La Porte du Voyage sans retour – David Diop

LIRE POUR LE SENEGAL

Gorée : la maison des esclaves

« La religion catholique dont j’ai failli devenir le serviteur, enseigne que les Nègres sont naturellement esclaves. Toutefois, si les Nègres sont esclaves, je sais parfaitement qu’ils ne le sont pas par décret divin, mais parce qu’il convient de le penser pour continuer à les vendre sans remords. 

je suis donc parti au Sénégal à la recherche des plantes, des fleurs, des coquillages et des arbres qu’aucun autre savant européen n’avait décrit jusqu’alors. Les habitants du Sénégal ne nous sont pas moins inconnus que la nature qui les environne. Pourtant nous croyons les connaître assez pour prétendre qu’ils nous sont inférieurs. »

Merci à Babélio et au Seuil pour  ce voyage au Sénégal et au voyage dans le temps, à la fin du 18ème siècle jusqu’à l’Empire! Merci pour cette lecture passionnante et poétique!

Du même auteur,  David Diop, j’avais beaucoup aimé Frère d’Ame lu à sa parution et dont la lecture à Avignon par Omar Sy m’a enthousiasmée (podcast France Culture, Avignon Fictions). Quand Babélio m’a proposé ce livre, j’ai sauté sur l’occasion et encore une fois j’ai lu ce livre avec un grand plaisir. 

Le titre, La porte du voyage sans retour, évoque clairement la Traite Atlantique. la première fois que j’ai entendu cette expression c’était à Ouidah au Bénin. Puis à Gorée où se déroule une partie du récit.  

La Porte du Non-retour Ouidah

L’esclavage n’est pas le seul thème évoqué dans le roman de Diop. Le personnage principal du récit est un Savant du Siècle des Lumière, Michel Adanson, personnage qui a vraiment existé, qui a débarqué en 1750 à Saint Louis du Sénégal pour décrire flore et faune de la région, cartographier, étudier les coutumes…Le jeune homme a appris le wolof et s’est lié d’amitié avec un jeune prince, Ndiak,  qui l’introduit au plus près de la population. 

Le livre est aussi une réflexion sur la culture orale des Sénégalais, par un Encyclopédiste qui passera le reste de son existence à écrire son encyclopédie. Le botaniste, proche de la nature, reconnaît l’importance des croyances africaine :

 » Malgré mon cartésianisme, ma foi dans la toute-puissance de la raison, telle que les philosophes dont j’ai partagé les idéaux l’ont célébrée, il me plaît d’imaginer que des femmes et des hommes sur cette terre sachent parler aux arbres et leur demandent pardon avant de les abattre. Les arbres sont bien vivants, comme nous, et s’il est vrai que nous devrions nous rendre comme maîtres et possesseur de la nature, nous devrions  avoir des scrupules à l’exploiter sans égards pour elle. « 

C’est une histoire d’amour impossible. Orphée et Eurydice. 

Portrait de madeleine : marie-Guillemine Benoist (1800)

C’est aussi une relation de voyage aventureux et une exploration des paysages, des mœurs, aventure et magie.

Des surprises, rien n’est convenu, pas de manichéisme non plus, chaque personnage apparaît sous plusieurs points de vue….

Je n’en dis pas plus, lisez-le!

 

The Power of my hands au Musée d’Art Moderne

Exposition temporaire jusqu’au 22 Août 2021 

Je ne pouvais pas rater cette exposition féministe et très originale.

Le cartel présentant les œuvres précise que ces créations sont faites directement à partir de la vie quotidienne et des activités domestiques. La Sphère privée s’étend à la créativité et à la politique.

In the power of my hands – Tapisserie faite avec des nattes de cheveux artificiels

En effet ces plasticiennes utilisent les textiles, la terre, et même les tresses de faux cheveux des coiffures africaines . Mais j’ai aussi été bluffée par la modernité de ces œuvres qui utilisent largement la photographie et la vidéo.

