Du Vert Galant à Aulnay-sous-bois avec le Voyage Métropolitain (1)les cabanes de Tremblay

PARIS/BANLIEUE

le Canal de l’Ourcq

Le Canal de l’Ourcq  fête son bicentenaire occasion de retourner s’y promener et de s’intéresser aux communes qu’il irrigue : Tremblay-en-France, Sevran et Aulnay-sous-bois. 

Tremblay-en-France

Une dame de la Mairie de Tremblay nous fait la visite guidée, tout de suite, elle nous parle « des bois » – vestiges des légendaires bois de Bondy infestés par les bandits? Ou bien le nom de Tremblay sonne-t-il comme tremble, espèce voisine du peuplier qui borde le Canal? ou même la silhouette de la commune sur la carte étalée sur le trottoir qui figure un arbre. On s’attendait à une banlieue de triste béton et on découvre une ville qui s’est construite à l’ombre  de magnifiques hêtres et chênes dont l’Office National des Forêts prend encore soin. Autrefois, dans les années 70 ou 80, on empruntait encore des sentiers sous les arbres pour aller à l’école, à la gare, à la piscine….le XXIème siècle, sécuritaire, a dressé des grilles, équipé les portails de digicode, abattu les passerelles piétonnières….Il faut maintenant contourner les copropriétés et faire de longs détours.

cabanes perchées de Kawamata

On fait donc le détour pour découvrir le Parc de Tremblay, hautes futaies, mare avec des roseaux (plutôt à sec en cette année de canicules), de belles allées sont bordées de ganivelles pour éviter les piétinements intempestifs.

Nous cherchons les cabanes perchées du plasticien Tadashi Kawamata 21 cabanes, des « nids » et des nichoirs à mésanges, œuvre des enfants des écoles, composent cette installation appelée « Bain de Forêt ». les Japonais pratiquent le bain de forêt à but thérapeutique et cette pratique essaime en Europe aussi. Tadashi Kawamata est un artiste reconnu mondialement, il a construit ses cabanes au Centre Pompidou-Beaubourg, au Canada, à New York, en Belgique….Ces installations ne sont jamais gratuites ni coupées de la population. Elles ont été construite en matériel local (planches) en concertation avec les habitants. Aucun accès pour parvenir à la cabane perchée, ni échelle, ni corde. Les seuls occupants seront les oiseaux. Peut être vont-elles se dégrader? C’est fort probable, et prévu, aucune pérennité n’est exigible d’une cabane. Jeu philosophique entre la précarité de ceux qui occupent généralement les cabanes et la fonction d’abri provisoire…Enfants qui construisent des cabanes mais qui les abandonneront quand ils seront adultes, réfugiés, cabanes de misère des bidonvilles. Ces cabanes ne sont pas vouées à l’éternité.

Cabanes perchées de Tadashi Kawamata

Trois cabanes au dessus de nos têtes, Jens sort un petit livre jaune : Nos Cabanes de Marielle Macé  (Verdier, éditeur) et nous en lit quelques passages:

Faire des cabanes : imaginer des façons de vivre dans un monde abîmé. Trouver où atterrir, sur quel sol
rééprouvé, sur quelle terre repensée, prise en pitié et en piété. Mais aussi sur quels espaces en lutte, discrets ou
voyants, sur quels territoires défendus dans la mesure même où ils sont réhabités, cultivés, imaginés, ménagés
plutôt qu’aménagés.

Faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles ; sans craindre d’appeler « cabanes » des
huttes de phrases, de papier, de pensée, d’amitié, des nouvelles façons de se représenter l’espace, le temps,
l’action, les liens, les pratiques. Faire des cabanes pour occuper autrement le terrain ; c’est-à-dire toujours,
aujourd’hui, pour se mettre à plusieurs…..

anneau de jeu

Le sentier débouche sur une perspective,. D’un côté, un très agréable café-bibliothèque, Café Cosy avec des chaises-longues et surtout des livres passionnant dont un beau livre d’art montrant les réalisation de Kawamata à travers le monde, parmi des guides de permaculture, de bricolage du bois….

