Balzac – Les Chouans

Vendémiaire an VIII, (sept 1799) de Mortagne à Falaise

Roman d’aventures, roman historique, roman d’amour, Balzac s’essaie à tous les genres pour le plus grand bonheur des lecteurs. 

Quand je fais une pause dans mes challenges, ou lectures de voyage, je reviens toujours à Balzac avec la certitude d’une lecture agréable. D’ailleurs nous avions une lecture commune Balzac, copines blogueuses avez-vous abandonné?

Dans l’Ouest, à la limite de la Normandie et de la Bretagne, les Chouans sont en armes et attendent l’arrivée d’un chef Le Gars pour prendre la tête de la révolte. Les soldats de la République, les Bleus, commandés par un vieil officier, Hulot essaient de venir à bout des foyers de chouannerie et lèvent le conscription

« Cette colonne était le contingent péniblement obtenu du district de Fougères, et dû par lui dans la levée que le
Directoire exécutif de la République française avait ordonnée par une loi du 10 messidor précédent.[…]
une gasconnade législative : ne pouvant rien envoyer aux départements insurgés, il leur donnait sa confiance…. »

La première partie du roman se nomme L’Embuscade, dans le cadre verdoyant du bocage nous allons assister aux échauffourées et à l’attaque de la Turgotine , roman de cap et d’épée, sifflements de chouettes, peaux de chèvres, version bretonne du western. 

Cette turgotine était un méchant cabriolet à deux roues très-hautes, au fond duquel deux personnes un peu
grasses auraient difficilement tenu. 

Que recherchent les Chouans dans la turgotine? du butin, de l’or,

Ne savez-vous pas le proverbe : Voleur comme une chouette. Or, qu’est-ce qu’un Chouan ? D’ailleurs, dit-elle en élevant la voix, n’est-ce pas une action juste ? Les Bleus n’ont-ils pas pris tous les biens de l’Eglise et les nôtres, et ne nous faut-il pas d’ailleurs des munitions ?[…]
Ni l’un ni l’autre, lui répondit Coupiau. Je suis postillon, et Breton qui plus est ; partant, je ne crains ni les Bleus
ni les gentilshommes. – Tu veux dire les gens-pille-hommes, reprit le patriote avec ironie. -Ils ne font que reprendre ce qu’on leur a ôté , dit vivement le recteur. 

La deuxième partie s’intitule Une Idée de Fouché, le roman bascule dans l’espionnage . Mademoiselle de Verneuil fait route de Mortagne à Alençon avec Francine, sa servante bretonne et fait la rencontre d’une dame et de son fils qui leur tiendront compagnie. Marivaudage entre la jeune fille et un  étudiant de l’Ecole Polytechnique, futur marin. Evidemment l’étudiant n’est pas plus marin que la dame, sa mère….Je m’ennuie un peu pendant que l’intrigue amoureuse se noue. L’escorte républicaine tombe dans un piège dans le manoir de la dame

Les chefs de cette guerre entreprise pour Dieu et le Roi ressemblaient bien peu aux portraits de fantaisie qu’elle
s’était plu à tracer. Cette lutte, véritablement grande, se rétrécit et prit des proportions mesquines, quand elle les vit[…]Ces physionomies paraissaient annoncer d’abord plutôt un besoin d’intrigue que l’amour de la gloire,[…]Si quelques têtes originales se faisaient distinguer entre les autres, elles étaient rapetissées par les formules et par l’étiquette de l’aristocratie.

Cette assemblée nocturne, au milieu de ce vieux castel en ruine et sous ces ornements contournés assez bien
assortis aux figures, la fit sourire, elle voulut y voir un tableau symbolique de la monarchie.

Les Chouans, ou plutôt les aristocrates qui les manipulent ne sont pas à leur avantage dans cet épisode sanglant.

Falaise

Chacun se dévoile, (mais je vais m’arrêter ici, pour ne pas divulguer l’intrigue). Mademoiselle de Verneuil et son escorte de bleus échappera de justesse. Amoureuse, choisira-t-elle l’amour ou ses convictions républicaines?

