Cette nuit – Joachim Schnerf – ed Zulma

Cette nuit  différente de toutes les autres….

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En léger différé, quelques jours après Pessah -étrange Pessah : commémoration  de l’Exode alors qu’on est confiné-  j’ai lu ce court et sympathique roman (158 pages) du petit format de Zulma. 

Avec retours en arrière, le récit du Seder et de ses préparatifs chez Salomon qui a perdu récemment sa femme Sarah. Sarah encore très présente autour de la table familiale – souvenirs d’autres repas familiaux. Une famille ordinaire. Salomon, veuf, a connu les camps et traîne ses blagues concentrationnaires.Les deux filles  -Denise et Michelle, les gendres Patrick a des faiblesses intestinales, Pinhas est séfarade expansif et folklorique, les deux petits enfants Tania et Samuel. En plus, Leyla, la correspondante allemande de Tania.

Livre de l’absence, du deuil. Comment Salomon conduira-t -il le Seder sans Sarah?

Traditions, et interprétations familiales. Nous assistons à toutes les étapes de la cérémonie, interrompues par des incidents prévisibles ou  non.

Salomon inflige à tous ces blagues des camps, humour très grinçant que seuls les survivants peuvent utiliser sans équivoque. Ma préférée, la plus courte : Salomon et Sarah visitent à Drancy une exposition sur la Déportation, ils rencontrent un ancien déporté :

A mesure que j’approchais, son rire devenait de plus en plus insistant, des gloussements morbides que j’aurais reconnus parmi cent autres. Je me plaçais à côté de lui et m’esclaffai à mon tour. C’était contagieux, il s’adressa à moi sans me regarder : « Struthof? » – « Auschwitz… » – « Prétentieux! »

Il en raconte d’autres, bien pires! 

Humour ravageur quand il parodie le texte

Sept ça doit être le nombre de rouleaux de papier toilette que Patrick peut utiliser en une soirée. Avec sept pour essuyer ses angoisses judaïques, les Six histoires de Pinhas qui font sortir Michelle de ses gonds, et mes Cinq doigts que je ne contrôle plus. Je ne suis plus certain d’aller au bout de la soirée, des Quatre coupes et de leur Trois faces affolées, je ne suis pas sûr de protéger mes Deux petits-enfants de ces adultes incontrôlables, alors je n’ose imaginer ce qui se passera dans Une maison où ce petit monde restera dormir après les dîner. 

Et termine

Me rassurer en imaginant les voix douces de Tania et Samuel égrénant une autre mélodie cumulative : Had Gadia

Quand tout est fini, Salomon retrouve l’absence, le deuil.

Un livre drôle tout en mélancolie et en tendresse.

 

 

Karnak café – Naguib Mahfouz

LIRE POUR L’EGYPTE

 

Ce court roman (une centaine de pages) écrit en 1971, se déroule dans les années ayant précédé la Guerre des Six Jours (1967) jusqu’au décès de Nasser.

Unité de lieu : un café du Caire tenu par une ancienne vedette de la danse Qurunfula. On connait la prédilection de l’écrivain pour les cafés. Le Café Fishawi , 14 ans après sa mort entretien encore le mythe d’être « le café de Mahfouz » et c’est un incontournable pour la visite touristique du Caire. Le Café Karnak n’a pas le lustre du Fishawi ou du Café Riche. Entré par hasard, le narrateur est séduit par la prestance de Qurunfula, par la qualité du café (la boisson) et la société qui s’y rencontre : les habitués sont des vieillards qui jouent au trictrac et un groupe d’étudiants. Qurunfula  entretient une ambiance chaleureuse et bienveillante.

C’est avant tout un livre politique. Les étudiants disparaissent à trois reprises. On imagine pourquoi. Si l’un d’eux est un militant communiste, les deux autres, un jeune couple d’origine très modeste, se définissent avant tout comme « des enfants de la Révolution » (celle de 1952) dont ils reconnaissent les bienfaits, sans elle, ils n’auraient peut être pas étudié à l’école et encore moins à l’université. On devine la chasse à n’importe quelle opposition qui s’étend aussi bien aux communistes qu’aux Frères Musulmans. On découvre les conditions indignes de détention arbitraire. Après la Guerre de Juin, comme l’auteur la nomme, certains bourreaux ont cédé leur place mais les pratiques demeurent. Le jeune communiste meurt pendant un interrogatoire.  Si l’acharnement contre les garçons est cruel, pour la fille c’est encore pire.