A l’intérieur du tunnel

En face : l‘anneau de jeu destiné aux enfants que nous ne dédaignons pas. De l’extérieur on ne peut pas deviner les épreuves qui nous attendent.

nouvelle épreuve dans l’anneau

l’inclinaison du parquet nous déstabilise, à quelle hauteur nous trouvons nous? comment ressortir?

j’aurais dû laisser mon sac en bas, il faut ramper! choisir les toboggans? ou des escaliers traîtres qui me forcent à m’asseoir?

Jens a préparé toute une étude sur les aires de jeu : historique remontant à 1830- 1850 Kindergarten en Allemagne, terrains de sport en Angleterre. L’aspect du jeu dans la pédagogie est fort intéressante. Le jeu en plein air est très exploité dans les pays scandinaves. En France, les aspects sécuritaires et juridiques brident l’imagination des pédagogues, et des constructeurs.

Cet anneau conçu par Willemin Architecture Landscape et Egis est particulièrement réussi.

La dame de la Mairie nous entraîne vers des endroits remarquables de la ville : un théâtre, un cinéma datant des années 30 fonctionnant encore comme salle Arts et Essais dédié à Jacques Tati  (fresque Street Art C215)

Michel Strogoff – Jules Verne

DE MOSCOU A IRKOUTSK….

Depuis longtemps j’ai envie de prendre le Transsibérien, mais ce n’est vraiment pas le moment! alors j’ai choisi une lecture pour patienter. Des Palais de Moscou à Irkoutsk assiégée par les Tartares j’ai suivi la traversé haletante du courrier du Csar voyageant incognito, en train, en steam-boat, en tarentass (mieux que la télégue des journalistes restée à moitié enlisée), à cheval, à pied, en charrette à foin et même sur un radeau de troncs d’arbres….

Cinémascope ou même opéra, ces scènes colorées de fêtes au palais, de la foire de Nijni-Novgorod, de revue militaire et fête tartare…

De l’aventure, du rythme, une poursuite entre le vrai courrier et l’imposteur, qui arrivera le premier à Irkoutsk?

De l’amour aussi, maternel, fraternel.

Qui a dit que Jules Verne avait écrit des romans-jeunesse? Ou peut être cette lecture m’a donné un coup de jeune pour quelques jours.

A lire sans modération

 

Makhno et sa juive – Joseph Kessel

UKRAINE

J’ai rencontré Makhno à plusieurs reprises dernièrement : dans la Cavalerie Rouge d‘Isaac Babel et dans Les Loups de Benoît Vitkine. Ce révolutionnaire anarchiste de la Révolution de 1917 m’a intriguée et je suis tombée sur ce court roman de Kessel de moins de 100 pages que j’ai lu d’une seule traite. 

Dans un café parisien, le Sans Souci (cela ne vous rappelle rien?) un camelot qui fut autrefois journaliste, après boire de la bière mêlée de vodka poivrée et et salée, fait cadeau à l’écrivain d’une belle histoire:

« – je vous dirai la vie de batko Makhno »

Nestor Ivanovitch Makhno.

il y a un triple destin dans ces syllabes : la ruse, l’insouciance et la férocité. Vous pensez que j’exagère, que c’est de la prophétie après coup. Possible.

C’est une histoire d’amour entre l’ataman terrible et sanguinaire et une jeune fille juive, qui a osé le défier. Belle histoire contée avec le style inimitable de Kessel dans la fureur de la guerre civile dans le décor improbable d’un train qui traverse l’Ukraine dans la dévastation et les massacres. 

Pour le plaisir de lire Kessel plus que pour se renseigner sur le personnage de Makhno et sur l’histoire du mouvement anarchiste dans la Révolution. De la vie de Makhno, j’apprends ses années d’apprentissage, et ses combats

« chef de bande, il commence par piller les grandes propriétés, puis fait en partisan la guerre aux Allemands puis aux bolcheviks. Avec l’ataman Grigorieff, il prend Odessa, le trahit, l’assassine, massacre les juifs, les bourgeois, les officiers, les commissaires, bref, pendant deux années terrorise l’Ukraine entière par son audace, sa cruauté, sa rapidité de manœuvre et sa félonie… »

C’est un peu court et je n’en apprendrai pas plus pour la Grande Histoire.

