Aucun homme n’est une île – méditation de John Donne

No man is an island

entire of itself;

every man is a piece of the continent,

a part of the main;

if a clod be washed away by the sea,

Europe is the less,

as well as if a promontory were,

as well as any manner of thy friends or of thine own were;

any man’s death diminishes me,

because I am involved in mankind.

And therefore never send to know

for whom the bell tolls;

it tolls for thee.

.

John Donne – No man is an island

Meditation XVII, 1624, Poem

Aucun homme n’est une île,

un tout, complet en soi

Tout homme est un fragment du continent

Une partie de l’ensemble

Si la mer emporte une motte de terre

L’Europe en est amoindrie

Comme si les flots avaient emporté un promontoire

Le manoir de tes amis ou le tien

La mort de tout homme me diminue

Parce que j’appartiens au genre humain

Aussi n’envoie jamais demander

pour qui sonne le glas :

C’est pour toi qu’il sonne

Je ne connaissais pas l’origine de cette expression, ni le poème en entier même si un film a choisi pour titre CLIC

.

Ce documentaire écolo avait pour thème les Biens Communs. Le concept d’écosystème montre les inter-relation entre les hommes et le milieu géographique ou vivant. J’ai beaucoup aimé ce film qui montrait des hommes de bonne volonté cultivant des agrumes bios en Sicile, ou construisant de maisons s’intégrant dans le milieu de montagne en Suisse. Un film donnant la parole aux hommes. 

J’ai retrouvé la méditation de John Donne dans l’essai Contagions de

« Si les êtres humains qui interagissent entre eux étaient reliés par des traits de stylo  le monde serait un unique et gigantesque gribouillis. En 2020 l’ermite le plus rigoureux a un taux minimal de connexions.[…] Le virus suit les traits de stylo et arrive partout

Cette méditation galvaudée de John Donne « Aucun homme n’est une île » prend dans la contagion une nouvelle et obscure signification ». 

Contagions – Paolo Giordano

LE MOIS ITALIEN : Covid19

Avec quelques semaines d’avance sur la France, l’Italie a subi les assauts de l’épidémie. Dès la fin mars, Contagions de Paolo Giordano a été traduit et publié au Seuil. A la suite de la lecture de Erri de Luca : Le Samedi de la Terre, je vais chercher une réflexion posée, loin des infos tapageuses ou redondantes, des infox et autres annonces officielles qui saturent nos médias.

Romancier mais de formation scientifique (lauréat d’une thèse de physique) Paolo Giordano a écrit un  essai où logique, mathématique et philosophie, sont déclinées dans une langue claire.

Sur ma liseuse j’ai surligné de nombreux paragraphes :

« Je n’ai pas peur de tomber malade. De quoi alors ? De tout ce que la contagion risque de changer. De découvrir que
l’échafaudage de la civilisation que je connais est un château de cartes. J’ai peur de la table rase, mais aussi de son contraire : que la peur passe en vain, sans laisser de trace derrière elle »

 Contre le fatalisme

L’épidémie nous encourage donc à nous considérer comme les membres d’une collectivité. Elle nous oblige à
accomplir un effort d’imagination auquel nous ne sommes pas accoutumés : voir que nous sommes
inextricablement reliés les uns aux autres et tenir compte de la présence d’autrui dans nos choix individuels.
Dans la contagion, nous sommes un organisme unique. Dans la contagion, nous redevenons une communauté.

Il conclue ce chapitre « Contre le fatalisme »

l’effet cumulatif de nos actions singulières sur la collectivité est différent de la somme des effets singuliers. Si
nous sommes nombreux, chacun de nos comportements a des conséquences globales abstraites et difficiles à
concevoir. Dans la contagion, l’absence de solidarité est avant tout un manque d’imagination. 

Invitation à réfléchir…..

La contagion est donc une invitation à réfléchir. La quarantaine en offre l’occasion. Réfléchir à quoi ? Au fait que
nous n’appartenons pas seulement à la communauté humaine. Nous sommes l’espèce la plus envahissante d’un
fragile et superbe écosystème.

