Martin Eden – Jack London

CHALLENGE JACK LONDON

Difficile de rédiger ce billet après l’excellente analyse de Claudialucia

Il se sentit comme enivré, car là était l’aventure à tenter, le monde à conquérir et du fond de lui-même, une pensée fulgura : devenir digne d’Elle, le conquérir, ce lis pâle qui se trouvait à ses côtés[…..]

Pour la première fois il se montra tel qu’il était – avec effort d’abord – mais bientôt il s’oublia lui-même en remarquant combien sa façon de raconter plaisait à son auditoire. Il avait fait partie de l’équipage du contrebandier Alcyon, lors de sa capture par un cotre des douanes. Et il sut leur faire voir ce que ses yeux avaient vu. Il évoqua la grande mer violente, les bateaux, les marins avec une telle puissance, qu’il leur sembla être avec lui. D’une touche d’artiste, il choisissait els détails à mettre en valeur, l’image claire saisissante, et leur donnait ensuite une couleur et une lumière si vivantes que ses auditeurs étaient emportés par son éloquence….

J’ai beaucoup aimé le début du roman qui présente le jeune marin  maladroit quand il est introduit dans la maison bourgeoise de la famille Morse. Martin a vécu de nombreuses aventures en mer, il a connu les bagarres et a fréquenté voyous et sauvages, mais il est tout intimidé par les livres, tableaux, musique et toute la culture. Roman d’amour, ou Martin, ivre d’amour pour Ruth, manque de se faire arrêter par un policier. Tellement amoureux qu’il veut mériter cet amour et va policer son langage, soigner son habillement, même arrêter de boire et de fumer! Véritable frénésie amoureuse de ce grand timide qui vénère sa dame et la porte au pinacle.  Ruth n’est pas indifférente, elle est attirée par Martin et pygmalion à l’envers, va lui corriger sa grammaire déficiente, lui faire apprécier la musique et la poésie.

Mais à quoi sert le cerveau? …Ce qu’ils avaient fait, il pouvait le faire. Ils avaient appris la vie dans les livres, et lui l’avait vécue…

Par amour, et par curiosité naturelle, Martin se lance en autodidacte dans la culture livresque qu’il dévore à la bibliothèque. Cet appétit de culture est impressionnant. Martin est vraiment très doué.

Par amour, il devient écrivain. Il veut raconter le monde, son monde, la mer, ses aventures, à Ruth. Il est vraiment très doué, et il est conscient de la valeur littéraire de ses poèmes et de ses nouvelles. Il les offrira à Ruth quand il sera publié!

L’adorable splendeur du monde le transportait et il souhaitait ardemment la partager avec Ruth, il décida de lui décrire tout ce qu’il pourrait des beautés des mers du Sud […]Alors dans une auréole de splendeur et de gloire, naquit la grande idée : il écrirait. Il serait de ces être privilégiés à travers lesquels le monde entier voit, entent et sent. Il écrirait.

Cette fougue, cet enthousiasme, cet appétit de savoir est séduisant, Ruth tombe amoureuse, il est même question de fiançailles…Même si, pour la famille ce serait une mésalliance. Ils ne sont pas du même milieu social. Pour s’élever au-dessus de sa condition de prolétaire, une seule issue : publier. Avec la même énergie forcenée que ses lectures en bibliothèque Martin noircit du papier, expédie ses nouvelles et ses poème à des revues. Il se prive de dormir, de manger, met au clou son costume, sa bicyclette et écrit, encore et encore…

Elle avait une de ces mentalités comme il y en a tant, qui sont persuadées que leurs croyances, leurs sentiments et leurs opinions sont les seules bonnes et que les gens qui pensent différemment ne sont que des malheureux dignes de pitié. C’est cette même mentalité qui de nos jours produit le missionnaire qui s’en va au bout du monde pour substituer son propre Dieu aux autres dieux. A Ruth, elle donnait le désir de former cet homme d’une essence différente, à l’image de banalités qui l’entouraient et lui ressemblaient

La famille de Ruth ne reconnaît ni son talent ni ses qualités intellectuelles. Ruth, elle-même n’apprécie pas ses écrits et ne comprend pas les théories que Martin énonce. Malgré son amour, Martin prend conscience de l’étroitesse d’esprit des Morse et leur conservatisme. Il provoque les invités des Morse, choque tout le monde et finit par être indésirable à leur table. La rupture est inévitable.