Il me faudra d’autres sources. Il n’empêche que Kessel est un merveilleux conteur!

Donbass – Benoît Vitkine –

UKRAINE

Saturée d’images répétitives de guerre, de ruines, bombardements que la télévision montre en boucle, je suis curieuse de littérature qui nourrirait mon imaginaire. Avoir de l’empathie pour un personnage, suivre ses aventures, me sentir happée par un livre, il me semble que je comprendrais mieux les actualités.

J’ai donc lu Les Abeilles Grises de Kourkov et j’ai beaucoup aimé le personnage de l’apiculteur demeuré dans la zone grise, entre les deux fronts tenus par l’armée ukrainienne et les séparatistes du Donbass. Ce livre est sorti en français en février 2022, juste avant l’invasion de L’Ukraine par  l’armée Russe. Il se déroule donc pendant la guerre que les séparatistes du Donbass livrent à l’armée ukrainienne depuis 2014. 

Donbass de Benoît Vitkine se déroule dans la ville d’Avdiivka en 2018

Avdiïvka marquait une limite. Derrière, à l’ouest, commençait l’Ukraine des plaines et du blé, celle des terres noires. Un autre monde. À l’est, c’était le pays des houillères, des puits d’extraction, là où les séparatistes
s’étaient le mieux implantés. Les terrils étaient les gardiens de ce territoire secret, de ses richesses souterraines. Ceux du Donbass s’y accrochaient comme des montagnards à leurs sommets.
[…]
Dans ce monde-là, les villes s’appelaient Anthracite, Prolétaire, Bonheur… On y construisait des jardins
d’enfants, des hôpitaux, des tramways aux couleurs pastel et naïves comme des slogans révolutionnaires.

[….]
Ceux qui avaient gardé leur boulot avaient découvert leur nouveau statut de sous-prolétaires, de déchets de
l’histoire. On ne les comparait plus aux cosmonautes mais aux ouvriers bangladais. Les filles l’avaient compris,
elles aussi. Dans les bals, s’il y en avait encore, elles ne se disputaient plus les jeunes mineurs aux bras durs
comme la pierre.

 

.

L’auteur, Benoît Vitkine est journaliste, correspondant du journal Le Monde et a couvert l’actualité de la région pendant 6 ans . Il est le lauréat du Prix Albert Londres . Le livre est donc très bien documenté. L’interview de Mollat ci-dessous est passionnante mais il vaut mieux lire le livre avant parce que certains détails peuvent spoiler.

Polar ou Docu-fiction?

L’auteur revendique le terme de roman-policier puisqu’il correspond aux codes du genre : un policier doit élucider l’affaire à la suite d’un meurtre. Il utilisera les facilités d’enquête que la police lui confère. L’intrigue permet de pénétrer dans la grande usine de coke qui fait vivre la région (voir la carte ci-dessus), de rendre compte de cette guerre de positions qui fait rage depuis 2014. Il met en scène une galerie de personnages variés : les grands-mères qui jouent un rôle insoupçonnés et qui font vivre leur quartier apportant un peu de chaleur humaine, gardant les enfants

« Malgré leur enthousiasme un peu enfantin, malgré leur obstination à préserver dans la guerre l’illusion d’une vie normale. Elles étaient des survivantes. Le quartier était rempli de ces veuves impassibles. Le pays pouvait bien s’étriper, elles continueraient à fabriquer des confitures et à mariner des champignons. Leurs maris s’étaient agités toute leur vie, puis leurs cœurs avaient lâché, fatigués de tant donner à des corps trop massifs, à des vies trop brutales. Elles, elles restaient. Elles vivaient quinze ans, vingt ans de plus que leurs hommes. Pendant vingt ans, elles enfilaient chaque jour les mêmes chaussons, les mêmes robes de chambre. Elles accomplissaient consciencieusement la routine de leurs petites vies. »

Il rencontre  les soldats avec leur violence, l’alcoolisme, mais aussi les questions et les doutes. les hommes d’affaire et la corruption, les trafics. Le policier Henrik  est un vétéran de la guerre d’Afghanistan, il en conserve des séquelles, homme intègre il est tout à fait désabusé quant à l’honnêteté des hommes de pouvoirs, même des amis de longue date.