A Réfléchir aussi comment fonctionne la science :

« Dans la contagion, la science nous a déçus. Nous voulions des certitudes et nous avons trouvé des opinions.
Nous avons oublié que cela marche toujours ainsi, ou plutôt que cela ne marche qu’ainsi, que le doute est pour la science encore plus sacré que la vérité »

 

et à propos des fausses nouvelles :

« Les fausses nouvelles se répandent comme les épidémies. Le modèle qui permet d’en étudier la propagation est
le même. [….]De même que le COVID-19 se déplace en avion, de même les mensonges se diffusent très rapidement d’n smartphone à un autre. »

j’aurais pu tout recopier!

Je vous laisse le plaisir de découvrir le livre par vous-même. Il se télécharge gratuitement, ne boudez pas votre plaisir!

 

Vagabondages – Lajos Kassak – Séguier

de BUDAPEST à PARIS

J’aime les relations  de voyage, surtout de voyages à pied. Vagabondages raconte l’errance de Lajos Kassak entre Budapest et Paris en 1909 à 22 ans. J’ai pensé au Temps des Offrandes de Patrick Leigh Fermor qui est un de mes livres favori. Fermor, à 18 ans en 1933 a fait la route inverse, de Londres vers Budapest « comme un clochard« . 

Lajos Kassak est devenu par la suite un peintre réputé et un poète reconnu. J’ai téléchargé ce livre avec une grande attente (trop grande).

Lorsque Lajos Kassak quitte sa ville en compagnie de son ami Gödrös c’est un tout jeune homme, apprenti serrurier qui cherche l’aventure sans projet précis, son but Paris « A Vienne, nous chercherons de l’ouvrage […] nous apprendrons bien l’Allemand…«  . Partis sur le Danube en bateau ils débarquent à Presbourg (Bratislava)  sans faire la moindre observation sur le paysage ou les monuments. A Vienne, ils ne cherchent guère à s’embaucher ; dans les ateliers qu’ils visitent, ils demandent plutôt l’aumône. De Vienne, le seul lieu visité est l’asile de nuit. Puis ils partent à pied, mendiant chez les paysans. Ces jeunes feignants ne me plaisent pas trop. Leurs aventures, ampoules aux pieds, repas de lait aigre…ne me passionnent pas. Si au moins ils décrivaient les contrées traversées…Vagabonds vraiment trop paresseux pour moi. Arrivés à Passau

Nous étions déjà des durs, cyniques et sans vergogne »

 

 

« A l’intérieur de l’Allemagne, les ouvriers itinérants étaient secourus officiellement par l’Etat. C’était un retour au régime des corporation : les jeunes compagnons y étaient tenus de prendre la route et remis à eux-mêmes de voir, de vivre, d’amasser des expérience pour l’avenir. pour ces jeunes gens curieux de découvrir le monde, il y avait dans chaque commune des installations qui les prenaient en charge »

En Allemagne, les Wandervogel étaient un mouvement de jeunesse, précurseurs des hippies d’après Wikipédia. L’errance de nos jeunes vagabond est plus facile. Ils s’organisent.

A Stuttgart,  Lajos Kassak rencontre Emil Szittya  (qui deviendra ultérieurement un critique d’art et un écrivain reconnu) mais qui n’est encore qu’un schnorrer qui profite des œuvres caritatives des Communautés juives et d’un carnet d’adresses bien fourni, il fréquente aussi bien anarchistes, végétariens, homosexuels et vit en parasite sans aucun remords. Bon camarade, il fait profiter Kassak de ces aubaines. A partir de cette rencontre le livre prend une tournure plus intéressante, variée et vivante. Les aventures de ces larrons deviennent même très amusantes.

De passage à Bruxelles, ils rencontrent des révolutionnaires russes. A Bruxelles encore, Kassak visite des musées, des expositions. Devant l’oeuvre de Konstantin Meunieret de celle de Rodin,  il s’emballe:

j’étais entré dans le monde de l’art, et j’étais capable d’y vivre de façon si intense qu’il me restait à peine de temps et de goût pour les affaires du monde. 

C’est là qu’il ressent les effets de son vagabondage :

Au cours de mes vagabondages, qui n’étaient pas autre chose, en apparence qu’une tentative de propre-à-rien pour couper au travail, ma vision du monde s’était élargie, mes pensées et mes sentiments purifiés. 

Expulsés de Belgique après une réunion avec des révolutionnaires russes, indésirables en Allemagne, ils prennent le train pour Paris. Paris, 1909, on aurait pu imaginer les rencontres avec tous les artistes de Montparnasse. Déception! Kassak ne songe qu’à retourner à Budapest.

