Makhno et sa juive – Joseph Kessel

UKRAINE

J’ai rencontré Makhno à plusieurs reprises dernièrement : dans la Cavalerie Rouge d‘Isaac Babel et dans Les Loups de Benoît Vitkine. Ce révolutionnaire anarchiste de la Révolution de 1917 m’a intriguée et je suis tombée sur ce court roman de Kessel de moins de 100 pages que j’ai lu d’une seule traite. 

Dans un café parisien, le Sans Souci (cela ne vous rappelle rien?) un camelot qui fut autrefois journaliste, après boire de la bière mêlée de vodka poivrée et et salée, fait cadeau à l’écrivain d’une belle histoire:

« – je vous dirai la vie de batko Makhno »

Nestor Ivanovitch Makhno.

il y a un triple destin dans ces syllabes : la ruse, l’insouciance et la férocité. Vous pensez que j’exagère, que c’est de la prophétie après coup. Possible.

C’est une histoire d’amour entre l’ataman terrible et sanguinaire et une jeune fille juive, qui a osé le défier. Belle histoire contée avec le style inimitable de Kessel dans la fureur de la guerre civile dans le décor improbable d’un train qui traverse l’Ukraine dans la dévastation et les massacres. 

Pour le plaisir de lire Kessel plus que pour se renseigner sur le personnage de Makhno et sur l’histoire du mouvement anarchiste dans la Révolution. De la vie de Makhno, j’apprends ses années d’apprentissage, et ses combats

« chef de bande, il commence par piller les grandes propriétés, puis fait en partisan la guerre aux Allemands puis aux bolcheviks. Avec l’ataman Grigorieff, il prend Odessa, le trahit, l’assassine, massacre les juifs, les bourgeois, les officiers, les commissaires, bref, pendant deux années terrorise l’Ukraine entière par son audace, sa cruauté, sa rapidité de manœuvre et sa félonie… »

C’est un peu court et je n’en apprendrai pas plus pour la Grande Histoire.

Il me faudra d’autres sources. Il n’empêche que Kessel est un merveilleux conteur!

Heureux soit son nom – Sotiris Dimitriou – Quidam Ed.

LITTERATURE GRECQUE

Un court roman, histoires de paysans de l’Epire du village de Povla près de la frontière albanaise que sépare la montagne Mourgana (1806 m).

Trois récits : Alexo (hiver 1943) , Sofia (1943-1975) Shoejtim (1990)

Alexo – Roman de misère, de famine et de froid dans la guerre qui a pris les hommes et les a divisés, les femmes de Povla ne reçoivent plus l’aide des émigrés d’Australie ou du Canada, elles tentent de nourrir leurs enfants et partent troquer leurs dernières possessions, tapis ou vaisselles de l’autre côté de la frontière albanaise dans des villages grecs. Douaniers ou bandits, des hommes confisquent les pauvres marchandises et sont contraintes de mendier ou de travailler dans les fermes qui acceptent de les abriter.

Albanie

Sofia – Sofia avec ses engelures ne peut pas rentrer avec les autres femmes en Grèce et se trouve piégée en Albanie. Avec l’installation du régime d’Enver Hodja, elle se trouvera prisonnière de l’autre côté de la montagne. Elle entend les cloches qui tintent en Grèce, elle peut même entrevoir sa mère de loin, mais on le la laissera pas traverser ma frontière. Son histoire est celle de ces Grecs qui seront éloignés de leur origine, déplacés. la dictature albanaise affame, réduit en esclavage, fait taire toute velléité d’opposition. Au moindre écart, les hommes seront conduits au bagne et toute la famille « tachée ». Quatre décennies s’écouleront dans la misère et la crainte du régime.

« Avec le temps on a bien fini par s’entendre. Bien forcés. On discutait – comme on pouvait – on riait ensemble. Il avait été octroyé à chaque famille, un âne sans ânesse, trois biques sans bouc, cinq-six gélines sans coq, histoire qu’elles ne fasse pas de poussins. Faire un potager, c’était interdit. Les trois olives sur les arbres autour de la maison, on n’avait pas le droit de les ramasser…. »

Shpejtim – est le petit fils de Sofia, provenant d’une famille « tachée », son père est envoyé dans les mines au nord ouest de l’Albanie, vivant dans la peur des ennemis : les Grecs étant les pires. Sans avenir en Albanie il décide de partir en Grèce, de franchir la montagne. Si l’accueil dans le village de ses ancêtre est chaleureux, la vie des Albanais immigrés en Grèce est difficile, bien différente de ce dont il rêvait en regardant la télévision grecque…

Le titre s’explique dans les dernières pages de livre

– Heureux soit ton nom, Dimitri.

