Les Loups – Benoît Vitkine –

UKRAINE

La nouvelle présidente de l’Ukraine, Olena Hapko, prépare son investiture. Femme d’affaires au passé violent, celle qu’on surnomme la Princesse de l’acier savoure sa victoire. La voilà au sommet. A ses pieds, l’Ukraine et sa steppe immense. Mais la Russie ne l’entend pas ainsi. Face à la future présidente, les services secrets russes et les oligarques locaux attisent les révoltes populaires….

Depuis plus de deux mois, l’Ukraine s’invite sur nos écrans. Images terribles de guerre, de massacres et destruction. Pour mieux saisir l’information, j’ai besoin de littérature, de fictions, de personnages. J’ai beaucoup apprécié Donbass du même auteur : Benoît Vitkine qui est également correspondant du Quotidien Le Monde. 

Les Loups est une fiction, thriller ou espionnage et se lit comme un roman noir. Il apporte un éclairage particulier aux luttes d’influence au plus haut niveau : corruption (et anti-corruption?), mélange très intime des affaires privées et publiques des oligarques. A force de parler des oligarques russes, j’avais oublié qu’en Ukraine, également, des fortunes colossales se sont construites sur le démantèlement des moyens de production soviétiques. Et cet accaparement, si on suit l’auteur, s’est fait avec une violence inouïe, tabassage, meurtres même, montages financiers opaques avec la complicité des Russes, ou des sociétés offshores… Tous les ingrédients, y compris les hôtels de luxe, yachts, fesses, pour un thriller classique! 

Ce jour-là, elle apprend une leçon amère : si les politiques paraissent toujours prêts à ramper aux pieds des hommes d’affaires, ceux-ci peuvent être balayés en un rien de temps par la machine de l’État. Seule l’alliance des deux peut ressembler à une garantie de sécurité.

Les Loups sont donc ces hommes d’affaires brassant affaires publiques et privées. Olena Hapko, l’héroïne du roman, est surnommée La Chienne dans le genre chien d’attaque qui plante ses crocs et ne lâche pas. Sur un programme anti-corruption et pro-européen, elle a été élue présidente. Le roman se déroule pendant les 30 jours précédant son investiture. Alliances politiques partage des pouvoirs, premières concessions….Premières menaces de la part du voisin russe, maître-chanteur qui rappelle les compromissions passées et une affaire embarrassante:

« Mais l’objectif numéro un reste d’en finir une fois pour toutes avec l’indiscipline ukrainienne. Depuis le début
des années deux mille, Kiev et Moscou ont multiplié les contentieux gaziers : dettes, volumes et tarifs pour le
transit vers l’Europe. À plusieurs reprises, la partie russe a dû couper les robinets pour calmer les ardeurs
ukrainiennes, s’attirant la colère des clients européens privés de gaz l’hiver. »

Olena Hapko est un personnage de roman, elle n’a pas existé. Vitkine a-t-il écrit un thriller pour notre grand plaisir ou le journaliste bien informé du Monde a-t-il écrit un roman à clé? Une politicienne s’est distinguée il y a quelques années et s’est retrouvée en prison à la suite de contrats gaziers. Et c’est vraiment étrange qu’en pleine guerre le gaz russe traverse l’Ukraine encore aujourd’hui! Aussi les allusions à Maïdan m’ont intriguée. Je suis vraiment ignorante de cette histoire récente ; la lecture de ce livre a piqué ma curiosité plus que le ronron de la télévision. 

le Pingouin – Andreï Kourkov

UKRAINE

« Un policier se promène dans la rue avec un pingouin. Son chef le voit et lui dit : « Que fais-tu avec ce pingouin ! Emmène-le immédiatement au zoo ! »… Deux heures plus tard, il tombe sur le même policier, toujours avec le pingouin. En colère, il lui dit : « Mais je t’avais dit de l’emmener au zoo ! » « On y est allés, lui répond l’autre, et maintenant on va au cirque… »

Victor, écrivain en panne d’inspiration, solitaire, a apprivoisé Micha, un manchot royal que le zoo ne pouvait plus nourrir. Micha est un oiseau paisible, un bain froid, du poisson congelé semble lui suffire. Victor trouve un travail : la rédaction de nécrologies pour un journal de Kiev, nécrologie de personnes vivantes, pour un bon salaire de 300 $.Le rédacteur lui fournit une liste de personnalités, artistes, députés, militaires, hommes d’affaires avec des éléments biographiques. A Victor, de construire un texte original, agréable à lire ressemblant aux courtes nouvelles qu’il essayait de confier aux journaux et magazines. 

