Entre ciel et terre – Jon Kalman Stefànsson

ISLANDE

 

« Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. Pourtant, à eux seuls, ils ne suffisent pas et nous nous égarons sur les landes désolées de la vie si nous n’avons rien d’autre que le bois d’un
crayon auquel nous accrocher. »

Entre ciel et terre est le premier tome d’une trilogie. J’avais été soufflée par Le cœur des hommes, lu avant notre voyage en Islande. j’aurais peut être dû lire les trois livres dans l’ordre (je viens de télécharger le tome suivant La Tristesse des Anges )

Dans les fjords du Nord Ouest de l’Islande, au mois de mars, le monde est blanc de neige. Le roman commence dans le Village de Pêcheurs, des baraquements sur une plage où sont posées les barques. Les pêcheurs ont souvent une maison et une famille ailleurs, mais ils logent ensemble avec une cantinière à proximité du rivage. Pétur est le patron de sa barque à six rames. Bardur lit Le Paradis perdu, tellement pénétré par la poésie, il en oublie sa vareuse.

«  Il est des poèmes qui changent votre journée, votre nuit, votre vie. Il en est qui vous mènent à l’oubli, vous oubliez
votre tristesse, votre désespoir, votre vareuse, le froid s’approche de vous : touché ! dit-il et vous voilà mort. »

la journée est prometteuse, il iront loin chercher le poisson:

« Ils rament et leurs cœurs pompent le sang, distillant en eux le doute sur le poisson et sur la vie, mais aucunement
sur Dieu, non, car sinon, ils oseraient à peine monter sur cette coquille de noix, ce cercueil ouvert, posé à la surface de la mer, bleue en surface, mais noire comme le charbon en dessous. Dans leur esprit, Dieu est absolu. Lui et Pétur sont probablement les seuls êtres pour lesquels Einar éprouve du respect en ce monde, parfois aussi pour Jésus, mais ce respect n’est pas aussi inconditionnel, un homme qui tend l’autre joue ne tiendrait pas longtemps ici, au creux des montagnes…. »

Cette journée de pêche qui tourne au drame est un grand moment de lecture.

« Le bonheur, c’est d’avoir à manger, d’avoir échappé à la tempête, d’avoir enjambé les rouleaux imposants qui
mugissent aux abords de la côte, »

La barque est revenue de la tempête chargée du poisson, mais Bardur est revenu gelé.

Le Gamin partageait le lit et la planche de rame avec Bardur ne retournera plus dans la barque et part sous la neige et le vent rendre le livre du Paradis Perdu au Capitaine Kolbeinn 

« L’enfer, c’est ne pas savoir si l’on est vivant ou mort. Je vis, tu vis, nous vivons, ils meurent.

Mourir est le mouvement absolument blanc, lit-on dans un poème.

L’enfer, c’est d’être mort et de prendre conscience que vous n’avez pas accordé assez d’attention à la vie à l’époque où vous en aviez la possibilité. »

Les pages de la marche dans la tempête de neige sur le plateau, entre vie et mort, entre enfer et poésie sont hallucinantes.

Le Gamin arrive dans la vallée de Tungudalur et s’évanouit à l’entrée dans la buvette  du bout du monde. 

le port de Höfn

Dans le village, je retrouve les personnages qui apparaissent dans Le Coeur de l’Homme. L’histoire prend alors une autre tournure et quitte le monde de la mer et des poissons. Un moment, je regrette l’âpre poésie des pêcheurs pour cette vie villageoise plus mesquine. La vie du petit port de commerce avec ses capitaines, ses maisons bourgeoises, ses entrepôts sont un autre monde que le gamin va découvrir et qui va lui donner peut être une autre raison de vivre. 