Il a souri et m’a fait un signe de la main.

je suis monté dans le bus. je me sentais un peu mieux. De gars m’avait réchauffé le cœur

On note aussi l’importance des noms, surtout du nom des femmes privées après leur mariage non seulement du nom de famille mais même de leur prénom, portant le double nom de leur mari féminisé. Privées même de leur nom et pourtant si fortes, si courageuses.

La traductrice note le style, et la langue démotique très simple, dialectal, proche de l’oralité contrastant avec la langue Katharevousa, le grec littéraire officiel. Elle a cherché à reproduire les régionalismes par des expressions paysannes  d’un patois forézien ou auvergnat, que je n’ai pas toujours compris mais qui donne une saveur paysanne au récit.

Un livre singulier, très touchant qu’on lit d’un souffle (98 pages)

 

 

Adieu Shangaï – juif Angel Wagenstein – Ed. l’Esprit des péninsules

BULGARIE 

Angel Wagenstein est un écrivain bulgare auteur de Abraham le Poivrot, loin de Tolède et de Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac, que j’ai beaucoup aimés et qui mettent en scène des Juifs séfarades bulgares à Plovdiv pour le premier et un tailleur ashkénaze de Kolodetz- Galicie  (à côté de Lviv) qui, sans quitter sa ville a changé 5 fois de nationalité et a été déporté avec son beau-frère le rabbin. Ces deux livres, florilège d’humour juif m’avaient beaucoup fait sourire, même rire. 

Adieu Shanghai est le dernier volet de cette trilogie racontant l’histoire des Juifs d’Europe au XXème siècle. C’est un roman historique et  un roman d’espionnage : l’histoire vraie, mal connue, de la communauté juive de Shanghai entre les années 30 et la fin de la guerre en 1946.

En introduction et en conclusion : la Symphonie des Adieux de Haydn. Les héros du roman sont des Juifs allemands : un couple de musiciens de Dresde et  Hilde, une jeune Berlinoise, figurante de cinéma qui a été repérée pour un tournage à Paris. Juifs assimilés, éloignés de la tradition juive, ils n’ont pris conscience du danger dans l’Allemagne nazie que très tard quand toutes les portes de l’exil se sont refermées.  L’Angleterre ferme ses portes, l’Amérique ne donne plus de visas comme dans l’épopée du paquebot Saint Louis avec à son bord près de 1000 juifs allemands qu’on a renvoyé à Hambourg.  Le 10 novembre 1938, Nuit de Cristal, Theodor Weissberg et les musiciens juifs du Philharmonique de Dresde sont arrêtés et conduits à, Dachau… Seule destination encore ouverte : Shanghai! 

A Shanghai la Communauté Juive est composé de trois groupes  : les plus anciens, les Bagdadis, riches commerçants sont installés au coeur de la Communauté internationale, un autre groupe vient de Russie ayant échappé aux pogroms et aux persécutions, et plus récemment des réfugiés venus d’Allemagne s’entassent dans un quartier pauvre, dans des dortoirs de fortune de la fourmilière humaine de Hongkew. 

Cosmopolite, Shanghaï était une ville portuaire avec des Anglais, des Français, des Allemands, des marins , vivant séparés du peuple chinois. Depuis juillet 1937 les Japonais sont maîtres de la ville. Les Allemands alliés des Japonais comptent bien étendre les mesures antijuives à Shanghaï et concentre les Juifs dans un ghetto à Hongkew.

Shanghaï est aussi un nid d’espions, entre services secrets japonais, allemands, russes, anglais et américains. Les gouvernants n’écoutent pas toujours les indices que leurs renseignements font circuler. Pearl Harbour aurait-il pu être évité? Pour qui espionne Vladek- le polyglotte, alias Vincent le journaliste? Tout un jeu trouble dans les vapeurs d’opium ajoute à la tension du livre.

Ces jours-là, on attribuait à Joseph Staline le mérite personnel du retournement de situation sur le front russe. possible. Si la rumeur et l’Histoire aiment à simplifier et personnifier les évènements afin de les rendre  plus digeste. il serait cependant par trop simpliste de mettre toutes les victoires et tous les naufrages au crédit d’un seul homme. Il est ainsi peu probable que le message codé par le journaliste suisse Jean-Loup Vincent ait joué à lui seul un rôle décisif dans cette épopée si dramatique pour Moscou. Attribuer la prise de Troie, au terme d’un infructueux siège de dix ans, à un cheval en bois creux, la destruction de l’inexpugnable Jéricho à des trompettes ou le salut de Rome à des vols d’oies. Autant de procédés littéraires, mais bien loin de restituer toute la complexité et la barbarie de la vérité historique….[…]Semblables supercheries douanières se comptent par dizaines ; Pearl Harbour est du nombre.