J’en ai déjà trop écrit. La fin sera haletante.

Encore une fois, Balzac aura réussi à me surprendre et à me captiver.

Le Bal – Irène Némirovsky

LITTERATURE FRANCAISE

144 p. Un court roman, une longue nouvelle?

Lu d’un  trait dans le train.

Impeccable écriture, rien de trop dans cette cinglante critique des nouveaux riches, financiers parvenus. Tentative vaine de rejoindre une aristocratie dont il n’ont aucun code ni aucune idée.

Arriviste et ambitieuse, la mère d’Antoinette n’a aucune affection pour sa fille qui l’encombre. Antoinette a mendié un quart d’heure de danse dans ce bal . Il lui sera refusé. Sa vengeance est facile et cruelle!

La Baignoire de Staline – Renaud S Lyautey – Seuil noir

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

Merci à l’éditeur, Le Seuil et à Babélio pour cette agréable découverte. 

Un policier qui se déroule à Tbilissi en Géorgie, dépaysement garanti pour un voyage au Caucase. Un jeune Français est découvert assassiné dans une chambre d’hôtel, René Turpin, un diplomate est chargé de suivre l’affaire. Je pense à Aurel le consul du Suspendu de Conakry de Rufin en plus terne comme personnage. Ce sont les policiers géorgiens qui sont chargés de l’enquête. D’ailleurs d’autres morts suspectes vont succéder avec un sympathique détective d’origine abkhaze (occasion de découvrir cette région annexée par la Russie). L’enquête part en tous sens (je ne spoilerai pas!)

En plus du décor caucasien, on goûtera à la gastronomie locale sous l’expertise d’un aimable voisin de Turpin qui l’entraîne dans les meilleures cantines de la ville et cuisine aussi. J’aime les policiers qui n’oublient ni de manger ni de boire (mon préféré est Montalbano). Je vous laisse essayer des mets délectables aux noms imprononçables.

Et Staline là dedans? l’action se déroule en 2009.La Géorgie est un état indépendant.  Staline, qui en est originaire comme Béria et nombreux autres, ont laissé un souvenir impérissable. Fierté ou terreur? L’ambivalence subsiste encore un demi-siècle après sa disparition. On ne peut ignorer les décennies communistes qui ont modelé l’urbanisme et les mentalités.

Les racines de l’enquête remontent à l’époque soviétique. De policier, le roman vire à l’espionnage….j’ai dévoré la fin tout à fait passionnante.

une très bonne pioche de la Masse Critique!

le Mage du Kremlin – Giuliano da Empoli

RUSSIE

Vadim Baranov, éminence grise de Poutine est le « Mage du Kremlin« , une sorte de « Raspoutine » si Poutine est le « Tsar » (c’est ainsi qu’il est désigné dans l’ouvrage). Point de magie noire ici, à la place la « Com« . 

Vladimir Poutine et Vladislav Sourkov

 Baranov est un personnage de fiction inspiré de Vladislav Sourkov, homme de théâtre et de publicité qui fut, comme Baranov dans le roman, à la tête de la Télévision et protégé du milliardaire Khodorkovski. Si le personnage principal est une invention littéraire, les autres protagonistes sont, eux bien réels. La fiction est très proche de l’histoire contemporaine et raconte l’ascension de Poutine en 1999, propulsé par l’oligarque Berezovski

« Voici pourquoi votre absence d’expérience politique sera un atout, Vladimir Vladimirovitch. Vous êtes neuf, les Russes ne vous connaissent pas et ne peuvent vous associer à aucun des scandales et à aucune des erreurs qu’ils imputent à ceux qui les ont gouvernés ces dernières années. Certes, comme disait Boris, l’opinion publique se forme en peu de temps, vous n’aurez donc que quelques mois pour convaincre les Russes que vous êtes l’homme de la situation. »

Pour orchestrer la campagne électorale, rien de mieux qu’un homme de télévision qui, en outre, est un homme de théâtre:

Toutes les autres institutions s’étant écroulées, c’était à la télévision d’indiquer le chemin. Nous avons pris les décombres du vieux système, les HLM de banlieue, les flèches des gratte- ciel de Staline, et nous en avons fait les coulisses de nos reality- shows

C’est donc l’histoire d’une grande manipulation n’excluant ni la violence, ni les mensonges – bien connues fake-news – utilisant la guerre en Tchétchénie pour asseoir l’autorité de Poutine. Baranov, metteur en scène du chaos, fait du chaos le ressort de l’action. il n’hésite pas à faire appel aux éléments les plus provocateurs, les plus violents, les plus extrémistes, bikers, nationalbolchevistes de Limonov, pour des mises en scènes provocatrices.