Il n’y avait pas d’anges gardiens dans le Donbass. Ou bien leurs ailes étaient chargées d’anthracite.

L’interview de Mollat ci-dessous est passionnante mais il vaut mieux lire le livre avant parce que certains détails peuvent spoiler.

 https://youtu.be/qfcnLBSVm54

Antigone – Henry Bauchau – Actes sud

LIRE POUR LA GRECE

« Oui, moi Antigone, la mendiante du roi aveugle, je me découvre rebelle à ma patrie, définitivement rebelle à Thèbes, à sa loi virile, à ses guerres imbéciles et à son culte orgueilleux de la mort.  » dans LA COLERE

Antigone est l’héroïne du Théâtre grec qui me fascine le plus : Antigone est la femme qui dit NON! Celle qui le crie. C’est aussi la fille d’Œdipe qui l’a guidé, aveugle sur les chemins de Grèce, qui a mendié pour lui. Fille de Roi, de Reine, mendiante.  

Antigone de Sophocle a inspiré de nombreux écrivains et metteurs en scène. C’est la tragédie la plus impressionnante, jouée chaque fois dans un  paroxysme de l’Histoire. La version qui m’a impressionnée le plus est celle de Adel Hakim jouée par le Théâtre national palestinien aux Théâtre des Quartiers d’Ivry  que j’ai été voir deux fois. Tragédie de Beyrouth dans le  4ème Mur de Sorj Chalandon . J’ai même vu une Antigone Ukrainienne/Russe, un peu punk et musicale de Lucie Bérelowitsch qui a choisi une version de Brecht/Sophocle. Bien sûr, il y a celle d‘Anouilh(1944). 

Antigone de Bauchau n’est pas une pièce de théâtre mais un roman qui fait suite à Oedipe sur la Route lu il y a douze ans qui m’avait laissé un souvenir inoubliable. Avec  368 pages, l’auteur développe une histoire plus longue avec de nombreux personnages, avec des retours dans l’épopée de Thébes :  Œdipe et Jocaste  et sur les pérégrinations d’Œdipe. 

Antigone de Bauchau commence avec le retour de l’héroïne à Thèbes après la mort d’Œdipe. Antigone est entourée des compagnons de son père : Clios qui peint une fresque pour Thésée à Athènes et qui la met en garde:

« En retournant à Thèbes tu vas suivre, toi aussi, le chemin du rouge. Tu seras en grand danger, au centre de la guerre entre tes frères. Est-ce nécessaire Antigone? »

Bauchau développe l’histoire des jumeaux : Polynice et Etéocle, désiré et souverain, Etéocle toujours en rivalité. De la jalousie d’Etéocle et de la domination de Polynice, il ne peut que résulter le combat, combat à mort. Dédoublements, Etéocle demande à Antigone de sculpter deux statues de Jocaste , il offre un étalon noir à Polynice qui part à la recherche d’un cheval aussi fougueux, aussi beau, blanc.

« mon corps, bien avant moi, sait ce qu’il faut faire. Il se jette à genoux et, le front sur le sol, extrait de la terre elle-même un non formidable. C’est un cri d’avertissement et de douleur qui brise la parole sur les lèvres d’Ismène. C’est le non de toutes les femmes que je prononce, que je hurle, que je vomis avec celui d’Ismène et le mien. Ce non vient de bien plus loin que moi, c’est la plainte, ou l’appel qui vient des ténèbres et des plus audacieuses lumières de l’histoire des femmes. »

 

Au lieu de se tenir comme Sophocle,  à l’épisode de l’interdit de la a sépulture de Polynice, par Créon, et du refus de  la tyrannie par Antigone,  privilégiant  la loi des Dieux avec  la tradition des honneurs dus aux morts, par rapport à la loi de la Cité (le décret de Créon), Bauchau inscrit les funérailles à la fin de l’histoire de la guerre de Thèbes. Il raconte toute une épopée. Epopée guerrière, histoire d’amour, relations familiales…La tyrannie de Créon n’entre en scène qu’après les trois quarts du livre.