Et comme je veux connaître la suite de l’histoire, j’attends de lire la tristesse des Anges

Julie Manet à Marmottan

EXPOSITION TEMPORAIRE jusqu’au 20 mars 2022

Berthe Morisot : Julie et sa levrette Laërte

Julie Manet(1878 -1892) était la fille de Berthe Morisot (1841 – 1895) et d’Eugène Manet (1833 -1892) « enfant de l’impressionnisme » elle a servi de modèle à Berthe Morisot,

Berthe Morisot : Au Bord du Lac

 bien sûr, mais aussi à Renoir

Renoir : portrait de Julie Manet

A la mort de son père, Stéphane Mallarmé devient son tuteur

Gauguin : Mallarmé et le corbeau de Poe

Avec sa mère comme professeur, Julie peint,

Julie Manet : portrait de Paule Gobillard

« Mariage au Louvre » Julie s’exerce au Louvre à copier les Maîtres, elle y rencontre Ernest Rouart qui deviendra son mari

Rouart d’après Mantegna

Rouart fait également le portrait de Julie

Rouart : Julie peignant

La peinture en héritage : Julie Manet, entourée des maîtres de l’impressionnisme réunit une belle collection. On peut donc admirer de nombreux tableaux Corot, Monet, Degas, maurice Denis, Delacroix, Daumier …

Degas : Saint Valery-sur-Somme
C Monet : Bordighera
Daumier

Il ne faut surtout pas oublier de monter à l’étage où l’exposition se poursuit. Il y a également de belles icones, des enluminures, vitraux et de belles salle empires

E manet : Berthe Morisot

 

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac – roman d’Angel Wagenstein – autrement

MITTELEUROPA

Angel Wagenstein (né en 1922 à Plovdiv, Bulgarie) juif séfarade est l’auteur d’Abraham le Poivrot qui m’avait fait beaucoup rire et qui se déroulait au bord de la Maritza.

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac – Sur la vie d’Isaac Jacob Blumenfeld à travers deux guerres mondiales, trois camps de concentration et cinq parties – 

traduit du bulgare

Si Lewen : LaParade

Isaac est un tailleur de Kolodetz, de l’ancienne province de Galicie, aujourd’hui en Ukraine non loin de Lvov. Isaac Brumenfeld fut successivement sujet et soldat de l’Empire Autrichien(jusqu’en 1918), citoyen polonais(jusqu’en 1939 , soviétique jusqu’à l’invasion allemande 1942, allemand (et interné dans deux camps nazis), réfugié en Autriche, interné en Sibérie….

« tout cas, voici le fond de ma pensée : si la demeure de Dieu possédait des fenêtres, il y aurait beau temps que ses carreaux seraient brisés ! »

Cette vie tragique est racontée de manière cocasse, véritable collection de blagues juives, qui me font sourire quand ce n’est pas rire aux éclats. Avec son compère et beau-frère le rabbin Shmuel Bendavid (qui devint Président du club des athées pendant leur période soviétique) ils traversent les épreuves avec débrouillardise et philosophie et surtout un grand humanisme.

« — Qui sortira vainqueur d’après toi, demandai-je, les nôtres ou les autres ? — Qui sont les nôtres ? fit pensivement Shmuel. Et qui sont les autres ? Et qu’importe le vainqueur quand la victoire ressemble à un édredon trop court ? Si tu t’en couvres la poitrine, tes pieds resteront à l’air. Si tu veux avoir les pieds au chaud, ta poitrine restera découverte. Et plus longtemps durera la guerre, plus court sera l’édredon. Si bien qu’en définitive, la victoire ne sera plus capable de réchauffer quiconque. »

La vie quotidienne des juifs du shtetl est décrite de manière vivante. Isaac est tailleur mais l’essentiel de ses commandes est plutôt de retourner un caftan pour lui donner sur l’envers un aspect présentable (sinon neuf) .  Ses connaissances des différentes langues parlées à Kolodetz, son Allemand littéraire, le Russe (qui sert surtout pour les jurons), le Polonais, en plus du yiddisch de la vie familiale, lui permet de survivre dans ses tribulations.

Chaque fois que la vie paraît impossible, une nouvelle anecdote (blague juive) va alléger le récit et les digressions sont annoncées parfois de manière plaisante :

« voilà que je suis à nouveau passé par Odessa pour me rendre à Berditchev. »

J’ai recopié tout un florilège d’humour juif, je suis bien tentée de tout coller ici .