La montée en puissance des oligarques s’était produite pendant cette sorte d’entracte féodal qui avait suivi la chute du régime soviétique. Boris et les autres étaient alors devenus les colonnes d’un système dans lequel le pouvoir du Kremlin dépendait substantiellement d’eux, de leur argent, de leurs journaux, de leur télévision. Quand ils avaient décidé de parier sur Poutine, les oligarques pensaient simplement changer de représentant, pas changer de système. Ils avaient pris l’élection du Tsar pour un simple événement, alors qu’il s’agissait du commencement d’une nouvelle époque. Une époque dans laquelle leur rôle était destiné à être revu.

Mais, les manipulateurs se retrouvent manipulés. Le Tsar, Poutine, au sommet du pouvoir ne laissera pas les mains libres aux oligarques qui se croyaient tout-puissants avec leur richesse. Et le grand communicateur, l’éminence grise se retrouvera aussi éloigné du pouvoir. mais le chaos, la guerre se trouvent au centre de la politique

J’avais  ouvert ce livre, croyant en apprendre plus sur Poutine et la Russie pour comprendre ce qui se joue en Ukraine. Je découvre les jeux de pouvoir, une sorte de théâtralité entre le Roi Lear, l’Opéra-Rock qui joue avec les symboles les plus spectaculaires comme drapeaux nazis et bombardements massifs, niant toute rationalité. Le pouvoir du chaos!

Et si cela n’était pas réservé à la Russie? Et si la Prise du Capitole de Trump, le décervelage de la télévision de Berlusconi procédaient de la même logique?

 

le Pont de Bezons – Jean Rolin – P.O.L.

VOYAGE METROPOLITAIN

J’aime les récits de voyage, même si les pas de Jean Rolin ne me conduisent pas plus loin que Melun, en amont, et Mantes-la-Jolie, en aval, le long du chemin de halage de la  Seine.

Le pivot du projet que j’avais formé, et qui consistait à mener sur les berges de la Seine, entre Melun et Mantes,
des reconnaissances aléatoires, au fil des saisons, dans un désordre voulu.

Mais toute l’Histoire de la France, écrit-il dans cette dernière, passe par Bezons ! Précisément ! Au plus juste sur le pont de Bezons. »« Il faudrait à Bezons, poursuit-il, presque un pont amovible… Dix fois au cours de
l’Histoire il saute,

Jean Rolin est l’auteur du Traquet kurde . Ces deux mots s’appliquent également au Pont de Bezons . L’auteur, très attentif aux oiseaux,  fera entendre l’alouette grisoller ou tirelirer,  observer les nids des poules d’eau et  ceux des cygnes, découvrir le vanneau sociable, espèce très rare,  dans un groupe de vanneaux huppés.  Quant aux Kurdes il tentera de les approcher à Corbeil dans un café où était affiché le portrait d’Ocalan, sans beaucoup de réussite. 

l’écluse d’Ablons

Déambulation sur une courte distance  mais de longue durée:  de juillet 2018 à juillet 2019. L’auteur ne suit pas un itinéraire défini par un topo-guide de Grande Randonnée (GR2). Il  improvise son itinéraire sur les berges du fleuve. Il revient sur ses pas, saute des étapes. Parfois il passe la nuit à l’hôtel.