On ne sourit pas(ou très peu) à la lecture de ce livre contrairement aux deux précédents, on est en pleine tragédie. Et pourtant, l’auteur sait repérer le cocasse de certaines situations comme cette synagogue dans un temple chinois meublé d’un énorme Bouddha ou l’orchestre des carmélites accueillant les réfugiés en musique

Cet exotique tableau avec nonnes chinoises embouchant trombones et trompettes pour magnifier le Danube bleu à l’embouchure du Yang-Tseu-Kiang lequel brassait les eaux d’un brun trouble, recelait quelque chose de grotesque et de touchant à la fois. un tel accueil, aussi solennel qu’ inattendu, insufflait du courage dans l’âme des réfugiés désorientés et exténués après ce long voyage, il ravivait l’espoir génétiquement enraciné au cœur de la tribu d’Israël, si souvent persécutée, que la situation n’était pas si tragique et qu’au bout du compte, tout finirait par s’arranger. Frêle espoir qui serait bientôt mis à rude épreuve. 

Livre d’autant plus émouvant que rien (ou très peu) a été inventé!

Zouyleikha ouvre les yeux – Gouzel Iakhina- Ed. Noir sur Blanc

RUSSIE 

Zouleikha ouvre les yeux, dans l’isba tatare, dans la région de Kazan. Une longue journée commence avec les soins à sa belle-mère, la Goule puis le travail avec son mari, le bois qu’il faut rentrer dans la neige….Zouleikha est une jeune femme, mariée trop tôt, à un homme plus âgé qu’elle.

 

« Zouleikha avait de la peine à prononcer ces longs mots russes, dont elle ne comprenait pas le sens, et en elle-
même elle appelait tous ces gens : la Horde rouge. Son père lui avait raconté de nombreuses histoires sur la

Horde d’Or, dont les émissaires cruels, aux yeux bridés, récoltaient le tribut dans leur région il y a quelques
centaines d’années pour le ramener à leur féroce suzerain – Gengis Khan »

Régulièrement, la Horde rouge vient réquisitionner les récoltes, les animaux des paysans. Mourtaza, le mari de Zouleikha a décidé de refuser. mais en 1930, il ne s’agit plus de prélever le butin mais de dékoulakiser, et de déporter les koulaks. Le camarade Ignatov tue Mourtaza et emmène Zouleikha dans une longue caravanes de déportés jusqu’à Kazan.

« tu es expulsée. Comme élément koulak de première catégorie. Activiste de la contre-révolution. L’assemblée du Parti l’a confirmé. Mansourka tape de son doigt court la feuille sur le coffre. L’isba, on la réquisitionne pour le soviet »

Zouleikha ouvre les yeux dans la mosquée transformée en campement où sont parqués les paysans déplacés avant leur long voyage vers la Sibérie sous le commandement d’Ignatov. Le convoi traîne, parfois s’immobilise pour des jours, même des semaines. 

« Zouleikha ouvre les yeux. Dans la brume rosée de l’aube les, objets semblent devenus légers et vacillants. Une grande mouette à la poitrine blanche posée sur le bastingage la regarde fixement de ses yeux brillants aux reflets d’ambre. Derrière elle, dans la blancheur ouatinée, frémissante du brouillard matinal, on devine à peine les contours des rives lointaines. le moteur est éteint, la péniche suit silencieusement le courant. « 

Le long voyage se poursuit sur l‘Ienissei et l’Angara par voie fluviale. Des centaines de koulaks tatars il ne reste qu’une poignée, surtout après le naufrage de la péniche. 

Zouleikha enceinte, donnera naissance à un fils, elle qui avait perdu presque à la naissance ses quatre filles. Cet enfant lui donnera une raison de vivre et lui épargnera les travaux les plus pénibles dans la forêt : défrichage, construction d’une tranchée pour abriter les prisonniers, abattage des arbres. Dans cette colonie perdue en Sibérie, ils n’ont rien pour subsister. Le seul homme armé, Ignatov doit chasser pour rapporter un peu de viande. Un pêcheur, Louka complète la nourriture avec du poisson. Zouleikha, la maigrichonne devient un chasseur émérite.