« Nous les femmes, les sœurs, nous devons seulement enterrer Polynice et dire non, totalement non à Créon. Il est le roi des Thébains vivants, il n’est pas celui des morts. »

Antigone n’est pas seulement celle qui dit non. C’est aussi celle qui ne veut pas choisir l’un ou l’autre de ses frères, qui va tenter de faire la paix entre eux. C’est aussi l’héroïne qui va soigner les blessés, faire de sa maison un refuge pour les pauvres et pour des personnalités un peu étranges, comme le faux aveugle Dirkos qui chante les chants d’Oedipe, ou Timour, le Nomade cavalier et archer, qui apprend à Antigone le « chant de l’arc ». Antigone est une femme puissante, cavalière accomplie, archère.

Sans affaiblir la tragédie, Bauchau brode, interrompt son récit comme l’aède qui peut réciter des milliers de vers. Ce n’est pas un théâtre politique. C’est une véritable épopée.

Lu dans le cadre du MOIS BELGE 2022

Nueve Cuatro – Nicolas Laquerrière – Harper Collins

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

le pont de Choisy

Quand Babélio a proposé Nueve Cuatro roman policier se déroulant dans le 9-4, je me suis précipitée. J’aime lire des polars. Le 94 c’est chez moi! L’auteur est de Choisy-le-Roi , j’y vais presque tous les jours me promener au Parc interdépartemental des Sport, ou sur les bords de Seine.

Au premier abord, Henri le héros, retraité 71 ans, ancien comptable, heureux occupant d’un pavillon proche de la Seine, grand lecteur de policiers, diabétique au bout du rouleau, aurait pu être un enquêteur atypique qui ne pouvait que m’intriguer. Sa voisine, Clara, lycéenne disparaît. Henri se met en campagne pour le retrouver.

Suspectant un enlèvement ou un trafic louche, il part dans les quartiers louches de Ratigny (banlieue s’étendant de part et d’autres de la Seine, parcourue par l’A86, pavillons et cité). Je retrouve une géographie familière.

J’étais donc dans les meilleures dispositions pour passer un bon moment. Au bout d’une cinquantaine de pages, cela déraille. Un bestiaire de lapins, crocodile, cheval, traverse la ville, cela se veut fantastique, c’est raté. Henri se trouve propulsé dans un monde de petites racailles, de trafics d’extorsions de fonds, de traites de femmes.

Tout ce monde-là parle verlan, un dialecte djeun pas très inventif que l’auteur orthographie comme les Sms ce qui rend la compréhension difficile. Par exemple : « caillera » on comprend, « kaïra« , c’est déjà plus difficile. Parsemer les dialogues de whesh et wallah, cela fait peut être exotique pour les Parisiens, c’est facile et cela n’apporte pas grand chose. C’est même d’une pauvreté affligeante. L’argot pourrait être riche, créatif, imaginatif, drôle, le « djeun » simplifié est juste répétitif.

L’intrigue n’avance pas, les personnages stéréotypés, simplifiés, juste capable de se battre, de s’insulter, et dès que des armes entrent en jeu de se massacrer. Combats de coqs sans panache. Je m’ennuie. je m’ennuie même beaucoup.

Par politesse, je me sens obligée de lire le livre jusqu’au bout. Quelle punition, quelle corvée! Henri devient le superhéros avec sa voiture pleine de carabines, de moins en moins crédible. Et en dehors des luttes de pouvoir entre les divers truands, il ne se passe strictement rien. Les cadavres s’accumulent sans aucune conséquence, d’autres bandes surgissent, bien identifiées, elles serviront de cibles. on se dirait dans un jeu vidéo….

Je suis désolée de faire une critique si négative, je remercie l’éditeur et babélio pour le livre. Suis-je ingrate?

le pays des autres – Leila Slimani – folio

MAROC


Mekhnès, 1946 – 1955, Mathilde, une jeune alsacienne, enceinte vient rejoindre son mari, Amine, qu’elle a épousé en Alsace à la fin de la guerre. Officier de l’armée française, prisonnier de guerre dont le rêve est de faire fructifier la terre que son père a acquis à 25 km de Mekhnès. Mathilde rêve d’aventure ; très amoureuse d’Amine, elle ne sait pas ce qui l’attend au Maroc.