Après la Guerre de 1967, la situation est compliquée par le sentiment d‘humiliation de la défaite. Le roman rend compte de ce sentiment surtout quand l’ancien bourreau fait une apparition dans le café.

Cette lecture me fait penser au livre d’Alaa El- Aswanny Jai couru vers le Nil se référant à une autre époque (après 2011) mais toujours avec la même répression policière.

J’aime toujours revenir à Mahfouz dont l’oeuvre est si variée.

Le peuple de l’Abîme – London

CHALLENGE JACK LONDON

« Je suis descendu dans les bas-fonds londoniens avec le même état d’esprit que l’explorateur, bien décidé à ne croire que ce que je verrai par moi-même »

écrit London dans la préface du livre. Ce n’est donc pas un roman mais plutôt un essai,  un témoignage, un reportage journalistique.

London se met lui-même en scène.  D’abord comme « touriste » il s’adresse à l’agence Cook.  Il se rend ensuite chez un fripier et se déguise en clochard, prend pension à la limite de l’East End. Il s’invente un personnage : un marin américain qui aurait perdu ses économies et qui serait contraint de partager le sort des habitants des quartiers déshérites.

« Je découvris un tas d’autres changements, survenus à cause de mon nouvel accoutrement. Lorsque je traversais, par exemple aux carrefours, les encombrements des voitures, je devais décupler mon agilité pour ne pas me faire écraser. Je fus frappé par le fait que ma vie avait diminué de prix proportionnellement avec la modicité de mes vêtements »

Tout d’abord, il cherche une chambre. Il découvre les conditions de logements des ouvriers et d’abord de la « saturation » qui joue sur le prix des loyers et qui fait fuir les classes

Elle m’expliqua le procédé de la saturation, parlaquelle la valeur locative de tout un quartier monte en même temps que la qualité des ses habitants descend : « vous voyez, monsieur, les gens comme nous ne sont pas habitués à nous entasser comme les autres….. »

 

En s’adressant à la tenancière d’un café pouilleux, il découvre que des ouvriers « des gens tout à fait comme il faut« , se partagent une chambre à trois lits. Il découvre enfin comment des familles s’entassent dans des chambres insalubres où il faut aussi travailler, coudre des chaussures ou des cravates. Et encore ! il s’agit de travailleurs qui gagnent leur vie (mal) et ont un toit au dessus de la tête.  

Il existe encore des malheureux plus mal lotis dont il va partager le sort : ceux qui doivent fréquenter les Asiles de nuit ou prendre un repas à l’Armée du Salut. London nous fait partager  les rencontres dans les queues  avec des personnages réduits à cette extrémité : parfois des ouvriers qualifiés seulement vieux ou après un accident du travail,  incapables de retrouver un travail, dockers, anciens soldats  ou marins, des cueilleurs de houblons dans les campagnes environnantes. 

Pire encore, il va « porter la bannière » expression imagée décrivant le calvaire des clochards sans toit qui marchent toute la nuit sans pouvoir se reposer un instant, fuyant le policier qui les chasse du moindre recoin où ils pourraient se poser un moment. 

Des rencontres, des aventures, des personnages pittoresques suffiraient à rendre passionnante cette lecture. Mais ce n’est pas tout. London ne se contente pas de raconter les péripéties de ce reportage. Il décrit les conditions de vie, logement et sous-alimentation avec des chiffres  et comparaisons avec le régime alimentaires de soldats ou gardiens de prison, il donne les salaires de tous les travaux. Toutes les données sont extrêmement précises.

Il analyse les rouages économiques : la concurrence qui entraîne les baisses de salaires

« L’exploitation de la main d’oeuvre; les salaires de misère, les hordes de chômeurs, et la foule de sans-abri et des sans-maisons, c’est ce qui arrive lorsqu’il y a plus d’hommes pour faire le travail qu’il n’y a de travail à faire. »

même un syndicat puissant, disons de vingt-mille adhérents, ne peut tenir le taux des salaires s’il a en face vingt-mille chômeurs qui essaient de rivaliser avec les syndicalistes. 