Et pourtant, la vie s’organise : un véritable village se construit au fil des années avec un hôpital où officie un véritable médecin, ancien professeur de l’université de Kazan, une école, même un club décoré par un peintre renommé au nom d’Ikonnikov (y-a-t-il un rapport avec les icones?). Youssouf, le fils de Zouleikha grandit. Zouleikha ouvre les yeux pour surveiller le sommeil de celui qui déjà est un adolescent….Elle raconte des légendes et des contes tatars comme celle du Simorgh, dont le nom est proche de celui du village Simourk. merveilleux conte persan de la Conférence des Oiseaux. 

1938, 1940 la guerre fait rage, des hommes partent à la guerre. 1946, la guerre est finie, une nouvelle autorité s’impose aux colons défricheurs. Youssouf rêve de partir en ville, d’étudier la peinture.

Zouleikha ouvre les yeux; Le soleil cogne, aveugle, transperce sa tête qui se fendille en petits morceaux. Autour d’elle, dans une sarabande étincelante de rayons de soleil, vacillent les contours des arbres. 

– tu te sens mal? Youssouf se penche vers elle, la regarde dans les yeux. Si tu veux, je ne pars pas.

Gouzel Yakhina m’avait enchantée avec Les Enfants de la Volga, l’histoire de ces Allemands de la Volga à travers plusieurs décennies autour de la Révolution. Toujours sur la Volga, mais en pays tatars, elle raconte dans Zouleikha ouvre les yeux  la déportation des koulaks tatars, puis la vie en Sibérie. Histoire soviétique, aussi histoire et culture de ces peuples très riches et divers. Magie aussi d’un animisme encore présent dans les forêts où Zouleikha veut se concilier les esprits. Traditions bousculées mais toujours persistantes. Un charme fou! 

L’Ours de Ceausescu – Aurélien Ducoudray, Gaël Henry, Paul Bona – Steinkis

ROUMANIE

Les Bandes Dessinées (ou leur version plus classe de Romans Graphiques), pour moi, c’est un peu comme l’art contemporain, il faut que je me force un peu. J’y prends après du plaisir (ou pas). 

La Roumanie m’intéresse, j’ai donc coché la case dans la liste de la Masse Critique de Babelio que je remercie ainsi que l’éditeur Steinkis pour le cadeau. 

7 personnages principaux :

« un  poète, un clown, un étudiant recalé, une femme de ménage, une secrétaire…. des gens lambda, sans intérêt, ni des protestataires ni des dissidents…

Alors ils veulent faire de nous des exemples…. »

qu’on retrouvera dans de courts chapitres qui n’ont pas forcément des liens les un avec les autres.

Des histoires banales en pleine absurdie, les unes courtes d’autres plus consistantes comme celle qui donne son nom au livre « l’ours de Ceausescu ». Récits parfois inégaux, je n’ai pas tout compris. Ironie triste, décors d’une morne banalité, dans les teintes marron, grisâtre, comme devait être devenue la vie des gens ordinaires. Il faut que le lecteur soit attentif pour détecter les infimes bizarreries qui parfois condamnent un personnage. 

et bien sûr : le couple Ceausescu dans leur décor : leur palais gigantesque.

Si le début et la  fin sont datés :du 21 décembre avec la manifestation  et le 25 décembre 1989, les autres épisodes auraient gagnés à l’être aussi, à moins qu’il ne se soient déroulés pendant les quatre jours les séparant?

A lire et à relire pour trouver toutes les anomalies de cette vie ordinaire sous la dictature.

 

Les Loups – Benoît Vitkine –

UKRAINE

La nouvelle présidente de l’Ukraine, Olena Hapko, prépare son investiture. Femme d’affaires au passé violent, celle qu’on surnomme la Princesse de l’acier savoure sa victoire. La voilà au sommet. A ses pieds, l’Ukraine et sa steppe immense. Mais la Russie ne l’entend pas ainsi. Face à la future présidente, les services secrets russes et les oligarques locaux attisent les révoltes populaires….

Depuis plus de deux mois, l’Ukraine s’invite sur nos écrans. Images terribles de guerre, de massacres et destruction. Pour mieux saisir l’information, j’ai besoin de littérature, de fictions, de personnages. J’ai beaucoup apprécié Donbass du même auteur : Benoît Vitkine qui est également correspondant du Quotidien Le Monde. 