La ferme est isolée, la terre ingrate, Mathilde se trouve bien solitaire. Etrangère dans la famille traditionnelle de son mari qui vit dans la médina. Moquée et méprisée par les Français de la ville européenne. Heureusement, Mathilde est inventive, pleine d’énergie et mère de deux enfants Aïcha et Selim. Aïcha étudie dans une école catholique, son intelligence aiguisée lui donne un statut de première de classe alors que ses petites camarades la snobent.

Au fil des années, la ferme se développe. Mathilde soigne les femmes dans une sorte de dispensaire. Amine a trouvé un débouché à l’exportation pour les fruits de ses vergers. La vie pourrait être plus douce si les luttes pour l’Indépendance ne devenaient pas de plus en plus pressantes.

« Il fut un temps pas si lointain où nous appelions terroristes ceux qui sont devenus des résistants. Après plus de quarante ans de protectorat, comment ne pas comprendre que les Marocains revendiquent cette liberté pour laquelle ils se sont battus, cette liberté dont nous leur avons transmis le goût, dont nous leur avons enseigné la valeur… »

Cette famille mixte ne sait plus où se situer. Comme les colons, ils ont un domaine et des ouvriers agricoles. Amine était fier de son statut d’ancien combattant .

« Non, à cet instant, ils appartenaient tous les deux à un camp qui n’existait pas, un camp où se mêlaient de manière égale et donc étrange, une indulgence pour la violence et une compassion pour les assassins et les assassinés. Tous les sentiments qui s’élevaient en eux leur apparaissaient comme une traîtrise et ils préféraient donc les taire. Ils étaient à la fois victimes et bourreaux, compagnons et adversaires, deux êtres hybrides incapable de donner un nom à leur loyauté. Ils étaient deux excommuniés qui ne pouvaient plus prier dans aucune église et dont le dieu est un dieu secret, intime, dont ils ignorent jusqu’au nom.. »

Cette ambiguïté, cette ambivalence se trouve aussi dans son statut de femme. Comment se définir parmi les femmes de la famille de son mari? Mathilde se sent proche de sa bonne, berbère, mais si différente, illettrée et peu soignée, elle voudrait aussi être l’amie de Selma, la petite sœur de son mari qui cherche à s’émanciper mais qui devra faire un mariage de convenance.

Suites byzantines – Rosie Pinhas-Delpuech –

ISTANBUL ANNEES 1950-1960

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J’ai découvert Rosie Pinhas-Delpuech avec Le Typographe de Whitechapel  et j’ai eu envie de mieux connaître cette auteure, aussi traductrice de l’Hébreu, polyglotte, native d’une Istanbul cosmopolite et multiculturelle. 

Avec les Suites byzantines, je ne pouvais mieux tomber : suite de nouvelles formant un roman d’apprentissage : une petite fille décrit la perception de son environnement familial, la découverte de son quartier stambouliote, et des îles où elle passe ses vacances. Enfin, son parcours scolaire, entre l’école élémentaire turque, « école aimée de Dame Nénuphar » où elle apprend à écrire et lire le Turc qu’elle ne parlait pas, puis son entrée au Lycée français de Jeunes Filles, Notre Dame de Sion conditionnée à un apprentissage du Français écrit, qu’elle parle et lit.  

La future traductrice vit dans un univers polyglotte, elle passe d’une langue à l’autre à la maison tandis que la Turquie d’Atatürk a révolutionné la langue turque, « faisant le ménage des vieux mots arabo-persans » et allant rechercher des sonorités turkmènes et mongoles évoquant la steppe. L’acquisition du turc, chez les minorités juives, grecques ou arméniennes est une question politique, sous la contrainte.