« Généralement, ceux qui méritent une nécro ont atteint une position enviable, ils ont lutté pour parvenir à leurs
fins, et dans ces conditions, il est difficile de rester pur et honnête. En outre, aujourd’hui, toute lutte se résume à
une bataille pour des biens matériels. Les idéalistes fous n’existent plus en tant que classe. Restent les
pragmatiques forcenés… »

Un peu avant Noël, il se vit confier, la rédaction d’une autre nécrologie par un certain Micha « pas le pingouin, l’autre » pour une belle somme. Micha lui confie aussi sa fille Sonia et finalement leur laisse un gros paquet de dollars pour l’entretien de la fillette. 

Voilà constitué le trio, Victor, Sonia et le pingouin qui va passer les fêtes de fin d’année dans une datcha en compagnie d’un ami policier.  Un peu plus tard, une jeune nounou, Nina complètera  la compagnie formant presque une famille – « famille idéale » . En plus des nécrologies, l’argent afflue grâce à la « location » de Micha, le pingouin pour des cérémonies funéraires spéciales. Cette histoire  originale est pimentée par les décès des personnages dont Victor a écrit la nécrologie. Disparitions, fusillades inquiétantes….

« Ce n’est pas de gaieté de cœur que le défunt se résolut à l’assassinat de son frère cadet, qui avait eu par hasard
connaissance de la liste des actionnaires d’une usine de machines à laver qui allait être privatisée. Mais le
monument funéraire érigé par le défunt en mémoire de son frère est devenu le plus bel ornement du cimetière.
Souvent, la vie oblige à tuer, mais la mort d’un proche oblige à continuer à vivre, à vivre malgré tout… Tout est
lié. »

Le roman est écrit sur un ton ironique et décalé. On découvre la violence et la corruption qui règnent  à Kiev dans les années 2000, sous-entendues, bien sûr, suggérées. Ambiance opaque. On devine des trafics mafieux, on se demande même si la chance et l’argent qui circulent ne proviennent pas d’une sorte de pacte avec le diable. La présence de l’animal insolite me fait penser  au chat de Boulgakov, ton décalé des Tchèques de Kundera à Bohumil Hrabal…Est-ce l’atmosphère de l’Europe de l’Est, la slavitude  ou l’écriture sous l’influence du stalinisme qui imprègne ce style?

J’avais découvert Andreï Kourkov avec Les abeilles grises (2022) que j’avais beaucoup apprécié. Le Pingouin (1996) confirme l’impression favorable. Je vais continuer à explorer l’œuvre de cet auteur! 

 

la Stupeur – Aharon Appelfeld –

LITTERATURE ISRAELIENNE

Encore dans cet ouvrage publié en français récemment, (avril 2022) en hébreu (2017) Aharon Appelfeld nous entraîne en Bucovine, sur les bords du Pruth  pendant l’occupation allemande et évoque le massacre des Juifs dans les petits villages. Alors que Mon père et ma mère, Tsili, Les Partisans  avaient pour narrateur un enfant-juif, le personnage principal, Iréna est une paysanne orthodoxe. 

Elle alla machinalement vers la fenêtre. Une scène sidérante s’offrit à ses yeux : le père, la mère et les deux filles étaient alignés devant l’entrée de leur magasin. le corps ceint d’un tablier bleu, la mère avait le buste penché en avant comme arrêtée en plein mouvement<; 

Le mari se tenait près d’elle dans ses vêtements gris habituels, un sourire flottant sur ses lèvres tremblantes, comme s’il était accusé d’une faute qu’il n’avait pas commise.

 » Qu’est-ce que c’est ça? » murmura Iréna en ouvrant sa fenêtre.

Elle les distingua mieux. leur position alignée lui rappela les enfants à l’école. C’était bien entendu une mauvaise comparaison. Ils se tenaient comme des adultes, sans piétiner et bousculer……

La stupeur : c’est celle d’Iréna, sidérée par le sort de ses voisins, les Katz que  le gendarme Illitch, sur ordre des Allemands fait d’abord aligner, puis agenouiller, creuser une fosse avant de les fusiller. L’épicier du village, sa femme et ses deux filles vont être assassinés devant tous les villageois qui déménagent leurs meubles, creusent la cour pour trouver des trésors enfouis. Seule, Iréna, les prend en pitié mais n’a pas le courage de s’interposer.