Ce fut ainsi que Martin se trouva face à face avec la morale économique, ou morale de classe ; et bientôt elle lui apparut comme un épouvantail. Personnellement c’était un moraliste intellectuel et la morale de son entourage lui était encore plus désastreuse que la platitude pompeuse des raisonneurs

Misérable, proscrit, il connait brusquement un succès fulgurant. Une revue accepte un texte, puis les autres. Martin est recherché dans les dîners, justement là où on le méprisait, Ruth vient le supplier de renouer….Avec le succès, Martin perd le goût de vivre.

Sans boussole, sans rames, sans port à l’horizon, il se laissait aller à la dérive, sans lutter davantage puisque lutter c’est vivre et que vivre c’est souffrir

Le début du roman m’a emportée, les récits des mers du sud, les bagarres et aventures. L’épisode de la blanchisserie, la description de la vie des prolétaires, le personnage de Maria, Lizzie, les soeurs de Martin sont très bien rendus. On sent sa profonde empathie avec les ouvriers, les artisans et même les clochards. Jamais, même quand il distribue ses richesses il ne renie son milieu d’origine.

En revanche je me suis un peu ennuyée dans les analyses philosophiques et politiques, la découverte de Spencer, de Nietzsche, du socialisme. Toutes les recherches de l’autodidacte, les discours provocateurs m’ont semblé bien longs et embrouillés. Pourquoi Martin cherche-t-il tant à se démarquer des socialistes? Pourquoi part-il dans une cabine de première classe alors qu’il rêve d’aventure avec les matelots?

Je regrette d’avoir raté l’adaptation napolitaine du roman, adaptation très libre selon les critiques. j’espère avoir l’occasion de le voir quand le confinement sera terminé

Berck : les phoques – moules frites – concert à Merlimont

ESCAPADE NORDISTE

Les phoques de Berck

Les phoques de Berck

Midi, marée basse, les phoques sont bien là, de l’autre côté du chenal dans la Baie de l’Authie. Ils se prélassent au soleil sur le banc de sable. Phoques ou veaux marins ? Un panneau explique les différences, l’un d’eux a une cassure au niveau du museau mais lequel ? C’est amusant de les voir se déplacer avec la graisse qui ondule. La couleur de la fourrure varie de jaune paille à gris foncé, le plus gros est tacheté. Planant au-dessus d’eux, les goélands sont bien bruyants. Les curieux sont venus en foule, parfois tirant un berger allemand en laisse. Est-ce malin d’emmener le chien ? Pas si bêtes, les phoques n’y prêtent aucune attention. Ils savent qu’avec le courant il est impossible de traverser le chenal. Les chiens sont intéressés, retenus par leurs maîtres. Un pêcheur commente « les phoques ne font pas attention aux chiens, ils les tolèrent ». Ils sont aussi beaucoup plus lourds et puissants. De temps à autres, un groupe va à l’eau. La colonie est divisée en petits groupes.

l’épi dans la baie de l’Authie

De l’autre côté de l’épi empierré et verdi par les algues, un autre groupe est à l’eau. Deux phoques qui nageaient tranquillement démarrent une course effrénée. Ils nagent vraiment très vite. Quel est le motif de la course ? une proie invisible ou le plaisir du jeu ?

les phoques et les badauds

Déjeuner au restaurant

Sur la digue, en face de la plage de Berck, les restaurants se touchent. Les terrasses sont protégées par des vitres (on est plus habitué au vent froid qu’à la canicule. Restaurants chics avec nappe et belle vaisselle au fast-food où les frites sont servies sur un papier, toutes les nuances et prix existent. Sans parler du camion de frites où les files sont bien longues. Si les présentations différent, la frite est une constante.

moules&frites

Nous mangerons des frites ! Le problème est de garer la voiture. Sur la corniche les parkings sont complets, il faut tourner attendre qu’une place se libère.  Nous choisissons l’Horizon, une brasserie qui a une terrasse vitrée et quelques tables sur le trottoir ; spécialité moules-frites. Au choix : marinières, à la crème, au pastis, au fenouil, à l’antillaise, à la moutarde….Servies dans des marmites émaillées d’un litre, une cuiller prise dans les anses, verticale pour fixer le couvercle dans lequel on dépose les coquilles vides.

