Makhno et sa juive – Joseph Kessel

UKRAINE

J’ai rencontré Makhno à plusieurs reprises dernièrement : dans la Cavalerie Rouge d‘Isaac Babel et dans Les Loups de Benoît Vitkine. Ce révolutionnaire anarchiste de la Révolution de 1917 m’a intriguée et je suis tombée sur ce court roman de Kessel de moins de 100 pages que j’ai lu d’une seule traite. 

Dans un café parisien, le Sans Souci (cela ne vous rappelle rien?) un camelot qui fut autrefois journaliste, après boire de la bière mêlée de vodka poivrée et et salée, fait cadeau à l’écrivain d’une belle histoire:

« – je vous dirai la vie de batko Makhno »

Nestor Ivanovitch Makhno.

il y a un triple destin dans ces syllabes : la ruse, l’insouciance et la férocité. Vous pensez que j’exagère, que c’est de la prophétie après coup. Possible.

C’est une histoire d’amour entre l’ataman terrible et sanguinaire et une jeune fille juive, qui a osé le défier. Belle histoire contée avec le style inimitable de Kessel dans la fureur de la guerre civile dans le décor improbable d’un train qui traverse l’Ukraine dans la dévastation et les massacres. 

Pour le plaisir de lire Kessel plus que pour se renseigner sur le personnage de Makhno et sur l’histoire du mouvement anarchiste dans la Révolution. De la vie de Makhno, j’apprends ses années d’apprentissage, et ses combats

« chef de bande, il commence par piller les grandes propriétés, puis fait en partisan la guerre aux Allemands puis aux bolcheviks. Avec l’ataman Grigorieff, il prend Odessa, le trahit, l’assassine, massacre les juifs, les bourgeois, les officiers, les commissaires, bref, pendant deux années terrorise l’Ukraine entière par son audace, sa cruauté, sa rapidité de manœuvre et sa félonie… »

C’est un peu court et je n’en apprendrai pas plus pour la Grande Histoire.

Il me faudra d’autres sources. Il n’empêche que Kessel est un merveilleux conteur!

Heureux soit son nom – Sotiris Dimitriou – Quidam Ed.

LITTERATURE GRECQUE

Un court roman, histoires de paysans de l’Epire du village de Povla près de la frontière albanaise que sépare la montagne Mourgana (1806 m).

Trois récits : Alexo (hiver 1943) , Sofia (1943-1975) Shoejtim (1990)

Alexo – Roman de misère, de famine et de froid dans la guerre qui a pris les hommes et les a divisés, les femmes de Povla ne reçoivent plus l’aide des émigrés d’Australie ou du Canada, elles tentent de nourrir leurs enfants et partent troquer leurs dernières possessions, tapis ou vaisselles de l’autre côté de la frontière albanaise dans des villages grecs. Douaniers ou bandits, des hommes confisquent les pauvres marchandises et sont contraintes de mendier ou de travailler dans les fermes qui acceptent de les abriter.

Albanie

Sofia – Sofia avec ses engelures ne peut pas rentrer avec les autres femmes en Grèce et se trouve piégée en Albanie. Avec l’installation du régime d’Enver Hodja, elle se trouvera prisonnière de l’autre côté de la montagne. Elle entend les cloches qui tintent en Grèce, elle peut même entrevoir sa mère de loin, mais on le la laissera pas traverser ma frontière. Son histoire est celle de ces Grecs qui seront éloignés de leur origine, déplacés. la dictature albanaise affame, réduit en esclavage, fait taire toute velléité d’opposition. Au moindre écart, les hommes seront conduits au bagne et toute la famille « tachée ». Quatre décennies s’écouleront dans la misère et la crainte du régime.

« Avec le temps on a bien fini par s’entendre. Bien forcés. On discutait – comme on pouvait – on riait ensemble. Il avait été octroyé à chaque famille, un âne sans ânesse, trois biques sans bouc, cinq-six gélines sans coq, histoire qu’elles ne fasse pas de poussins. Faire un potager, c’était interdit. Les trois olives sur les arbres autour de la maison, on n’avait pas le droit de les ramasser…. »

Shpejtim – est le petit fils de Sofia, provenant d’une famille « tachée », son père est envoyé dans les mines au nord ouest de l’Albanie, vivant dans la peur des ennemis : les Grecs étant les pires. Sans avenir en Albanie il décide de partir en Grèce, de franchir la montagne. Si l’accueil dans le village de ses ancêtre est chaleureux, la vie des Albanais immigrés en Grèce est difficile, bien différente de ce dont il rêvait en regardant la télévision grecque…

Le titre s’explique dans les dernières pages de livre

– Heureux soit ton nom, Dimitri.