« Mombathiseni de Bullieweze Siwani – il faut entendre les vagues des vidéos
textile
Dyptique de Njideka akunyali Crosby

Les techniques utilisées sont souvent métissée, composites avec surimpression photographiques et très sophistiquées. l’artiste nigériane vit à Los Angeles,.

Ana Silva : broderies sur sac

Ana Silva, Angola, a brodé des  femmes en fines broderies sur de la toile à sac servant à emballer des vêtements de seconde main arrivant en Afrique : dénonciation de la surconsommation de l’industrie de la mode.

D’autres œuvres dénoncent les violences faites aux femmes, ou l’impossibilité de représenter le sexe féminin.

Reinata Sadimba : Femme en train d’accoucher

j’ai beaucoup aimé la vidéo de Wura Natasha Ogunju (USA/Nigéria) dont est tirée l’affiche de l’exposition : Will I still carry water when I am a dead woman? Des femmes au visage masqué mais à la tenue courte, short ou robe courte trainent des bidons dorés qui les entravent. Elles défilent  dans les rues d’une ville nigériane dans l’indifférence des passants.

Comme le titre en anglais l’indique, ces artistes viennent presque toutes de l’Afrique anglophone, Afrique du Sud, Nigéria, Zimbabwe sauf Angola. C’et une région de l’Afrique que je ne connais pas du tout et j’ai été très dépaysée.

Le fagot de ma mémoire – Souleymne Bachir Diagne

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

fagot de ma mémoire est un court récit autobiographique rédigé à New York pendant le Confinement. Souleymane Bachir Diagne, est professeur à l’Université Columbia, philosophe, mathématicien (il a consacré sa thèse à George Boole), élève de Althusser et Derrida, il se qualifie dans le livre de « althusserien et soufi » . Chacun des neufs chapitres du livre porte le nom d’une étape dans la vie de Diagne, Saint Louis, Ziguinchor, Dakar Sicap, Paris, Cambridge Massachusetts, Dakar les Mamelles, Chicago Illinois, New York. Trois villes sénégalaises de son enfance, trois continents. A Paris, comme Senghor avant lui, il intègre la Rue d’Ulm   , prépare l’agrégation de philo, mais va aussi danser au Palace (avec Schopenhauer en poche), Jeune agrégé, il passe par Harvard en 1979 et découvre la ségrégation raciale. Après avoir soutenu sa thèse, il rentre au Sénégal  pour une brillante carrière universitaire enseignant la « philosophie africaine ». Il est vivement question de décoloniser les esprits. Les années 1980, marquées par la révolution iranienne voient aussi surgir une réislamisation des sociétés musulmanes.L’islam devient une question géopolitique et le département de philosophie ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la philosophie islamique ni de la décolonisation de l’histoire de la philosophie. Il étudie un philosophe indien Iqbal appelant à reconstruire la pensée religieuse de l’Islam. Là, je décroche un peu, n’étant pas du tout au fait des différents courants religieux. Toutes ses explications sur le soufisme m’intéressent bien sûr, mais je n’ai pas tout saisi.A Chicago, il rejoint un programme pluridisciplinaire sur les études africaines. Entre temps la tragédie du 11 septembre donne un autre sens à l’enseignment de la philosophie islamiste. Le soufisme, mouvement tolérant est discuté. 
A Columbia, on lui offre un poste sous le signe du postcolonial ou du décolonial.« Si le postcolonial était une religion, Columbia serait son premier temple »C’est là qu’Edward Said a enseigné. La querelle entre postcoloniaux et pourfendeurs de ces postcoloniaux au nom de l’universalisme, principalement européens et français est une question passionnante et d’actualité.
Le mot de la fin est bantou : Ubuntu : « faire humanité ensemble, S’opposer aux inégalités entre les nations afin que chacun puisse se réconcilier avec elle-même et se sentir une parcelle d’une humanité solidaire….c’est la définition que Jaurès a donné du socialisme »