Je choisis marinière, tout simplement, délicieuses moules de bouchots de Berck. Fraîches bien sûr, bien remplies, cuites juste à point. On a remplacé le persil et le bouquet garni par du céleri en branche qui se marie très bien avec les moules. Frites évidemment ! Service très agréable.

Promenade sur le sable jusqu’à Merlimont

La mer monte l La plage est encore bien dégagée. Cinq kilomètres séparent Berck de Merlimont-plage. Hier, en me baignant, j’avais clairement distingué les immeubles et la grande roue de Berck. Je m’étais promis de parcourir la grève les pieds dans l’eau. 24°, journée idéale. Comme la marée monte il faut faire attention aux bâches qui se remplissent très vite et les traverser avant qu’elles ne soient trop profondes.

En quittant Berck la plage était moins peuplée, plus personne dans l’eau (ou presque) un pick-up traverse le sable mouillé à grande vitesse : ce sont les secours. Un maître-nageur sur un quad siffle les imprudents qui sont sur un banc de sable bientôt isolé par la bâche qui se remplit. Ils seront bientôt au milieu de l’eau.

Tout à coup la densité des baigneurs augmente : des hommes debout, très peu de femmes et pas de famille sur cette plage naturiste. La posture debout, immobile de statue antique est un peu étrange ; sur les plages « habillées » les gens sont plutôt allongés sur leurs serviettes ou assis sur des sièges bas. J’observe les vestiges des blockhaus de plus en plus écroulés et noyés, support des graphs.

Concert accordéon/violoncelle

A l’église de Merlimont : concert accordéon violoncelle. Au programme : Dvorak, Vivaldi, Bach. Je suis étonnée de ce duo inhabituel. Que cache-t-il ? Natalia Ermakova est la violoncelliste Eric Blin, l’accordéoniste. Ce dernier présente avec l’énergie d’un animateur de radio-crochet sa musique « classique » en martelant le mot cla-ssi-que et en faisant la leçon au public. Il insiste sur les usages : ne pas applaudir à la fin d’un mouvement, attendre la fin de l’œuvre, ne pas se déplacer. Leçons bien hors de saison : le public est poli, bien habillé comme s’il assistait à un festival de renom. Je ne connais pas assez la Symphonie du Nouveau Monde pour apprécier ses arrangements mais cela me plait bien, j’aime surtout la violoncelliste. Massacre du Printemps de Vivaldi, morceau tellement connu que les interprètes n’ont pas droit à l’erreur. Quant à Strauss, il entraîne le public à taper des mains, on se croirait dans un club de vacances qu’à un concert dans une église et réussit tout juste à gâcher l’impression favorable du début.

Le Touquet – Montreuil/mer

ESCAPADE NORDISTE

Montreuil/mer : promenade des remparts

Mercredi 24 juillet 2019 : Montreuil/mer – Les phoques

La petite ville de Montreuil/mer ne se trouve pas directement à la mer mais à 15 km vers l’est au-delà de l’autoroute A 16. La campagne est couverte de chaumes dorés et de quelques bosquets rachitiques dans la vallée de la Canche. Elle est ceinte de remparts de briques et pierres avec une citadelle aux grosses tours rondes.

Montreuil/mer : remparts et citadelle

La promenade des remparts (3 km) est très agréable. Du sentier, le panorama sur la campagne est vaste et on a aussi une vue sur la petite ville. La « ville-haute » est en dessous de l’enceinte. Une double rangée de très grands et vieux arbres, le plus souvent des tilleuls, ombrage une allée. J’i donc le choix entre le chemin au soleil pour la vue et l’ombre à mi-pente. Je renonce à la visite de la citadelle (6€) qui dure une heure. Nous devons être à l’heure pour les phoques à midi. L’Office de Tourisme m’a donné un plan mais je n’arrive pas à deviner ce qui se cache derrière les hauts bâtiments de brique : caserne ? lycée ? couvent ?