 

 

Voyages minuscules dans mon quartier : les fleurs au printemps

TOURISTE DANS MA VILLE

Lorsque que le périmètre des promenades se rétrécit et que l’horizon est tout proche, mieux vaut aiguiser son regard et s’arrêter aux détails passés inaperçus pendant des décennies. La floraison d’une nouvelle fleur devient un événement notable. 

jonquilles (01.04.2020)

Après un mois de février très pluvieux et un début mars à peine mieux voici que les beaux jours sont arrivés dès le début du confinement et que les jonquilles ont devancé le printemps. Les jardiniers de la ville ont dispersé muscaris et narcisses au hasard (sans doute étudié) dans les pelouses. Ils ont également fait des massifs en forme de larges ondulations où narcisses, tulipes, primevères et pensées fleurissent . Au cours des jours qui vont suivre certaines fleurs plus discrètes vont occuper l’espace au fur et à mesure que d’autres se fanent.

24avril : tulipes myosotis derrière le Palais

Attentive également aux buissons : jaune éclatant et précoce des forsythias, blancheur fragile des magnolias, les camélias sont sur la fin de la floraison.

Les cerisiers blancs sont éblouissants

cerisiers (fin mars)

la splendeur du début d’avril : les cerisier roses aux pompons fournis

Splendeur éphémère, un coup de vent et les pétales jonchent le sol. Quand tulipes et narcisses fanent le iris, les giroflées et les grosses boules d’ail garnissent les bordures du Mail des Mèches

dans les buissons les azalées et rhododendrons flashent

Vers la fin avril je remarque les tamaris bien cachés sur les bords du parking de la fac de Droit

 

Hier 23 avril j’ai senti les premières grappes d’acacia au parfum sucré et entêtant

Le Mail des Mèches est décoré des grosses boules rondes de l’ail

Quel bonheur cet inventaire floral et merci aux jardiniers de la Ville de Créteil pour ce cadeau !

Le hussard sur le toit – Giono

ÉPIDÉMIE

Angelo partit à quatre heures du matin. Les bois de hêtres dont lui avait parlé le garçon d’écurie étaient très beaux. Ils étaient répandus par petits bosquets sur des pâturages très maigres couleur de renard, sur des terres à perte de vue , ondulées sous des lavandes et des pierrailles. Le petit chemin de terre fort doux au pas du cheval et qui montait sur ce flanc de la montagne en pente douce serpentait entre ces bosquets d’arbres dans lesquels la lumière oblique de l’extrême matin ouvrait de profondes avenues dorées et la perspectives d’immenses salles aux voûtes vertes soutenues par des multitudes de piliers blancs. Tout autour de ces hauts parages vermeils l’horizon dormait sous des brumes noires et pourpres….

Épidémie de choléra en Provence en 1830, lecture de circonstance dans la série inaugurée avec La Peste Ecarlate et l’Année du Lion.

Traversée de la Provence pendant un été torride et l’arrivée de l’ automne dans des paysages superbement décrits.

la chaleur pétillait sur les tuiles. Le soleil n’avait plus de corps : il s’était frotté comme une craie aveuglante sur tout le ciel ; les collines étaient tellement blanches qu’il n’y avait plus d’horizon

Roman historique : Angelo, le héros, colonel de hussards piémontais a tué en duel un espion qui dénonçait les carbonari aux autorités autrichiennes, il s’est réfugié en Provence et veut rejoindre son frère de lait Giuseppe, carbonaro, cordonnier à Manosque.

Roman d’aventure, Roman de cape et d’épée : les routes sont barricadées, ceux qui tentent de fuir l’épidémie sont enfermés en quarantaine. Angelo tente d’éviter les patrouilles en coupant par la colline, ou  livre bataille aux soldats, enfermé il s’évade. Réussira-t-il à rejoindre Giuseppe? Suspense garanti.

Roman d’amour  ou presque, quand il rencontre une belle inconnue qui fera la route avec lui. 

J’ai fait durer la lecture tant Giono écrit bien. J’ai goûté avec grand plaisir ses descriptions des paysages provençaux. Giono fait ressentir la chaleur, le soleil de craie, mais aussi les parfums des pinèdes. Les oiseaux et les papillons et même les abeilles adoptent des comportements inquiétants pendant l’épidémie……Il décrit aussi les affres de la maladie, pas très appétissante.