Si Lewen : La parade

Ce récit émouvant est un texte humaniste et pour finir , cette citation  illustre le sinistre « A CHACUN SON DÛ » des camps de concentration :

« Qu’est-ce qu’un unique et misérable émetteur caché parmi des boulets de coke comparé à la puissance de leur armée ? » « Je vais te dire ce qu’il est : il est l’obstination de l’esclave, il est une provocation envers l’indifférence de l’acier qui donne la mort. Je vais te le dire : il n’est rien et il est tout, un bras d’honneur au Führer, mais aussi un exemple dont l’homme faible a besoin pour croire que le monde peut changer.
L’inscription qui surmonte l’entrée de tous les camps de concentration – « À CHACUN SON DÛ » – prendra
alors un sens nouveau et deviendra enfin réalité. Amen et shabbat shalom, Itzik ! »

 

 

Picasso, l’Etranger – Musée de l’Histoire de l’Immigration – Porte Dorée

Exposition temporaire jusqu’au 13 février 2022

affiche

« L’étranger apprend l’art de s’adapter de manière plus approfondie, mais aussi plus douloureuse que celui qui revendique un sentiment d’appartenance »

Georg Simmel, L’Etranger 1908

L’Homme assis à la canne – 1901

« Peu de gens savent que l’artiste n’est jamais devenu français. le 3 avril 1940, Picasso déposa une demande de naturalisation qui lui fut refusée et qu’il ne renouvela jamais.. »

Cette exposition met en scène l’enquête d’Annie Cohen Solal : Un étranger nommé Picasso , Fayard, prix Fémina Essai 2021. La couverture du livre utilise le dossier de Picasso en Préfecture, l’exposition montre des facsimilés  géants. 

Dossier de Picasso

Cette exposition chronologique s’attache à la problématique de l’Etranger et montre comment Pablo Picasso, âgé de 19 ans, ne parlant pas français a débarqué à Paris à l’Exposition Universelle de 1900 où une de ses œuvres est exposée. Il est hébergé par des catalans anarchistes. On voit les nombreuses lettres que le jeune home  échange avec sa mère, elles sont même lues en Espagnol 

1900 – lettres en catalan et dessins

pour nous mettre dans l’ambiance dans une petite salle arrondie sont projetées des images de l’Exposition Universelle.

En 1901 Picasso expose à la Galerie Vollard . Le 17 mai paraît une critique élogieuse dans la Presse, le lendemain est établi le premier rapport de police sur la foi de ragots des indics. Picasso est marqué comme anarchiste et ce rapport va le suivre….

Picasso est séduit par l’ambiance des cafés et des baraques foraines, il visite aussi une prison pour femmes

1901- Femme au bonnet

1902 -1903 : 3ème voyage à Paris « la période Galère » si pauvre qu’il ne parvient pas à payer son loyer sans l’aide de Max Jacob. Une sorte de BD « Une histoire simple de Max Jacob » illustre cette amitié. Le carnet d’adresse de Picasso témoigne aussi des relations que le peintre a nouées. 

« mais qui sont-ils, dis-moi, ces bohémiens, ces gens un peu plus errants que nous-mêmes » Rainer Maria Rilke (1922)

1905 – 4ème voyage : Le Bateau-Lavoir et la rencontre avec Apollinaire. Ses carnets montrent leur fascination pour le cirque qui aboutit au grand tableau des Saltimbanques (à Washington). bienafa malgré eux Apollinaire se trouvent mêlés à des affaires de vol pour la tête ibère de Cerra (qui appartenait au Louvre) et pour le vol de la Joconde. 

Saltimbanque (l’original est à Washington)

Les saltimbanques

Guillaume Apollinaire

Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises.

Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe.

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours, des cerceaux dorés
L’ours et le singe, animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage.

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

1906-1914 – A la tête de l’Avant-Garde

1909 Sacré Coeur cubiste

Picasso rencontre les Stein et Kahnweiler. Ce dernier assure la promotion de ses  œuvres jusqu’à Prague, Moscou et toute l’Europe Centrale. Dans une vidéo on peut écouter Kahnweiler raconter sa rencontre pittoresque avec Picasso  et ses rapports avec Braque. une très jolie collection de statuettes africaine rappelle le goût de Picasso pour l’art africain. 

1957 portrait de Kahnweiler

Première Guerre mondiale : Derain part à la guerre, Apollinaire s’engage. En 1914, le stock Kahnweiler est mis sous séquestre et 700 œuvres de Picasso seront dispersées à bas prix en 1921

« monsieur l’Inspecteur, je crois utile de vous mettre au courant des agissement du sieur Kahnweiler qui, comme ses si sympathiques compatriotes , s’indigne de savoir que l’Etat Français ose decider de la vente de son stock »

la xénophobie, n’est pas loin et suivra Picasso!