Un champ de céréales n’a pas été traité, ou traité avec tact, et du coup les coquelicots y sont presque aussi abondants que sur un tableau de Monet. C’est de celui d’en face, au demeurant, et de sa nudité, que s’élève en grisollant (ou en tirelirant) la première alouette de la journée. Au loin se profile la silhouette de l’usine Renault de Flins, vers laquelle le chemin, ayant décrit à nouveau un angle droit, se dirige maintenant, bordé d’un seul côté par une haie d’aubépines, de pommiers et de chênes rabougris. De part et d’autre les champs sont de nouveau plantés de blé ou d’orge, parsemés de coquelicots, dominés par des pylônes électriques dont les quatre pieds sont chaussés de lierre sur une hauteur de plusieurs mètres.

Voyage sur les traces des impressionnistes, sur les champs peints par Monet, dans les résidences de Caillebotte, inspiré aussi par Céline, par Maupassant. Voyage culturel, parfois historique mais ce n’est pas l’essentiel. Voyage très contemporain avec inventaire des friches industrielles, des ronds-points et des campements roms (et de leurs destructions), inventaire des bistros turcs ou kurdes, des coiffeurs de Villeneuve-Saint-Georges, des bouisbouis et MacDo. Au hasard des rencontres il tombe sur un pique-nique :

« les gens sont un peu surpris de me voir, c’est exact, comme moi de tomber sur eux, au moment où un groupe d’hommes, aux accents d’une musique balkanique – musique enregistrée, tout de même, nous ne sommes pas dans un conte de Noël –, est en train de faire griller sur un brasero, au milieu du chemin, de gros morceaux de poisson : et plus précisément, soupçonné-je, de gros morceaux de carpe. « Ça vient de la rivière ? demandé-je, après que nous avons échangé des saluts, en indiquant vaguement la direction de la Seine. « Non, non, se récrient les servants du brasero, pas la rivière ! acheté ! », car ils me prennent sans doute pour un inspecteur des pêches, ou quelque emmerdeur du même genre. Puis ils me signalent, tout cela plutôt par gestes, car autrement nous n’avons pas de langue commune, que le chemin sur lequel ils sont installés est sans issue, »

Il me semble que j’aurais pu le croiser, vers Vigneux ou Villeneuve, ou sur l’Île des Impressionnistes à Chatou.  Mais non! je marche sur les sentiers balisés de peinture rouge et blanche alors que Rolin n’y fait jamais allusion. Prudente, je franchis rarement les grillages et les murs, je fuis les campements louches, j’évite les talus glissants. Ce livre me dévoile les lieux pas très bien famés pleins de poésie. Je le relirai en rentrant de mes sages expéditions. J’éviterai les berges de l’Yerres à Villeneuve-Saint Georges de peur de rencontrer l’homme à la planche.

Vigneux : Port aux Cerises

Ce livre ne me quitte pas, il me hante encore dans mes promenades.

les silences d’Ogliano – Elena Piacentini – Actes sud (2022)

POLAR MEDITERRANEEN

Elena Piacentini est une écrivaine d’origine corse dont j’ai déjà lu un roman policier : Un Corse à Lille CLIC

Les Silences d’Ogliano se déroule dans une île méditerranéenne : Corse, Sardaigne ou Sicile, j’ai aussi pensé à la Calabre. Pays de mafia, de bandits et culture de l’Omerta qui est la traduction littérale du titre. Pays de maquis où l’on peut se cacher, illusion de liberté, doublé dans le roman de grottes et de cavernes. Le livre s’ouvre sur les funérailles d’un mauvais sujet, « officiellement leveur de liège  braconnier et voleur de bétail » cinq étrangers louches sont présents. 

En même temps, le Baron, son fils et sa ravissante femmes viennent prendre leurs quartiers d’été. Deux mondes coexistent : les misérables et les nobles propriétaires.

Libero, le narrateur, est un jeune homme, encore lycéen, le fils de l’institutrice ami du fils du baron comme des jeunes du village. Entre ces deux mondes. Roman d’apprentissage ou d’amour? Libero connait comme sa poche la montagne. Roman de nature?

Je n’ai pas envie d’en dire plus. L’intrigue vous conduira dans des lieux secrets et vous découvrirez les secrets que Les Silences d’Ogliano recèlent. C’est une lecture addictive, très agréable, dépaysante. Et puis, en filigrane Antigone de Sophocle, ne peut que me plaire.