C’est une toute petite ville mais je me perds tant les rues et les ruelles sont tortueuses. Je découvre plusieurs places mais je me repère facilement d’après la grande place Charles de Gaulle avec son grand parking (l’emplacement du marché) plusieurs banques et les terrasses des cafés. Le très beau théâtre (un cinéma Arts et Essais) et précédé par la statue su Général Haig pavoisée d’un drapeau français et de l’Union Jack : commandant de l’armée britannique, il avait établi son QG à Montreuil/mer : son nom est attaché à la bataille de la Somme (1916).  Autour de la place, les maisons anciennes se tassent, certaines peintes, d’autres de brique rouge. A l’ardoise des terrasses des « plats du nord » me font envie, je n’ai jamais goûté cette cuisine.

En face de l’Office du Tourisme débouche une venelle large tout juste d’un mètre vingt entre des murs de briques aveugles. Je ne l’aurais jamais devinée si le jeune homme de l’Office ne me l’avait montrée. Je parcours rapidement des rues pavées aux boutiques un peu désuètes (certaines sont fermées) . L’église Abbatiale St Saulve a de l’allure mais la place est en chantier, plus loin la chapelle Saint Nicolas est très ouvragée.

Une autre place est plus petite, charmante avec une fontaine et des arbres et un restaurant très fleuri au nom pittoresque de Coquempot.

Merlimont-plage

ESCAPADE NORDISTE

Merlimont

Nous arrivons vers midi, dix minutes avant la fermeture de l’Office de Tourisme. J’emporte une pile de documentation. La région est très riche en promenades.

Notre gîte est situé à l’arrière de la maison de la propriétaire, maison sans prétention et sans grâce. C’est une toute petite maison sur cour. Merlimont est une station balnéaire populaire s’insérant dans les dunes. Peu d’arbres, peu de jardins, des maisons de vacances modestes sans fioritures. Une rue commerçante avec une grande Maison de la Presse (très bien), une ou deux boutiques d’articles de plage. Tranquille, peu tapageuse, peu de circulation, parkings situés le long de la digue. Nous cherchons les restaurants de plage et ne trouvons qu’un bar installé dans une baraque à côté du club nautique. Sur le front de mer les constructions sont hétéroclites et à une extrémité au-dessus du club nautique il y a un immeuble plus neuf que les autres construits sur plusieurs étages avec des balcons. Les autres restaurants donnent sur la rue.

Pour les courses, il faut aller dans l’intérieur le long de la D940 reliant Berck au Touquet en passant par Rang du Fliers , des hangars de Leroy Merlin et autres enseignes s’alignent. Nous préférons faire nos courses à Stella-Plage dans un petit Franprix.

Après-midi de plage à Merlimont-Plage. La marée est haute. L’eau est délicieusement calme et tiède. Bien sûr il faut marcher beaucoup pour avoir assez d’eau pour nager. Comme en Italie, les gens nagent peu ; ils s’amusent avec des accessoires. Cette année c’est la mode du Standing Paddle. Sur cette eau tranquille, les gens tiennent bien sur leur planche et vont loin. Vision étrange que ces silhouettes à 0contre-jour qui semblent marcher sur l’eau. On paddle aussi en famille, un adulte à genoux tandis qu’un enfant bien harnaché est juché sur une bouée comme sur un trône. Du Club Nautique partent des armadas de kayaks de mer ou de canoës. Un plus gros bateau est tiré par un tracteur. A la limite de l’eau et du sable on joue avec des raquettes en bois et des balles dures et colorées qui flottent.

Vers 17h, nous partons explorer Berck en voiture, exploration plutôt décevante mais on a trouvé la plage des phoques.

Le silence d’Isra – Etaf Rum

FEMMES

« …Là d’où je viens, le mutisme est la condition même de mon genre, aussi naturel, que les seins d’une femme, aussi impératif que la génération à venir qui couve dans son ventre… »

Là d’où je viens, nous gardons ces histoires pour nous-mêmes. Les raconter au monde extérieur serait une incongruité dangereuse. Le déshonneur le plus absolu. 