Il a souri et m’a fait un signe de la main.

je suis monté dans le bus. je me sentais un peu mieux. De gars m’avait réchauffé le cœur

On note aussi l’importance des noms, surtout du nom des femmes privées après leur mariage non seulement du nom de famille mais même de leur prénom, portant le double nom de leur mari féminisé. Privées même de leur nom et pourtant si fortes, si courageuses.

La traductrice note le style, et la langue démotique très simple, dialectal, proche de l’oralité contrastant avec la langue Katharevousa, le grec littéraire officiel. Elle a cherché à reproduire les régionalismes par des expressions paysannes  d’un patois forézien ou auvergnat, que je n’ai pas toujours compris mais qui donne une saveur paysanne au récit.

Un livre singulier, très touchant qu’on lit d’un souffle (98 pages)

 

 

Adieu Shangaï – juif Angel Wagenstein – Ed. l’Esprit des péninsules

BULGARIE 

Angel Wagenstein est un écrivain bulgare auteur de Abraham le Poivrot, loin de Tolède et de Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac, que j’ai beaucoup aimés et qui mettent en scène des Juifs séfarades bulgares à Plovdiv pour le premier et un tailleur ashkénaze de Kolodetz- Galicie  (à côté de Lviv) qui, sans quitter sa ville a changé 5 fois de nationalité et a été déporté avec son beau-frère le rabbin. Ces deux livres, florilège d’humour juif m’avaient beaucoup fait sourire, même rire. 

Adieu Shanghai est le dernier volet de cette trilogie racontant l’histoire des Juifs d’Europe au XXème siècle. C’est un roman historique et  un roman d’espionnage : l’histoire vraie, mal connue, de la communauté juive de Shanghai entre les années 30 et la fin de la guerre en 1946.

En introduction et en conclusion : la Symphonie des Adieux de Haydn. Les héros du roman sont des Juifs allemands : un couple de musiciens de Dresde et  Hilde, une jeune Berlinoise, figurante de cinéma qui a été repérée pour un tournage à Paris. Juifs assimilés, éloignés de la tradition juive, ils n’ont pris conscience du danger dans l’Allemagne nazie que très tard quand toutes les portes de l’exil se sont refermées.  L’Angleterre ferme ses portes, l’Amérique ne donne plus de visas comme dans l’épopée du paquebot Saint Louis avec à son bord près de 1000 juifs allemands qu’on a renvoyé à Hambourg.  Le 10 novembre 1938, Nuit de Cristal, Theodor Weissberg et les musiciens juifs du Philharmonique de Dresde sont arrêtés et conduits à, Dachau… Seule destination encore ouverte : Shanghai! 

A Shanghai la Communauté Juive est composé de trois groupes  : les plus anciens, les Bagdadis, riches commerçants sont installés au coeur de la Communauté internationale, un autre groupe vient de Russie ayant échappé aux pogroms et aux persécutions, et plus récemment des réfugiés venus d’Allemagne s’entassent dans un quartier pauvre, dans des dortoirs de fortune de la fourmilière humaine de Hongkew. 

Cosmopolite, Shanghaï était une ville portuaire avec des Anglais, des Français, des Allemands, des marins , vivant séparés du peuple chinois. Depuis juillet 1937 les Japonais sont maîtres de la ville. Les Allemands alliés des Japonais comptent bien étendre les mesures antijuives à Shanghaï et concentre les Juifs dans un ghetto à Hongkew.

Shanghaï est aussi un nid d’espions, entre services secrets japonais, allemands, russes, anglais et américains. Les gouvernants n’écoutent pas toujours les indices que leurs renseignements font circuler. Pearl Harbour aurait-il pu être évité? Pour qui espionne Vladek- le polyglotte, alias Vincent le journaliste? Tout un jeu trouble dans les vapeurs d’opium ajoute à la tension du livre.

Ces jours-là, on attribuait à Joseph Staline le mérite personnel du retournement de situation sur le front russe. possible. Si la rumeur et l’Histoire aiment à simplifier et personnifier les évènements afin de les rendre  plus digeste. il serait cependant par trop simpliste de mettre toutes les victoires et tous les naufrages au crédit d’un seul homme. Il est ainsi peu probable que le message codé par le journaliste suisse Jean-Loup Vincent ait joué à lui seul un rôle décisif dans cette épopée si dramatique pour Moscou. Attribuer la prise de Troie, au terme d’un infructueux siège de dix ans, à un cheval en bois creux, la destruction de l’inexpugnable Jéricho à des trompettes ou le salut de Rome à des vols d’oies. Autant de procédés littéraires, mais bien loin de restituer toute la complexité et la barbarie de la vérité historique….[…]Semblables supercheries douanières se comptent par dizaines ; Pearl Harbour est du nombre.