1917 – 1939 – Un artiste dans tous ses états

1920 Polichinelle et Arlequin

Entre Ballets Russes et Aristocratie Française : Picasso  devient décorateur pour les Ballets Russes et rencontre Diaghilev,  Cocteau, Satie, Stravinsky. Une vidéo nous permet d’entendre Cocteau raconter les Ballets russes avec une étonnante captation de Parade (2008) Il quitte Montmartre et s’installe Rue La Boétie, dans les  beaux quartiers. 

1921 – la lecture de la Lettre , évocation de l’amitié

Dans l’orbite de l’Internationale Surréaliste il fréquente Breton, Aragon et Eluard tout d’abord et plus tard Dali, Miro et Giacometti. 

le peintre et son modèle 1928-1929

En 1934, il s’installe dans une gentilhommière à Boisgeloup ce qui lui permet de s’éloigner de Paris pendant les émeutes xénophobes de 1934. 

Minotaure mené par une petite fille

1936 A côté des Républicains espagnols

Picasso est nommé directeur honoraire du Prado puis reçoit la commande pour l’Exposition Internationale où il présente Guernica

1939 – 1944 – La France aux Français

En 1940, la demande de naturalisation est refusée et Picasso se replie à Royan

Royan

«  je veux que mes peintures puissent se défendre, résister à l’envahisseur comme si chaque surface était hérissée de lames de rasoir »

1944- 1973 Sur la vague des trente glorieuses

Picasso obtient le statut de « résident privilégié » (renouvelable tous les 10 ans. )

1944 le PCF comme une patrie

Picasso est le dessinateur de la Colombe de la Paix, on le voit au Congrès de la paix en 1949.

les fumées de Vallauris

Il fait ensuite le Choix du Sud et s’installe à Vallauris

la Baie de Cannes

j’ai beaucoup aimé cette exposition tout à fait à sa place dans le musée de l’Immigration.

Si Lewen : La Parade, présentée par Art Spiegelmann au mahJ

Exposition temporaire jusqu’au 8 mai 2022

affiche

La Parade est une série de 55 dessins réalisés en 1950 par Si Lewen

publiée sous forme de livre, épuisé réédité en 2016, par  Art Spiegelmann . 

On peut imaginer le film de cette Parade parade militaire, comme il en fut entre les deux guerres mondiales, avec ses spectateurs curieux, peut-être joyeux où sont présentées les armées de plus en plus menaçantes. De la parade les images montrent la bataille qui se déclenche presque insidieusement, l’arrivée de la mort, jusqu’à la fin, jusqu’à cette image où les deux adversaires s’enlacent et se transpercent de leur lance. 

Art Spiegelman l’auteur du roman graphique Maus, présente dans une longue vidéo la vie de Si Lewen qui était son ami. Il raconte que Si s’était engagé dans l’armée américaine qui l’a utilisé comme traducteur et l’avait monté sur un camion équipé de haut-parleurs afin de persuader les militaires allemands de quitter le combat. Equipée très dangereuse, puisqu’il était pris pour une cible facile. Après la libération des camps, Si blesssé rentre en  Amérique. La Parade est une réponse à sa vision des horreurs de la guerre. 

Art Spiegelman

Albert Einstein a écrit à Si Lewen en 1951 :

« je trouve notre oeuvre très impressionnante d’un point de vue purement artistique. En outre, je trouve qu’elle a le réel mérite de combattre les tendances belliqueuse par le biais de l’art. ni les descriptions concrètes, ni les discours intellectuels ne peuvent égaler l’effet psychologique de l’art véritable. On a souvent dit que l’art ne devait se mettre au service d’aucune cause politique ou autre. Je ne suis pas de cet avis. « 

 

Patrick Zachmann : Voyages de mémoire au mahJ

Exposition temporaire jusqu’au 6 mars 2022

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Patrick Zachmann est un photographe français né à Choisy-le-Roi en 1955, fils d’un juif polonais et d’une mère séfarade d’origine algérienne. 

