Exposition autour du Chef d’Œuvre Inconnu à la Maison de Balzac

Exposition temporaire jusqu’au 6 mars 2022

Bension Enav – édition du chef d’oeuvre inconnu

Le chef d’œuvre Inconnu traite de peinture, il n’est donc pas surprenant qu’il ait inspiré de nombreux peintres et plasticiens. Il y a quelques temps j’ai lu cet ouvrage et visité la Maison de Balzac

C’est toujours avec grand plaisir que je retourne Rue Raynouard , en balcon dominant les quais de Seine où l’on peut descendre la Falaise de Passy par de raides escaliers du square de l’Alboni, Rue des Eaux, ou la pittoresque rue Berton étroite et pavée.

Nous avons revu les collections permanentes, manuscrits annotés, bustes de Balzac, son bureau, sa canne….Je me suis longtemps attardée devant les figures de la Comédie Humaine gravées sur 250 plaques typographiques pour chercher les personnages que j’ai rencontrés récemment lors de mes lectures.

L’exposition temporaire est situé en dessous. On entre d’abord dans une salle dédiée à la Belle Noiseuse – film de Rivette (1991) dont on peut visionner un extrait et où se trouve les tableaux de Dufour qui figurent dans le film. 

Michel Piccoli joue le peintre, Emmanuelle Béhart le modèle.

Dufour – la belle noiseuse
Je n’aime pas cette peinture et m’étonne qu’elle puisse être le « chef d’oeuvre inconnu ». Des goûts et des couleurs….
édition du Chef d’oeuvre inconnu de Balzac par Vollard, illustration Pablo Picasso

La salle suivante est consacrée à l’édition de Vollard qui a demandé à Pablo Picasso de l’illustrer. Picasso n’a pas illustré l’histoire à la lettre et a dessiné à son idée autour du motif de la peinture, du peintre et de son modèle. Comme il dessinait des taureaux et minotaures à cette époque, on les voit figurer ici. Pour notre plus grand plaisir.

Picasso : peintre modèle

Dans la troisième salle je retrouve le tableau de Paula Rego qui m’avait donné envie de lire le livre, je retrouve également Arroyo. Un peu plus étrange ce Chef d’Oeuvre inconnu d’Anselm Kiefer qui ne représente pas un portrait de femme mais une salle vide, dessin d’architecture. 

Paula Rego

Et je n’en ai sûrement pas fini avec Balzac!

 

Convoi de Minuit – S. Yizhar – Actes sud

LITTERATURE ISRAELIENNE

Je garde un souvenir ébloui de Hirbat-Hiza lu autrefois dans l’édition Galaade. J’ai donc été surprise de retrouver Hirbat-Hiza dans ce recueil de nouvelles.  Convoi de Minuit réunit les deux récits avec une courte nouvelle,  Le Prisonnier. Laurent Schulman est le traducteur pour les deux éditions, malheureusement les notes ont disparu dans l’édition d’Actes Sud

Découverte pour Convoi de Minuit :  récit de 139 pages. un groupe de soldats prépare la route pour un convoi de camions qui va ravitailler une implantation isolée. Belle évocation de la nature, d’une nuit noire. Camaraderie : entre le responsable taciturne Rubinstein, Gavry le fanfaron, Tsviyeleh rêveur, et les autres. Dally, opératrice-radio, fait rêver Tsvileyeh. Entre terrain miné, oued à traverser, piste approximative dans l’obscurité, passeront ils? 

je viens de finir les nouvelles de Cavalerie rouge d’Isaac Babel.  En dépit des différences de lieu, d’époque et de circonstance je retrouve une certaine parenté entre ces jeunes hommes embarqués dans la guerre, sans héroïsme guerrier ni forfanterie.

Relecture pour Hirbat-Hizra, je sais ce que je vais lire : l’évacuation des habitants et le dynamitage d’un village arabe pendant la Guerre d’Indépendance. Témoignage poignant d’un soldat.