De même quand les syndicats essaient de faire interdire le travail des enfants de moins de quinze ans, ce sont les ouvriers eux-même dépendant des gains de leurs enfants qui refusent cette mesure.

Il analyse aussi l’inaptitude au travail et ses causes : la sous-alimentation, l’alcoolisme ou les conditions de vie déplorables : logement, pollution, il prend comme exemple le saturnisme des ouvrières dans les usines de plomberie….Certains arguments sont encore actuels! Chaque fois on perçoit l’empathie de London et surtout l’absence de jugement moral. Il explique, ne juge pas.

Au contraire, il porte un regard très critique sur les « bienfaiteurs » qui n’apportent que des solutions dérisoires comme une exposition d’art japonais ou une journée à la campagne pour les enfants. Il est assez sceptique sur les bienfaits de la Civilisation, comparant le mode de vie des Inuits loin de toute civilisation et des Anglais. 

Aucune erreur n’est possible. La civilisation a centuplé le pouvoir de production de l’humanité, et par suite d’une mauvaise gestion, les civilisés vivent plus mal que des bêtes, ont moins à manger et sont moins protégés de la rigueur de éléments que les sauvages Inuits, dans un climat bien plus rigoureux. 

Ce reportage d’une réalité vieille de 120 ans, est toujours actuel. Peut-être les lieux ont changé mais l’analyse des mécanismes demeure intéressante.

vers le billet de claudialucia

et celui de nathalie et celui de lilly

Pierrette – Balzac

LECTURES COMMUNES

En ces temps de confinement où tous les jours se ressemblent et où aucun projet de voyage, visite, invitations ou même promenade n’est envisageable, les lectures communes donnent un un but, une date buttoir, et un sentiment de rencontre pour briser l’aridité de ces journées qui s’égrènent. Merci donc à celles qui les ont initiées et à ce partage : Claudialucia, Maggie et peut être d’autres.

Pierrette n’est pas un des ouvrages les plus connus. Avec Le Curé de Tours et la Rabouilleuse il forme la trilogie Les Célibataires appartenant aux Scènes de la Vie de Province. On peut le télécharger à peu de frais.

Provins, 1828 le compagnon menuisier Brigaut vient chanter une aubade à son amie d’enfance, Pierrette 14 ans,  recueillie par deux cousins riches, anciens merciers retirés dans leur ville d’origine.

Les célibataires sont Sylvie et son  frère, la quarantaine passée, parvenus qui cherchent à se faire admettre dans la bonne société provinciale. Balzac n’est pas tendre avec Sylvie – la vieille fille qui surprend la fuite de Brigaud

Y a-t-il rien de plus horrible à voir que la matinale apparition d’une vieille fille laide à sa fenêtre? De tous les spectacles grotesques qui font la joie des voyageurs quand ils traversent les petites villes, n’est-ce pas le plus déplaisant?

Horribles, grotesques, laids. Nous voici prévenus. Il ne manque que la méchanceté au tableau.

En préambule, l’auteur présente ces protagonistes en racontant leur carrière de négociants besogneux, dont l’univers se résumait à la boutique, bornés, bêtes :

La bêtise a deux manière d’être : elle se tait ou elle parle/ la bêtise muette est supportable, mais la bêtise de Rogron était parleuse…

Pour éblouir la bonne société de province, les Rogron ont dépensé des fortunes dans l’aménagement de leur maison. Là aussi, Balzac s’emploie à décrire l’ameublement prétentieux avec une plume acérée :

-Les rideaux des fenêtres?…rouges ! les meubles?…rouges! la cheminée?…marbre rouge portor montés en bronze d’un dessin commun, lourd ; des culs-de-lampe romains soutenus par des branches à feuillages grecs. Du haut de la pendule, vous êtes regardés à la manière des Rogron, d’un air niais, par ce gros lion bon enfant, appelé lion d’ornement, et qui nuira pendant longtemps aux vrais lions. Ce lion roule sous ses pattes une grosse boule, un détail des mœurs du lion d’ornement ; il passe sa vie à tenir une grosse boule noire, absolument comme un Député de la Gauche.