De l’autre côté des Croisades – L’Islam entre Croisés et Mongols – Gabriel Martinez-Gros

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

L’Islam entre Croisés et Mongols XIème – XIIIème siècle

Attention! Livre d’Histoire savante destiné à des initiés qui maîtrisent histoire et géographie sur le monde d’Islam, de l’Atlantique (Maroc et Espagne) jusqu’à la Chine d’où viennent les Mongols, en passant par les steppes d’Asie Centrale, Afghanistan et Transoxiane, Perse et Mésopotamie. J’ai interrompu ma lecture à nombreuses reprises  pour saisir mon ami smartphone et GoogleMaps pour situer les villes Merv, Tus, Nichapour… Coquetteries de l’auteur qui utilise les vocables d’Ifrikiya (Tunisie) ou Jéziré (Mésopotamie) que je connaissais déjà.  De même quand il assimile les envahisseurs nomades aux Bédouins. Bédouins les Almoravides ou Almohades qui conquièrent l’Andalousie, cela me paraît naturel, comme les Berbères au Maghreb… Bédouins, les hordes des Turcs et Mongols, c’est déjà plus étonnant, encore plus quand les Chevaliers Francs entrent dans cette catégorie. 

L’auteur nous rend accessible les textes de trois historiens arabes médiévaux : Ibn Khaldoun (1332 -1406), Ibn Al-Athir (1160 – 1233) et Maqrizi (1364- 1442) qu’il fait dialoguer avec Machiavel (1469 -1527). Chacun de ces chroniqueurs va raconter à sa manière l’histoire de la région. 

shawbak

Même si ma lecture fut laborieuse et lente ce fut un réel plaisir d’entrer dans ces chroniques pratiquement sans filtre ni anachronisme. L’universitaire contemporain s’efface pour nous présenter les textes, intervenant fort peu pour nous laisser la saveur orientale et l’authenticité médiévale. Il cite les textes racontant les massacres mongols, les dialogues entre les différents chefs de guerre hésitant entre telle ou telle alliance (Ibn Al-Athir) .

Comme les historiens médiévaux, il enregistre toutes les dynasties, les changements d’alliances, de capitales. Là, je me perds un peu. Un ouvrage de vulgarisation aurait simplifié, mis l’accent sur tel ou tel chef de guerre en laissant de côté les intrigues secondaires. Mais De l’autre Côté des croisades n’est pas une vulgarisation, c’est un ouvrage universitaire suivi d’un corpus de notes (70 pages) avec index, bibliographie, repères chronologiques etc… Rien que pour cette somme de notes, il est à ranger à côté des encyclopédies et des dictionnaires. Pour qui voudrait une histoire plus accessible Les Croisades vues par les Arabes d’Amin Maalouf donnent un récit vivant que j’avais beaucoup apprécié .  Le récit de la conquête du pouvoir par Baybars (1277 -1223) dans Hakawati de Alameddine sur le mode d’un conte oriental m’a aussi beaucoup appris. 

le Caire Bab zoueila (1090)

Chronique de la succession des dynasties, des migrations des capitales, c’est aussi une réflexion plus générale sur la conquête du pouvoir, de la succession dynastique, et du renversement par un conquérant plus agressif. Ibn Khaldoun oppose le centre sédentaire qui perçoit l’impôt, s’enrichit, s’amollit tandis que les bédouins en périphérie, guerriers, s’enrichissant de razzias et prédations vont à la conquête du centre, s’associant à un chef charismatique ‘asabiya, puis se sédentarisant, s’amollissent. D’après Ibn Khaldoun, la durée moyenne d’une dynastie serait d’une « vie »(120 ans). J’ai eu du mal à cerner cette notion d‘asabiya. Un autre concept est resté flou malgré mes efforts : le « dépotoir d’empire » situé en marge des capitales Bagdad, Mossoul, Damas ou Le Caire. 