« Pourtant je me laisse vite gagner par le doute dès lors que je m’aperçois de la facilité avec laquelle je pourrais; cédant à la tentation de rallier les rangs du plus grand nombre, me fondre dans la masse des menteurs, des ignorants, des indifférents, des égoïstes, et nier d’un air entendu l’incontournable vérité, tel un larron qui n’en est pas à son premier délit. Inutile de tergiverser, il est temps de rompre le silence et d’exposer les faits…. »

C’est un très beau texte, un hymne à la campagne, au travail des agriculteurs, prêtant attention aux humains comme aux animaux et aux plantes.

Le narrateur hésite à confier ses doutes à ses camarades qui « affichent une insouciance forcée »

« j’aurais voulu tenter le tout pour le tout, mais je me taisais. Pourquoi diable étais-je le seul à m’émouvoir autant? Etait-ce dans ma nature? Je ne m’attirerais que les moqueries de mes camarades. j’étais effondré. pourtant une certitude restait ancrée en moi : les larmes d’un enfant, l’indignation muette d’une mère constituaient une épée de Damoclès au dessus de nos têtes. Aussi, dans un suprême effort pour que ma viox ne tremblât pas, finis-je par dire à Moïshe :

-Rien ne légitime cette évacuation. »

la dernière nouvelle : Le prisonnier est courte, 22 pages. Une patrouille a capturé un berger et son troupeau de chèvres. Sans ordre, sans raison,  pour s’amuser . L’homme est inoffensif sans aucun intérêt pour le renseignement. Ne sachant que faire de leur prisonnier, les soldats le conduisent en jeep dans une base. Le narrateur l’accompagne. Il pourrait le laisser s’échapper,

Sois digne du nom d’homme.

Laisse partir le captif.

Rends lui sa liberté

Le fera-t-il- il ?

 

Cavalerie Rouge – Isaac Babel

REVOLUTION RUSSE (1920)

Cavalerie rouge – Malevitch

 » Oui, je crie oui à la révolution, je le crie, mais elle se cache de Ghédali, et n’envoie devant elle que de la fusillade…

— À qui ferme les yeux, le soleil ne se voit point — dis-je au vieillard. — Mais nous saurons dessiller les yeux
clos… — Le Polonais me les a fermés — chuchote le vieux, d’une voix presque indistincte. — Le Polonais est
un chien méchant. Il prend le Juif et lui arrache la barbe… Ah ! le vilain mâtin ! Et voilà qu’on le fouette, le
mauvais chien… C’est admirable, c’est la révolution !… Et après, celui qui a battu le Polonais vient me dire :Donne ton gramophone, réquisition, Ghédali… J’aime la musique, madame, que je réponds à la révolution… —
Tu ne sais pas ce que tu aimes, Ghédali ! Veux-tu que je tire ? Tu sauras alors ce que tu aimes ! Et je ne peux pas
m’empêcher de tirer, parce que je suis la révolution…

Mais le Polonais tirait, mon aimable pane, parce qu’il est la contre-révolution ; et vous tirez parce que vous êtes la révolution. Pourtant, la révolution, c’est un contentement. Et un contentement n’aime pas qu’il y ait des orphelins au logis. L’homme bon accomplit de bonnes œuvres. La révolution est la bonne œuvre de bonnes gens. »

Est-ce un roman? un recueil de 34 courtes nouvelles? ou une série de reportages, témoignages de la campagne en Vohynie (Pologne) de l’Armée Rouge? 

Babel note scrupuleusement le lieu et la date, de Juillet à septembre 1920. Dans un texte, il fait  allusion à une Gazette Le Cavalier rouge qui contiendrait aussi des informations sur la situation internationale.

Il est question de batailles, de sabres de mitrailleuses, de victoires ou de retraites, de blessés, d’héroïsme ou de mesquineries, de trahisons aussi. Mais ce n’est pas un épopée glorieuse. C’est plutôt un récit répétitif de la vie quotidienne de ce régiment de Cosaques qui se placent à cheval, en charrette, dans le train de l’agitprop, qui occupent des villes polonaises, découvrent des ruines, bivouaquent dans des fermes.

Les personnages sont, bien sûr, les Cosaques et les officiers, « combrig, chefdiv ou la politsection » tout un jargon révolutionnaire. Personnages secondaires : les Polonais et les Juifs, habitants de la Volhynie sont aussi décrit avec vivacité : le vieux Ghédali, commerçant juif, le fils du rabbin communiste, un curé obséquieux qui s’efforce de préserver son église, des artistes, un peintre qui prend les villageois pour modèle pour peindre les saints, un accordéoniste….Moins attendues, les femmes, les mères, les infirmières, fermières. Tout un monde!