Je sais que certains lecteurs sautent les longues descriptions balzaciennes, moi pas, je me régale! Quelle ironie, mais aussi quelle méchanceté!

Balzac démonte le rouages de la politique locale, les manœuvres des notables qui veulent un siège de député, un avancement au tribunal, gazette locale, potins et médisance. Chacun avance ses  pions dans les différentes coteries. Intérêts d’argent. Mariages de convenances ou d’amour? Ces célibataires peu attirants tissent leur toile. Sylvie, la vieille fille s’y croit et même subit les affres de la jalousie.

Et Perrette, la fillette bretonne, naïve et gentille? Les deux cousins se serviront d’elle comme d’appât dans la bonne société, l’habilleront, lui apprendront à lire et à écrire. Dès qu’elle ne servira plus leurs plans, elle deviendra souffre-douleur de Sylvie. De remontrances continuelles, d’esclavage domestique aux sévices, le pas est franchi.

Tout le long du roman, les intrigues continuent. Le calvaire de Pierrette sera même le sujet d’un procès retentissant. Les méchants seront-ils punis?

C’est du grand art!

Gravure à l’acide de cette société provinciale. Balzac excelle pour notre plus grand plaisir.

 

 

 

 

Tout s’effondre – Chinua Achebe – Actes sud

LIRE POUR L’AFRIQUE : NIGERIA

« tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur »

proverbe africain

Chez les Ibos, on tient en grande estime l’art de la conversation, et les proverbes sont l’huile de palme avec laquelle on accommode les mots…

Chinua Achebe est donc le lion qui raconte l’arrivée de la colonisation britannique sous le règne de Victoria dans un village ibo de l’est du Nigéria.

Chinua Achede (1930 -2013) est un écrivain de langue anglaise mondialement reconnu. Ayant soutenu la sécession biafraise (1967 – 1970), il s’est exilé aux Etats Unis. Tout s’effondre a été publié en 1958.

le titre Tout s’effondre est tiré d’un poème de Yeats

Turning and turning in the widening gyre

The falcon cannot hear the falconer ;

Things fall apart ; the centre cannot hold

Mere anarchy is loosed upon the world

Okonkwo , le héros du roman, est un personnage influent du village, riche cultivateur d’ignames, polygame avec trois femmes, de nombreux enfants. Travailleur acharné, champion de lutte dans sa jeunesse, il a un caractère emporté et il peut être violent. Il est aussi très respectueux des coutumes et des dieux tutélaires et accepte les ordres des voyants et le bannissement quand il a transgressé les interdits. 

 

L’auteur raconte avec son style oral imagé la vie du village, les travaux des champs et le calendrier des semailles, des récoltes, les fêtes et l’alternance des saisons de pluie et de saisons sèches, la semaine de la Paix avant les brûlis et le défrichage de nouvelles terres. Respect des divinités et des cultures ancestrales dictent la conduite des paysans. Je lis avec curiosité et plaisir les techniques de culture de l’igname, richesse du village

L’igname, reine des cultures, était une souveraine trèsexigeante. Elle demandait pendant trois ou quatre mois une attention constante entre le premier chant du coq et le moment où la volaille va se percher pour la nuit. On protégeait les jeunes pousses de la chaleur du sol avec des couronnes de feuilles de sisal. Quand les pluies se faisaient trop fortes les femmes plantaient du maïs, des melons et des haricots entre les monticules. On soutenait ensuite les plants, d’abord avec des petits bâtons, puis avec des branches qu’on prenait aux arbres. les femmes venaient désherber trois  fois à des moments précis….

J’adore ces précisions techniques!

La fête de l’igname nouvelle est célébrée en l’honneur d’Ani, déesse de la fertilité de la Terre.

M’enchantent les récit des fêtes de mariages et de fiançailles où l’auteur détaille les plats qui seront présentés, et la quantité de pots de vin de palme. …l’auteur raconte les visites chez les uns et les autres, comment est présentée et partagée la noix de cola…  Coutumes villageoises, rythme des saisons, croyances animistes,  les Ibos sont en harmonie avec la nature. Les cérémonies de retour des esprits me font penser à celles des Revenants que nous avons eu le plaisir d’assister au Bénin.