Les Loups est une fiction, thriller ou espionnage et se lit comme un roman noir. Il apporte un éclairage particulier aux luttes d’influence au plus haut niveau : corruption (et anti-corruption?), mélange très intime des affaires privées et publiques des oligarques. A force de parler des oligarques russes, j’avais oublié qu’en Ukraine, également, des fortunes colossales se sont construites sur le démantèlement des moyens de production soviétiques. Et cet accaparement, si on suit l’auteur, s’est fait avec une violence inouïe, tabassage, meurtres même, montages financiers opaques avec la complicité des Russes, ou des sociétés offshores… Tous les ingrédients, y compris les hôtels de luxe, yachts, fesses, pour un thriller classique! 

Ce jour-là, elle apprend une leçon amère : si les politiques paraissent toujours prêts à ramper aux pieds des hommes d’affaires, ceux-ci peuvent être balayés en un rien de temps par la machine de l’État. Seule l’alliance des deux peut ressembler à une garantie de sécurité.

Les Loups sont donc ces hommes d’affaires brassant affaires publiques et privées. Olena Hapko, l’héroïne du roman, est surnommée La Chienne dans le genre chien d’attaque qui plante ses crocs et ne lâche pas. Sur un programme anti-corruption et pro-européen, elle a été élue présidente. Le roman se déroule pendant les 30 jours précédant son investiture. Alliances politiques partage des pouvoirs, premières concessions….Premières menaces de la part du voisin russe, maître-chanteur qui rappelle les compromissions passées et une affaire embarrassante:

« Mais l’objectif numéro un reste d’en finir une fois pour toutes avec l’indiscipline ukrainienne. Depuis le début
des années deux mille, Kiev et Moscou ont multiplié les contentieux gaziers : dettes, volumes et tarifs pour le
transit vers l’Europe. À plusieurs reprises, la partie russe a dû couper les robinets pour calmer les ardeurs
ukrainiennes, s’attirant la colère des clients européens privés de gaz l’hiver. »

Olena Hapko est un personnage de roman, elle n’a pas existé. Vitkine a-t-il écrit un thriller pour notre grand plaisir ou le journaliste bien informé du Monde a-t-il écrit un roman à clé? Une politicienne s’est distinguée il y a quelques années et s’est retrouvée en prison à la suite de contrats gaziers. Et c’est vraiment étrange qu’en pleine guerre le gaz russe traverse l’Ukraine encore aujourd’hui! Aussi les allusions à Maïdan m’ont intriguée. Je suis vraiment ignorante de cette histoire récente ; la lecture de ce livre a piqué ma curiosité plus que le ronron de la télévision. 

le Pingouin – Andreï Kourkov

UKRAINE

« Un policier se promène dans la rue avec un pingouin. Son chef le voit et lui dit : « Que fais-tu avec ce pingouin ! Emmène-le immédiatement au zoo ! »… Deux heures plus tard, il tombe sur le même policier, toujours avec le pingouin. En colère, il lui dit : « Mais je t’avais dit de l’emmener au zoo ! » « On y est allés, lui répond l’autre, et maintenant on va au cirque… »

Victor, écrivain en panne d’inspiration, solitaire, a apprivoisé Micha, un manchot royal que le zoo ne pouvait plus nourrir. Micha est un oiseau paisible, un bain froid, du poisson congelé semble lui suffire. Victor trouve un travail : la rédaction de nécrologies pour un journal de Kiev, nécrologie de personnes vivantes, pour un bon salaire de 300 $.Le rédacteur lui fournit une liste de personnalités, artistes, députés, militaires, hommes d’affaires avec des éléments biographiques. A Victor, de construire un texte original, agréable à lire ressemblant aux courtes nouvelles qu’il essayait de confier aux journaux et magazines. 

« Généralement, ceux qui méritent une nécro ont atteint une position enviable, ils ont lutté pour parvenir à leurs
fins, et dans ces conditions, il est difficile de rester pur et honnête. En outre, aujourd’hui, toute lutte se résume à
une bataille pour des biens matériels. Les idéalistes fous n’existent plus en tant que classe. Restent les
pragmatiques forcenés… »

Un peu avant Noël, il se vit confier, la rédaction d’une autre nécrologie par un certain Micha « pas le pingouin, l’autre » pour une belle somme. Micha lui confie aussi sa fille Sonia et finalement leur laisse un gros paquet de dollars pour l’entretien de la fillette. 

Voilà constitué le trio, Victor, Sonia et le pingouin qui va passer les fêtes de fin d’année dans une datcha en compagnie d’un ami policier.  Un peu plus tard, une jeune nounou, Nina complètera  la compagnie formant presque une famille – « famille idéale » . En plus des nécrologies, l’argent afflue grâce à la « location » de Micha, le pingouin pour des cérémonies funéraires spéciales. Cette histoire  originale est pimentée par les décès des personnages dont Victor a écrit la nécrologie. Disparitions, fusillades inquiétantes….