Si vous connaissez la campagne d’Aix en Provence à  Manosque, Gap et Théus vous goûterez encore plus le voyage.

Trouvé sur un blog intéressant

pour le détail de l’itinéraire cliquer ICI

Pourquoi ce titre de Hussard sur le Toit ? Angelo se réfugie sur les toits de Manosque, mais je vous laisse la surprise….

 

 

Créteil – Voyages minuscules dans un rayon d’1 km

TOURISTE DANS MA VILLE

Carte postale de Créteil

Confinement  mode d’emploi :

1ère démarche:  télécharger l’attestation dérogatoire qui permet de se dégourdir les jambes pendant une heure dans un périmètre défini d’1 km de rayon:

2ème  : télécharger sur le téléphone la zone autorisée.

3ème  : Régler le podomètre, en marche rapide je peux comptabiliser 7500 pas/8000.

Les quartiers :

Montaigut : tour Mansart

le Montaigut réparti sur un plan circulaire avec 3 grandes tours, l’ anneau du bld du Montaigut autour du jardin rond,

Cathédrale de Créteil

avec la Cathédrale, la première cathédrale du XXIème siècle(2015), dit-on, coque de bois que j’ai vue transporter et assembler font comme deux mains jointes ou comme la coque d’un navire.Elle est flanquée d’un haut campanile – très haut presque autant que la tour de 18 étages tout proche. Autant j’aime la coque de bois, autant la tour me parait agressive. 

cathédrale et campanile

 Je traverse le carrefour pour trouver le chantier de la future ligne 15 du métro qui ira de l‘Echat à Vitry en passant passant par le Vert de Maisons. Le tunnelier creuse sous nos pieds dans le plus grand secret, on ne voit que des silos peints en rouge pour le ciment ou les gravas je ne sais pas bien. Je longe les bâtiments de l’UPEC (Université Paris-Est Créteil) où l’on a rénové le restaurant universitaire surmonté d’un lanternon jaune. 

Le Quartier du Palais tient son nom du Palais de Justice

Palais de Justice de Créteil

Il y a également un petit centre commercial dans une galerie couverte où je ne m’aventure pas, il fait si beau et la balade d’une heure ne permet pas le shopping (d’ailleurs en dehors de la pharmacie tout est fermé)

 

  • choux

les choux : les plus originales des constructions d’architecture brutaliste . Construits de 1972 à 1975, L’architecte Gérard Grandval s’est peut être inspiré de la vocation ancienne du terrain : des champs de maraîchers qui cultivaient des choux pour la choucrouterie Benoist. Ces choux sont emblématiques de Créteil. Autrefois, dans le métro sur la ligne 8 (Balard – Créteil) des affiches les représentaient. Longtemps, je me suis demandée comment les appartements étaient conçus, j’y suis entrée il y a quelques mois au cabinet du kiné. Ils ont aussi inspiré les réalisateur de cinéma Nacache et Toledano pour le film Tellement Proches. 

De l’autre côté de la RN186 se trouve le Lac de Créteil interdit à la promenade et trop éloigné. La Mosquée se profile ainsi que le Lycée Léon Blum . Vivement le déconfinement pour qu’on ait le droit de prendre la passerelle qui enjambe la grande route:

L’Année du Lion – Deon Meyer

CORONAVIRUS

L'année du lion" de Deon Meyer... - Sixtrid Editions | Facebook

Quelque part en Afrique tropicale, un homme dort sous un manguier. Ses défenses immunitaires sont affaiblies car il est séropositif et n’est pas soigné. Il a .déjà un coronavirus dans le sang. [….]

Dans le manguier se trouve une chauve-souris avec n autre type de coronavirus. La chauve-souris est malade. Elle a la diarrhée et crotte sur le visage du dormeur….

Un des parents de l’homme du manguier travaille dans un  aéroport de la grande ville[….]il tousse près d’une passagère juste avant qu’elle ne prenne un vol pour l’Angleterre.

En Angleterre se tient une rencontre sportive internationale….

(chapitre.4 p 25 )

l’Année du Lion est parue en Afrikaans (Koors) et en Anglais (Fever) en 2016.