p.73 : « L’ironie de l’histoire a voulu que l’Anatolie soit aujourd’hui devenu la « Turquie », expression politique majeure du monde turc et surtout que Constantinople ait remplacé Bagdad et Le Caire… »

Ibn Al-Athir va moins généraliser et montre les choix et les stratégies individuelles : alliances ou appel au Jihad

p157 : « s’éloigner de plus puissant que soi et ne céder aux instances et aux raisons de la religion sont de véritables structures de l’Histoire selon Ibn Al-Athir. Il en existe d’autre comme le balancement d’Orient en Occident »

Une autre stratégie serait le maintient d’un glacis favorisant un voisin peu dangereux pour se protéger des incursions bédouines. 

Ajloun : château de Saladin pont levis et barbacane

Et les Croisades? Evènements majeurs de la géopolitique de l’époque et de la région, mais moins redoutées que l’intervention des Mongols. L’auteur les présente comme la reconquête de l’empire romain, les resituant dans le cadre plus vaste des expéditions des Normands en Sicile et  Afrikiya, et la Reconquista en Espagne et de la maîtrise des mers par les républiques Italiennes dans le Bassin Méditerranéen.

Maqrizi a un point de vue égyptien. L’Egypte occupe une position privilégiée. Le rôle des mamelouks est bien mis en évidence. 

Quant à Machiavel, théoricien de la prise du pouvoir, il introduit une nouvelle notion : le peuple dont le prince doit tenir compte s’il veut se maintenir au pouvoir. 

Malgré mes difficultés, malgré certaines longueurs, j’ai été contente d’aborder de si près les auteurs de l’époque.

 

 

Monné, Outrages et Défis – Ahmadou Kourouma – Seuil

LIRE POUR L’AFRIQUE

J’ai retrouvé avec grand plaisir Ahmadou Kourouma – écrivain ivoirien 1927-2003 – dont j’avais lu Les soleils des Indépendances et En Attendant le vote des bêtes sauvages que j’avais apprécié. 

Monné, Outrages et défis raconte le règne du roi Djigui Keita, roi de Soba 

Djigui n’était pas seulement façonné avec de la bonne argile, il était aussi franc, charitable et matineux. Des
qualités qui ne trahissent jamais ! Les matineux voient tôt et loin ; Djigui avait aperçu ce qui se passait sur les
marches du royaume. Les francs entendent juste et clair ; Djigui avait perçu, par-dessus les dithyrambes des
griots, les râles lointains de certains peuples imprudents. Les charitables pressentent vite et fort ; Djigui avait présumé que sa vie serait une destinée de monnè. Il décida de s’y préparer. Par la prière, les sacrifices et la miséricorde, par le courage et l’inhumanité à l’endroit des méchants.

Djigui, chanté par son griot, a régné des décennies , de l’arrivée des Français quand au début de son règne il a accueilli un messager qui lui annonçait

–Pendant huit soleils et soirs j’ai voyagé pour vous annoncer que les Toubabs de Fadarba descendent vers le sud

Faidherbe (Fadarba) gouverna le Sénégal de 1845 à 1865

Djigui vit donc son royaume colonisé, puis   ses sujets enrôlés dans la première guerre mondiale, la seconde, et les « saisons d’amertume » de l’Afrique de l’Ouest pétainiste. Il dut se soumettre à l’autorité du gouverneur français mais sut maintenir son rang avec les « visites du Vendredi« en grande pompe, à cheval, accompagné du griot et de ses courtisans. Séduit par l’idée de l’arrivée à Soba

le gouverneur a ajouté à cet honneur celui, incommensurable de tirer le rail jusqu’à Soba pour vous offrir la plus gigantesque des choses qui se déplacent sur terre : un train, un train à vous et à votre peuple.

Retranché dans son palais, sa mosquée, entouré de sa cour et de ses nombreuses épouses il assiste à la « civilisation » de son pays de Soba.