« Ce n’est pas de gaieté de cœur que le défunt se résolut à l’assassinat de son frère cadet, qui avait eu par hasard
connaissance de la liste des actionnaires d’une usine de machines à laver qui allait être privatisée. Mais le
monument funéraire érigé par le défunt en mémoire de son frère est devenu le plus bel ornement du cimetière.
Souvent, la vie oblige à tuer, mais la mort d’un proche oblige à continuer à vivre, à vivre malgré tout… Tout est
lié. »

Le roman est écrit sur un ton ironique et décalé. On découvre la violence et la corruption qui règnent  à Kiev dans les années 2000, sous-entendues, bien sûr, suggérées. Ambiance opaque. On devine des trafics mafieux, on se demande même si la chance et l’argent qui circulent ne proviennent pas d’une sorte de pacte avec le diable. La présence de l’animal insolite me fait penser  au chat de Boulgakov, ton décalé des Tchèques de Kundera à Bohumil Hrabal…Est-ce l’atmosphère de l’Europe de l’Est, la slavitude  ou l’écriture sous l’influence du stalinisme qui imprègne ce style?

J’avais découvert Andreï Kourkov avec Les abeilles grises (2022) que j’avais beaucoup apprécié. Le Pingouin (1996) confirme l’impression favorable. Je vais continuer à explorer l’œuvre de cet auteur! 

 

la Stupeur – Aharon Appelfeld –

LITTERATURE ISRAELIENNE

Encore dans cet ouvrage publié en français récemment, (avril 2022) en hébreu (2017) Aharon Appelfeld nous entraîne en Bucovine, sur les bords du Pruth  pendant l’occupation allemande et évoque le massacre des Juifs dans les petits villages. Alors que Mon père et ma mère, Tsili, Les Partisans  avaient pour narrateur un enfant-juif, le personnage principal, Iréna est une paysanne orthodoxe. 

Elle alla machinalement vers la fenêtre. Une scène sidérante s’offrit à ses yeux : le père, la mère et les deux filles étaient alignés devant l’entrée de leur magasin. le corps ceint d’un tablier bleu, la mère avait le buste penché en avant comme arrêtée en plein mouvement<; 

Le mari se tenait près d’elle dans ses vêtements gris habituels, un sourire flottant sur ses lèvres tremblantes, comme s’il était accusé d’une faute qu’il n’avait pas commise.

 » Qu’est-ce que c’est ça? » murmura Iréna en ouvrant sa fenêtre.

Elle les distingua mieux. leur position alignée lui rappela les enfants à l’école. C’était bien entendu une mauvaise comparaison. Ils se tenaient comme des adultes, sans piétiner et bousculer……

La stupeur : c’est celle d’Iréna, sidérée par le sort de ses voisins, les Katz que  le gendarme Illitch, sur ordre des Allemands fait d’abord aligner, puis agenouiller, creuser une fosse avant de les fusiller. L’épicier du village, sa femme et ses deux filles vont être assassinés devant tous les villageois qui déménagent leurs meubles, creusent la cour pour trouver des trésors enfouis. Seule, Iréna, les prend en pitié mais n’a pas le courage de s’interposer.

Iréna, simple paysanne ukrainienne, est  victime d’un mari violent, elle souffre de maux de tête. Adéla Katz, étudiante-infirmière était son amie d’enfance comme Branka, la simplette. Les parents ont toujours entretenu des relations de bon voisinage malgré l’antisémitisme virulent des paysans.

« les Juifs se sont infiltrés dans mon âme et ne me laissent pas en paix. »

A la suite du massacre, Iréna  décide d’aller dans la montagne visiter sa tante qui vit comme une ermite. Le remords de n’avoir pu aider ses voisins la tenaille, elle sent la présence des Juifs morts l’obséder. Elle trouve un peu de paix auprès de sa tante très pieuse puis d’un ermite, un sage. Elle entreprend une sorte de vie errante et interpelle les paysans dans les auberges où elle s’arrête :

« Jésus était juif. Il faut être clément envers ses descendants qui sont morts, et ne pas se comporter avec eux en usant de la force. Il faut les laisser s’installer aux fenêtres, marcher dans leurs cours et leurs maisons
abandonnées. Il est interdit de lever sur eux un bâton ou de leur jeter des pierres. »

Les hommes réagissent très violemment à ces paroles tandis que les femmes l’accueillent avec bienveillance, les prostituées, les femmes battues, les simples fermières la protègent.  Elle rencontre d’autres femmes sensibles au sort des juifs assassiné dans la région, l’une d’elle cache un enfant. Certaines la prennent comme une sainte, pensent qu’elle peut accomplir des miracles.