Prémonitoire? 

L’auteur Deon Meyer s’est soigneusement documenté pour écrire cette dystopie. La bibliographie occupe 5 pages avec les liens pour la documentation sur Internet.

En général, je n’aime pas beaucoup les dystopies mais en ce temps d’épidémie, la réalité rejoint ces fictions et j’ai plus envie de les lire qu’avant. Cette lecture vient à la suite de celle de la Peste Écarlate  de Jack London (1912). Dans les deux ouvrages,  l’humanité est pratiquement rayée de la carte et les survivants errent en bandes violentes. La technologie et le savoir sont pratiquement perdus dans la Peste Écarlate, et les humains retournent à la Préhistoire, tandis que dans l’Année du Lion il reste assez d’ingénieurs, techniciens, lettrés pour faire tourner les machines abandonnées : avions, camions, tracteurs, ouvrages hydroélectriques et même communications radio….

L’électricité a tout changé Un interrupteur nous transporté du Moyen Âge à l’ère de la technologie moderne [….]et nous a insufflé un autre élément dont nous avions surtout besoin : de l’espoir….

Parfois, je me dis que Willem Storm voyait Amanzi comme une lutte entre l’Homme et le Virus, ou au moins entre l’Homme et les dévastions du Virus. Et l’hydroélectricité était une victoire importante  contre le Virus

La fondation de la  communauté idéale d’Amanzi était l’utopie humaniste de Willem Storm, le père du narrateur. Les hommes de bonne volonté s’associeraient pour former une communauté accueillante et démocratique. Après l’afflux de survivants de toutes parts une société diverse se recompose, avec le pasteur qui veut mettre Amanzi sous la garde de Dieu, Domingo qui ne croit qu’à la force et se construit une véritable armée. Agriculteurs et artisans, militaires et techniciens, la communauté se calque sur des modèles connus. 

Amanzi  n’est pas la seule entité peuplée, il y a aussi les colporteurs et les hordes de motards pilleurs ou pillards diversement motorisés. Une grosse partie du livre raconte en détail les opérations militaires contre ces bandes. C’est la part du livre qui m’a déplu. Violence et complaisance vis à vis de la violence, beaucoup de fusillades, d’entraînements militaires de soumission au chef. Seul bémol pour moi.

Le reste est passionnant et afin de ne pas spoiler je suis forcée de laisser de côté l’opposition des idées.   Willem  se réfère à Spinoza,et le pasteur à Dieu, et Domingo  méprise la démocratie. Manichéiste parfois, mais pas trop.

C’est aussi un roman d’apprentissage, Nico le narrateur a 13 ans au début du roman et 18 vers la fin.

C’est aussi un voyage dans les paysages grandioses de l’Afrique du Sud, on rencontre des lions, des springboks, des chacals…

J’ai dévoré ce livre jusqu’au dénouement final (et inattendu).

Cette nuit – Joachim Schnerf – ed Zulma

Cette nuit  différente de toutes les autres….

25

En léger différé, quelques jours après Pessah -étrange Pessah : commémoration  de l’Exode alors qu’on est confiné-  j’ai lu ce court et sympathique roman (158 pages) du petit format de Zulma. 

Avec retours en arrière, le récit du Seder et de ses préparatifs chez Salomon qui a perdu récemment sa femme Sarah. Sarah encore très présente autour de la table familiale – souvenirs d’autres repas familiaux. Une famille ordinaire. Salomon, veuf, a connu les camps et traîne ses blagues concentrationnaires.Les deux filles  -Denise et Michelle, les gendres Patrick a des faiblesses intestinales, Pinhas est séfarade expansif et folklorique, les deux petits enfants Tania et Samuel. En plus, Leyla, la correspondante allemande de Tania.

Livre de l’absence, du deuil. Comment Salomon conduira-t -il le Seder sans Sarah?

Traditions, et interprétations familiales. Nous assistons à toutes les étapes de la cérémonie, interrompues par des incidents prévisibles ou  non.