Si les femmes n’ont pas la parole, elles lisent, et parfois, écrivent!

C’est donc l’histoire des femmes d’une famille palestinienne de Brooklyn.

1990, Isra, à peine 18 ans est promise à un mariage arrangé, un avenir resplendissant en Amérique. Elle rêve d’un amour partagé, de poésie

Mama soupira. « Bientôt, tu apprendras qu’il n’y a pas de place pour l’amour dans la vie d’une femme. Tu n’as besoin que d’une chose : sabr, la patience »

 

2008, Broolyn. Deya, 17 ans, lycéenne, a déjà éconduit plusieurs prétendants et rêve d’étudier à l’université. Nasser est un jeune homme sympathique et Deya hésite.

Ces mariages arrangés, la soumission des femmes cloîtrées à la maison se transmettent de génération.

Deya avait pris conscience que la plupart des règles que Farida considérait comme importantes ne relevaient pas du tout de la religion, mais bel et bien des règles de propriété arabes

Farida, la belle-mère d‘Isra, la grand-mère de Deya a une très forte personnalité. C’est elle le pivot de la maisonnée qui donne des ordres aussi bien à ses fils qu’à ses belles-filles ou à ses quatre petites filles. Seule Sarah ose se rebeller. Nadine, la jolie, la chanceuse, qui a donné un garçon à son mari tire à peu près son épingle du jeu.

Isra se demanda ce qui avait pu rendre Farida si forte. Elle avait dû subir quelque chose de bien pire que des coups, songea-t-elle. La avait fait d’elle une véritable guerrière. 

Au début, ces femmes soumises, perpétuellement enceintes, qui lavent et plient le linge, frottent les sols, préparent à manger aux hommes qui rentrent tard et les battent, m’ont profondément agacée. Le roman démarre doucement. Il faut persévérer pour deviner que de lourds secrets se cachent.

« Elle distinguait enfin clairement la longue chaîne de honte qui reliait chaque femme à la suivante, elle voyait précisément la place qu’elle occupait dans ce cycle atroce. Elle soupira. La vie était si cruelle. Mais on n’y pouvait pas grand-chose quand on était une femme »

Plus on avance dans la lecture, plus on devine les tragédies. Ce n’est pas seulement le roman de l’enfermement et de la résignation des femmes. Les femmes sont les servantes, les génitrices et les gardiennes de la tradition et de la culture. C’est aussi le roman de l’exil, du refus de l’intégration dans la vie américaine. C’est aussi la tragédie de la Palestine.

Qu’est-ce qui les avait poussé à quitter leur pays pour s’établir en Amérique[…]Sa fille les aurait-elle déshonoré s’ils l’avaient élevée au pays? Quelle importance s’ils étaient morts de faim? Quelle importance s’ils étaient morts d’une balle dans le dos à un check-point, ou asphyxiés de lacrymogènes sur le chemin de l’école ou de la mosquée?[…]Mieux fait de rester et de se battre pour leur terre, mieux fait de rester et de mourir. Toute douleur aurait été préférable à celle de la culpabilité et du remords…

Ce roman qui avait commencé doucement s’avère beaucoup plus riche, plus intense que je ne l’imaginait au début. 

Hasard des programmations : hier sur Arte le merveilleux film Wajdja, film saoudien sur l’enfermement des femmes et leur éducation. Film réalisé par une femme saoudienne qui a une pêche : à revoir!

 

Canicule à Paris? Fuyons vers le nord! Amiens

ESCAPADE NORDISTE

Mardi 23 juillet 2019 : Voyage jusqu’à Merlimont

cathédrale d’Amiens

Pour fuir la canicule annoncée, cap vers les Hauts de France !