J’ai été étonnée de cette figure chrétienne mystique, parfois j’ai eu du mal à la suivre. Heureusement j’ai écouté Valérie Zenatti – la traductrice d’Appelfeld  par les temps qui courent et j’ai eu l’occasion d’écouter le poème de Celan : Todesfuge très impressionnant que Celan lit dans la vidéo ci-dessous : Celan est né comme Appelfeld à Czernovitz mais a continué à utiliser l’Allemand alors qu‘Appelfeld a choisi l’hébreu. 

Anselm Kiefer

 

Donbass – Benoît Vitkine –

UKRAINE

Saturée d’images répétitives de guerre, de ruines, bombardements que la télévision montre en boucle, je suis curieuse de littérature qui nourrirait mon imaginaire. Avoir de l’empathie pour un personnage, suivre ses aventures, me sentir happée par un livre, il me semble que je comprendrais mieux les actualités.

J’ai donc lu Les Abeilles Grises de Kourkov et j’ai beaucoup aimé le personnage de l’apiculteur demeuré dans la zone grise, entre les deux fronts tenus par l’armée ukrainienne et les séparatistes du Donbass. Ce livre est sorti en français en février 2022, juste avant l’invasion de L’Ukraine par  l’armée Russe. Il se déroule donc pendant la guerre que les séparatistes du Donbass livrent à l’armée ukrainienne depuis 2014. 

Donbass de Benoît Vitkine se déroule dans la ville d’Avdiivka en 2018

Avdiïvka marquait une limite. Derrière, à l’ouest, commençait l’Ukraine des plaines et du blé, celle des terres noires. Un autre monde. À l’est, c’était le pays des houillères, des puits d’extraction, là où les séparatistes
s’étaient le mieux implantés. Les terrils étaient les gardiens de ce territoire secret, de ses richesses souterraines. Ceux du Donbass s’y accrochaient comme des montagnards à leurs sommets.
[…]
Dans ce monde-là, les villes s’appelaient Anthracite, Prolétaire, Bonheur… On y construisait des jardins
d’enfants, des hôpitaux, des tramways aux couleurs pastel et naïves comme des slogans révolutionnaires.

[….]
Ceux qui avaient gardé leur boulot avaient découvert leur nouveau statut de sous-prolétaires, de déchets de
l’histoire. On ne les comparait plus aux cosmonautes mais aux ouvriers bangladais. Les filles l’avaient compris,
elles aussi. Dans les bals, s’il y en avait encore, elles ne se disputaient plus les jeunes mineurs aux bras durs
comme la pierre.

 

.

L’auteur, Benoît Vitkine est journaliste, correspondant du journal Le Monde et a couvert l’actualité de la région pendant 6 ans . Il est le lauréat du Prix Albert Londres . Le livre est donc très bien documenté. L’interview de Mollat ci-dessous est passionnante mais il vaut mieux lire le livre avant parce que certains détails peuvent spoiler.

Polar ou Docu-fiction?

L’auteur revendique le terme de roman-policier puisqu’il correspond aux codes du genre : un policier doit élucider l’affaire à la suite d’un meurtre. Il utilisera les facilités d’enquête que la police lui confère. L’intrigue permet de pénétrer dans la grande usine de coke qui fait vivre la région (voir la carte ci-dessus), de rendre compte de cette guerre de positions qui fait rage depuis 2014. Il met en scène une galerie de personnages variés : les grands-mères qui jouent un rôle insoupçonnés et qui font vivre leur quartier apportant un peu de chaleur humaine, gardant les enfants

« Malgré leur enthousiasme un peu enfantin, malgré leur obstination à préserver dans la guerre l’illusion d’une vie normale. Elles étaient des survivantes. Le quartier était rempli de ces veuves impassibles. Le pays pouvait bien s’étriper, elles continueraient à fabriquer des confitures et à mariner des champignons. Leurs maris s’étaient agités toute leur vie, puis leurs cœurs avaient lâché, fatigués de tant donner à des corps trop massifs, à des vies trop brutales. Elles, elles restaient. Elles vivaient quinze ans, vingt ans de plus que leurs hommes. Pendant vingt ans, elles enfilaient chaque jour les mêmes chaussons, les mêmes robes de chambre. Elles accomplissaient consciencieusement la routine de leurs petites vies. »

Il rencontre  les soldats avec leur violence, l’alcoolisme, mais aussi les questions et les doutes. les hommes d’affaire et la corruption, les trafics. Le policier Henrik  est un vétéran de la guerre d’Afghanistan, il en conserve des séquelles, homme intègre il est tout à fait désabusé quant à l’honnêteté des hommes de pouvoirs, même des amis de longue date.