« -un cheval qu’il avait amené du pays — disait Bitsenko. — Où trouver le pareil ? — Un cheval, c’est un ami —
répondait Orlov. — Un cheval, c’est un père — soupirait Bitsenko. — Il vous sauve la vie tout le temps. Bida,
sans cheval, est comme perdu… »

Autres acteurs importants : les chevaux que Babel décrit avec une précision toute hippologique. Un officier est capable de quitter la brigade pour se procurer une monture. un autre concevra une véritable haine parce que son cheval préféré a été réquisitionné.

Une mention spéciale devrait être attribuée au traducteur : Maurice Pariajanine (1928) qui, dans une longue introduction, présente Isaac Babel . Il  fait découvrir, au plus proche du mot-à-mot, la saveur du style de l’auteur dans de très nombreuses notes en fin de chapitre. Il fut également le traducteur de Trotski.  

 

Le Fantôme d’Odessa – Camille de Toledo – Alexander Pavlenko – Denoël Graphic

EUROPE DE L’EST

R

Ce roman graphique s’attache au personnage d’Isaac Babel et raconte son arrestation  et sa détention en 1939. Il est composé de 5 « livres » :

I. -Moscou 1939 : arrestation de Babel,

II. -Odessa 1913-1921 : Ce que Babel a vu avant pendant et après la Révolution : l’histoire du brigand Bénia

III. -Moscou 26 janvier 1940 : « ce que Babel avait deviné en imaginant le destin du brigand Bénia Krik

IV. -Washington 17 mai 1995 : ce qu’il advint de la dernière lettre de Babel

V. – Moscou 1939 -1940 : ce que contenait la lettre que Babel écrivit dans sa cellule de la Loubianka

Les deux livres qui se déroulent à la Loubianka sont composés de manière saisissante : les vignettes en noir et blanc (même pas de gris comme on s’y attend dans le N&B ) avec des pointes acérées et une rare violence, tandis que Bénia représenté en couleur (rouge pour son sang) est cerné par cette brutalité, comme écrasé par les bottes qui empiètent la vignette centrale.

Le livre II est d’un graphisme plus classique. Bande dessinée en couleur, bulles blanches contenant les paroles (rares) et les chansons que fredonnent les personnages. C’est l’histoire de Bénia, le Roi des brigands juifs, qui détrousse les riches (juifs ou goys) pour redistribuer les richesses aux miséreux. Ce communisme rudimentaire (extorsions) rencontre la Révolution et se joint à l’armée rouge. la fin sera tragique.

Babel a raconté cette histoire dans les Contes d’Odessa et il en tiré un scénario pour Eisenstein finalement un autre cinéaste tournera le film. 

Le livre V n’est pas dessiné, c’est le texte de la lettre de Babel à sa fille, encadré encore par les zigzags noir et blanc de la Loubianka.

Un abondant corpus de notes, chronologie, bibliographie et histoire de Mémorial complète le volume passionnant.

Depuis longtemps je tourne autour de Babel, l’écrivain, et dOdessa aux temps  de la Révolution .  Les Aventures extraordinaires d’un  Juif Révolutionnaire de Alexandre Thabor, Odessa Transfer, La Route du Danube de Ruben, Aux Frontières de l’Europe de Rumiz, et tant d’autres m’y ont conduite. Cependant, je reste un peu sur ma faim quant à l’auteur et son œuvre. J’ai donc téléchargé Cavalerie rouge et je vais chercher les Contes d’Odessa

 

Un Episode sous la Terreur – Honoré de Balzac

Guillotine – boucles d’oreilles musée Carnavalet

Une nouvelle, 45 pages , qui se lit d’un souffle.

Avec Balzac, on peut s’attendre à toutes les surprises, et il y en aura.

L’histoire commence le 22janvier 1793, sous la Terreur (pas d’étonnement: le titre l’affirme). Une femme marche dans la nuit, seule,  dans la neige ; elle se sent suivie. C’est la terreur ordinaire, celle d’une femme suivie dans les rues désertes. Elle se réfugie dans une boulangerie encore ouverte. L’impression de terreur s’installe.