L’interprète rassura tout le monde en expliquant que civiliser ne signifie pas christianiser. La civilisation, c’est gagner de l’argent des Blancs. Le grand dessein de la colonisation est de faire gagner de l’argent à tous les
indigènes.  L’ère qui commence sera celle de l’argent.

[…]

Les bienheureux seront les indigènes qui après le paiement de l’impôt de capitation auront de l’argent de reste pour se procurer du confort ! Ils pourront se civiliser en achetant au comptoir : des miroirs, parapluies, aiguilles, mouchoirs de tête, plats émaillés et des chéchias rouges avec des pompons, plus belles que celles des tirailleurs.

[…]
Les travaux forcés étaient la deuxième besogne qui permettait aux Noirs d’entrer dans la civilisation.

Des années d’outrages, d’humiliations qui se disent monné en malinké, de travaux forcés de pillages . Djigui vit aussi arriver les islamistes aux « chapelets à 11 grains »

Après les années d’amertume pétainistes, vient De Gaulle, et les communistes. Soba voit arriver un commandant progressiste. les travaux forcés sont abolis:

Pour ne rien céder et s’accorder le temps de reconstituer ses forces et les moyens de tout refuser, le général de
Gaulle biaisait, promettait et trompait tout le monde, ses alliés et ses indigènes. Il proclamait que vous, Nègres, Arabes et Annamites, étiez des Français à part entière comme les Toubabs, que vos pays étaient le sol français ; prétendait et expliquait que si des conquêtes se partagent ou s’abandonnent aux séditieux, jamais ne se cèdent les terres des aïeux.

[…]

Aucune des libérations n’égalera plus dans notre histoire celle de la suppression des travaux forcés. C’est une libération que nous avons tout de suite vue et vécue  et qui fut bien plus authentique que les nombreux coups d’État des partis uniques et les pronunciamientos qui viendraient plus tard et que nous serions obligés de danser et de chanter pour les faire exister.

Arrive la fin du règne de Djigui, maintenant centenaire, mais à l’écart de la vie politique. Ses deux fils se mettent au service de deux partis différents : l’un réclamant l’indépendance, l’autre s’appuyant sur les colons. La route est encore longue jusqu’à l’indépendance et encore plus vers la démocratie : la critique contre les « partis uniques » est récurrente.

Une belle et longue épopée, mention spéciale à la figure de Moussokoro, figure féminine marquante.

Dans le ventre du Congo – Blaise Ndala – Le Seuil

LIRE POUR L’AFRIQUE

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Récit où résonnent  les voix de deux jeunes femmes, Tshala, princesse Bakuba, en 1958 et Nyota, sa nièce quarante cinq ans plus tard. Les deux récits s’entremêlent de Bruxelles à Kinshasa (Léopoldville) et au Kasaï. Sauts dans la chronologie, sauts entre le Congo et la Belgique, voix des narratrices qui s’adressent à des interlocuteurs pas toujours reconnaissables, j’ai eu beaucoup de mal à me retrouver dans ce roman touffu écrits de longues phrases et gros paragraphes.

Puis je me suis laissé emporter dans la découverte du Congo et de la colonisation belge, de son Indépendance, et des suites de la décolonisation. Histoire racontée non pas par les politiques ou des historiens mais par de très jeunes filles – princesses, très conscientes de leur beauté et de la noblesse de leurs origines. C’est un roman très riche en personnalités et en évènements. Il essaie d’épouser la complexité des protagonistes. Pas de manichéisme, le méchant banquier colonialiste se révèle généreux. Le critique le plus acerbe de la colonisation est un anthropologue blanc. Le jeune footballeur qui ne pense qu’à sa carrière dans un prestigieux club britannique lance une action collective contre le racisme dans les stades….