« Le pays des vivants ne se trouvait pas très loin de celui des ancêtres. Il y avait entre les deux de nombreuses allées et venues  surtout pendant les fêtes et aussi quand un vieil homme mourait, parce que les vieux étaient très proches des ancêtres. La vie était une succession de rites de transition qui le rapprochait de plus en plus de ses ancêtres « …

Société idéale? Pas vraiment, surtout si on se place du côté des femmes qui occupent une place très marginale, inférieure. La seule fille valorisée « aurait mérité d’être un garçon ». A l’inverse, le fils qui déçoit son père est traité de femme. C’est aussi une société violente où la force physique est valorisée. 

C’est d’ailleurs ce dernier qui va adhérer aux christianisme. Pionniers de la colonisation, les missionnaires qui s’implantent d’abord auprès des faibles. Ils n’inquiètent pas les villageois dans un premier temps, temporisent. A leurs suite, après la construction d’une église, d’une école, les commerçants arrivent. Ce n’est que plus tard que se mettra en place une organisation, des tribunaux et que les notables perdront leur autorité.

« Le Blanc est très habile. Il est arrivé avec la religion, tranquillement et paisiblement. On s’est amusé de toutes ses sottises et on lui a permis de rester. Maintenant, il a conquis nos frères et notre clan ne peut plus rien faire; il  posé un couteau sur les choses qui nous tenaient ensemble et on s’est écroulés. « 

La Tresse – Laetitia Colombani

FEMMES

C’est une jolie idée que de tresser les trois brins de trois histoires de femmes et d’entremêler les trois destins de Smita, l’Indienne, intouchable, de Giulia, la Sicilienne et de celui de Sarah la canadienne, l’avocate d’affaires.

Evidemment, ces trois femmes ne se rencontreront pas. Et pourtant leur histoire pourra se mêler. Trois battantes à leur façon : Smita n’accepte pas que le destin de sa fille soit le sien, et celui de sa mère avant elle : videuse des latrines des autres castes. Elle l’enverra à l’école. Giulia, après l’accident de son père perpétuera le savoir-faire de l’entreprise familiale qui fabrique des perruques. Sarah qui a tout réussi aussi bien dans sa carrière que dans sa vie familiale rencontre le cancer.

C’est une lecture sympathique, facile. Il m’a fallu une petite demi-journée pour le lire. J’ai assez vite deviné la chute, quelle importance?

ADN – Yrsa Sigurdardottir

POLAR ISLANDAIS

 

Faire un tour à Reykjavik en ces temps de confinement où tout projet de voyage se trouve exclus? ADN ne vous fournira que peu de dépaysement. L’action se situe à l’intérieur d’appartements sans intérêt particulier et non localisé dans la ville ou ses environs, ou dans un poste de police non identifié, dans une Maison d’Enfants impersonnelle.

Faire la connaissance avec de nouveaux enquêteurs? Le 4ème de couverture parle d’une psychologue mais son rôle n’est pas principal. L’enquêteur est un policier Haldur, bien classique…

L’intrigue est embrouillée à souhait, les crimes tout à fait horribles. Les armes du crimes sont la principale originalité du roman : le tueur a utilisé un aspirateur, un fer à friser et un fer à souder pour chacun de ses crimes. Pour égarer le lecteur il y a un club de cibistes, j’ignorais qu’au temps d’Internet, d’Instagramm et Face-Book les radios-amateurs existaient encore.

J’ai lu rapidement  ce livre, les pages se tournent seules, avec la même culpabilité que j’éprouve quand je regarde les séries policières à la télévision. Impression que je pourrais employer mon temps à lire quelque chose de plus intelligent, et en même temps, j’ai bien le droit de me divertir dans la facilité!

La prochaine lecture islandaise se fera plutôt avec Arnaldur dont il me reste de nombreux livres à découvrir!