Iréna, simple paysanne ukrainienne, est  victime d’un mari violent, elle souffre de maux de tête. Adéla Katz, étudiante-infirmière était son amie d’enfance comme Branka, la simplette. Les parents ont toujours entretenu des relations de bon voisinage malgré l’antisémitisme virulent des paysans.

« les Juifs se sont infiltrés dans mon âme et ne me laissent pas en paix. »

A la suite du massacre, Iréna  décide d’aller dans la montagne visiter sa tante qui vit comme une ermite. Le remords de n’avoir pu aider ses voisins la tenaille, elle sent la présence des Juifs morts l’obséder. Elle trouve un peu de paix auprès de sa tante très pieuse puis d’un ermite, un sage. Elle entreprend une sorte de vie errante et interpelle les paysans dans les auberges où elle s’arrête :

« Jésus était juif. Il faut être clément envers ses descendants qui sont morts, et ne pas se comporter avec eux en usant de la force. Il faut les laisser s’installer aux fenêtres, marcher dans leurs cours et leurs maisons
abandonnées. Il est interdit de lever sur eux un bâton ou de leur jeter des pierres. »

Les hommes réagissent très violemment à ces paroles tandis que les femmes l’accueillent avec bienveillance, les prostituées, les femmes battues, les simples fermières la protègent.  Elle rencontre d’autres femmes sensibles au sort des juifs assassiné dans la région, l’une d’elle cache un enfant. Certaines la prennent comme une sainte, pensent qu’elle peut accomplir des miracles.

J’ai été étonnée de cette figure chrétienne mystique, parfois j’ai eu du mal à la suivre. Heureusement j’ai écouté Valérie Zenatti – la traductrice d’Appelfeld  par les temps qui courent et j’ai eu l’occasion d’écouter le poème de Celan : Todesfuge très impressionnant que Celan lit dans la vidéo ci-dessous : Celan est né comme Appelfeld à Czernovitz mais a continué à utiliser l’Allemand alors qu‘Appelfeld a choisi l’hébreu. 

Anselm Kiefer

 

Donbass – Benoît Vitkine –

UKRAINE

Saturée d’images répétitives de guerre, de ruines, bombardements que la télévision montre en boucle, je suis curieuse de littérature qui nourrirait mon imaginaire. Avoir de l’empathie pour un personnage, suivre ses aventures, me sentir happée par un livre, il me semble que je comprendrais mieux les actualités.

J’ai donc lu Les Abeilles Grises de Kourkov et j’ai beaucoup aimé le personnage de l’apiculteur demeuré dans la zone grise, entre les deux fronts tenus par l’armée ukrainienne et les séparatistes du Donbass. Ce livre est sorti en français en février 2022, juste avant l’invasion de L’Ukraine par  l’armée Russe. Il se déroule donc pendant la guerre que les séparatistes du Donbass livrent à l’armée ukrainienne depuis 2014. 

Donbass de Benoît Vitkine se déroule dans la ville d’Avdiivka en 2018

Avdiïvka marquait une limite. Derrière, à l’ouest, commençait l’Ukraine des plaines et du blé, celle des terres noires. Un autre monde. À l’est, c’était le pays des houillères, des puits d’extraction, là où les séparatistes
s’étaient le mieux implantés. Les terrils étaient les gardiens de ce territoire secret, de ses richesses souterraines. Ceux du Donbass s’y accrochaient comme des montagnards à leurs sommets.
[…]
Dans ce monde-là, les villes s’appelaient Anthracite, Prolétaire, Bonheur… On y construisait des jardins
d’enfants, des hôpitaux, des tramways aux couleurs pastel et naïves comme des slogans révolutionnaires.

[….]
Ceux qui avaient gardé leur boulot avaient découvert leur nouveau statut de sous-prolétaires, de déchets de
l’histoire. On ne les comparait plus aux cosmonautes mais aux ouvriers bangladais. Les filles l’avaient compris,
elles aussi. Dans les bals, s’il y en avait encore, elles ne se disputaient plus les jeunes mineurs aux bras durs
comme la pierre.

