse, Sardaigne ou Sicile, j’ai aussi pensé à la Calabre. Pays de mafia, de bandits et culture de l’Omerta qui est la traduction littérale du titre. Pays de maquis où l’on peut se cacher, illusion de liberté, doublé dans le roman de grottes et de cavernes. Le livre s’ouvre sur les funérailles d’un mauvais sujet, « officiellement leveur de liège  braconnier et voleur de bétail » cinq étrangers louches sont présents. 

En même temps, le Baron, son fils et sa ravissante femmes viennent prendre leurs quartiers d’été. Deux mondes coexistent : les misérables et les nobles propriétaires.

Libero, le narrateur, est un jeune homme, encore lycéen, le fils de l’institutrice ami du fils du baron comme des jeunes du village. Entre ces deux mondes. Roman d’apprentissage ou d’amour? Libero connait comme sa poche la montagne. Roman de nature?

Je n’ai pas envie d’en dire plus. L’intrigue vous conduira dans des lieux secrets et vous découvrirez les secrets que Les Silences d’Ogliano recèlent. C’est une lecture addictive, très agréable, dépaysante. Et puis, en filigrane Antigone de Sophocle, ne peut que me plaire.

Cependant, j’ai été un peu agacée par le machisme, la virilité célébrée, même si elle est très couleur locale. Surprenant d’une écrivaine, ce rôle mineur dévoué aux femmes sainte mama ou putain, il y a aussi l’alternative folle… Antigone qui dit NON vaut mieux que cela.

Le suspendu de Conakry – Jean-Christophe Rufin

POLAR EXOTIQUE

folio

Une lecture distrayante et facile!

De Conakry, vous n’apprendrez pas grand chose ; en revanche, des préjugés des expatriés français qui n’ont pas tous compris que l’Empire colonial était fini, vous allez vous amuser! 

Aurel le Consul, Aurel Timescu, Roumain à moitié juif, pianiste de bar, à l’inénarrable dégaine et à l’accent prononcé, en l’absence du Consul Général, va sortir du placard du consulat où on l’a consigné pour mener une enquête : un homme a été retrouvé suspendu au mât de son yacht dans la marina.

Pour les Guinéens, comme pour ses collègues de l’Ambassade, l’affaire est entendue : le plaisancier était riche, il a été dévalisé. La jeune Guinéenne qui vivait sur le yacht était une femme légère complice des voleurs. Terminé, rien à enquêter.

Aurel le Consul a une intuition, de plus il s’ennuie, cette enquête est une aubaine….

Je ne vais pas divulgacher, lisez-le c ‘est plaisant!

La Théologie du sanglier – Gesuino Némus – Actes Sud

CARNET SARDE

Est-ce un roman policier?

Certes, il y a d’abord  un disparu, une femme qui attente à ses jours, un autre disparu, un enfant….Nous suivrons l’enquête que mènent les autorités. Les autorités? Le Maréchal, un gendarme piémontais dans un village de la campagne sarde  est un parfait étranger, il ne parle pas la même langue, se heurte à l’omerta et se trouve plus souvent moqué que de raison.

Ça suffit, maréchal ! Vous espérez quoi ? À part le fait qu’ils sont de l’Ogliastra ou de la Barbagia… vous
voudriez quoi ? Qu’ils vous disent que c’est leur cousin qui a volé des brebis ? Ici, ils sont tous parents. Au pire,
ils se les volent entre eux, les brebis. À Pâques, ils mangent celles qu’ils ont volées à Noël et à Noël celles qu’ils ont volées à Pâques. Ils s’invitent entre eux, ça leur évite de s’entretuer.

Une chronique villageoise?

Le petit village est presque coupé du monde à l’heure où l’homme pose son pied sur la lune. Ses habitants vivent dans la misère :

Plus que d’omerta, c’était question de misère. Les enterrements coûtaient cher, et un bandit en cavale qui disparaissait sans laisser de trace rendait un double service à sa famille : il alimentait l’espoir qu’il était encore en vie, et, par conséquent la légende de son impunité, véritable rente à durée indéterminée[…] en ne se faisant pas retrouver il permettait aux siens et surtout à l’église de réaliser des économies substantielles….

A Telévras, le médecin est vétérinaire, et le curé Don Cossu sont les notables avec l’instituteur, un propriétaire terrien, le chauffeur de l’autocar….En dehors de la mortalité non élucidée, les évènements les plus notables sont les parties de chasse au sanglier et les soirées à boire le vin local : le cannonau ou d’alcool loccal plus fort le fildeferru. 