On ne sourit pas(ou très peu) à la lecture de ce livre contrairement aux deux précédents, on est en pleine tragédie. Et pourtant, l’auteur sait repérer le cocasse de certaines situations comme cette synagogue dans un temple chinois meublé d’un énorme Bouddha ou l’orchestre des carmélites accueillant les réfugiés en musique

Cet exotique tableau avec nonnes chinoises embouchant trombones et trompettes pour magnifier le Danube bleu à l’embouchure du Yang-Tseu-Kiang lequel brassait les eaux d’un brun trouble, recelait quelque chose de grotesque et de touchant à la fois. un tel accueil, aussi solennel qu’ inattendu, insufflait du courage dans l’âme des réfugiés désorientés et exténués après ce long voyage, il ravivait l’espoir génétiquement enraciné au cœur de la tribu d’Israël, si souvent persécutée, que la situation n’était pas si tragique et qu’au bout du compte, tout finirait par s’arranger. Frêle espoir qui serait bientôt mis à rude épreuve. 

Livre d’autant plus émouvant que rien (ou très peu) a été inventé!

Les Oiseaux Chanteurs – Christy Lefteri

CHYPRE

Lu à la suite de L’île aux arbres disparus d’Elif Shafak qui se déroule également à Chypre et qui fait également allusion aux oiseaux migrateurs et de chasse à la glue, sur la recommandation de Jostein

Récit à deux voix autour de la disparition de Nisha, la nounou srilankaise d’Aliki. Petra, la maman d’Aliki et la patronne de Nisha cherche à retrouver cette dernière, déclare cette disparition inquiétante à la police qui ne prend même pas sa déposition. Yannis, le locataire de Petra, est l’amant clandestin de Nisha (qui craint de perdre son travail si cette relation est connue). 

« – je ne peux pas m’amuser à chercher ces étrangères. J’ai du travail. Si elle ne revient pas, c’est sans doute qu’elle est passée au Nord. C’est ce qu’elles font. […]Ces femmes sont des animaux, elles obéissent à leur instinct. Ou à l’argent. Vous devriez rentrer chez vous et débarrasser sa chambre. Si elle n’est pas de retour à la fin de la  semaine, appelez l’agence pour demander qu’elle vous envoie une autre bonne. »

A travers les récits entrecroisés de Petra et de Yannis la personnalité de Nisha se découvre.

Pour la patronne chypriote, la domestique srilankaise est bonne à tout faire : engagée pour s’occuper de la petite fille, elle fait le ménage, les courses, la cuisine et même vient au magasin d’optique de Petra nettoyer la boutique. En 9 ans, elle n’a quitté la maison de Petra que deux jours, et si on lui octroie la journée du dimanche, elle doit être présente le soir pour coucher l’enfant. Elle envoie tout son argent à sa fille au Sri Lanka et se trouve enchaînée à l’agence qui lui a procuré visa et billet du voyage pour une dette de milliers d’Euros. Petra connait l’existence de la fille mais sans plus. Petra et Nisha auraient pourtant beaucoup à partager, l’éducation de leurs filles, les deuils de leurs maris décédés jeunes, et tant encore…Elle ne s’est jamais intéressée à cette femme pourtant au sein de son foyer. 

Yannis, au contraire est très amoureux de Nisha c’est sur sa tablette que mère et fille communiquent chaque matin et Yannis a l’occasion de parler avec Kumari. ils entretiennent une relation très forte, et la veille de la disparition de Nisha, il l’avait demandée en mariage. Travaillant avant la crise de 2008 dans la finance, et ruiné, il s’est laissé entraîner dans un trafic très louche de braconnage d’oiseaux migrateurs que réprouve Nisha. Est-il responsable de la disparition de sa compagne? 

Petra mène son enquête et découvre que Nisha était connue dans tout le quartier et très appréciée. Elle découvre aussi d’autres disparitions d’employées de maison sans que la police n’intervienne…

Je ne spoilerai pas l’histoire…. A vous de la lire! A vous de découvrir aussi les Oiseaux Chanteurs qui ont donné le titre à l’ouvrage!

Nous voici, disaient les manifestantes. Nous ne surgissons pas du néant en taxi, avec une valise, pour disparaître un jour et retourner au néant.

Nous sommes des êtres humains.

Nous aimons.