Quelle est ta langue mère? demandent entre eux les enfants à l’école. Question embarrassante qui laisse l’enfant sans réponse. Elle n’a pas de langue mère. Sa langue mère est la langue père mais cela ne se dit pas. il n’y a pas de langue paternelle, il n’y a de langue que maternelle[…]Ni le juif espagnol ni l’allemand de la mère ne répondent à ces critères. L’un est domestique, l’autre une greffe contre nature. Les Juifs ont-ils une langue maternelle? […]par une nostalgie grandissante pour cette impossible langue l’enfant se prend d’amour pour une mythique Asie centrale et le turc qui en émane. Une langue qu’elle apprend à mesure qu’elle l’écrit… »

Juif-espagnol de la mère et de la Grand mère, allemand, français, mais aussi hébreu. La petite fille est fascinée par l’œil de la radio de ses parents qui diffusent aussi du grec (que les voisins parlent), du bulgare (que les parents comprennent). Très jeune, elle joue avec les sonorités voisines (ou pas) l’étymologie des mots. Richesse aussi des multiples cultures, contes de Grimm ou d’Andersen, fables d’Esope, récits de la Bible …l’imaginaire de la petite fille est nourri à diverses sources et tellement riche. 

Très jeune, elle prend conscience du statut de minorité dans un environnement très nationaliste, elle détecte le mensonge des parents au recenseur, elle comprend l’importance du drapeau turc qu’il faut suspendre dans la rue. Soumission au buste d’Atatürk à l’école. Manifestations pour la partition de Chypre et émeutes intercommunautaires.

La première partie : Suite byzantine est centrée autour de la petite fille tandis que la deuxième Entre les îles met en scène différents personnages, Esma la folle, Ahmet l’éboueur, Alfred le clochard. La tonalité est plus grave, plus mélancolique et nostalgique. Le charme reste entier. 

Quelle lecture charmante!

 

Mahmoud ou la montée des eaux – Antoine Wauters – Ed Verdier

LITTERATURE FRANCAISE- BELGIQUE (2021)

Mais à part ça, rien.

Juste la parole d’un vieillard sur une barque.

Et personne qui l’écoute, qui l’entend.

C’est ici, dit le vieux sage, au bord de l’Euphrate, que l’homme est né et a grandi il y a des millénaires.

Et c’est ici qu’il meurt, dit-il encore, cependant que tout le monde le croit fou.

Elmachi !

 

Lac El Assad

Mahmoud Elmachi plonge dans les eaux du lac qui ont englouti le village de son enfance. Il plonge dans ses souvenirs et fait surgir ses histoires d’amour, ses enfants, son passé que le barrage a noyé.

Je dois me souvenir, demain, d’aller au jardin d’Hassan Pour acheter des prunes vertes et des abricots.

Je dois me souvenir de très vite sortir chaque papillon Qui tombe dans l’eau.

Je dois me souvenir de ne pas faire la moindre
chose

Qui puisse blesser la loi de la terre.

Je dois me souvenir que je suis seul. 

Ce roman est un long poème en vers libres qui emporte le lecteur. Mahmoud est poète. Autrefois, il était professeur de littérature. Dans la guerre qui menace le barrage et qui est perçue assourdie, ses enfants, sa femme a disparu. il ne reste que les souvenirs et les mots.

Moi, j’étais jeune.

Je croyais dans les livres.

Je comprenais la tristesse des fleuves, mais aussi les révolutions
voulant asservir la nature, pour notre bien. Pour le bien de tout le monde.

C’est un très beau livre, très doux, surprenant.

De Syrie, les journaux, la télévision ne diffusent que des images de violence et de guerre, de fureur et de sang. Mahmoud célèbre la vie, la vie fragile du papillon qu’il faut sauver de la noyade, le goût des abricots et des prunes vertes. Le goût de l’arak. De ses années de prison, il ne dira que ses cheveux blanchis, ses dents absentes, ses fossettes disparues. De la dictature de Hafez puis de Bachar, il témoignera de la censure, des poèmes de louanges qu’on l’a forcé d’écrire. De la Révolution de 2011, il retiendra l’enthousiasme de ses enfants. Tout est suggéré. Les atrocités, les viols ne sont pas passés sous silence. Il faut les dire, mais ne pas s’y complaire.

Je me suis allongé sur le miroir des mots.

L’eau des mots.

J’ai plongé.

L’écriture comme une barque entre
mémoire et oubli.