Départ 7h45, contournement de Paris sur l’A 86 par Saint Denis (ralentissement devant le Grand Stade), Gennevilliers (vue plongeante sur des montagnes de gravas et de ferrailles). A 15 par Franconville, L’Ile-Adam et  les forêts verdoyantes de l’Oise. A 16 à travers les blés moissonnés. Les éoliennes tournent doucement, jamais nous n’en avons vues autant. Nous avons de la sympathie pour ces machines majestueuses. En enfilade les éoliennes alignées font comme de rayons de soleil.

hortillonnages : barques à cornets

Amiens : une envie. Et si on allait visiter les hortillonnages? Suivant les instructions du GPS, nous traversons des quartiers neufs, passons devant la cathédrale. Un bâtiment pique ma curiosité : une haute tour grise, gratte-ciel solitaire surmonté d’un bizarre cube. C’est la Tour Perret construite en béton dans les années 50 contenant des logements et des bureaux. La Maison des Hortillonnages vend les tickets. Malheureusement la prochaine promenade en barque à cornets est à 11 h 50 et il faudra attendre plus d’une heure. Nous sommes impatientes de voir la mer, peut être sur la route du retour ? Je me contente d’une promenade à pieds  le long d’un petit canal et à travers un parc très vert.

hortillonnage

La Cathédrale est impressionnante par sa hauteur et par la clarté à l’intérieur. Sur les piliers une série de photographies anciennes raconte les bombardements de la Première Guerre mondiale et les efforts pour sauver les vitraux. Après l’incendie de Notre Dame de Paris, je suis réceptive à ce genre d’histoire, peut être plus qu’à celle plus ancienne des « bâtisseurs ». On peut visiter la Cathédrale avec un audioguide, pas aujourd’hui, mardi (fermeture des musée).

Amiens

Ici aussi il faudra revenir ! J’ai surtout aimé les scènes sculptées autour du chœur très vivantes avec des dizaines de personnages.

Tu seras un homme, mon fils – Pierre Assouline

BIOGRAPHIE DE RUDYARD KIPLING

Tu seras un homme, mon fils est la chute du célèbre poème If. 

Pierre Assouline a construit son livre autour de ce poème et sur le thème de la relation père/fils.

 Le narrateur, Lambert,  professeur de Français,  voue une véritable vénération à Kipling. Il ambitionne d’écrire la traduction parfaite du poème. A la station thermale Vernet-les-Bains, en 1912, il fait la connaissance de Kipling qui lui propose de donner des cours particuliers de français à son fils John. Lambert entre donc dans l’intimité des Kipling dans la campagne anglaise.

Malgré les injonctions viriles de son père, le jeune John Kipling est un frêle jeune homme, réformé par l’armée pour une très forte myopie. Quand la guerre éclate, Kipling fera jouer toutes ses relations pour lui permettre de s’engager.

Tombé à la bataille de Loos-en- Gohelle en septembre 1915, John Kipling est porté disparu. Son père, incrédule, consacrera toute son énergie à retrouver les restes de son fils, puis à l’entretien des  cimetières militaires.

J’ai apprécié la première partie du livre où l’on fait connaissance avec le célèbre écrivain et avec le narrateur, sa femme et ses collègues du Lycée Janson-de-Sailly. En revanche, la deuxième partie qui traite de la Grande Guerre est très sombre et pénible à lire. Assouline s’appesantit sur les cimetières, le patriotisme de l’arrière, celui des anciens combattants. En filigrane, on devine (on suppose) la culpabilité du père qui a envoyé son fils à la boucherie.

Dans la fin du livre qui traite de l’après-guerre, Kipling apparaît comme un personnage assez antipathique, d’un patriotisme agressif, revanchard, antisémite et j’ai été impatiente de quitter sa compagnie. Le narrateur s’efface devant ces considérations amères. En miroir,  s’explique la relation père/fils difficile entre le narrateur et son père, sur fond d’Affaire Dreyfus.

En épilogue, le livre se termine à Westminster pendant la seconde guerre mondiale. Le narrateur se confie à son fils qu’il a appelé John comme John Kipling . Ce fils va être parachuté sur la France occupée. On espère que l’histoire du père qui envoie son fils à la guerre ne se répétera pas de la même façon.

J’avais beaucoup aimé l’exotisme et l’humour de la biographie de Zorgbibe   

Déjà, j’avais des réserves sur Kipling,  à la lecture de La Lumière qui s’éteint 

La misogynie, l’apologie de l’impérialisme britannique m’avaient paru assez insupportable  ce n’est pas l’aspect sombre du personnage qui me le rend plus sympathique. Et  pourtant, quel écrivain quel conteur dans Le Livre de la Jungle, Le jeu de Kim et L’homme qui voulait être roi (mon préféré)!