Nous détestons.

Nous avons un passé.

Nous avons un avenir.

Nous sommes des citoyens et citoyennes, et nous avons
des droits. Nous avons des voix.

Nous avons des familles.

Nous voici.

J’ajouterai quand même que l’auteure s’est inspirée de faits réels, de disparitions de femmes et d’enfants, victimes de prédateurs mais aussi du silence complice de l’inaction de l’entourage et des autorités. Merci à Christy Lefteri de lever le voile cachant l’esclavage domestique dans l’indifférence générale. 

Zouyleikha ouvre les yeux – Gouzel Iakhina- Ed. Noir sur Blanc

RUSSIE 

Zouleikha ouvre les yeux, dans l’isba tatare, dans la région de Kazan. Une longue journée commence avec les soins à sa belle-mère, la Goule puis le travail avec son mari, le bois qu’il faut rentrer dans la neige….Zouleikha est une jeune femme, mariée trop tôt, à un homme plus âgé qu’elle.

 

« Zouleikha avait de la peine à prononcer ces longs mots russes, dont elle ne comprenait pas le sens, et en elle-
même elle appelait tous ces gens : la Horde rouge. Son père lui avait raconté de nombreuses histoires sur la

Horde d’Or, dont les émissaires cruels, aux yeux bridés, récoltaient le tribut dans leur région il y a quelques
centaines d’années pour le ramener à leur féroce suzerain – Gengis Khan »

Régulièrement, la Horde rouge vient réquisitionner les récoltes, les animaux des paysans. Mourtaza, le mari de Zouleikha a décidé de refuser. mais en 1930, il ne s’agit plus de prélever le butin mais de dékoulakiser, et de déporter les koulaks. Le camarade Ignatov tue Mourtaza et emmène Zouleikha dans une longue caravanes de déportés jusqu’à Kazan.

« tu es expulsée. Comme élément koulak de première catégorie. Activiste de la contre-révolution. L’assemblée du Parti l’a confirmé. Mansourka tape de son doigt court la feuille sur le coffre. L’isba, on la réquisitionne pour le soviet »

Zouleikha ouvre les yeux dans la mosquée transformée en campement où sont parqués les paysans déplacés avant leur long voyage vers la Sibérie sous le commandement d’Ignatov. Le convoi traîne, parfois s’immobilise pour des jours, même des semaines. 

« Zouleikha ouvre les yeux. Dans la brume rosée de l’aube les, objets semblent devenus légers et vacillants. Une grande mouette à la poitrine blanche posée sur le bastingage la regarde fixement de ses yeux brillants aux reflets d’ambre. Derrière elle, dans la blancheur ouatinée, frémissante du brouillard matinal, on devine à peine les contours des rives lointaines. le moteur est éteint, la péniche suit silencieusement le courant. « 

Le long voyage se poursuit sur l‘Ienissei et l’Angara par voie fluviale. Des centaines de koulaks tatars il ne reste qu’une poignée, surtout après le naufrage de la péniche. 

Zouleikha enceinte, donnera naissance à un fils, elle qui avait perdu presque à la naissance ses quatre filles. Cet enfant lui donnera une raison de vivre et lui épargnera les travaux les plus pénibles dans la forêt : défrichage, construction d’une tranchée pour abriter les prisonniers, abattage des arbres. Dans cette colonie perdue en Sibérie, ils n’ont rien pour subsister. Le seul homme armé, Ignatov doit chasser pour rapporter un peu de viande. Un pêcheur, Louka complète la nourriture avec du poisson. Zouleikha, la maigrichonne devient un chasseur émérite.

Et pourtant, la vie s’organise : un véritable village se construit au fil des années avec un hôpital où officie un véritable médecin, ancien professeur de l’université de Kazan, une école, même un club décoré par un peintre renommé au nom d’Ikonnikov (y-a-t-il un rapport avec les icones?). Youssouf, le fils de Zouleikha grandit. Zouleikha ouvre les yeux pour surveiller le sommeil de celui qui déjà est un adolescent….Elle raconte des légendes et des contes tatars comme celle du Simorgh, dont le nom est proche de celui du village Simourk. merveilleux conte persan de la Conférence des Oiseaux. 

1938, 1940 la guerre fait rage, des hommes partent à la guerre. 1946, la guerre est finie, une nouvelle autorité s’impose aux colons défricheurs. Youssouf rêve de partir en ville, d’étudier la peinture.

Zouleikha ouvre les yeux; Le soleil cogne, aveugle, transperce sa tête qui se fendille en petits morceaux. Autour d’elle, dans une sarabande étincelante de rayons de soleil, vacillent les contours des arbres. 