« Je suis devenu photographe parce que je n’ai pas de mémoire » ai-je copié au début de l’exposition.

« Est-on juif quand on ignore sa religion et sa culture? » 

Pour tenter de répondre à cette question, le photographe va se lancer dans une enquête d’identité.

Il  photographie d’abord les Juifs portant l’identité la plus visible, les Loubavitch, porteurs de barbes et de chapeaux, dans leurs réunions et leurs fêtes. En 1981, à Jérusalem au Rassemblement des Rescapés de la Shoah, il fait leur portrait avec leur matricule tatoué. Enfin, il prend pour sujet des Juifs français plus anonymes, plus discrets : les linotypistes du journal yiddisch Naye Press, les commerçants du Sentier dans leurs boutiques, les musiciens, un psychanalyste, des ashkénazes se retrouvant aux Buttes Chaumont, des bals communautaires….

Ce n’est qu’après la publication de son livre Enquête d’identité qu’il abordera avec son père l’histoire familiale, histoire triste puisque ses grands parents furent déportés et sont morts à Auschwitz ; il en fera un film : La mémoire de mon père dont la musique Klezmer accompagne nos pas dans l’exposition. 

Les voyages de mémoire conduiront le photojournaliste en Afrique du Sud, à la libération de Mandela, au Chili, sur les traces disparues des victimes de Pinochet, au Rwanda où il fait le portrait des victimes tutsis.

D’impressionnantes photos panoramiques enneigées d’ Auschwitz font face à celle de Drancy où rien ne rappelle le passé.

Bouclant sa quête d’identité, Zachmann fait le voyage à l’envers à la recherche des origines de sa mère en Algérie et au Maroc où il retrouve les lieux et les synagogues, transformées en mosquées. Cette traversée de la Méditerranée est aussi le sujet d’un film Mare Mater où il interroge sa mère mais aussi les mères des migrants, restées au pays tandis que leurs fils ont pris tous les risques dans des traversées dangereuses. Témoignage de la mère, des migrants mais aussi de la séparation douloureuse de la mère et du fils. 

Les photos sont magnifiques, mais surtout l’installation raconte une histoire touchante. C’est une belle rencontre avec Zachmann . https://www.mahj.org/fr/media/patrick-zachmann

ou si vous préférez l’écouter en podcast

 

 

Histoire Dessinée des Juifs d’Algérie de l’Antiquité à nos jours -Benjamin Stora Nicolas Le Scanff

MASSE CRITIQUE DE BABELI

 

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Cette histoire dessinée est passionnante!

Tout à fait pédagogique avec des repères chronologiques très clairs, des cartes si nécessaires, et surtout un récit intégrant les données nombreuses d’une histoire complexe.

Nous feuilletons l’album-photos d’une famille sans rester dans l’anecdote d’un récit familial. Le complexe politique est parfaitement expliqué. Cette histoire est riche, j’en ignorais de nombreux évènements. j’ai retrouvé avec plaisir de nombreux personnages comme Jean Daniel, jacques Derrida, ou Camus.

L’histoire des Juifs d’Algérie s’inscrit aussi dans la lutte pour l’Indépendance de l’Algérie qui est aussi évoquée.

La fin est bien sûr l’exil. L’installation à Sarcelles est graphique (dans le sens de photogénique) .

merci à Babélio et à La Découverte

Tromperie – Philip Roth (1990)

LITTERATURE AMERICAINE

Dès que j’ai vu l’affiche du film de Desplechin d’après le livre de Philip Roth qui est un de mes écrivains favoris je me suis précipitée pour télécharger le livre . 

Surprise : des dialogues  se succèdent ; les interlocuteurs ne sont pas identifiés (une initiale m’aurait suffi). Il me faut au moins un chapitre pour comprendre que Philip Roth converse avec plusieurs femmes (séparément) , propos intimes, parfois répétitifs. L’auteur n’a même pas pris le soin de paraître sous son alias Nathan Zuckermann comme souvent.