Cependant, j’ai été un peu agacée par le machisme, la virilité célébrée, même si elle est très couleur locale. Surprenant d’une écrivaine, ce rôle mineur dévoué aux femmes sainte mama ou putain, il y a aussi l’alternative folle… Antigone qui dit NON vaut mieux que cela.

la Carte Postale – Anne Berest

En janvier 2003, la mère de l’auteure reçoit une carte postale de l’Opéra Garnier avec pour seul texte une liste de quatre prénoms :

Ephraïm

Emma

Noémie

Jacques

Ces quatre prénoms , c’étaient ceux de ses grands parents maternels, de sa tante et de son oncle. tous les quatre avaient été déportés deux ans avant sa  naissance; Ils étaient morts à Auschwitz en 1942

 

Dix ans plus tard, Anne, l’auteure, sur le point d’accoucher, demande à sa mère de raconter ses origines.

Cette quête de l’histoire familiale et l’enquête autour de la carte postale seront le sujet du roman. Comme pour Gabriële, écrit à quatre main avec sa soeur Claire, Gabriële   qui retraçait l’histoire de la famille paternelle autour des personnalités de Francis Picabia et de Marcel Duchamp, cette enquête familiale se fait à deux. Les deux soeurs pour Gabriële, la mère et la fille pour La Carte Postale. Le déroulement de cette quête des origines met au jour des liens très intimes, des blessures, des silences,  des refus. Elle est très chargée en affectivité donnant une tension particulière qui fait de ce livre presque un thriller. 

Cette littérature des survivants de la Shoah, de leurs enfants et petits enfants est abondante : récemment j’ai lu Les Disparus de Mendelsohn, Retour à Lemberg de Philippe Sands. Elle raconte une histoire qu’on pourrait imaginer similaire mais chaque fois apporte son lot de surprises.

La première partie Terres promises raconte la saga des Rabinovitch, de Moscou à Lodz, Riga, Migdal en Palestine, pour aboutir à Paris et dans le village de Forges en Normandie. Exils successifs pour fuir l’antisémitisme, chercher un avenir meilleur… j’ai moins accroché, je préfère les récits des témoins directs et je viens de finir la Famille Moskat D’I.B. Singer, la compétition est difficile.

En revanche, j’ai beaucoup aimé le récit de la vie des adolescents au début de la guerre, les jours heureux en Normandie pendant la « drôle de guerre » . J’ai été touchée par les arrestations et les rafles (comment ne pas l’être, même si on croit avoir tout lu?). C’est surtout avec la clandestinité, la Résistance que le récit se tend. L’auteure se heurte ensuite aux freins que met sa mère à approcher trop près de son histoire et de ses secrets. Le récit se  précise, le décor se colore, prend les parfums de la Provence…et vient la surprise!

Ce n’est pas une enième saga familiale comme je le craignais au début, c’est un très bon livre

l’autre moitié du monde – Laurine Roux – les éditions du sonneur

ESPAGNE

merci à Eva pour ce cadeau et à l’éditeur !

Un beau livre, beau papier, édition soignée, avec, en couverture la belle photographie de la file des paysannes  récoltant le riz de l’Ebre (à y bien regarder il y a des hommes aussi). Une belle écriture  libérant parfums et saveurs des fruits et de la cuisine de Pilar. Repas mijotés, ou pain à la tomate, pêche mûre ou grenade qui gicle…les odeurs de vase aussi, tout un  monde de serpents, d’anguilles, de sang.

L’autre moitié du monde, est elle composée des femmes, ou des paysans? Ou est-ce tout simplement le mot d’amour d’Horacio pour Toya, l’autre moitié de son monde de ce combattant anarchiste dans la guerre d’Espagne? 