Le sujet est bien sûr, la dénonciation du colonialisme belge, exploitant les richesses du Congo avec une cruauté et un cynisme éhonté. Dénonciation du racisme qui a permis de montrer un véritable zoo humain : le village congolais à l’Exposition Universelle de 1958 à  Bruxelles (celle de l’Atomium). Ce racisme perdure dans les stades quand certains spectateurs accueillent les sportifs avec des bananes et des cris de singes. Rôle aussi important de la musique, rumba congolais…

Histoire de femmes convoitées qui doivent se défendre dans un monde dangereux.

J’aurais aimé en apprendre plus sur Patrice Lumumba, et son assassinat, sur Mobutu aussi. Les deux hommes politiques font des apparitions furtives mais si je veux en savoir plus sur l’histoire de la République Démocratique du Congo, j’ai juste une chronologie de 3 pages en épilogue.

J’ai fait un beau voyage, pas facile mais passionnant!

 

Daande Mayo – En descendant le Sénégal – Yves Barou – Djibril Sy – TohuBohu

BEAU LIVRE

Pour Noël, Babélio et les éditions TohuBohu m’ont fait un splendide cadeau : un grand (31×22.5cm) beau livre cartonné ; 240 pages de magnifiques photos en grand format. J’ai d’abord feuilleté et admiré les illustrations. J’ai retrouvé Saint Louis, les pélicans du Djoud, les couleurs chatoyantes des vêtements africains, les rires des enfants. Images de l’Afrique d e l’Ouest où j’aimerais tant retourner. 

Une lecture plus attentive m’a fait découvrir le cours du fleuve qui s’écoule du Fouta Djalon en Guinée, à travers le Mali, et entre Maurétanie et Sénégal. Des commentaires  passionnants sont rédigés par des spécialistes.

Occasion de rencontres avec des personnalités marquantes : les gardiens des sources sacrées, gardées par des génies, les frères Camara, agriculteurs et releveurs du niveau du fleuve selon les saisons. Des conteurs, des pêcheurs.. Fleuve gardé par des génies et des diables, un hippopotame ami d’une belle jeune fille. Merveilleuse population des peules répartis de part et d’autre des frontières.

Constructions anciennes ou récentes, comme une magnifique case à palabre, un fort ancien du temps de la colonisation, ou un barrage.

Les auteurs lancent aussi l’alerte sur les conséquences du changement climatique, de la sécheresse qui sévit depuis 1968, de la déforestation qui menace les sources et les sols, de la salinisation des sols.

Des barrages peuvent favoriser l’irrigation, produire l’électricité nécessaire au développement du pays, permettre la navigation en régulant le niveau du fleuve. Toutefois les bienfaits des aménagements sont pondérés. On n’agit pas impunément sur les équilibres naturels. Le livre ouvre le débat. 

C’est beaucoup plus qu’un beau livre!

Secrets à l’ombre d’un manguier – Aurore Coffi

LIRE POUR L’AFRIQUE : MALI

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

Merci à Babelio et à L’Harmattan pour ce voyage littéraire au Mali où tout voyage touristique est impossible! 

Ne comptez pas sur moi pour dévoiler Les secrets à l’ombre du manguier ! Il vous faudra lire le roman, et c’est une bien agréable aventure! Une histoire qui se lit d’un trait et qui m’a enchantée. 

A Bamako, plus rurale que je ne l’imaginais, l’histoire se déroule comme un conte : conte avec des djinns, des fées, une calebasse volante et une hyène qui parle.  Madou, dès sa plus tendre enfance est initié par sa mère au monde invisible des djinns. Comme elle, il a le don de lire les étoiles en lançant des cauris et il deviendra un marabout à l’âge précoce de sept ans. 

Conte fantastique aux saveurs exotiques de la cuisine africaine, une lecture que l’on pourrait recommander aussi aux jeunes. Une initiation à la flore africaines,  et aux herbes médicinales.

Attention, Madou subira aussi de lourdes épreuves, et vous serez émus quand il sera séparé de sa mère, battu par son oncle, mendiant…Le conte vire au roman d’initiation quand Madou affronte la dure réalité des talibés.