La femme est âgée, l’homme qui la poursuit ne cherche pas à attenter à sa vertu. Un espion? Je me souviens alors de l’époque. Cette dame est une ci-devant qui a oublié les civilités d’époque : aurait dû  dire « citoyenne » .

La vieille femme se cache dans une bicoque chancelante….

De peur de gâcher le suspens, je m’arrête-là!

Lisez la suite!

Lire aussi Maggie

La légende des montagnes qui naviguent (2) Les Apennins- Paolo Rumiz

LIRE POUR L’ITALIE

la deuxième partie de La Légende des montagnes qui naviguent se déroule dans les Apennins de Savone au Capo Sud, à l’extrême sud de la Calabre.

En prologue : 

Entre Florence et le bassin du Mugello, j’ai traversé dix-huit kilomètres au milieu d’une angoissante succession de plaques verticales de roche fracturée, de lames dégoulinantes d’eau qui m’enserraient[…] je voyageais dans une éponge. Les Apennins étaient un fond marin criblé de fissures.

….saignée qui, en quelques années à peine, avait volé aux Apennins cent vingt millions de mètres cubes d’eau, soit
cinquante litres à la seconde. On m’a parlé de caporalato1, de pots-de-vin, de main-d’œuvre tuée au travail. 

Le tunnel de la ligne Bologne-Florence m’apparaissait de plus en plus comme une allégorie dantesque.

En contrepoint, il va chercher à suivre la  colonne vertébrale de l’Italie en suivant sa crête, il part

avec des règles de fer. Pas de grande ville. Pas de plaine. Pas de guides rouges, verts ou bleus en direction des monuments.

Et pour moyen de transport une Topolino 1953 bleue, une voiture de collection, qui suscite curiosité et sympathie partout où il va passer. Ce roadtrip est presque une histoire d’amour entre lui et sa voiture qui va imprimer son rythme particulier, et ses limites (elle prend l’eau). Il sera beaucoup question de pannes, de réparations qui imposeront des étapes imprévues et des rencontres. 

Les rencontres sont inattendues comme celle de la baleine des Apennins, fossile bien sûr mais inspirante. Autres mastodontes  : les éléphants d’Hannibal . Hannibal sera un personnage récurrent au cours de  cette expédition ainsi que Frédéric II. Cette montagne que les humains désertent est une sorte de bout du monde 

« C’est un endroit où ne viennent que les bêtes sauvages. Les montagnes sont pleines de hérissons, de vipères, de renards et de buses »

C’est aussi le domaine du loup, et celui des bergers et des agneaux.

Si les montagnes sont désertées, les auberges sont chaleureuses

« Mon cher ami, ton voyage t’ouvrira la porte d’un monde oublié et méconnu. Tu trouveras l’âme d’un pays malheureux, aimé de tous, sauf des Italiens. »

On y joue de la musique : on y apprend que la cornemuse en serait originaire. Les souvenirs historiques racontent la dernière guerre, les partisans, les Américains mais aussi un passé plus ancien des guerres napoléoniennes

 On l’appelle Camp dei Rus, le champ des Russes. C’est à cause des cosaques. Ils ont commis de telles atrocités parmi les villageois, après avoir défait les armées de Napoléon en 1799, que les gens se sont mis à les zigouiller dès qu’ils étaient
ivres.

les années 1950, on a vu arriver les charrues motorisées, la terre a été retournée jusqu’à ses profondeurs,
régurgitant des sabres, des baïonnettes et des boutons frappés d’étranges lettres en écriture cyrillique, et ce n’est
qu’alors que la mémoire a repris corps.