 

Le Retournement – Manuel Carcassonne

IDENTITE JUIVE

Je suis entre les deux bords. Comme j’ai toujours vécu : entre. Ni ici, ni plus loin. J’habiterais sur le Jourdain,
alors que mon destin, si j’en avais eu un, m’aurait incité à un mariage à Bagatelle avec buffet et traiteur « all
inclusive ».

Une minorité à deux enchâssée dans les minorités : « La vraie communauté est le Sinaï de l’avenir. » Qui a écrit
cette phrase ? Nadia Tuéni ? Non : Martin Buber.

Vu de la montagne libanaise, à quelques pas de la frontière israélienne, Manuel Carcassonne, éditeur parisien, marié à une Libanaise, Nour, et père d’un petit Hadri, cherche son identité juive. 

Je ne suis pas entrée immédiatement dans le livre qui ressemble plutôt à un catalogue de philosophes et d’intellectuels juifs : Martin Buber, Yosef Haim Yerushalmi, Derrida, Levinas, Benny Levy, Alain Finkielkraut, Amos Oz…penseurs qui méritent chacun une lecture attentive et savante. De ces références il a tiré le titre du livre « Le Retournement »

Retour vers le passé et les origines?

« Le plus grand danger n’est pas tant l’oubli de ce qui advint dans le passé, que l’oubli de l’essentiel, comment le passé advint », résume l’historien Yosef Yerushalmi dans Zakhor. »

Passé de l’Histoire Juive, en revenant à l’Antiquité et aux Guerres Juives, à Bar Kokhba et l’Empereur Hadrien

La révolte nationale sera un désastre en Judée. Martin Buber, dans L’Esprit de l’Orient et le judaïsme, insiste sur« cet événement qui a coupé en deux l’histoire du judaïsme »

Retour sur les origines familiales, sa mère, son enfance dans le XVIème arrondissement…

ou Retour vers la religion comme pour Benny Levy « la Pensée du Retour »

« Soit s’agit-il d’un retour, d’un revirement, d’un repentir, au sens de l’hébreu « techouva » : le juif qui s’ignore est une sorte d’Ulysse, qui après avoir bourlingué rentre chez lui fourbu, retrouve pleinement la douceur oubliée de sa Nation »

ou ce retournement plus énigmatique :

Le Juif religieux va vers son unité. Il rejoint son être. Le mien est divisé, et quoi que je fasse, je serai à la fois
mouvant et immobile, amoureux de Nour et persécuté sur sa terre, ici et là-bas, scindé en deux.

[…]

J’ai été « retourné », comme on le disait avant la chute du mur de Berlin. Comment me retourner dans l’autre
sens ?

J’ai lu tous ces arguments avec curiosité sans vraiment suivre avec empathie Carcassonne.

En revanche, j’ai été très intéressée par son analyse de Sabra et Chatila et les écrits antisémites de Jean Genêt ainsi que  les prises de positions israéliennes et américaines. 

Carcassonne s’attarde aussi sur le cas de Benny Levy, personnage marquant de Mai 68 et du maoïsme retourné à la religion.

Si toute cette théorie ne m’a pas vraiment convaincue, j’ai vraiment beaucoup aimé son retour vers les racines de sa famille et les Juifs Provençaux-comtadins, les Carcassonne d’Avignon, les rabbins ce Lunel, Maïmonide, les « carrières » (ghettos) de Carpentras, Avignon, Cavaillon ou l’Isle-sur-la Sorgue où se succédèrent ses aïeux forment un récit historique bien documenté, vivant et émouvant. J’ai découvert toute une « aristocratie juive » parlant provençal, négociants en tissus, médecins ou lettrés. De même quand il décrit les diamantaires, son témoignage est passionnant.

La dernière partie du livre est plus intime puisqu’il met en scène Nour, sa compagne, et l’histoire récente du Liban et l’explosion du 4 Août 2020, les ruines et le statut des chrétiens d’Orient qu’il compare aux Juifs de Provence.

« Les chrétiens d’Orient occupent dans la représentation musulmane la fonctions symbolique que la société européenne a longtemps assignée aux Juifs » Jean-François Colosimo

Lire aussi l’avis de Vagabondage autour de soi qui m’a convaincue de télécharger le livre