Quand Madou sera en âge de fonder une famille, il rencontrera les difficultés. Même avec ses connaissances surnaturelles, il faudra prendre les bonnes décisions….mais je ne raconterai pas tout.

 

Les impatientes _ Djaïli Amadou Amal

LIRE POUR L’AFRIQUE – CAMEROUN

 

Munyal, mes filles, car la patience est une vertu. Dieu aime les patientes, répète mon père, imperturbable. J’ai
aujourd’hui achevé mon devoir de père envers vous. Je vous ai élevées, instruites, et je vous confie ce jour à des
hommes responsables ! Vous êtes à présent de grandes filles – des femmes plutôt ! Vous êtes désormais mariées
et devez respect et considération à vos époux. »

Publié en Afrique sous le titre Munyal, les larmes de la Patience . 

Ces Impatientes : Ramla, Hindou et Safira sont trois femmes peuls musulmanes dont la vie est rythmée de cette injonction : Munyal, patience!

« Il est difficile, le chemin de vie des femmes, ma fille. Ils sont brefs, les moments d’insouciance. Nous n’avons
pas de jeunesse. Nous ne connaissons que très peu de joies. Nous ne trouvons le bonheur où nous le  cultivons. A toi de trouver une solutions pour rendre ta vie supportable. Mieux encore, pour rendre ta vie acceptable. C’est ce que j’ai fait, moi, durant ces années? J’ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs. »

Trois destins de femmes qui sont liés par un double mariage : celui de Ramla et celui de sa soeur Hindou, 17 ans toutes les deux. Mariages arrangés, mariages forcés. Ramla, la lycéenne qui se voit pharmacienne, fiancée à son amoureux étudiant, se voit arrachée à ses rêves d’avenir pour se marier à un homme riche, la cinquantaine, déjà marié, un ami de son père. Hindou est promise à un de ses cousins, jeune et beau, mais alcooliques et drogué, violent.

Accepter tout de nos époux. Il a toujours raison, il a tous les droits et nous, tous les devoirs. Si le mariage est une
réussite, le mérite reviendra à notre obéissance, à notre bon caractère, à nos compromis ; si c’est un échec, ce
sera de notre seule faute. Et la conséquence de notre mauvais comportement, de notre caractère exécrable, de
notre manque de retenue. Pour conclure, patience, munyal face aux épreuves, à la douleur, aux peines.

Et les épreuves qu’elles subiront vont au-delà de ce que je pouvais imaginer.

Safira, est la première épouse, la daada-saaré celle qui règne sur la concession. Elle doit accueillir Ramla

C’est ta soeur! Ta cadette, ta fille, ton épouse. C’est à toi de l’éduquer, de lui donner des conseils, de lui montrer le fonctionnement de la concesssion….

Safira n’avait jamais imaginé partager son mari. Elle va se battre, par tous les moyens.

Réquisitoire contre la polygamie. Jalouserie et hypocrisie. Les enfants aussi sont les enjeux des luttes de pouvoir et de séduction.

C’est un constat cruel. Et un roman que l’on ne lâche pas une fois commencé.

 

Aline et les hommes de Guerre – Karine Silla

LIRE POUR LE SENEGAL

 

Aline Sitoé Diatta, la Reine de Cabrousse est une figure qui m’a interpellée lors de notre voyage en Casamance . 

La Jeanne d’Arc africaine. Celle qui entendait des voix. Une jeune femme à peine sortie de l’adolescence. Aline.
J’ai vu sa silhouette dans mes rêves avant de voir sa photographie. J’aurais pu la reconnaître entre mille.
Courageuse, belle, au port de tête insolent, torse nu, la pipe à la bouche, un gri-gri autour du bras, libre, féminine
et féministe avant l’heure.

Nous avons visité Cabrousse , le village où Aline est née en 1920. Un jeune nous avait raconté en quelques mots son histoire. Et nous avons voyagé sur le ferry  qui porte son nom de Ziguinchor à Dakar – traversée inoubliable.