L’Antiquité a laissé des noms puniques :

« écriteau qui indique le village de Zerba, puis devant une plaque portant le nom Tàrtago. Les noms comportent toujours un secret et mon incomparable navigateur en détient, de toute évidence, la clef : « Il paraît que ces deux noms veulent dire respectivement Djerba et Carthage. À cause des Carthaginois qui se seraient cachés ici, après la deuxième guerre punique. »

il importe que, après vingt-deux siècles, la vallée revendique encore maintenant de fabuleux antécédents puniques. »

Il traverse aussi des villages remaniés par Mussolini où le souvenir du Duce est encore honoré avec boutiques de gadgets fascistes. L’auteur note avec humour 

« Il nous suffit de savoir que, par un perfide retour des choses Mussolini repose dans la via Giacomo Matteotti; locataire de sa propre victime »

Dans les Marches, il passe par les monts Sybillinsquel beau nom, qui évoque la Sibylle, les mystères, les forces cosmiques des orages, les ermitages et les couvents, Camaldules et Padre Pio… on approche du Gargano. 

Le Monte Sibilla n’était que le commencement. Je m’aventurais ensuite dans un territoire, au sud-est, où l’invisible prenait l’ascendant. Après les baleines volantes et les éléphants d’Hannibal rencontrés en Padanie, c’étaient maintenant des cavernes et des eaux souterraines qui se manifestaient.

Nous voici revenus aux eaux souterraines, comme au début de l’aventure, à ces eaux que le tunnel du TGV a volée, à l’eau qui manque…à l’exode rural. parce que la désertification des Apennins est aussi le thème principal.

L’Italie est tellement obnubilée par les clandestins, tellement braquée sur les extra-communautaires, qu’elle ne s’aperçoit pas que l’émigration interne s’est remise en marche. Dans les grandes largeurs

J’ai pris 13 pages de notes tant j’ai été enchantée de cette lecture. Incapable maintenant de tout restituer.

Vers la fin, quand il traverse la Basilicate et la Calabre j’espère croiser des routes que nous avons parcourues en juin 2019. En vain. En revanche il détecte ce que nous n’avions pas pu voir ni entendre : l’ombre de la n’drangheta et les rapports sociaux 

« En Italie, une voiture sert à faire savoir combien d’argent on a. Dans le Sud, elle sert en plus à autre chose : à indiquer son contrôle du territoire. Celui qui se gare de travers en occupant la moitié de la chaussée laisse entendre que quelque chose (ou quelqu’un) lui permet de le faire. »

Un beau livre à ranger à côté de ceux de Fermor, de Chatwyn, Durrelln  de Lacarrière, et de son compatriote triestin Magris.

La légende des montagnes qui naviguent (1) Alpes- Paolo Rumiz (2007)- Arthaud

LITTERATURE ITALIENNE

« Depuis la terrasse, nous voyons un fleuve de nuages bas qui se répand depuis le lac de Côme, une masse liquide et lente, qui se heurte contre les parois rocheuses, engendre un ressac, des brisants, des marées, des vagues anormales, comme des doigts crochus qui se forment et se dissipent sans interruption dans les dernières lueurs du jour. Un bref instant, les montagnes ont recommencé à naviguer ».

Paolo Rumiz est un écrivain-voyageur, un journaliste de La Repubblica natif de Trieste (1947) . Il a également écrit L’Ombre d’Hannibal et Aux frontières de l’Europe que j’ai beaucoup aimés et qui sont des récits de voyage. 

La Légende des montagnes qui naviguent raconte l’exploration des Alpes le plus souvent à vélo sur huit itinéraires de la Dalmatie à Nice en passant par l’Autriche et la Suisse. L’auteur en huit étapes descendra la botte italienne sur les Appenins à bord d’une Topolino bleue. 

L’écrivain triestin commence son périple aux portes de Trieste dans les montagnes de Dalmatie.

Incipit :

Si par une soirée d’été en Dalmatie, on entend un chant de montagnard sortir d’un voilier à l’ancre, il n’y a pas de
doute : c’est un bateau triestin.

[…]
Qu’était la Dalmatie, sinon un système de vallées remplies d’eau salée, de prairies d’algues, de bancs de
poissons gras et d’épaves ? »

Entre Slovénie et Croatie, il connaît les toponymes en italien, les frontières fluctuantes, auberges habsbourgeoises, kiosques post-communistes. Son voyage est imprégné d’un passé que j’ignore, je me suis perdue dans les cols et les lacs et les souvenirs de guerre. Quelle est cette armée perdue en 1915? L’effondrement plus récent de la Yougoslavie ne facilite en rien le repérage. 

En revanche toutes les histoires d’ours me plaisent, surtout quand les ours nagent jusqu’aux îles ou quand ils volent le miel.