 

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L’auteur, Benoît Vitkine est journaliste, correspondant du journal Le Monde et a couvert l’actualité de la région pendant 6 ans . Il est le lauréat du Prix Albert Londres . Le livre est donc très bien documenté. L’interview de Mollat ci-dessous est passionnante mais il vaut mieux lire le livre avant parce que certains détails peuvent spoiler.

Polar ou Docu-fiction?

L’auteur revendique le terme de roman-policier puisqu’il correspond aux codes du genre : un policier doit élucider l’affaire à la suite d’un meurtre. Il utilisera les facilités d’enquête que la police lui confère. L’intrigue permet de pénétrer dans la grande usine de coke qui fait vivre la région (voir la carte ci-dessus), de rendre compte de cette guerre de positions qui fait rage depuis 2014. Il met en scène une galerie de personnages variés : les grands-mères qui jouent un rôle insoupçonnés et qui font vivre leur quartier apportant un peu de chaleur humaine, gardant les enfants

« Malgré leur enthousiasme un peu enfantin, malgré leur obstination à préserver dans la guerre l’illusion d’une vie normale. Elles étaient des survivantes. Le quartier était rempli de ces veuves impassibles. Le pays pouvait bien s’étriper, elles continueraient à fabriquer des confitures et à mariner des champignons. Leurs maris s’étaient agités toute leur vie, puis leurs cœurs avaient lâché, fatigués de tant donner à des corps trop massifs, à des vies trop brutales. Elles, elles restaient. Elles vivaient quinze ans, vingt ans de plus que leurs hommes. Pendant vingt ans, elles enfilaient chaque jour les mêmes chaussons, les mêmes robes de chambre. Elles accomplissaient consciencieusement la routine de leurs petites vies. »

Il rencontre  les soldats avec leur violence, l’alcoolisme, mais aussi les questions et les doutes. les hommes d’affaire et la corruption, les trafics. Le policier Henrik  est un vétéran de la guerre d’Afghanistan, il en conserve des séquelles, homme intègre il est tout à fait désabusé quant à l’honnêteté des hommes de pouvoirs, même des amis de longue date.

Il n’y avait pas d’anges gardiens dans le Donbass. Ou bien leurs ailes étaient chargées d’anthracite.

L’interview de Mollat ci-dessous est passionnante mais il vaut mieux lire le livre avant parce que certains détails peuvent spoiler.

 https://youtu.be/qfcnLBSVm54

Connaissez-vous Toyen?

Exposition temporaire au MAM de Paris du 25 mars au 24 juillet 2022

affiche

Une affiche énigmatique!

Un nom qui l’est autant. Homme? femme? de quelle origine?

« Marie Čermínová, dite « Toyen », née à Prague le 21 septembre 1902 et morte à Paris le 9 novembre 1980, est une artiste peintre tchèque surréaliste » Wikipédia

Toyen 1930

TOYEN vient du Français CITOYEN et ce choix ne peut que me la rendre sympathique. 

« 1919, Toyen a 17 ans. elle vient de quitter sa famille pour rejoindre les milieux anarchistes et communistes de Prague. » 

Et voici encore de quoi me la rendre encore plus sympathique!

C’est une grande rétrospective que le MAM lui consacre.

le coussin

j’ai beaucoup aimé ses tableaux de jeunesse, entre 1922 et 1929, les coloris frais, la recherche poétique du détail aussi bien dans le sujet que dans la technique, grattage, épaississement, pochoir(?),

1926 Fata morgana

 

les avaleurs de sabre

Cirque, variété, music hall, ballet, pantomime, mélodrame, café-concert, fête populaire […]spectacle sans littérature et hors la littérature sont la véritable poésie fraîche électrique, le plus possible non naturaliste

Une autre série en couleurs violentes, en tableaux plus grands, aux limites de l’abstraction évoque des paysages, des aires géographiques, des paysages sous-marins

1931
1931 dans les mers du sud

Pendant cette même période, sur des carnets; elle fait des dessins érotiques, ces tableaux de coquillages sont-ils des visions érotique?