Je n’arrive pas à identifier les diverses partenaires, femme actuelle, ex-, étudiante, maîtresse actuelle. Reviennent des phrases banales, « tu as maigri » ou « grossi« , les comptes-rendus tout aussi prosaïques de rendez-vous chez le médecin, l’avocat, le psy…les doléances de la femme lassée de son mari, celle qui n’a plus d’orgasme. Je devine que ces conversations se déroulent en divers lieux, New York, Newark, Londres, Prague, encore là je me perds. Au bout d’une cinquantaine de pages de platitudes, j’ai envie d’abandonner. Ma PAL est remplie, à quoi bon continuer? Mais il y a ce film qui va sortir : ma curiosité est aiguisée. Que va faire Despléchin? quelle femme jouera Lea Seydoux et Emmanuelle Devos?

Mais je ne quitte pas comme cela la compagnie de Philip Roth! J’aime son humour juif. Ses obsessions (l’antisémitisme, la culture juive, l’esprit Mitteleuropa transplanté aux USA) me sont familières. J’ai envie de savoir où il veut en venir parce que c’est un grand écrivain et qu’il n’a pas commis ce roman sans but. Et tranquillement,  je lis les 150 pages suivantes avec plaisir, pour arriver à la conclusion qui est encore une réflexion sur l’écriture.

« Il n’a pas écrit un seul de ses livres. Ils ont été écrits par toute une série de maîtresses. J’ai écrit les deux derniers et demi. Et même ces notes qu’il a ajoutées de sa main l’ont été sous ma dictée.”

Tromperie est sorti en 1990. Comment serait-il accueilli aujourd’hui à l’ère de Metoo ? Il est tout à fait politiquement incorrect. L’auteur avoue sans complexe avoir couché avec ses étudiantes, pas abusé, elles étaient majeures et consentantes, mais sous l’influence de l’autorité du professeur. Ce serait-il acceptable de nos jours? Il est aussi terriblement macho, limite raciste quand il parle de l’amant noir de la femme de son ami. N’est-il pas simplement provocateur? Est-ce qu’il teste les limites de la censure? De la tolérance des bien-pensants de gauche (avec Israël), de celle des grands bourgeois londoniens vis à vis des juifs? 

Tromperie n’est pas du calibre des grands romans de l’auteur que j’ai tant aimé. Ou peut être plus dans l’esprit du temps.

Mais tu ne peux pas… Tu ne peux pas avoir ainsi simultanément une vie imaginaire et une vie réelle. Et c’était probablement la vie imaginaire que tu avais avec moi et la vie réelle que tu avais avec elle. Écoute, il est impossible de noter de cette façon tout ce que dit quelqu’un.

Le Typographe de Whitechapel – Rosie Pinhas Delpuech – Actes Sud

LIRE POUR ISRAEL

« Il s’appelle Yossef Hayim Brenner. Il est né en 1881 à Novy Mlini, à la frontière entre la Russie et la Biélorussie.
Il est avec H. N. Bialik et S. Y. Agnon l’un des trois grands écrivains fondateurs de l’hébreu contemporain, et sans doute le plus audacieux. Sa vie est brève, il meurt assassiné lors d’émeutes arabes à Jaffa en 1921. »

Rosie Pinhas Delpuech raconte la vie de Brenner mais cette biographie, trame du livre, est entrelacée par une réflexion sur la langue hébraïque. L’auteure, traductrice de l’hébreu, s’implique personnellement dans la narration ;  elle  nous fait entendre l’hébreu actuel, le Brouhaha d’un autobus déchiffrant les accents, les langues qui se mêlent. 

« Dans mon métier – je suis transporteuse de langues –, les vacances sont rares, nous mettons longtemps à
transporter notre cargaison de mots d’une rive à une autre,

[…]
Pourquoi cette langue, l’hébreu, pourquoi ça ne me lâche pas, pourquoi ce livre sur un écrivain que je ne parviens même pas à lire, ni à traduire, mais autour duquel je tourne depuis des années ? »

Avant d’être la langue de la vie de tous les jours en Israël, l’hébreu était la langue de la religion et le retour à la Bible est une évidence. Les références anciennes, au personnage de Moïse, le bègue traversent le récit.

L’auteure situe le personnage de Brenner dans son contexte, écrivain juif russe, exilé à Londres arrivant à Whitechapel. Brenner écrit en hébreu, ce n’est pas une évidence à l’époque, le yiddish est beaucoup plus pratiqué alors, en hébreu manquent encore des vocables de la vie quotidienne, cependant. D’autres alternatives existent comme l’Espéranto  ou lz langue du pays de résidence, allemand, russe, anglais….