C’est un voyage à vélo ou à pied, loin des destinations touristiques à la rencontre des autochtones. Interrogation sur les identités après le démantèlement de la Yougoslavie et l’adhésion de la Slovénie à l’Europe :

« C’est, en outre, le syndrome de Lilliput, l’envie de se refermer sur soi-même, de chercher parmi les os des ancêtres, afin de diviser le monde entre les autochtones et les autres. Beaucoup se demandent si l’Europe unie vaut vraiment la peine »

Il passe alors en Autriche par  « la tanière de Jörg Haider, gouverneur de Carinthie et croquemitaine du populisme alpin » qu’il va rencontrer. En ce début du XXIème siècle, il s’attarde sur cette montée de la démagogie et de la xénophobie, non seulement en Autriche mais aussi en Italie. Ce thème sera récurrent dans l’ouvrage.

Il décrit la vie des alpages, équilibre séculaire mis en danger par les aménagements hydrauliques et raconte la catastrophe du barrage Vajont (1963), dans les montagnes qui naviguent il sera beaucoup question d’eau! je découvre une montagne insolite , milieu fragile et menacé qui se referme sur lui-même.

C’est aussi l’occasion de très belles rencontres : avec l’écrivain Mario Rigoni Stern, des alpinistes ou Mauro Corona, alpiniste et sculpteur qui lui offre un couteau. Histoire d’alpinistes. Histoire de bois, de luthiers..

Hommes des bois, charpentiers de marine, manieurs d’archet, luthiers, c’est du pareil au même. Le bois chante toujours.

puis il y a le secret de cet art entièrement originaire de la plaine du Pô – l’art des luthiers – concentré entre
Venise, Brescia et Crémone, dans une caisse de résonance embrumée où confluèrent les techniques de trois
grandes écoles : Espagne, Angleterre et monde arabe.

Brunello ouvre l’étui, enfonce la virole de l’instrument dans la zone la plus oble de l’arbre abattu[…] il joue une gavotte[…]Voilà, ici, ici c’est parfait ! » Le luthier écoute les vibrations du bois vivant, avec la main entre son oreille et l’écorce.

Je pense au film sorti récemment  La Symphonie des arbres de Hans Lukas Hansen où un luthier de Crémone était à la recherche de l’arbre idéal pour construire un Stradivarius parfait dans les forêts bosniennes. 

Histoires de trains, de trains italiens parfois négligés, de trains autrichiens, et surtout d’un train modèle suisse. Histoires de tunnels ferroviaires suisses et aussi de tunnels qu’on aménage sans concertation avec les riverains. Incendie du tunnel du Mont Blanc (1999)

Quelle transformation pour cette Haute-Savoie qui rivalisait avec la Vénétie en matière de richesse récente, mais aussi de mal-être, de tyrannie du travail et de populisme de la petite bourgeoisie, allant, comme tant d’autres, jusqu’aux fantasmes autonomistes et aux vociférations…

Histoires de glaciers malades, de changement climatique….

La comptabilité fait peur : le glacier du côté nord de l’Adamello a disparu, celui de la Lobbia s’est détaché du refuge, le Pian di Neve s’est abaissé d’une centaine de mètres. La face nord du Montefalcone est devenue impraticable, le couloir du Monte Nero sur la Presanella n’existe pratiquement plus. Et sur le Mont-Blanc aussi tout a changé.

J’ai lu avec un plaisir immense ce récit qui soulève des questions très actuelles et qui nous promène dans ces montagnes magnifiques.

J’ai fait une pause dans la lecture quand Rumiz a changé de direction pour découvrir les Appenins. Encore huit chapitres qui méritent bien un autre billet.(à suivre…)

 

Au Château de Champs-sur-Marne – Exposition d’Or d’Orient atelier ULGADOR

BALADES EN ILE DE FRANCE

Dominant la Marne qui coule en bas d’un beau parc à  la française, ce petit château élevé entre 1703 et 1707 est entièrement meublé. Au XVIIIème siècle il fut occupé par le financier Paul Poisson de Bourvallais, puis par le duc de la Vallière qui le fit décorer par Christophe Huet et le loua de 1757 à 1759 à la marquise de Pompadour. Le banquier Louis Cahen d’Anvers l’acquiert en 1895, le fait restaurer et complète le décor du XVIIIème en adaptant la demeure au mode de vie de l’époque. Charles Cahen d’Anvers donna le château à l’Etat qui l’utilisa pour la réception de chefs d’état étrangers.