Toyen surréaliste

Dans les années 1933-1934, elle passe à des tableaux plus sombres avec des fonds gris, des dégoulinades et des zébrures noires. Les titres : Homme de glu, Dans le brouillard, spectre jaune, spectre rose introduisent un nouvel univers : celui du rêve, du somnambulisme

1935 la Femme magnétique

Toyen travaille sans harnais de sécurité au-dessus du toit de son profond somnambulisme, divaguant sans  un geste, ressentant sans cesse une malédiction au dessus de l’ivresse » 1938

 

Effroi

De 1924, son premier voyage à Paris à 1939 où les surréalistes tchèques entrent en clandestinité, les voyages, les échanges épistolaires, les expositions surréalistes sont fréquents. En 1932, Toyen expose avec Max Ernst, Tanguy, Dali et Giacometti.  En 1935, Breton vient à Prague avec Eluard. Dans une vitrine, des photos de Man Ray une vitrine on voit des lettres très affectueuses d’Eluard. Nombreuses sont les illustrations des livres des surréalistes, Soupault.

les spectres, objets fantômes, son rêve (1937) est cauchemardesque.

les voix dans la forêt

1939 –  1946 Cache-toi,  guerre.

Cache toi guerre

Ces cauchemars sont-ils prémonitoires des horreurs de la guerre?

Pendant les années de guerre Toyen produit des cycles « Tir » et « Cache toi guerre » 

Tir
1945 la Guerre ou l’épouvantail de campagne

Elle cache pendant la guerre Heisler qui est juif. C’est avec lui qu’elle prendra la route de l’exil à Paris, fuyant le totalitarisme stalinien. Breton lui organise une exposition à Paris.

Le Nouveau Monde Amoureux (1967 -1980)

1968 le Nouveau Monde amoureux.

Toute une série de grands tableaux très sombres avec des formes indéfinies, des verts inquiétants des violets ou des marrons sinistres ne réussissent pas à me séduire, c’est trop monotone à mon goût.

1964 Le rêve

En revanche, la présence d’animaux même inquiétants comme des fauves, des hiboux ou des chiens de garde me plaisent.

 

1960 Nouent et renouent

Pour finir, Nouent er renouent est mon préféré.

les abeilles grises – Andreï Kourkov – Ed. Liana Levi

UKRAINE

Alors que l’Ukraine occupe les actualités avec ces images terribles de guerre, de destructions, de réfugiés…il m’a semblé indispensable d’aborder l’Ukraine par la littérature, pour donner de l’épaisseur à ces images fugitives ou récurrentes auxquelles on finit de s’habituer sans chercher à connaître les personnes, les Ukrainiens et ce qu’ils ont à nous dire en dehors de l’urgence. 

Hasard ou coïncidence? Les abeilles grises est paru en février 2022 en français, quelques semaines avant l’invasion de l’Ukraine, été2019 en VO. 

« Ça faisait presque trois ans que Pachka et lui maintenaient la vie dans le village. On ne pouvait tout de même pas laisser le village sans vie. »

Sergueïtch est apiculteur. Son village dans la « zone grise », sur la ligne de démarcation entre les séparatistes du Dombass et l’Ukraine, sur la ligne de front, a  été abandonné par ses habitants à la suite des bombardements et des tirs. Il ne reste plus au village que lui et Pachka, son meilleur ennemi depuis l’école primaire, qui devient aussi son seul ami.

« Si les nôtres te réclament quelque chose, tu le feras ? – Quels “nôtres” ? demanda Sergueïtch d’un ton contrarié. –
Eh bien les nôtres, ceux de Donetsk ! Pourquoi tu fais l’idiot ? – Mes “nôtres” sont dans la grange, je n’en
connais pas d’autres. »

Sergueïtch reçoit la visite de Petro, un soldat ukrainien, Pachka trafique avec les « séparatistes » qui lui fournissent du pain, de la vodka…L’électricité a été coupée, plus de télévision ni de téléphone, sauf quand on lui recharge le portable. Avec son miel, il fait du troc.  Ils passent l’hiver sous la neige…les abeilles hibernent dans leurs ruches.

« Il se serait vu contraint depuis longtemps de partager toutes ses réserves avec son ennemi d’enfance. Au reste, iln’avait plus trop envie de penser à lui comme à un « ennemi ». À chaque nouvelle rencontre, même s’ils se
querellaient, Pachka lui semblait plus proche et plus compréhensible. Ils étaient à présent un peu comme
deux frères, même si, Dieu merci, ils n’étaient pas de la même famille. »

En hiver les simple se ressemblent, déneiger le toit de la grange, recharger le poêle en charbon, se procurer de la nourriture…

Cinq jours passèrent, tous identiques, tels des corbeaux. Pareille comparaison ne serait pas venue à l’esprit de
Sergueïtch si au cours de ces journées tranquilles et monotones, le seul bruit à emplir de temps à autre les
alentours n’eût été le croassement de ces oiseaux.