Le sanglier est une prière. Avec les chiens c’est un rosaire. Sans chiens, un Te Deum. Sans chiens, de nuit et
illégalement, c’est l’Hosanna. C’était, à peu de chose près, l’incipit du texte contenu dans le cahier noir à liseré rouge, qu’il avait provisoirement intitulé Théologie du sanglier (selon Cossu don Egisto). Une œuvre unique, écrite sous forme de journal intime qui, en d’autres temps, eût été vouée au bûcher.

 

Ce sont donc les écrits de Don Cossu qui ont donné le titre au livre. Don Cossu est un jésuite lettré, humaniste qui essaie de donner une bonne éducation à Matteo, le fils d’un bandit, et véritable prodige, et Gesuino, incapable de s’exprimer à l’oral qui a une vocation d’écrivain.

Baisser le rideau de fer d’un bar à Telévras, sans rien dire à personne, à huit heures du matin, signifiait deux
choses : soit la Russie avait envahi la Sardaigne et il fallait aller festoyer sur la place publique, soit il était arrivé quelque chose de vraiment, de terriblement grave.

J’ai beaucoup ri et j’ai apprécié la couleur locale alors que j’ai lu ce livre en Sardaigne. Les nombreuses phrases en sarde ajoutent encore à la saveur du livre. La construction un peu compliquée avec des sauts dans le temps m’a un peu perturbée, mais pas plus que cela!

Une lecture très dépaysante!

L’île des Âmes- Piergiorgio Pulixi

CARNET SARDE

Au départ pour Cagliari j’ai commencé ce roman policier qui est une excellente introduction à notre voyage. Deux policières sont chargées des « affaires classées », placardisées pour des motifs disciplinaires : Mara Raïs,mauvais caractère dérange par son franc parler, Eva Croce, milanaise, a dérapé lors d’une bavure. Mara fait découvrir à Eva Cagliari et accessoirement la langue sarde, bien différente de l’Italien. 

Je suis la Milanaise dans sa découverte : première surprise : les flamands roses qui sont bien au rendez-vous dans la lagune, puis nous faisons halte à la Plage du Poetto où Mara a donné rendez-vous à Eva. Elles vont rendre visite à Barrali dans sa maison de Quartu Sant’Elena où nous devons passer sur le chemin de Villasimius. C’est très amusant comme un jeu de piste. Au dîner nous cuisinerons les culurgionis raviolis sardes à la pomme de terre  à la menthe fraîche et pecorino sarde.

 Elles vont s’intéresser à une affaire vieille de plusieurs décennies : la première victime est retrouvée en 1975, une seconde dans des conditions similaires en 1986. L’inspecteur Barrali n’a jamais classé son enquête, persuadé que de nouveaux meurtres vont se dérouler. Très malade, il confie le dossier aux deux enquêtrices. En effet, une jeune fille disparaît dans des circonstances analogues. L’enquête prend une autre tournure….De cold case, le meurtre devient d’actualité brûlante mobilisant policiers, juges, journalistes et autorités. 

Comme l’intrigue est compliquée et haletante avec de nombreuses fausses pistes, je ne vais pas spoiler en vous la divulguant!

Vous allez découvrir des traditions anciennes, remontant à la Préhistoire au temps nuragiques (Âge de Bronze), des croyances anciennes qui ont perduré dans les campagnes reculées. La lectrice touriste  jubile de voir s’animer ces sites : nuraghes, montagnes mystérieuses sources magiques, menhirs…Toutes ces traditions ont été étudiées par Baralli qui a fait appel à un anthropologue spécialiste  et j’apprends avec avidité les rites préhistoriques. 

Un livre parfait pour commencer ces vacances en Sardaigne que vous lirez avec plaisir même si vous restez chez vous!

lire aussi la critique d’un blog ami : CLIC

L’Or Sarde – Giulio Angioni – Métailié

LIRE POUR LA SARDAGNE

Polar sans policier, tout juste un adjudant et un juge d’instruction peu efficaces. Un adolescent disparaît, enlèvement crapuleux? meurtre et viol d’un détraqué sexuel? Le suspect désigné, un musicien homosexuel se suicide en prison. Le Maire de Fraus mène son enquête avec ses adjoints, le secrétaire de mairie et le concierge du collège. Fraus est un village perdu dans l’intérieur, sa mine de talc a fermé, les goélands survolent une décharge, le patron du magasin d’électro-ménager se donne des airs de grandeurs, le neveu de ce dernier  a disparu. Fraus a aussi une inquiétante Maison de l’Ogre et une zone archéologique avec un nuraghe. 