Le cabinet en camaïeu : peinte autour de 1748 d’un décor de chinoiseries

De nos jours, le château et le parc sont ouverts au public et c’est une très belle visite!

Salon rouge transformé en 1928

Plusieurs thématiques de cette visite libre avec un plan très détaillé :

focus sur la décoration XVIIIè, les chinoiseries des boiseries, les porcelaines, les stucs

le salon chinois représentant un Extrême-Orient imaginaire

attention apportée aux objets et meubles comme les bibelots ou les fauteuils tapissés sur le motif des Fables de La Fontaine

On peut aussi imaginer le mode de vie des nobles au XVIIIè ou des banquiers à la Belle Epoque et au début du XXè .

la table
Fables de La Fontaine

On découvre, bureaux, salle de musique, salle à manger des enfants, fumoir…mais aussi commodités pour la toilette.

J’ai adoré les chinoiseries dans le salon chinois mais aussi sur la grande tapisserie du bureau

Fumoir communiquant avec la salle de billard. Tapisserie représentant l’empereur chinois Kangxi

Mais on peut aussi s’intéresser tout spécialement à l’exposition d‘Or et d’Orient de l’atelier ULGADOR.

ULGADOR se consacre à la création de panneaux décoratifs ornés de feuilles de métal (or, cuivre, laiton, argent aluminium…) déposé sur différentes surfaces. Ces panneaux sont utilisés par des firmes de luxe, des hôtels, des institutions.

paravent ulgador

Les panneaux, principalement des paravents sont distribués dans toutes les pièces du château y trouvant une place harmonieuse.

Le nom Ulgador évoque un certain exotisme et la richesse de l’or ce avec les lettres du nom de Gabor Ulvecki fondateur de l’atelier et inventeur de la technique après avoir appris la dorure sur bois chez un restaurateur. 

Bassin de la nymphe Scylla métamorphosée en monstre avec des têtes de chien à ses pieds

J’ai terminé la matinée par une promenade dans le parc.

Et comme il faisait beau en bord de Marne nous avons déjeuné dans une sorte de guinguette : Il Capuccino . Excellent emplacement, des tables en bord de Marne, plusieurs salles et des terrasses abritées et chauffées l’hiver. 

Il Cappuccino : Gournay/Marne

Spécialités italiennes, pizze et pâtes. j’ai commandé une parmiggiana (gratin d’aubergines) et Dominque une escalope à la florentine. C’était très abondant et délicieux.

 

Nàtt – Ragnar Jonasson

ISLANDE

Stora- Ageira

Retour à Siglufjördur au nord de l’Islande, petite ville à l’écart enclavée. Un nouveau tunnel est en construction pour relier Saudarkrokur et la côte Ouest (nous l’avons emprunté en 2019).

Le roman se déroule en 2010 juste après l’éruption de l’Eyjafjöll qui a émis une quantité énorme de cendres interrompant le trafic aérien européen (nous avions perdu une semaine de vacances en Grèce) et rendant  l’air irrespirable  à Reykjavik. les effets de la crise économique de 2008 sont encore perceptibles; l’économie et la monnaie islandaise en piteux état. 

 

C’est le troisième livre de Ragnar Jonasson que je lis et le troisième  de la série d’Ari Thor – policier à Siglufjördur, après Snor (je n’ai pas lu Mörk). Comme précédemment, je ne suis pas arrivée à m’attacher à Ari Thor ni à ses déboires sentimentaux. D’ailleurs le héros de la série ne joue qu’un rôle secondaire dans la résolution de l’enquête. Il fait d’ailleurs cruellement défaut à son chef au moment où on le plus besoin de lui. Plus intéressante : la journaliste Isrùn qui a une personnalité complexe et qui s’implique dans le drame. 

Je déteste qu’on spoile un polar. Je ne vous en dirai pas plus.