Dès qu’on m’a signalé le livre de Karine Silla je l’ai téléchargé et lu sans attendre.

Aline Sitoé Diatta jeune paysanne de Casamance a quitté tôt son village pour être docker à Zinguinchor puis pour se placer comme bonne à Dakar auprès d’un couple de blancs. Sous l’effet de ses « rêves » (comme le disait le jeune de Cabrousse qui m’a raconté l’histoire) ou de voix qui lui parlaient, elle est rentrée vers 1941 au village et fut arrêtée le 8 mai 1943 et mourut au Mali en 1944. C’est donc une courte histoire.

L’intérêt du livre de Karine Silla est d’avoir contextualisé cette biographie : d’une part dans le récit de la vie villageoise et dans l’histoire de la colonisation. Elle entremêle les descriptions de la vie du village avec celle du couple de français à Dakar. Elle n’oublie pas les anciens combattants de la Première Guerre mondiale si patriotes et si mal récompensés.Le personnage de Diacamoune est très intéressant et très émouvant, il lui raconte l’histoire de son peuple, celle de Nahonda, amazone du Zimbabwe, et aussi les tranchées … Elle n’oublie pas non plus ceux qui ont cru dans le progrès et l’école de la République que les autorités utilisaient comme intermédiaires avec les paysans illettrés dans la collecte de l’impôt et la conscription. Elle situe l’action dans le contexte de la seconde guerre mondiale, évoque De Gaulle et la France Libre. C’est d’ailleurs dans le refus de la conscription en Casamance que se noue la résistance à la colonisation.

Riz en gerbe

J’apprends un peu tous les jours les secrets du sol et du riz. Il faut prendre de la terre pour se nourrir, sans la
brutaliser. Les sols doivent être travaillés avec respect. On doit bénir la terre pendant les cérémonies et ne pas
oublier de la remercier avec des sacrifices. Je l’embrasse avant de partir, un geste que je fais depuis toujours. Un
secret délicieux.

…….
J’entends la forêt parler. C’est mon secret. Je l’écoute, allongée dans les rizières à l’abri des regards, elle est loin
mais son chant est proche. C’est tellement beau une forêt qui chante.

J’ai beaucoup aimé ses récits détaillés des coutumes du village : l’importance du riz et les efforts des villageois pour entretenir les rizières alors que les colons veulent imposer la culture de l’arachide pour l’exportation. Grâce à ce livre, j’ai mieux compris les croyances animistes des Diolas. Bien que Reine Aline n’avait aucun pouvoir dans le village, sauf spirituel, c’était une prêtresse, une intermédiaire entre la divinité capable de demander (et d’obtenir) la pluie après une terrible sécheresse.

C’est une histoire de résistance avec la non-violence

J’engage mon peuple à désobéir. Nous sommes plus nombreux que les colons. Engageons-nous ensemble dans
la résistance. Nous avons été réduits à l’obéissance par la terreur… il est toujours temps de relever la tête. Nous
sommes ici chez nous, nous n’avons pas volé cette terre, elle appartient à nos anciens. Ils n’ont pas voulu
partager, nous la reprendrons. Nous n’avons aucune raison de trembler… le droit de vivre libre est le droit de
tous

…..

Je demande l’abandon progressif de la culture de l’arachide qui détruit les forêts et les bois sacrés et favorise
l’avancée du désert, responsable de la déforestation. L’arachide, fastidieuse et mal payée, nourriture de l’esclave,
cultivée par des esclaves pour des esclaves.

……
La parole d’Aline est obligatoirement non violente. Elle doit toujours aller vers la paix, car la paix va de paire
avec la pluie, et en période de grande sécheresse, c’est elle qui fait tomber la pluie. La pluie est la récompense
divine aux hommes sachant vivre dans la paix.

Aline est une figure admirable et ce livre fait revivre cette époque et sa lutte.