Toya, tout juste sortie de l’enfance, vit librement dans le marais. Petite sauvage, elle ne va pas à l’école, trop jeune pour travailler la terre, elle chasse les grenouilles, ramasse les palourdes, et parfois aide Pilar, sa mère à la cuisine du Château. Cette insouciance de l’enfance contraste avec la misère qui enchaîne les paysans au dur travail des rizières, sous le joug des Ibanez. La Marquise Serena, impitoyable maîtresse des paysans, son mari, militaire qui ramène la troupe pour mater les velléités de révoltes,  Carlos, le fils oisif, dégénéré, imbu de son droit de cuissage sur toutes les femmes à sa portée, élevant des chiens féroces.

Les femmes sont les premières victimes de leurs abus : Alejandra pendue au figuier. On devine facilement l’auteur du crime. Pilar qui se vide de son sang après un avortement. Ce deuxième décès  déchaîne la colère des paysans : grève générale!

Le roman ne se déroule pas au Moyen Âge comme les Ibanez le croient encore, mais au début des années 30. Les idées républicaines, anarchistes ou communistes se sont répandues, des syndicats sont actifs, les travailleurs s’organisent avec la CNT, en Catalogne et à travers l’Espagne.se mettre en place les forces en présence dans la Guerre civile, les coups d’état des militaires avec la complicité de l’Eglise. On voit aussi les communautés anarchistes inventer un nouveau mode de vie, on devine les antagonismes avec les communistes.

L’enthousiasme et les premières victoires des combattants font place à la répression féroce. Même les nouveau-nés ne seront pas épargnés. Il faudra plusieurs décennies pour solder la vengeance de Toya qui vit avec ses fantômes.

Lu d’un trait, ou presque.

 

Azucena ou les fourmis zinzines – Pinar Selek – Des Femmes Antoinette Fouque

 

L’auteure, Pinar Selek est une écrivaine turque dont j’ai beaucoup apprécié La maison du Bosphore et Loin de chez moi, jusqu’où?  

Pour ses études sur les minorités, arméniens et kurdes, elle a subi les persécutions du régime turc et a même fait l’objet de poursuites judiciaires dans son pays. Elle a donc fui la Turquie et réside maintenant en France et enseigne à Nice à l’Université côte d’Azur.

Le titre un peu bizarre et la figure de Nana de Niki de Saint Phalle m’ont bien plu :  Zinzine féminin de zinzin, Pinar Selek n’hésite pas à féminiser cette expression rigolote. Sûr que ce n’est pas un bouquin sérieux! Plutôt une aimable fantaisie féministe, militante et joyeuse qui se lit vite et bien. lecture facile, distrayante. 

le jeu parano. Le jeu pour sortir des filets des grandes entreprises. Le jeu d’installer des jardins secrets. Le jeu du Stand qui allait se transformer en une belle histoire.

Azucena nous entraîne dans Nice, loin des plages et de la Promenade des Anglais dans un quartier populaire occupé par des gens de bonne volonté.

Manu, qu’est-ce que tu penses de Blanqui ? Que vous ayez choisi cette place… C’était un chouette hasard. Notre Stand est sur une place qui porte le nom d’un révolutionnaire qui a consacré sa vie à la liberté. Bien entendu, c’est très différent. On essaie de changer le monde sans recours à la violence ni aux structures hiérarchiques.

Azucena tient un stand de paniers de légume d’une coopérative maraîchère. Parmi ses amis Alex, le Prince des Poubelles est bulgare, Gouel, Chanteur des rues irlandais, les commerçants du quartier sont impliqués, et il y a aussi les cheminots syndiqués, un certain nombre de sans-papiers qu’on devine dans l’ombre. Sans parler des chiens, avec collier mais sans laisse. Mais pourquoi les fourmis? 

C’est de nous qu’ils ont le plus peur. Parce qu’on devient autonome, on s’enracine là où on se trouve et on
creuse des galeries comme des fourmis. Nous restons invisibles et quand ils nous remarquent, il est trop tard. Tu crois que les fourmis peuvent tenir tête aux supermarchés, aux multinationales ?