La maison de l’Ogre, figurez-vous donc! Depuis des millénaires, on nous refile du toc, à nous à Fraus : des ogres, des diables, des trésors enterrés, des richesses minérales et maintenant des champignons en galerie. L’endroit a même le physique du rôle, pour ce nom de conte de fées. mais le plus remarquable ce n’est pas ce qu’on voit. Le ventre de l’Ogre a de longues viscères : des boyaux compliqués, dit-on qui arrivent à l’une et à l’autre mer, pour que les possesseurs des lieux puissent s’échapper ou se mettre en sûreté. Et les mystères des entrailles sont toujours gardés par de farouches cerbères. Avec l’or des âges fabuleux, la Mouche bouchère est enterrée dans des tonneaux de fer. La terrible Mouche Bouchère….[…]On prétend aussi à Fraus que sont ensevelis là-dedans  des jardins de corail, fleurs de sang, du sang des innocents offerts au Moloch, impavide et éternel….

Le Maire, le narrateur, est professeur de philosophie, spécialiste de Moore et de l’Utopie. Giulio Angioni, l’auteur, anthropologue, décrit tout un monde dans ce « trou-du-cul-du monde » avec son histoire , ses coutumes, ses croyances, ses animaux – ânes, chiens, abeilles  et même Mouche Bouchère. Il campe des personnages attachants. C’est un roman très riche malgré les 230  pages. Parfois un peu confus, cependant.

Sorcellerie ou mafia?

Jusqu’au bout, le lecteur hésite.

Dans quelques heures Transavia me portera en Sardaigne pour rêver de plus près.

Les Nuits de la Peste (2022) Orhan Pamuk – Gallimard

LIRE POUR LA TURQUIE 

Lecture au long cours : pavé de 683 pages !

« ce 22 avril 1901 où commence notre histoire, l’arrivée au large de l’île d’un vapeur non programmé, deux heures avant minuit, annonçait quelque chose d’extraordinaire. »

Ce roman-fleuve commence comme un roman policier :le pharmacien-chimiste Bonkovski Pacha, envoyé par le Sultan pour endiguer l’épidémie de peste sur l’île de Mingher, est assassiné. Le Docteur Nuri et son épouse Pakizê , en route vers la Chine pour un congrès sanitaire international, est rappelé en secret pour élucider ce meurtre.  Abdülhamid, le Sultan, grand lecteur de Sherlock Holmes a missionné ce dernier pour résoudre cette énigme en utilisant les méthodes du célèbre détective tandis que Sami Pacha, le gouverneur a plutôt tendance à obtenir des aveux par la torture.

« Au fond, peut-être que mon oncle Abdülhamid ne prenait pas cette histoire de Sherlock Holmes au sérieux, pas davantage que toutes les réformes qu’il a menées sous la contrainte des Européens. Le problème n’est pas tant que le sultan apprécie et parodie les mœurs européennes, mais que le peuple apprécie de bon cœur cette parodie. En conséquence, ne vous chagrinez pas trop. »

La narratrice, une historienne, plus d’un siècle après les faits  reconstitue l’histoire de la peste de Mingher  qui a proclamé son indépendance. Elle utilise les lettres de la Princesse Pakizê, présente sur l’île et témoin de l’histoire. La princesse, fille du Sultan Mourad V, déposé par Abdülhamid, a vécu recluse avec les pachas et sultans dans le sérail d’Istanbul. Orhan Pamuk nous raconte aussi la vie à Istanbul pour la famille règnante. L’empire Ottoman, au tournant du XXème siècle est « l’homme malade« , l’Empire se délite en guerres des Balkans, et luttes des Grecs de la Mer Egée (1897 la Crète est rattachée à la Grèce), la carte de l’Empire que le Sultan fait afficher est de plus en plus périmée…Les grandes puissances sont en embuscade.

 

En même temps, sur d’autres rivages Mustapha Kemal étudie à l’école militaire de Monastir (c’est moi qui fait le parallèle, l’auteur n’y fait aucune référence). Ce gros roman peut être lu comme un roman historique, d’ailleurs la narratrice racontera l’histoire jusqu’au XXIème siècle.