– tu te sens mal? Youssouf se penche vers elle, la regarde dans les yeux. Si tu veux, je ne pars pas.

Gouzel Yakhina m’avait enchantée avec Les Enfants de la Volga, l’histoire de ces Allemands de la Volga à travers plusieurs décennies autour de la Révolution. Toujours sur la Volga, mais en pays tatars, elle raconte dans Zouleikha ouvre les yeux  la déportation des koulaks tatars, puis la vie en Sibérie. Histoire soviétique, aussi histoire et culture de ces peuples très riches et divers. Magie aussi d’un animisme encore présent dans les forêts où Zouleikha veut se concilier les esprits. Traditions bousculées mais toujours persistantes. Un charme fou! 

L’Ours de Ceausescu – Aurélien Ducoudray, Gaël Henry, Paul Bona – Steinkis

ROUMANIE

Les Bandes Dessinées (ou leur version plus classe de Romans Graphiques), pour moi, c’est un peu comme l’art contemporain, il faut que je me force un peu. J’y prends après du plaisir (ou pas). 

La Roumanie m’intéresse, j’ai donc coché la case dans la liste de la Masse Critique de Babelio que je remercie ainsi que l’éditeur Steinkis pour le cadeau. 

7 personnages principaux :

« un  poète, un clown, un étudiant recalé, une femme de ménage, une secrétaire…. des gens lambda, sans intérêt, ni des protestataires ni des dissidents…

Alors ils veulent faire de nous des exemples…. »

qu’on retrouvera dans de courts chapitres qui n’ont pas forcément des liens les un avec les autres.

Des histoires banales en pleine absurdie, les unes courtes d’autres plus consistantes comme celle qui donne son nom au livre « l’ours de Ceausescu ». Récits parfois inégaux, je n’ai pas tout compris. Ironie triste, décors d’une morne banalité, dans les teintes marron, grisâtre, comme devait être devenue la vie des gens ordinaires. Il faut que le lecteur soit attentif pour détecter les infimes bizarreries qui parfois condamnent un personnage. 

et bien sûr : le couple Ceausescu dans leur décor : leur palais gigantesque.

Si le début et la  fin sont datés :du 21 décembre avec la manifestation  et le 25 décembre 1989, les autres épisodes auraient gagnés à l’être aussi, à moins qu’il ne se soient déroulés pendant les quatre jours les séparant?

A lire et à relire pour trouver toutes les anomalies de cette vie ordinaire sous la dictature.

 

Les Loups – Benoît Vitkine –

UKRAINE

La nouvelle présidente de l’Ukraine, Olena Hapko, prépare son investiture. Femme d’affaires au passé violent, celle qu’on surnomme la Princesse de l’acier savoure sa victoire. La voilà au sommet. A ses pieds, l’Ukraine et sa steppe immense. Mais la Russie ne l’entend pas ainsi. Face à la future présidente, les services secrets russes et les oligarques locaux attisent les révoltes populaires….

Depuis plus de deux mois, l’Ukraine s’invite sur nos écrans. Images terribles de guerre, de massacres et destruction. Pour mieux saisir l’information, j’ai besoin de littérature, de fictions, de personnages. J’ai beaucoup apprécié Donbass du même auteur : Benoît Vitkine qui est également correspondant du Quotidien Le Monde. 

Les Loups est une fiction, thriller ou espionnage et se lit comme un roman noir. Il apporte un éclairage particulier aux luttes d’influence au plus haut niveau : corruption (et anti-corruption?), mélange très intime des affaires privées et publiques des oligarques. A force de parler des oligarques russes, j’avais oublié qu’en Ukraine, également, des fortunes colossales se sont construites sur le démantèlement des moyens de production soviétiques. Et cet accaparement, si on suit l’auteur, s’est fait avec une violence inouïe, tabassage, meurtres même, montages financiers opaques avec la complicité des Russes, ou des sociétés offshores… Tous les ingrédients, y compris les hôtels de luxe, yachts, fesses, pour un thriller classique! 

Ce jour-là, elle apprend une leçon amère : si les politiques paraissent toujours prêts à ramper aux pieds des hommes d’affaires, ceux-ci peuvent être balayés en un rien de temps par la machine de l’État. Seule l’alliance des deux peut ressembler à une garantie de sécurité.