Salomon inflige à tous ces blagues des camps, humour très grinçant que seuls les survivants peuvent utiliser sans équivoque. Ma préférée, la plus courte : Salomon et Sarah visitent à Drancy une exposition sur la Déportation, ils rencontrent un ancien déporté :

A mesure que j’approchais, son rire devenait de plus en plus insistant, des gloussements morbides que j’aurais reconnus parmi cent autres. Je me plaçais à côté de lui et m’esclaffai à mon tour. C’était contagieux, il s’adressa à moi sans me regarder : « Struthof? » – « Auschwitz… » – « Prétentieux! »

Il en raconte d’autres, bien pires! 

Humour ravageur quand il parodie le texte

Sept ça doit être le nombre de rouleaux de papier toilette que Patrick peut utiliser en une soirée. Avec sept pour essuyer ses angoisses judaïques, les Six histoires de Pinhas qui font sortir Michelle de ses gonds, et mes Cinq doigts que je ne contrôle plus. Je ne suis plus certain d’aller au bout de la soirée, des Quatre coupes et de leur Trois faces affolées, je ne suis pas sûr de protéger mes Deux petits-enfants de ces adultes incontrôlables, alors je n’ose imaginer ce qui se passera dans Une maison où ce petit monde restera dormir après les dîner. 

Et termine

Me rassurer en imaginant les voix douces de Tania et Samuel égrénant une autre mélodie cumulative : Had Gadia

Quand tout est fini, Salomon retrouve l’absence, le deuil.

Un livre drôle tout en mélancolie et en tendresse.

 

 

Karnak café – Naguib Mahfouz

LIRE POUR L’EGYPTE

 

Ce court roman (une centaine de pages) écrit en 1971, se déroule dans les années ayant précédé la Guerre des Six Jours (1967) jusqu’au décès de Nasser.

Unité de lieu : un café du Caire tenu par une ancienne vedette de la danse Qurunfula. On connait la prédilection de l’écrivain pour les cafés. Le Café Fishawi , 14 ans après sa mort entretien encore le mythe d’être « le café de Mahfouz » et c’est un incontournable pour la visite touristique du Caire. Le Café Karnak n’a pas le lustre du Fishawi ou du Café Riche. Entré par hasard, le narrateur est séduit par la prestance de Qurunfula, par la qualité du café (la boisson) et la société qui s’y rencontre : les habitués sont des vieillards qui jouent au trictrac et un groupe d’étudiants. Qurunfula  entretient une ambiance chaleureuse et bienveillante.

C’est avant tout un livre politique. Les étudiants disparaissent à trois reprises. On imagine pourquoi. Si l’un d’eux est un militant communiste, les deux autres, un jeune couple d’origine très modeste, se définissent avant tout comme « des enfants de la Révolution » (celle de 1952) dont ils reconnaissent les bienfaits, sans elle, ils n’auraient peut être pas étudié à l’école et encore moins à l’université. On devine la chasse à n’importe quelle opposition qui s’étend aussi bien aux communistes qu’aux Frères Musulmans. On découvre les conditions indignes de détention arbitraire. Après la Guerre de Juin, comme l’auteur la nomme, certains bourreaux ont cédé leur place mais les pratiques demeurent. Le jeune communiste meurt pendant un interrogatoire.  Si l’acharnement contre les garçons est cruel, pour la fille c’est encore pire.

Après la Guerre de 1967, la situation est compliquée par le sentiment d‘humiliation de la défaite. Le roman rend compte de ce sentiment surtout quand l’ancien bourreau fait une apparition dans le café.

Cette lecture me fait penser au livre d’Alaa El- Aswanny Jai couru vers le Nil se référant à une autre époque (après 2011) mais toujours avec la même répression policière.

J’aime toujours revenir à Mahfouz dont l’oeuvre est si variée.

Le peuple de l’Abîme – London

CHALLENGE JACK LONDON

« Je suis descendu dans les bas-fonds londoniens avec le même état d’esprit que l’explorateur, bien décidé à ne croire que ce que je verrai par moi-même »

écrit London dans la préface du livre. Ce n’est donc pas un roman mais plutôt un essai,  un témoignage, un reportage journalistique.

London se met lui-même en scène.  D’abord comme « touriste » il s’adresse à l’agence Cook.  Il se rend ensuite chez un fripier et se déguise en clochard, prend pension à la limite de l’East End. Il s’invente un personnage : un marin américain qui aurait perdu ses économies et qui serait contraint de partager le sort des habitants des quartiers déshérites.