« Il fit des rêves et des cauchemars étranges, il montait et descendait sur les vagues d’une mer déchaînée ! Il y
avait des lions qui volaient, des poissons qui parlaient, des armées de chiens qui couraient au milieu des
flammes ! Puis des rats se mêlaient aux flammes, des diables de feu rongeaient et dépeçaient des roses. Le treuil d’un puits, un moulin, une porte ouverte tournaient sans relâche, l’univers se rétrécissait. De la sueur semblait goutter du soleil sur son visage. Ses entrailles se nouaient, il voulait s’enfuir en courant, sa tête s’embrasait puis s’éteignait successivement. Le plus effrayant, c’était que ces rats, dont depuis deux semaines on entendait les couinements aigus résonner dans les geôles, dans la Forteresse et dans tout Mingher, et qui prenaient les cuisinesd’assaut, dévoraient les nattes, les tissus, le bois, leurs hordes maintenant le pourchassaient dans tous les couloirs de la prison. Et Bayram Efendi, parce qu’il craignait d’avoir lu les mauvaises prières, fuyait devant les rats. »

C’est aussi l’histoire d’une épidémie de peste, maladie terrifiante puisque très létale et très contagieuse. Yersin, en Chine, (1894) a déjà mis en évidence la transmission par les puces des rats. Nous allons assister à toutes les phases de l’épidémie (un peu comme la Peste de Camus, et beaucoup comme récemment avec le Covid). D’abord l’incrédulité, puis des mesures pour limiter la contagion, fumigations, désinfections pièges à rats, enfin les confinements et quarantaines, mise à l’isolement de familles entières, hôpitaux saturés, et les révoltes des religieux, le fatalisme…

C’est aussi l’essor de l’identité nationale de Mingher. Au plus fort de l’épidémie, le major proclame l’indépendance. Tout un roman va se construire autour du personnage. Renaissance d’une langue locale (originaire de la mer d’Aral???) . Hagiographie, enrôlement de la jeunesse des école dans ce roman national. En filigrane, on devine certaines analogies. Introduction de l’idée de laïcité, pour éviter les conflits confessionnels entre musulmans et orthodoxes et aussi pour promouvoir les mesures sanitaires scientifiques face aux pratiques superstitieuses.

« Les eaux de la rivière Arkaz étincelaient sous le pont comme un diamant vert du paradis, en contrebas s’étendait le Vieux Bazar, et de l’autre côté, c’était la Forteresse, et les cachots sur lesquels il avait veillé toute sa vie. Il pleura en silence un moment. Puis la fatigue l’arrêta. Sous la lueur orange du soleil, la Forteresse semblait plus rose que jamais. »

Pour construire ce roman foisonnant, Pamuk a imaginé une île, il l’a décrit avec pittoresque. L’arrivée dans le port est grandiose. Il décrit des quartiers populaires, des rues modernes avec des commerces, des agences de voyage, des bâtiments officiels. On pense à Rhodes, à toutes les îles du Dodécanèse (la 13ème?) avec ses ruines byzantines, ses fortifications vénitiennes, puis ottomanes, son phare arabe. Peuplée pour moitié de Turcs musulmans et de Grecs orthodoxes. Certaines communautés sont absentes, un seul arménien, un peintre qui ne vit pas sur l’île, pas de Juifs… Ces absents m’interrogent.

Nous nous promenons avec grand plaisir dans le landau blindé dans les criques rocheuses ou dans les vergers des belles villas bourgeoises. Cela sent le crottin, les plantes méditerranéennes, mais aussi le lysol souvent, et les cadavres parfois. Le lecteur est immergé dans cette île merveilleuse de Mingher, il aimerait qu’elle existe pour y passer des vacances.

« Aujourd’hui, à l’heure où le gouvernement de la République de Turquie, un siècle et quelques années plus tard, redécouvre Abdülhamid – sultan tyrannique, certes, mais pieux, nationaliste et aimé du peuple, toutes qualités dignes d’éloges – et donne son nom à des hôpitaux, nous savons désormais, grâce aux historiens spécialisés, à peu près tout ce qu’il faut savoir sur la passion de leur cher sultan pour les romans policiers. »

Peut-on imaginer, entre les lignes, des allusions à la Turquie contemporaine?