Les Loups sont donc ces hommes d’affaires brassant affaires publiques et privées. Olena Hapko, l’héroïne du roman, est surnommée La Chienne dans le genre chien d’attaque qui plante ses crocs et ne lâche pas. Sur un programme anti-corruption et pro-européen, elle a été élue présidente. Le roman se déroule pendant les 30 jours précédant son investiture. Alliances politiques partage des pouvoirs, premières concessions….Premières menaces de la part du voisin russe, maître-chanteur qui rappelle les compromissions passées et une affaire embarrassante:

« Mais l’objectif numéro un reste d’en finir une fois pour toutes avec l’indiscipline ukrainienne. Depuis le début
des années deux mille, Kiev et Moscou ont multiplié les contentieux gaziers : dettes, volumes et tarifs pour le
transit vers l’Europe. À plusieurs reprises, la partie russe a dû couper les robinets pour calmer les ardeurs
ukrainiennes, s’attirant la colère des clients européens privés de gaz l’hiver. »

Olena Hapko est un personnage de roman, elle n’a pas existé. Vitkine a-t-il écrit un thriller pour notre grand plaisir ou le journaliste bien informé du Monde a-t-il écrit un roman à clé? Une politicienne s’est distinguée il y a quelques années et s’est retrouvée en prison à la suite de contrats gaziers. Et c’est vraiment étrange qu’en pleine guerre le gaz russe traverse l’Ukraine encore aujourd’hui! Aussi les allusions à Maïdan m’ont intriguée. Je suis vraiment ignorante de cette histoire récente ; la lecture de ce livre a piqué ma curiosité plus que le ronron de la télévision. 

L’Or Sarde – Giulio Angioni – Métailié

LIRE POUR LA SARDAGNE

Polar sans policier, tout juste un adjudant et un juge d’instruction peu efficaces. Un adolescent disparaît, enlèvement crapuleux? meurtre et viol d’un détraqué sexuel? Le suspect désigné, un musicien homosexuel se suicide en prison. Le Maire de Fraus mène son enquête avec ses adjoints, le secrétaire de mairie et le concierge du collège. Fraus est un village perdu dans l’intérieur, sa mine de talc a fermé, les goélands survolent une décharge, le patron du magasin d’électro-ménager se donne des airs de grandeurs, le neveu de ce dernier  a disparu. Fraus a aussi une inquiétante Maison de l’Ogre et une zone archéologique avec un nuraghe. 

La maison de l’Ogre, figurez-vous donc! Depuis des millénaires, on nous refile du toc, à nous à Fraus : des ogres, des diables, des trésors enterrés, des richesses minérales et maintenant des champignons en galerie. L’endroit a même le physique du rôle, pour ce nom de conte de fées. mais le plus remarquable ce n’est pas ce qu’on voit. Le ventre de l’Ogre a de longues viscères : des boyaux compliqués, dit-on qui arrivent à l’une et à l’autre mer, pour que les possesseurs des lieux puissent s’échapper ou se mettre en sûreté. Et les mystères des entrailles sont toujours gardés par de farouches cerbères. Avec l’or des âges fabuleux, la Mouche bouchère est enterrée dans des tonneaux de fer. La terrible Mouche Bouchère….[…]On prétend aussi à Fraus que sont ensevelis là-dedans  des jardins de corail, fleurs de sang, du sang des innocents offerts au Moloch, impavide et éternel….

Le Maire, le narrateur, est professeur de philosophie, spécialiste de Moore et de l’Utopie. Giulio Angioni, l’auteur, anthropologue, décrit tout un monde dans ce « trou-du-cul-du monde » avec son histoire , ses coutumes, ses croyances, ses animaux – ânes, chiens, abeilles  et même Mouche Bouchère. Il campe des personnages attachants. C’est un roman très riche malgré les 230  pages. Parfois un peu confus, cependant.

Sorcellerie ou mafia?

Jusqu’au bout, le lecteur hésite.

Dans quelques heures Transavia me portera en Sardaigne pour rêver de plus près.

Brigantessa – Giuseppe Catozzella

LE MOIS ITALIEN/IL VIAGGIO

C’est un roman historique. Maria a vraiment existé et son histoire a même été racontée (en italien) par Alexandre Dumas. le roman a été documenté avec les pièces de son procès entre autres

Tribunal militaire de Catanzaro 16 février 1864 :

« Nous faisons savoir qu’elle s’est présentée ici, vêtue comme un homme d’un gilet en drap de couleur, d’une veste et d’un pantalon en drap noir, la tête enveloppée dans un foulard. » « Je m’appelle Maria Oliverio, née Biaggio, âgée de vingt-deux ans. Née et domiciliée à Casole, Cosenza, sans enfant, épouse de Pietro Monaco. Tisserande, catholique, illettrée. »