Une vie loin du conformisme : certains sont SDF, sans domicile fixe, oui mais pas du tout clochardisés. Gouel vit dans un bateau qu’on lui prête, Azucena passe ses nuits dans le Train Bleu, le train couchette Paris/Nice avec la bénédiction du chef de train. Quand d’autres possèdent des appartements ce n’est pas pour s’y installer mais plutôt pour les vendre….Ils sont loin de la société de consommation même posséder, être le maître d’un chien, est discutable. Les trésors d’Azucena : une carte postale deux vinyles.

Si on voulait résumer en quelques mots le livre, le premier qui me vient serait solidarité. Et le second, amour, un amour sans possession, un amour qui inclut les chiens, le sentiment amoureux mais aussi la tendresse. Résumé ainsi, on se croirait presque chez les bisounours, ce serait oublier le tragique de la Guerre d’Espagne dont Azucena veut conserver la mémoire, celui du génocide arménien et tous les drames des exilés.

Et puis, il y a Leonard Cohen et Suzanne, parce qu’Azucena c’est aussi Suzanne….

 

Bakhita – Véronique Olmi

SOUDAN/ITALIE

Bakhita, est née dans le Darfour en 1869 et a été enlevée  à 7 ans au cours d’une razzia, elle a marché des centaines de kilomètres à pied dans la savane, la forêt souvent enchaînée. Sa survie, elle la doit à Binah une autre fillette-esclave « je ne lâche pas ta main » ensemble, elle se soutiennent, elles vont même s’évader, ensemble elle seront reprises, vendues. 

Bakhita verra d’autres fillettes-esclaves mourir sous ses yeux, elle ne pourra pas sauver le bébé que sa mère ne peut pas nourrir ni faire taire, ni Yebit sous les mains de la tatoueuse. Elle est vendue à plusieurs reprises, domestique ou même jouet pour les petites filles, abusée par leur frère…

Fillette-esclave, j’avais commencé cette histoire à la suite de la lecture de Paradise d‘Abdulrazzak Gurnah l’histoire d’un garçonnet vendu pour dette en Tanzanie. Cette première partie du livre De l’esclavage à la liberté est éprouvante. Aucun répit pour la petite fille qui subit ses épreuves avec courage mais passivité. Survivre est déjà un exploit.

 

Je ne savais pas que Bakhita n’était pas un roman mais une histoire vraie. Je ne savais pas non plus qu’elle est devenue une sainte canonisée en l’an 2000 après être devenue religieuse à Venise en 1890 puis à Schio. 

Sauvée par un consul italien qui l’a achetée à 14 ans pour la libérer, elle le suit en 1885 après la révolution mahdiste. Il la donne comme domestique à un couple d’amis ; elle devient la nourrice de leur petite fille.

La deuxième partie du livre De la liberté à la sainteté m’a d’abord moins intéressée. J’ai eu du mal avec cette vie édifiante au couvent, trop exemplaire pour que j’accroche. Un aspect m’a beaucoup intéressée : l’exploitation de la popularité de la Moretta dont la couleur de peau effraie, repousse les italiens mais que la personnalité  fascine,  dans l’entreprise coloniale italienne en Afrique. 

« Bakhita est acceptée au noviciat. Elle n’est ni une conquête ni un trophée mais une confirmation : l’Italie catholique sauve les esclave »

puis quand le livre de sa vie est publié

« Quand elle se confiait à Ida Zanoli, elle ignorait que cela ferait un livre et que ce livre on lui demanderait de l’offrir à un chef de guerre »

 

« C’est l’Afrique qui fait rêver le Duce et le peuple à genoux, l’Afrique des barbares et des mendiants pouilleux dont la conquête rendra aux italiens leur honneur et leur puissance. L’Afrique dont on fait des cartes postales, des  des  romans […]alors pourquoi pas un feuilleton de l’histoire terrible de Madre Giuseppina anciennement Bakhita »

Toute l’histoire de l’Italie dans la première moitié du XXème siècle s’inscrit en filigrane. Bakhita est illettrée mais fine, elle perçoit les horreurs en Afrique, les bombardements en Lybie, puis plus tard l’usage des gaz en Ethiopie. Finalement, le racisme et l’antisémitisme chasse sa meilleure élève qui est juive.

Un film a aussi été consacré à Bakhita