La Daronne – Hannelore Cayre

NOIR/ POLAR?

La daronne : le livre

Je lis des polars exotiques, nordiques, grecs, érythréens, pour découvrir l’envers de la société inaccessible aux touristes.

Avec la Daronne je me promène près de l’autoroute A13 aux alentours de Marly dans un improbable domaine, dans un Belleville très chinois,  sur le parking de la prison de Fresnes, chez Tati à Barbès et un peu autour du Quai des Orfèvres et du Palais de Justice. Peu d’exotisme donc, quoique, la narratrice part aussi en vacances chics, en Suisse ou à Oman…

Je découvre une société interlope gouvernée par le principe que « l’argent est Tout« , c’est d’ailleurs le titre du premier chapitre du livre. Cosmopolite ou rastaquouère? La petite fille grandit dans une parfaite amoralité, à la lisière de la forêt, à la lisière de la société. Jeune femme, elle épouse un homme d’affaires qui lui procure luxe et confort sans qu’elle ne se soucie de la provenance de la richesse.

Veuve et mère de deux filles, elle devra travailler pour assurer sa subsistance. Son meilleur atout : une très bonne connaissance de la langue arabe. Elle est donc traductrice auprès des tribunaux et de la police. Sans contrat, à la tâche. Elle côtoie toute la misère du monde; comme celui qui a fait deux ans et demi de détention provisoire sur la foi d’une dénonciation avant d’être acquitté et qui demandait réparation

« Le tribunal aurait pu l’écouter cinq minutes ne serait-ce que pour s’excuser qu’un juge d’instruction ait foutu sa vie e l’air pour l’avoir maintenu sans preuve durant trente mois. Eh bien non, le président, méprisant, l’a coupé net : « Monsieur vous travailliez au noir à l’époque. Vous n’avez aucune prétention à réclamer quoi que ce soit. Pour nous, vous n’existez même pas!

Je ne trouvais plus mes mots en arabe tellement j’avais honte. je n’arrivais même pas à le regarder en face. J’ai commencé à balbutier et puis c’est sorti tout seul : Moi aussi, monsieur le Président, je suis payée au noir; et par le ministère de la Justice. Alors puisque je n’existe pas, débrouillez-vous sans moi! »

Et elle se retrouve à transcrire les écoute téléphoniques de dealers et trafiquants de drogue qui convoient le shit du Maroc.   Dépourvue de tout scrupule, elle va saisir sa chance au vol.

l’affiche du film La Daronne

« Çà y est, j’y étais de plain  pied dans le business. Le côté cour que mon père nous cachait ; là où l’entrepose les poubelles. Ce moment où il revenait les mâchoires serrées de ses voyages et qu’à la maison nous comprenions qu’il était de bon ton de s’écraser. »

j’ai déjà assez spoilé comme cela. A vous de le lire et de découvrir les rebondissements, les surprises que ce roman noir distille peu à peu.

Cela se lit bien, d’un trait.

Et j’ai hâte de voir le film!

La Peste Écarlate – Jack London

CHALLENGE JACK LONDON

En l’honneur du Challenge, et en période de confinement, le titre résonne comme une évidence. Récit d’anticipation, paru en 1912. Court roman qui se lit d’un trait.

En 2013, cent ans après la parution, une épidémie – La Peste Écarlate – en quelques jours a éradiqué les humains de la terre. Épidémie foudroyante : quelques minutes suffisent pour terrasser une personne, très contagieuse, tout l’entourage est atteint.

La civilisation est gommée. Les broussailles envahissent les cultures. Le paysage est méconnaissable. Les animaux domestiques retournent à l’état sauvage. Les rares  survivants errent à la recherche de congénères.

« Dix mille années de culture et de civilisation évaporèrent comme l’écume, en un clin d’œil »

2073, vêtus de peaux de bêtes, à la mode de la Préhistoire, un vieil homme et ses trois petits enfants qui gardent des chèvres et chassent ou pêchent, survivent dans des conditions précaires.