Soyez patient! L’action démarre très doucement et même se traîne. Une série de personnages se présente, certains auront un rôle dans l’intrigue, d’autres sèmeront des fausses pistes. En revanche, la fin s’accélère, même s’emballe et plonge dans la noirceur qu’on ne soupçonnait pas. Votre patience sera récompensée et vous tournerez les pages pour connaître le edénoue

428 – Une année ordinaire à la fin de l’Empire Romain – Giusto Traina – Les Belles Lettres

EMPIRE ROMAIN

Giusto Traina est universitaire, professeur d’histoire ancienne. Il s’agit donc d’un livre d’Histoire sérieux bourré de bibliographie et de notes (100 pages). Ce livre n’est pourtant pas inaccessible au profane, des cartes permettent de s’orienter dans les toponymes parfois oubliés.

Pourquoi l’auteur a-t-il choisie cette année 428? La réponse est dans le titre : une année ordinaire dans l’Empire romain,  peu d’évènements marquants : le roi d’Arménie est déposé, incapable, à la demande des nobles arméniens, fin d’une dynastie. Nestorius, évêque d’Antioche, vient prendre le poste d’évêque de Constantinople. Nous suivons son périple de Syrie à la Ville, traversant l’Anatolie.  Nous allons, d’ailleurs, beaucoup voyager au cours de cette lecture, dans l’empire et à ses frontières – limes.

Ravenne : mausolée de Galla Placidia

A la tête de l’Empire d’Orient, se trouve Théodose II, entouré de sa sœur Pulchérie et de sa femme Eudoxie. Les controverses religieuses sont vives entre courants ecclésiastiques et monachisme , des conciles se réunissent pour éliminer les hérésies, Theodorius sera d’ailleurs déposé au concile d’Ephèse (431)  . On rencontre en Syrie Siméon le stylite qui attire les foules perché sur sa colonne de 9 m de haut, Rabboula,  d’une rigueur ostentatoire.  A côté de l’orthodoxie l’arianisme est adopté par les Goths, manichéisme et zoroastrisme viennent de Perse et ont des adeptes. Le paganisme est encore vivace, sous forme de syncrétisme parfois, ou plus officiellement à Athènes où les philosophes font encore école. Eudoxie, l’impératrice est grecque et ne s’est convertie au christianisme à son mariage. Les controverses religieuses m’ont paru assez absconses pour la non-spécialiste que je suis et j’ai parfois lu en diagonale. 

Ravenne San vitale pour le plaisir

A la tête de l’Empire d’Occident : Valentinien III est le cousin de Théodose II. mais on note la forte personnalité de Galla Placidia, fille de Théodose Ier et mère de Valentinien. La capitale politique de l’Empire d’Occident est Ravenne . A Rome, règne le pape Celestin et les sénateurs se réunissent encore. Le paganisme résiste encore. La ville se remet du sac d’Alaric (410) et se reconstruit. 

Les Barbares ne menacent pas encore l’Italie, si les Burgondes sont installés en Aquitaine, le général Aetius remporte en 428 une victoire à Cologne et à Mayence sur les Francs. D’ailleurs les armées d’Aetius comportaient des barbares des Huns notamment.   L’auteur note que :

« comme dans le poème de Kavafis En attendant les Barbares, les membres du clergé de Gaule voyaient dans l’invasion une solution à leurs problèmes »

En 428 Gunderic, roi Vandale, s’empare de Séville. Les Vandales étaient établis en Espagne avant de déferler sur l’Afrique du nord. Ils étaient convertis à l’arianisme.

En Afrique du nord, nous rencontrons Saint Augustin, évêque d’Hippone âgé de 74 ans. 

Nous avons ainsi fait un tour de la Méditerranée avant de nous intéresser à l’EgypteCyrille, adversaire des Juifs et des païens dirige une véritable milice à Alexandrie. Le christianisme se développe dans les fractions populaires non hellénisées en une église copte. Chenouté abbé des communautés cénobites du Monastère Blanc est un représentant du peuple opprimé. Le Ramasseum et les temples païens sont martelés. mais il reste encore des traces des religions préchrétiennes. Le temple d’Isis à Philae est encore ouvert au culte. 

De l’Egypte on passe en Palestine avant de terminer le périple en Perse...

Un beau voyage!