Un Amour à l’aube -Amadeo Modigliani Anna Akhmatova – Elisabeth Barillé – Grasset

PARIS 1910 -1911/SAINT PETERSBOURG

Elizabeth Barillé nous conte une rencontre, un amour, entre Amadeo Modigliani et Anna AkhmatovaEst-ce une fiction? une biographie?un essai double sur la peinture à Paris et sur la poésie russe? Lecture à la fois facile et savante. Facile parce que le roman est court, fluide. Savante si on veut approfondir la recherche en suivant les pistes offertes.

Modigliani : Akhmatova

De cette rencontre, peu de preuves tangibles subsistent : un dessin que la poétesse a conservé toute sa vie, un court essai rédigé près de 50 ans plus tard, une tête de pierre sculptée par Modigliani surgie dans une vente qui a inspiré Barillé pour écrire cette histoire….Les lettres qu’Amadeo a écrite à Anna sont perdues, comme les quinze autres dessins de lui qu’elle possédait.

 

Une rencontre? une amitié? une liaison? un amour? Anna avait 21 ans quand elle a rencontré Amadeo, mariée depuis trois semaines.

Modigliani : tête sculpté, Akhmatova ?

Les histoires d’amour me touchent assez peu, les ragots encore moins. En revanche je suis très curieuse de l’intense vie artistique dans le Paris des années 1910. J’aurais dû prendre un crayon et faire la liste de tous les artistes et parfois plus précisément des œuvres : Picasso et Braque bien sur, mais aussi Soutine, Kremegne, Brancusi, Zadkine, Duchamp ou Fernand Léger… pour les plus connus mais aussi des Russes que je ne connais pas comme Natalia Gontcharova et le mouvement « valet de Carreau », Alexandra Exter, Nadejda Hazin (future Madame Mandelstamm) Altman.. J’interromps souvent la lecture pour avoir une idée des tableaux sur le petit écran du téléphone, ou sur l’ordinateur.

Altmann : Anna Akhmatova

Autre pôle : la poésie russe. Essai intéressant bien que je sois totalement ignorante. L’auteure nous emmène sur les lieux de l’intelligentsia à Saint Petersbourg ou à la campagne dans des lieux tchékoviens.

Allusions aussi à  ce qui va suivre, stalinisme et persécutions, goulag. Mais c’est une autre histoire!

 

Trois Heures du matin – Gianrico Carofiglio

LITTÉRATURE ITALIENNE

De l’auteur Gianfranco Carofiglio, j’ai lu des polars bien noir : Les Raisons du doute, Le Silence pour preuve et Le Passé est une terre étrangère. Trois Heures du Matin  n’est pas un policier. C’est un court roman qui met en scène un jeune homme, 17 ans, encore lycéen et son père. 

Antonio a fait, enfant, des crises d’épilepsie. Son médecin lui prescrit un traitement lourd, lui interdit le football, les boissons gazeuses et les plaisirs adolescents. Antonio se sentant diminué sombre dans la dépression. Ses deux parents le conduisent à Marseille chez un spécialiste qui allège le traitement et qui lui rend le goût de vivre. Quelques années plus tard, son père l’accompagne pour une visite de contrôle.

Pour vérifier que la guérison est complète, le neurologue soumet l’adolescent à un test curieux : pendant deux jours, il ne doit surtout pas s’endormir et doit vivre une vie « normale » : il a même le droit de boire de l’alcool et de faire la fête. Une seule injonction : ne pas dormir.

Père et fils vont donc occuper ces « vacances » inattendues à Marseille. Ils vont visiter la ville, Notre Dame de la Garde, les Calanques, goûter à la bouillabaisse sur le Vieux Port, écouter du jazz dans une boîte interlope et même participer à une fête improviser chez des artistes….je les suis volontiers dans ce tourisme improvisé.

Mais surtout, père et fils vont faire connaissance.  Antonio vit chez sa mère et ses visites à son père n’ont aucun caractère d’intimité. Ce court séjour va changer la perception du jeune homme. Il découvre la personnalité de son père. Cet échange est très touchant. Découverte aussi des premiers émois sexuels.

Un roman sensible, tout en douceur. Je me suis demandée d’où venait ce titre : va-t-il se passer quelque chose à Trois Heures du matin? C’est une référence à Gatsby le Magnifique :

Fitzgerald était un grand écrivain et un homme malheureux. je pense souvent à cette citation de lui « dans la véritable nuit noire de l’âme, il est toujours trois heures du matin »

Le père fait aussi connaître Cavafy à son fils et j’ai toujours un faible pour ceux qui citent le poète d’Alexandrie.