Il n’y avait pas d’anges gardiens dans le Donbass. Ou bien leurs ailes étaient chargées d’anthracite.

L’interview de Mollat ci-dessous est passionnante mais il vaut mieux lire le livre avant parce que certains détails peuvent spoiler.

 https://youtu.be/qfcnLBSVm54

Connaissez-vous Toyen?

Exposition temporaire au MAM de Paris du 25 mars au 24 juillet 2022

affiche

Une affiche énigmatique!

Un nom qui l’est autant. Homme? femme? de quelle origine?

« Marie Čermínová, dite « Toyen », née à Prague le 21 septembre 1902 et morte à Paris le 9 novembre 1980, est une artiste peintre tchèque surréaliste » Wikipédia

Toyen 1930

TOYEN vient du Français CITOYEN et ce choix ne peut que me la rendre sympathique. 

« 1919, Toyen a 17 ans. elle vient de quitter sa famille pour rejoindre les milieux anarchistes et communistes de Prague. » 

Et voici encore de quoi me la rendre encore plus sympathique!

C’est une grande rétrospective que le MAM lui consacre.

le coussin

j’ai beaucoup aimé ses tableaux de jeunesse, entre 1922 et 1929, les coloris frais, la recherche poétique du détail aussi bien dans le sujet que dans la technique, grattage, épaississement, pochoir(?),

1926 Fata morgana

 

les avaleurs de sabre

Cirque, variété, music hall, ballet, pantomime, mélodrame, café-concert, fête populaire […]spectacle sans littérature et hors la littérature sont la véritable poésie fraîche électrique, le plus possible non naturaliste

Une autre série en couleurs violentes, en tableaux plus grands, aux limites de l’abstraction évoque des paysages, des aires géographiques, des paysages sous-marins

1931
1931 dans les mers du sud

Pendant cette même période, sur des carnets; elle fait des dessins érotiques, ces tableaux de coquillages sont-ils des visions érotique?

Toyen surréaliste

Dans les années 1933-1934, elle passe à des tableaux plus sombres avec des fonds gris, des dégoulinades et des zébrures noires. Les titres : Homme de glu, Dans le brouillard, spectre jaune, spectre rose introduisent un nouvel univers : celui du rêve, du somnambulisme

1935 la Femme magnétique

Toyen travaille sans harnais de sécurité au-dessus du toit de son profond somnambulisme, divaguant sans  un geste, ressentant sans cesse une malédiction au dessus de l’ivresse » 1938

 

Effroi

De 1924, son premier voyage à Paris à 1939 où les surréalistes tchèques entrent en clandestinité, les voyages, les échanges épistolaires, les expositions surréalistes sont fréquents. En 1932, Toyen expose avec Max Ernst, Tanguy, Dali et Giacometti.  En 1935, Breton vient à Prague avec Eluard. Dans une vitrine, des photos de Man Ray une vitrine on voit des lettres très affectueuses d’Eluard. Nombreuses sont les illustrations des livres des surréalistes, Soupault.

les spectres, objets fantômes, son rêve (1937) est cauchemardesque.

les voix dans la forêt

1939 –  1946 Cache-toi,  guerre.

Cache toi guerre

Ces cauchemars sont-ils prémonitoires des horreurs de la guerre?

Pendant les années de guerre Toyen produit des cycles « Tir » et « Cache toi guerre » 

Tir
1945 la Guerre ou l’épouvantail de campagne

Elle cache pendant la guerre Heisler qui est juif. C’est avec lui qu’elle prendra la route de l’exil à Paris, fuyant le totalitarisme stalinien. Breton lui organise une exposition à Paris.

Le Nouveau Monde Amoureux (1967 -1980)

1968 le Nouveau Monde amoureux.

Toute une série de grands tableaux très sombres avec des formes indéfinies, des verts inquiétants des violets ou des marrons sinistres ne réussissent pas à me séduire, c’est trop monotone à mon goût.

1964 Le rêve

En revanche, la présence d’animaux même inquiétants comme des fauves, des hiboux ou des chiens de garde me plaisent.

 

1960 Nouent et renouent

Pour finir, Nouent er renouent est mon préféré.