L’auteur raconte l’histoire de Maria,  née dans une famille de 6 enfants en Calabre, fille d’un ouvrier agricole et d’une tisserande. Elève brillante (et non pas illettrée) elle a été distinguée par son institutrice qui veut l’envoyer au lycée. Sa grande sœur Teresa a été donnée à l’adoption  dans une famille noble de Naples et Maria est promise au même sort. A la suite d’émeutes à Naples, alors que Ferdinand II avait refusé de signer la Constitution, les parents adoptifs tombent sous les balles. Teresa revient au village et Maria doit laisser sa place pour vivre chez sa tante dans la campagne. Cette dernière est la femme du brigand « Tremble-Terre » qui a pris le maquis, 

charbonniers des montagnes qui s’étaient battus aux côtés des Bourbons contre l’occupation des Français de
Murat, ce qui leur avait valu un respect unanime. Mais après leur victoire, le roi Bourbon n’avait pas tenu la
promesse par laquelle il s’était acquis leur alliance, à savoir l’abolition de la servitude des grands domaines.

la tradition du brigandisme est déjà bien établie autour d’elle!

Maria n’a même pas le droit de se présenter à l’examen, elle n’ira pas au lycée et tissera la soie, comme sa mère. Son amoureux, Pietro est un charbonnier qui sera appelé sous les drapeaux  en 1855 dans les troupes bourboniennes alors que le Royaume des Deux-Siciles est près de s’effondrer. A Naples,  il fréquente des révolutionnaires puis rejoint Garibaldi.  et rêve :

« Chaque journalier possédera les terres qu’il a cultivées toute sa vie, promettait-il. les impôts sur la farine t le sel seront abolis. « Nous pourrons utiliser les terres collectivement. Nous serons libres, Mari »

Les aventures de Garibaldi, l’expédition des Mille suscitent des espoirs fous chez les paysans pauvres de Calabre.

Giuseppe Garibaldi : ce chef de guerre, qui s’était battu contre le monde entier, disait à ceux qui avaient le courage de le suivre : « Je vous offre la faim, la soif, des marches forcées, des batailles et la mort. »
Pour Pietro et ses amis, la révolution – « révolution »

Quand Garibaldi triomphe à Naples Pietro fait venir Maria qui assiste à des journées historiques.

Pour unifier l’Italie Garibaldi s’était appuyé sur les journaliers à qui il avait fait des promesses qui ne seront pas tenues. Les forces libérales opposées aux nobles bourbonniens soutiennent le nouveau pouvoir italien de Victor-Emmanuel et abandonnent les révolutionnaires :

Comme tout le monde, j’assistais à la naissance d’un peuple de chouettes, et ce peuple serait le peuple italien.
À l’image de ces oiseaux de nuit, nous apprenions l’art du camouflage, nous apprenions pour survivre l’art de frapper dans le dos, de surprendre nos proies dans l’ombre, de voler aux autres un infime avantage. Nous étions des profiteurs et des parjures, nous niions l’évidence. Pour les rapaces que nous étions, rien, pas même Dieu, n’était digne d’un serment ; du reste, le pape laissait les Italiens s’entretuer en utilisant la croix et les autels à ses propres fins. Que vaut le Seigneur sans la terre où exercer sa seigneurie ?

La mue de la chouette, passée des Bourbons aux Savoie, s’accomplissait ainsi. Il ne restait plus maintenant qu’à
monter une dernière mise en scène..

Chacun sait que la chouette est capable de rotation de la tête, et que c’est un rapace! Il ne reste plus qu’aux paysans, journaliers, charbonniers de prendre le maquis, de devenir brigands et de faire la guerre aux riches, brûler les domaines, faire des enlèvements et rançonner les possédants.

Voilà donc l’alternative qui s’imposait aux Italiens, pensais-je : se conduire soit en flagorneurs, prédateurs,
buses et chouettes ; soit en voleurs, criminels, brigands, bouquetins. « Vive l’Italie ! ai-je dit. Le pays où tout le
monde est en guerre contre tout le monde. Si c’est ça, la justice, je préfère mon père à la justice. »

Pietro est à nouveau appelé dans l’armée de Victor-Emmanuel mais préfère rejoindre les bandits dans la forêt. Il est rejoint par Maria (c’est une histoire compliquée mais je préfère ne pas raconter toute l’histoire, à vous de la lire.