Abbaye de Valloires sous la canicule

ESCAPADE NORDISTE

Abbaye de Valloires

Jeudi 25 juillet : Le Touquet – Abbaye de Valloire – canicule et orage

Le Touquet

L’abbaye n‘ouvre qu’à 10h30.

Nous avons le temps de passer au Touquet distant de moins de 10 km de Merlimont-plage. La route traverse Stella-plage et Cucq.

 Lorsqu’on arrive au Touquet, c’est un autre monde ! Même l’asphalte a changé de qualité et de couleur. Nous roulons par une belle ombre sous des plantations d’arbres. Nous entrons dans la ville par le golf – chic ! Des pancartes annonçant les évènements de l’été sont luxueuses, bien peintes, blanc sur vert anglais : Alexandre Tharaud joue dans une autre catégorie que le duo accordéon/violoncelle d’hier soir. Les villas sont cachées dans de profonds jardins. Elles sont dispersées dans la forêt. Au centre les constructions sont plus denses : beaux immeubles modernes en périphérie, villas de pierre à pignons pointus et balcons tarabiscotés plus u centre ; Marché, et Mairie en pierre de goût éclectique (1931) , l’église de pierre fait pendant. Nous cherchons la maison du Président, pas trouvé.

Nous roulons une trentaine de kilomètres sur une crête qui sépare la vallée de la Canche de celle de l’Authie, entre chaumes des blés et champs de betteraves et de maïs. Nous traversons le village au nom évocateur Le Vieux Moulin. La route s’enfonce dans la vallée de l’Authie. Une crêperie est inst allée au bord de l’Authier dans un moulin à eau. Un emplacement de pique-nique est aussi installé au bord de l’eau. Pourquoi ne l’avons-nous pas emporté ?

Nous garons la voiture sur un parking ombragé devant les grilles de l’Abbaye. Les bâtiments sont construits en arc de cercle. Ceux qui sont proches de la grille sont fleuris de roses. A l’arrière d’un parterre se trouve une élégante construction XVII – XVIIIème siècle.

La visite est guidée, le conférencier tout à fait spirituel et charmant.

De l’abbaye médiévale cistercienne fondée en 1158, il ne reste rien. Des restaurations au XVII et XVIII ème siècle ont remplacé les constructions médiévales par un ensemble classique et baroque. Au Moyen Age, l’abbaye comptait cent moines suivant la règle de Saint Benoit et 200 ou 300 convers qui travaillaient pour le monastère. Au XVIIème siècle, les convers ont été remplacés par des paysan dont on rémunérait les services. L’effectif des moines a aussi fondu à 28 puis 9 moines qui n’étaient pas mal logés ! Conformément à leurs vœux de pauvreté, l’architecture était « sobre et austère » relativement, sans aucune décoration.  Devenue Bien national à la Révolution, elle fut vendue puis cédée à des basiliens (communauté laïque belge, effectuant des travaux manuels entre autres facture d’orgue).

le vieux poirier

En 1922 Thérèse Papillon, infirmière-major pendant la Grande Guerre installa un Préventorium qui accueillit des enfants jusqu’en 1976..   Pendant la Seconde Guerre mondiale Thérèse Papillon s’est opposée à l’entrée des Allemands qui cherchaient les enfants juifs qu’elle a caché et a gagné ainsi l’honneur d’être Juste parmi les Nations. Maintenant c’est un Institut Médico-Pédagogique thérapeutique qui héberge des enfants confiés par les services sociaux et juridiques. Des personnes âgées résident aussi dans les communs.

L’Abbaye est aussi un hôtel luxueux. On peut y organiser des mariages, séminaires ou autres évènements. Il se déroule aussi des évènements culturels. Les jardins sont aussi magnifiques !

Après une introduction à l’extérieur, en face d’un vénérable poirier  (1756) contemporain des moines, nous visitons la Salle Capitulaire – où les moines se réunissaient – ici pas de silence – ils assistaient à la lecture d’un chapitre de la Règle de Saint Benoit. La salle était voûtée en arêtes en hommage à ‘l’ancienne salle du chapitre médiévale.