Quand le printemps arrive, que la végétation refleurit, Sergueïtch emporte ses ruches dans la campagne, loin des zones de combat pour que ses abeilles butinent en paix. En Ukraine d’abord, il campe, cuisine sur un feu de bois, vend son miel  et fait connaissance avec Galia, la vendeuse de l’épicerie. Une vie simple. Les habitants le voient comme un du Dombass, et après boire, un villageois lui détruit les vitres de sa voiture.

Il arrive en Crimée. Crimée paradisiaque pour les abeilles, tout au moins. Parce que pour lui, c’est plus compliqué, avec son passeport ukrainien. Il est accueilli par la famille tatare d’un apiculteur qu’il a connu autrefois. L’occupation russe de la Crimée est particulièrement cruelle pour les tatars.

Leur terre ? C’est la meilleure ! s’indigna la femme benoîtement. Elle est russe et chrétienne, et ça depuis la nuit des temps ! Bien avant les Tatars, les Russes ont apporté de Turquie le christianisme ici. À Chersonèse. Il n’y avait alors aucun musulman. Ce sont les Turcs qui plus tard les ont envoyés en même temps que l’islam.
Poutine, quand il est venu, a raconté lui-même tout ça : ici, on est en sainte terre russe. – Bon, moi, je ne connais pas l’histoire. Les choses peuvent s’être passées de mille façons. – Les choses se sont passées comme Poutine l’a dit, insista la vendeuse. Poutine ne me ment pas. »

 

Les abeilles comme métaphore de la société?

En remontant le long des vignes, Sergueïtch repensa à ces policiers et à leurs gilets noirs. Il se dit que les abeilles et les fourmis avaient elles aussi des gardiens qui veillaient à l’ordre et protégeaient les familles d’éventuelles intrusions. Il se dit que les humains pourraient apprendre des abeilles. Les abeilles, grâce à leur discipline et leur travail, avaient construit le communisme dans les ruches. Les fourmis, elles, étaient parvenues à un vrai socialisme naturel. N’ayant rien à produire, elles avaient juste appris à maintenir l’ordre et l’égalité. Mais les humains ? Il n’y avait chez eux ni ordre ni égalité. 

Mais pourquoi grises? A vous de lire le livre.

Grâce à Kourkov, j’ai maintenant des images mentales pour imaginer l’Ukraine, le Dombass et la Crimée. Et si vous voulez écouter l’auteur sur France culture, il parle parfaitement le français!

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-culture/la-crise-ukrainienne-vue-par-les-ecrivain

 

Les Enfants de la Volga – Gouzel Iakhina

littérature de l’Europe de l’Est

RUSSIE

 

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C’est un gros pavé de 563 pages mais je l’ai dévoré avec grand plaisir.

C’est un roman très riche : il s’ouvre à Gnadenthal un peu avant 1920 dans la communauté allemande de la Volga avec le Schulmeister Bach à la personnalité plutôt insignifiante. Les colons allemands avaient été invités par la Grande Catherine et parlaient un dialecte allemand tandis que le Schulmeister enseigne sans grand succès le Haut Allemand, les poèmes de Goethe.

Trois mythes essentiels ont déterminé la vie des colons allemands depuis l’époque de Catherine la Grande. Le
premier – « le mythe de la terre promise russe » – est né des efforts des agents engagés par l’État russe pour
attirer des étrangers. Épuisés par la guerre de Sept Ans, par la famine et la ruine qui dévastaient l’Europe, les
paysans allemands étaient ravis de croire à l’existence de terres vastes et fertiles qui les attendaient dans la
lointaine Russie.