« Comme si, à l’orée du XXe siècle, le peuple juif laborieux, ouvrier, se découvrait non seulement sans terre et sans
abri, mais dans une détresse linguistique semblable à une détresse respiratoire. »

Whitechapel est le quartier des pauvres. Brenner s’installe en même temps que Jack London. De quelques semaines d’expérience, London rapporte Le Peuple de l’Abîme.  Brenner s’installera le 2 avril 1904 parmi les juifs démunis travaillant dans les sweatshops pour des salaires dérisoires provoquant le rejet et l’antisémitisme des ouvriers locaux qui voient en eux des immigrés gâchant les conditions de travail.

 

Même si les conditions de vie sont misérables, des journaux circulent parmi les juifs. Dès 1976, Aaron Liberman fonde avec dix ouvriers dont quatre imprimeurs l’Union des Socialistes hébraïques, en 1884 un journal rédigé en yiddish est destiné au public ouvrier; en 1885, paraît  l’Arbeter Fraynt de tendance anarchiste et yiddishisant . On croise un personnage singulier Rudolf Rocker, catholique allemand qui épouse le destin des anarchistes juifs et devient directeur de l‘Arbeter Fraynt. Brenner s’installe au dessus du local de l’imprimeur Narodiski et apprend le métier de typographe. Brenner raconte ce monde des petits journaux dans son roman Dans la détresse . Il crée une revue littéraire en hébreu qui a des abonnés en Europe et en Amérique. Malgré l’aspect artisanal de sa fabrication Brenner est célèbre. Lorsque Freud est de passage à Londres, ils se donnent rendez-vous devant les dessins de Rembrandt. Et encore, en filigrane, apparaît le personnage de Moïse

Rembrandt : le festin de Balthazar

« Dieu écrit directement avec son doigt, comme un artisan, et rien ne m’intrigue autant depuis mon enfance que ce doigt de Dieu qui montre une direction, qui écrit. Rembrandt le peint dans Le Festin de Balthazar, »

J’ai adoré cet entrelac d’histoire et d’exégèse de la Bible alors que justement la renaissance de l’Hébreu se veut laïque

Faire renaître un hébreu simple, encore gauche, détaché de son contexte religieux, ancré dans la réalité prosaïque
de l’humain. La langue, toute langue, ne peut qu’être humaine, ramassée dans la poussière et la sueur de la rue. 

Brenner quitte Londres en 1908, passe à Lemberg une année, hésite entre Ellis Island et la Palestine. Il accoste en février 1909 à Haïfa. 

Commence alors une nouvelle histoire, celle de la Seconde Aliya, celle des coopératives  agricoles, des communautés ouvrières. L’hébreu est alors la langue quotidienne, de Hedera au Lac de Tibériade, il n’existe pas toujours de mots pour désigner les choses. l’hébreu est façonné par des eshkenazes, L’écrivaine note

Il faudra aussi l’éclatement de l’utopie cinq ans plus tard, en 1967, pour que l’espace se fissure et que par
l’interstice s’engouffre l’arabe palestinien

Cette irruption de l’arabe remet en circulation l’ « l’arabe honteux des juifs orientaux » La traductrice ne se lasse pas d’interroger l’évolution de la langue, et j’apprécie ses digressions 

Brenner aboutit dans une cité-jardin Ein Ganim et vit dans une communauté laïque

Il se lie d’amitié avec deux grandes figures fondatrices du sionisme socialiste : A. D. Gordon et Berl Katznelson.

Elle note que sur le sionisme ils sont lucides

Herzl s’est trompé, ce n’est pas une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Il y a des habitants, ici, les Arabes, ils tiennent à cet endroit. 

Le 1er mai 1921, les ouvriers juifs défilent avec des drapeaux rouges, la population arabe réagit, c’est une journée sanglante

Brenner succombera, victime des journées d’émeutes.

Merci à Aifelle de m’avoir signalé ce livre qui traite de trois sujets que je poursuis : l’histoire du peuple juif, l’hébreu et le rapport de la traductrice à la langue.

Personnellement, j’aurais mis 5* sur Babélio mais peut être suis-je trop subjective!