Le vieil homme, dans une première vie, était professeur de littérature anglais. Il raconte la catastrophe, aux enfants. Son récit analyse la société de l’époque:

Mais, à mesure que les homme devenaient plus nombreux et se rassemblaient dans les grandes villes pour y vivre tous ensemble, pressés et serrés, de nouvelles espèces de germes pénétraient dans leur corps et des maladies inconnues apparurent, qui étaient de plus en plus terribles

Après les premières contagions de cette terrible peste…

Les riches, d’abord, étaient partis dans leurs autos, leurs avions et leurs dirigeables. Les masses avaient suivi à pied ou en véhicule de louage ou volés, portant la Peste avec elles dans les campagnes

Même si certains étaient épargnés, meurtres, incendies, ravagèrent, privant les survivants de toute ressource

En plein cœur de notre civilisation, dans les bas-fond et dans ses ghettos du travail, nous avions laissé croître une race de barbares qui se retournaient contre nous, dans nos malheurs comme des animaux sauvages, cherchant à nous dévorer…

 

Quand le monde fut vide….

on aurait pu imaginer que les rares survivants se seraient entraidés. Le récit de London est  pessimiste. Les plus chanceux, ou les plus résistants ne sont pas nécessairement les plus intelligents, ni les plus cultivés

_ « la même histoire,  dit-il en se parlant à lui-même, recommencera. Les hommes se multiplieront, puis il se battront entre eux. Rien ne pourra l’en empêcher. Quand ils auront retrouvé la poudre, c’est par milliers puis par millions qu’ils s’entre-tueront. C’est ainsi, par le feu et par le sang qu’une nouvelle civilisation se formera. »

 

lire le billet de Claudialucia

celui de Kathel

Le samedi de la terre – Erri de Luca

« Pour la première fois de ma vie, j’assiste à ce renversement : l’économie, l’obsession de sa croissance, a sauté
de son piédestal, elle n’est plus la mesure des rapports ni
l’autorité suprême. Brusquement, la santé publique, la
sécurité des citoyens, un droit égal pour tous, est l’unique
et impératif mot d’ordre »

Je me ferme aux bruits du monde, aux litanies de statistiques morbides, aux discours et aux injonctions anxiogènes qui se déversent sur nous.

Soudain un titre : Le samedi de la Terre d’Erri de Luca traverse la barrière que je me suis construite. Urgence! il me le faut!

Gallimard offre le téléchargement gratuit dans sa collection Tracts. Plus qu’un essai, ce court texte(12 pages) est un tract que j’ai envie de diffuser autour de moi.

Enfin! dans les écrits et paroles « sur le confinement » vient une réflexion qui me donne comme une bouffée d’oxygène.

 

Et soudain une épidémie de pneumonies interrompt l’intensité de l’activité humaine. Les gouvernements instaurent des restrictions et des ralentissements. L’effet de pause produit des signes de réanimation du milieu ambiant, des cieux aux eaux. Un temps d’arrêt relativement bref montre qu’une pression productive moins forte redonne des couleurs à la face décolorée des éléments

Enfin! quelqu’un donne à lire une pensée cohérente, politique, poétique, belle, qui me traverse, me porte au lieu de me consterner.

Pourquoi ce titre?

le Samedi qui littéralement n’est pas un jour de fête mais de cessation. La divinité a prescrit l’interruption de toute sorte de travail, écriture comprise. Et elle a imposé des limites aux distances qui pouvaient être parcourues à pied ce jour-là. Le Samedi, est-il écrit, n’appartient pas à l’Adam : le Samedi appartient à la terre.

Je savais l’auteur grand lecteur de la Bible en hébreu, il a choisi Samedi plutôt que Shabbat pour que sa parole soit universelle. 

En conclusion :

« Basta che ce sta ‘o sole, basta che ce sta ‘o mare… »

Il suffit qu’il y ait le soleil, il suffit qu’il y ait la mer.

Ce n’est pas une thérapie reconnue, mais c’est bon pour l’âme de se mettre au balcon et de se laisser baigner de lumière.

ERRI DE LUCA

Ne vous contentez pas de ces courts extraits!

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