Valloires : le cloître

Le cloitre, au centre de l’abbaye était le lieu de déambulation. Le lavabo, bassin-fontaine était alimenté par l’Authie canalisée. Le cloître complet avec peu de décor. Dans le jardin il existe un cloître végétal.

Valloires : boiseries dans le grand salon

Le grand salon est lambrissé et parqueté de chêne. Les boiseries l’œuvre du baron autrichien  Simon-Georg von Pfaffenhofen (1715-1784) réfugié à l’abbaye à la suite d’un duel, et sculpteur habile.

l’église de l’Abbaye : ferronnerie

L’église baroque et rococo fut aussi ornée par les sculptures de Simon Pfaff qui réalisa le buffet de l’orgue énorme qui fonctionne encore. La grille, faisant office de clôture,  fut réalisée par le ferronnier Jean Baptiste Veyren . Le conférencier décrypte pour nous les symboles qu’elle contient : le blason de l’évêque et les poires, symboles de la prospérité de l’Abbaye. On y confectionnait un alcool de poire réputé qui était exporté. Simon Pfaff décora le maître-autel en marbre et en plomb doré. Autant le reste du couvent est sobre, autant l’église témoigne d’une mise en scène extravagante : la crosse eucharistique avec le ciboire suspendu à la crosse à 3 mètres du sol avec des anges en papier-mâché – autrefois polychromes. Au plafond est représenté une morille, allusion à la fondation de l’abbaye dans un champ de morilles.

chœur de l’église : maître-autel et crosse eucharistique

 

Les jardins créés en 1987 créés par le paysagiste Gilles Clément pour y mettre en valeur la collection de 5000 arbres et arbustes d’un pépiniériste du Pas de Calais.

Le cloître végétal

Cinq jardins d’ambiance ont été dessinés : le cloître végétal qui rappelle les jardins des moines avec des ifs taillés rappelant les arcades du cloître qui se trouve symétrique à l’intérieur de l’abbaye. Le jardin des îles ces « îles » sont des motifs d’arbres, arbustes ou plantes herbacées regroupées par couleur « île d’argent », « île d’or » .. « île des épines douces », ces « iles »  émergent d’une pelouse. Le jardin des cinq sens sollicite aussi bien l’odorat que le toucher et même le goût puisqu’on invite parfois le visiteur à déguster feuilles et fleurs. Le jardin de Lamarck illustre l’Evolution des plantes sur terre, avec des plantes très anciennes comme prêles, fougères, gingko …Dans la Roseraie on découvre deux roses locales : la Rose de Picardie et la Rose de Valloires. Le jardin de Marais longe le petit canal, dérivation de l’Authie existant déjà du temps des moines qui avaient besoin d’eau. Une allée ombragée est plantée de plantes qui aiment cet environnement humide.

L’allée des cerisiers. Ouf! de l’ombre!

La promenade y est particulièrement agréable en cette journée qui s’annonce caniculaire. En revanche, la traversée des grandes pelouses est une épreuve et on ne peut pas s’attarder dans le cloître végétal qui n’a pas d’ombre.

La météo a annoncé plus de 40°C en Île de France, à peine moins dans la Somme. Après la visite du jardin, et un repas rapide à ‘ombre du parasol de la cour, la seule activité raisonnable c’est la sieste. Prévoyantes, nous avons emporté le ventilateur dans nos bagages et nous en félicitons.

Ce n’est qu’après 17 heures qu’on peut envisager une baignade pour se rafraîchir. Des nuages encombrent le ciel. Comme la mer est étale je nage tranquillement quand des gouttes commencent à s’abattre. La plage se vide de toute urgence. On replie parasols, sièges entoilés, serviettes. Pour ma part, je prends le temps de la baignade, mouillée pour mouillée. Quand je sors, le ciel est noir, menaçant, nous avons tout juste le temps de rentrer au gîte.

A la nuit, l’orage se déchaîne, tonnerre, éclairs. Après cette journée accablante c’est un soulagement et un vrai spectacle. Notre logeuse nous apporte des bougies, au cas où l’électricité sauterait.