Aujourd’hui, comme dix et cent ans plus tôt, deux principes opposés se côtoient étonnamment bien dans le cœur du colon : tout d’abord, la volonté de s’ancrer, l’amour des traditions et un incorrigible fatalisme qui le poussent à travailler son champ pendant des décennies, sans se plaindre du destin…

Bach reçoit une curieuse invitation qui le mène de l’autre côté de la Volga  dispenser des leçons à la fille d’un riche paysan. Elle tombe amoureuse de lui, s’enfuit pour le rejoindre. Le bonheur? c’est sans compter sur l’envie, la malveillance des villageois. Le pasteur refuse d’unir les amoureux. La couple scandaleux est banni et passe la Volga pour s’installer dans la ferme du père où ils vivent  en autarcie des légumes du  jardin, des pommes du verger, des poissons du fleuve. Les descriptions de la vie quotidienne, des travaux agricoles, de l’abondance des fruits sont merveilleuses.

Encore une fois, leur bonheur est compromis. Des rôdeurs abusent de Klara que le modeste et maigrichon Bach est incapable de la défendre. Du viol naitra une petite fille Anntche tandis que Klara meurt en couches. Bach s’attache à la petite orpheline qu’il faut nourrir. Pour lui trouver du lait il  retourne à Gnadenthal qu’il retrouve bien changé. Entre temps la Révolution s’est déroulée avec la fuite de nombreux habitants, le début de la collectivisation. Comme il essayait de voler du lait des chèvres du kholkoze, il fait connaissance du camarade Hoffmann venu d’Allemagne pour construire le socialisme.

Hoffmann voulait changer le monde. Non, pas tout ce monde immense et inconnaissable qui s’étendait des deux côtés de la Volga, avec ses mines de charbon insondables qui dévoraient les gens et ses villes pluvieuses aux rues couvertes d’écailles puantes, mais juste le monde minuscule, barré d’un côté par le fleuve, et de l’autre –par le bord des gros champs courtauds du kolkhoze. Un petit monde consistant en quelques hectares de terre, deux douzaines de colons terrifiés, une cinquantaine de chèvres émaciées et deux chameaux grisonnants. Hoffmann voulait changer Gnadenthal.

Il conclut avec lui un curieux marché : il écrit les coutumes du village, les dictons, les coutumes en échange du lait. Sur la demande d’Hoffmann, il  transcrit les contes que Klara lui avait racontés. Finalement  Bach devient un véritable écrivain, invente des contes qui ont un réel succès.

Il était une fois une contrée où les prés semblaient d’émeraude, où les champs de blé brillaient comme l’or, une contrée d’abondance peuplée de bons bergers et de laboureurs paisibles, dont les poètes et les peintres ne
cessaient de chanter la beauté. Au cœur de cette contrée, sur une haute falaise surplombant une vaste rivière,
s’élevait le palais du roi. Et dans ce palais, vivait un roi très puissant. Il était gros comme un tonneau de harengs, chauve comme un pain rond, sa barbe rappelait une poignée de chou fermenté. Ce roi avait une fille aux yeux bleus comme l’eau de la rivière, aux joues douces comme les ailes d’un papillon. Elle n’avait jamais connu sa mère et avait grandi sous la surveillance d’une unique servante – une vieille maigre et sévère, qui passait ses journées à filer sans fin, et si parfois elle ouvrait la bouche, il n’en sortait que des méchancetés…

Ses écrits sont utilisés par Hoffmann pour l’agit-prop, publiés dans le journal local, affichés dans le village.

Par une sorte de magie, les contes se réalisent dans la vie. Ces récits de la vie populaire m’ont énormément plu. L’auteure donne une foultitude de détails ; ses descriptions sont amusantes, vivantes. L’enthousiasme gagne les habitants, ceux qui ont fui reviennent, les récoltes sont miraculeuses, la mécanisation commence avec l’arrivée de tracteurs nains. Bach note l’année 1926 comme l’année des Récoltes inouïes

Ces années fastes ont une fin avec les réquisitions de nourriture, 1927 est celle des Mauvais Pressentiments, 1928 celle du Blé caché, 1933 l’année de la Grande Famine. Le village est à nouveau ruiné, Hoffmann lynché par les paysans. Bach s’enferme à nouveau dans sa ferme de l’autre côté de la Volga, ne retourne plus au village et élève sa fille dans le mutisme.

comme Bach l’avait rêvé, la ferme était comme un grand bateau au milieu de l’océan, qui n’avait plus besoin des rivages.

L’amour muet du père pour sa fille, leur vie commune hors du temps dans la nature est à nouveau troublée par l’arrivée d’un vagabond, un enfant violent, incontrôlable, qui saura se faire apprivoiser et qui deviendra le frère de Anntche. Il lui apprendra à parler. Ce seront eux, les Enfants de la Volga.