Donbass – Benoît Vitkine –

UKRAINE

Saturée d’images répétitives de guerre, de ruines, bombardements que la télévision montre en boucle, je suis curieuse de littérature qui nourrirait mon imaginaire. Avoir de l’empathie pour un personnage, suivre ses aventures, me sentir happée par un livre, il me semble que je comprendrais mieux les actualités.

J’ai donc lu Les Abeilles Grises de Kourkov et j’ai beaucoup aimé le personnage de l’apiculteur demeuré dans la zone grise, entre les deux fronts tenus par l’armée ukrainienne et les séparatistes du Donbass. Ce livre est sorti en français en février 2022, juste avant l’invasion de L’Ukraine par  l’armée Russe. Il se déroule donc pendant la guerre que les séparatistes du Donbass livrent à l’armée ukrainienne depuis 2014. 

Donbass de Benoît Vitkine se déroule dans la ville d’Avdiivka en 2018

Avdiïvka marquait une limite. Derrière, à l’ouest, commençait l’Ukraine des plaines et du blé, celle des terres noires. Un autre monde. À l’est, c’était le pays des houillères, des puits d’extraction, là où les séparatistes
s’étaient le mieux implantés. Les terrils étaient les gardiens de ce territoire secret, de ses richesses souterraines. Ceux du Donbass s’y accrochaient comme des montagnards à leurs sommets.
[…]
Dans ce monde-là, les villes s’appelaient Anthracite, Prolétaire, Bonheur… On y construisait des jardins
d’enfants, des hôpitaux, des tramways aux couleurs pastel et naïves comme des slogans révolutionnaires.

[….]
Ceux qui avaient gardé leur boulot avaient découvert leur nouveau statut de sous-prolétaires, de déchets de
l’histoire. On ne les comparait plus aux cosmonautes mais aux ouvriers bangladais. Les filles l’avaient compris,
elles aussi. Dans les bals, s’il y en avait encore, elles ne se disputaient plus les jeunes mineurs aux bras durs
comme la pierre.

 

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L’auteur, Benoît Vitkine est journaliste, correspondant du journal Le Monde et a couvert l’actualité de la région pendant 6 ans . Il est le lauréat du Prix Albert Londres . Le livre est donc très bien documenté. L’interview de Mollat ci-dessous est passionnante mais il vaut mieux lire le livre avant parce que certains détails peuvent spoiler.

Polar ou Docu-fiction?

L’auteur revendique le terme de roman-policier puisqu’il correspond aux codes du genre : un policier doit élucider l’affaire à la suite d’un meurtre. Il utilisera les facilités d’enquête que la police lui confère. L’intrigue permet de pénétrer dans la grande usine de coke qui fait vivre la région (voir la carte ci-dessus), de rendre compte de cette guerre de positions qui fait rage depuis 2014. Il met en scène une galerie de personnages variés : les grands-mères qui jouent un rôle insoupçonnés et qui font vivre leur quartier apportant un peu de chaleur humaine, gardant les enfants

« Malgré leur enthousiasme un peu enfantin, malgré leur obstination à préserver dans la guerre l’illusion d’une vie normale. Elles étaient des survivantes. Le quartier était rempli de ces veuves impassibles. Le pays pouvait bien s’étriper, elles continueraient à fabriquer des confitures et à mariner des champignons. Leurs maris s’étaient agités toute leur vie, puis leurs cœurs avaient lâché, fatigués de tant donner à des corps trop massifs, à des vies trop brutales. Elles, elles restaient. Elles vivaient quinze ans, vingt ans de plus que leurs hommes. Pendant vingt ans, elles enfilaient chaque jour les mêmes chaussons, les mêmes robes de chambre. Elles accomplissaient consciencieusement la routine de leurs petites vies. »

Il rencontre  les soldats avec leur violence, l’alcoolisme, mais aussi les questions et les doutes. les hommes d’affaire et la corruption, les trafics. Le policier Henrik  est un vétéran de la guerre d’Afghanistan, il en conserve des séquelles, homme intègre il est tout à fait désabusé quant à l’honnêteté des hommes de pouvoirs, même des amis de longue date.

Il n’y avait pas d’anges gardiens dans le Donbass. Ou bien leurs ailes étaient chargées d’anthracite.

L’interview de Mollat ci-dessous est passionnante mais il vaut mieux lire le livre avant parce que certains détails peuvent spoiler.

 https://youtu.be/qfcnLBSVm54