La vie dans la forêt des brigands est très bien racontée, Maria (qu’on a surnommée Ciccilla ) dès l’enfance avec sa tante connait les secrets de la montagne, elle sait survivre en mangeant des feuilles, se faire un lit d’aiguilles de pin, chasser avec une fronde et même apprivoise une louve. Elle éprouve une vive affection pour un mélèze, sait surprendre un cerf…ce sont de très belles pages.

l’armée régulière de Victor-Emmanuel et ses bersagliers donne la chasse aux bandits, Maria est capturée, jugée et même condamnée.

Pendant que Sirtori s’exprimait, un journaliste s’est insurgé contre la peine de mort, la qualifiant dans un cri de barbarie, mentionnant un écrivain français, Victor Hugo, qui se bat pour son abolition, et Alexandre Dumas qui soutient la même cause ici, en Italie. Ce Dumas même qui nous a transformés en bêtes assoiffées de sang. Mais il a raison sur ce point. Quand un État commence à couper des têtes, il ne vaut pas mieux qu’un bersaglier. Ou qu’un brigand.

Je ne vous raconterai pas la fin. J’ai beaucoup aimé ce roman très riche qui m’a beaucoup appris sur l’histoire de l’Italie.

Maria est aussi une personnalité très intéressante qui se s’est pas laissé dominer par son mari et qui décrit avec finesse la condition des femmes livrées à des hommes violents. L’amour n’est pas un fleuve tranquille même dans la forêt, c’est plutôt une autre lutte/

Musée de Cluny : Rénovation!

TOURISTE DANS MA VILLE

La Dame à a Licorne

Les Provinciaux et Touristes étrangers visitent Paris mieux que les Parisiens! C’est souvent à l’occasion d’une de leur arrivée que je visite les collections permanentes d’un musée. pour les expositions, l’urgence me presse. C’est donc la visite de Claudine et Francis qui m’a décidée à retourner aux Thermes de Cluny devant lesquels je passe avec indifférence. 

Et ils viennent d’être rénovés!

Je suis passée avec beaucoup de scepticisme par la nouvelle entrée en ferronnerie contemporaine rouillée comme il se doit, en râlant que la jolie cour gothique de l’Hôtel des abbés de Cluny avait quand même plus d’allure!

Frigidarium

Et c’est injustifié parce que cette rénovation met en valeur les Thermes que j’avais toujours négligés. Il est d’ailleurs judicieux de descendre directement au Frigidarium où sont exposés les antiquités romaines : remarquables Piliers des Nautes Les thermes font un hall d’exposition extraordinaire (comme à Rome où j’avais vu dans les Thermes de Dioclétien les œuvres d’Henry Moore). 

Têtes des rois de Juda

Des vestiges provenant des églises et des monastères de la Région Parisienne sont mis en valeur. Ces têtes géantes de Notre Dame de Paris ont été retrouvée relativement récemment. Elles avaient un temps servi de bornes. Toute une série de chapiteaux romans me fascinent.

tissu copte

le parcours est chronologique, logiquement, après les Gaulois et les Romains, la Salle 2 propose un véritable trésor des couronnes d’or et de pierreries du trésor wisigothique  de Guarrazar(7ème siècle) suspendues sont entourés de vitrines contenant des merveilles orientales comme les tissus byzantins ou coptes et surtout les ivoires finement ouvragés.

Ivoire

le XIème -XIIème,  entre Roman et Gothique,  livre ses trésors. mais c’est avec les vitraux qu’on a les plus belles surprises : c’est rare de pouvoir les contempler à hauteur d’homme, généralement on se dévisse le cou sans distinguer les détails que les verriers de l’époque ont soignés.

vitraux

Il faudrait de nombreuses visites pour s’attacher à chaque style, chaque provenance. La Sainte chapelle (1241-1248) nous enchante.

Nous sommes restés longtemps à admirer un coffret en ivoire : l’Assaut du Château d’Amour d’une finesse exceptionnelle et que le sujet profane nous a séduit

L’Assaut du château d’Amour
l’Assaut du Château d’Amour

Ces ivoires (parfois os) sont pour moi un véritable coup de cœur

 

 

 

 

 

 

j’ai aimé ces Saintes Barbe si douces et ces Vierges

Sainte Barbe

Tant de sculptures, lesquelles choisir?

Le chef d’oeuvre du musée est bien sûr la tapisserie de la Dame à la Licorne mais ce n’est pas la seule tapisserie. j’ai bien aimé ces départs à la Chasse

Départ à la chasse

ou les vendanges

Vendanges

et le bain qui racontent la vie quotidienne

Le bain

la tapisserie de la licorne est si merveilleuse qu’elle mériterait à elle-seule un billet de blog. Et que dire de la Tapisserie de Saint Etienne que j’ai tout juste entraperçue, j’était fatigué, comme repue. Il me faudra revenir!