« Je découvris un tas d’autres changements, survenus à cause de mon nouvel accoutrement. Lorsque je traversais, par exemple aux carrefours, les encombrements des voitures, je devais décupler mon agilité pour ne pas me faire écraser. Je fus frappé par le fait que ma vie avait diminué de prix proportionnellement avec la modicité de mes vêtements »

Tout d’abord, il cherche une chambre. Il découvre les conditions de logements des ouvriers et d’abord de la « saturation » qui joue sur le prix des loyers et qui fait fuir les classes

Elle m’expliqua le procédé de la saturation, parlaquelle la valeur locative de tout un quartier monte en même temps que la qualité des ses habitants descend : « vous voyez, monsieur, les gens comme nous ne sont pas habitués à nous entasser comme les autres….. »

 

En s’adressant à la tenancière d’un café pouilleux, il découvre que des ouvriers « des gens tout à fait comme il faut« , se partagent une chambre à trois lits. Il découvre enfin comment des familles s’entassent dans des chambres insalubres où il faut aussi travailler, coudre des chaussures ou des cravates. Et encore ! il s’agit de travailleurs qui gagnent leur vie (mal) et ont un toit au dessus de la tête.  

Il existe encore des malheureux plus mal lotis dont il va partager le sort : ceux qui doivent fréquenter les Asiles de nuit ou prendre un repas à l’Armée du Salut. London nous fait partager  les rencontres dans les queues  avec des personnages réduits à cette extrémité : parfois des ouvriers qualifiés seulement vieux ou après un accident du travail,  incapables de retrouver un travail, dockers, anciens soldats  ou marins, des cueilleurs de houblons dans les campagnes environnantes. 

Pire encore, il va « porter la bannière » expression imagée décrivant le calvaire des clochards sans toit qui marchent toute la nuit sans pouvoir se reposer un instant, fuyant le policier qui les chasse du moindre recoin où ils pourraient se poser un moment. 

Des rencontres, des aventures, des personnages pittoresques suffiraient à rendre passionnante cette lecture. Mais ce n’est pas tout. London ne se contente pas de raconter les péripéties de ce reportage. Il décrit les conditions de vie, logement et sous-alimentation avec des chiffres  et comparaisons avec le régime alimentaires de soldats ou gardiens de prison, il donne les salaires de tous les travaux. Toutes les données sont extrêmement précises.

Il analyse les rouages économiques : la concurrence qui entraîne les baisses de salaires

« L’exploitation de la main d’oeuvre; les salaires de misère, les hordes de chômeurs, et la foule de sans-abri et des sans-maisons, c’est ce qui arrive lorsqu’il y a plus d’hommes pour faire le travail qu’il n’y a de travail à faire. »

même un syndicat puissant, disons de vingt-mille adhérents, ne peut tenir le taux des salaires s’il a en face vingt-mille chômeurs qui essaient de rivaliser avec les syndicalistes. 

De même quand les syndicats essaient de faire interdire le travail des enfants de moins de quinze ans, ce sont les ouvriers eux-même dépendant des gains de leurs enfants qui refusent cette mesure.

Il analyse aussi l’inaptitude au travail et ses causes : la sous-alimentation, l’alcoolisme ou les conditions de vie déplorables : logement, pollution, il prend comme exemple le saturnisme des ouvrières dans les usines de plomberie….Certains arguments sont encore actuels! Chaque fois on perçoit l’empathie de London et surtout l’absence de jugement moral. Il explique, ne juge pas.

Au contraire, il porte un regard très critique sur les « bienfaiteurs » qui n’apportent que des solutions dérisoires comme une exposition d’art japonais ou une journée à la campagne pour les enfants. Il est assez sceptique sur les bienfaits de la Civilisation, comparant le mode de vie des Inuits loin de toute civilisation et des Anglais. 

Aucune erreur n’est possible. La civilisation a centuplé le pouvoir de production de l’humanité, et par suite d’une mauvaise gestion, les civilisés vivent plus mal que des bêtes, ont moins à manger et sont moins protégés de la rigueur de éléments que les sauvages Inuits, dans un climat bien plus rigoureux. 

Ce reportage d’une réalité vieille de 120 ans, est toujours actuel. Peut-être les lieux ont changé mais l’analyse des mécanismes demeure intéressante.

vers le billet de claudialucia

et celui de nathalie et celui de lilly