Entre le récit de la vie au bord du fleuve, de courts chapitres racontent des épisodes de la vie de Staline, désigné par Il, épisodes cruels, décalés comme sa visite aux Allemands de la Volga de la République. Ces chapitres qui n’ont aucune incidence directe sur l’histoire de Bach rappellent le contexte de l’Union soviétique de l’époque.

Lecture comme un roman historique si on se réfère au calendrier de Bach. Roman d’amour, amour fou de Bach pour Klara et amour paternel exclusif pour Anntche. Contes populaires. Amour de l’écriture. Vie dans la nature et leçons d’horticulture. Comment cultiver, conserver les aliments; entretenir une isba, vivre en autarcie. Livre du fleuve avec ses mythes…Ce livre est très riche si on additionne tous ces aspects.

Un coup de cœur!

 

 

Les Dévastés – Théodora Dimova – Editions des Syrtes

 

BULGARIE

Lu dans le Mois de la Littérature de l’Est à la suite de Patrice

et  Chez mark et marcel de Passage à l’Est  

« Quel souvenir garderez-vous de moi si je ne vous écris pas ces mots, si, par cette lettre que vous lirez
certainement plusieurs fois, parfois ensemble, mais parfois seuls aussi, vous n’entendez pas ma voix et ne sentez pas ma caresse qui sera toujours au-dessus de vous, jusqu’à la fin de vos jours, tout comme maintenant je vous contemple et vous caresse, ici, sur ce sol en terre battue, serrés l’un contre l’autre, enveloppés de la couverture râpée que nos logeurs nous ont donnée.. »

Je me suis trompée longtemps en recopiant le titre Les Dévastés que j’orthographiais « Les Dévastées«  puisque ce sont les voix de femmes, Raïna, Ekaterina, Viktoria et Magdalena, Alexandra, vingt ans plus tard qui donnent le titre à chacun des chapitres. Dévastées à la suite de la prise de pouvoir des communistes sur la Bulgarie. 

Le livre s’ouvre sur la nuit que Raïna passe à la veille de l’exécution de Nikola, son mari, un écrivain, un intellectuel en février 1945. Par un long monologue, elle s’adresse à Nikola, comme si lui parler le maintenait encore en vie.

Ekaterina est la femme du Père Mina, emprisonné avec Nikola et fusillé avec lui. Elle écrit une longue lettre à ses enfants pour maintenir le souvenir de leur père. On ne s’est pas contenté de prendre la vie à leur père, on a aussi pris leur maison, et les a déporté dans une misère noire.

Viktoria et sa fille adoptive Magdalena sont victimes de la vindicte de voyous au service du nouveau pouvoir. Ils jalousent la richesse de Boris et l’envoient en prison. Déportée,  la jeune femme délicate, pianiste, artiste, travaillera dans un briqueterie après avoir tout perdu et sombrera dans la déchéance.

L’histoire d’Alexandra commence par un deuil : son père, Mikhail un peintre estimé vient de mourir. Mikhail était le mari de la fille de Raïna et la petite fille reporte toute son affection sur sa grand-mère qui lui livrera les secrets de famille. Et la boucle est bouclée.

Hommes exécutés, femmes en deuil, déportées…une réalité bien triste. Et pourtant je suis restée scotchée à écouter leur voix, à imaginer leurs histoires. Un roman très touchant, très sensible.

L’Echo du Lac – Kapka Kassabova – Marchialy

BALKANS – MACEDOINE-ALBANIE-GRECE-BULGARIE

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Lisière fut un  véritable coup de cœur l’an passé! Kapka Kassabova, écrivaine bulgare emmenait le lecteur dans les forêts sauvages de la zone frontalière entre Bulgarie, Turquie et Grèce, aux frontières de l’Europe, sur l’ancien Rideau de fer. Elle nous conduit sur les routes d’exils, à travers une histoire millénaire qui remontait aux Romains, aux Thraces. Rencontre avec des gens simples qui ont traversé des frontières pour garder leur identité, leur langue ou leur religion. Exils volontaires, échanges de population, ou réfugiés chassés. 

 

Les lacs jumeaux d’Ohrid (« h » aspiré) et Prespa sont incrustés tels des diamants dans les replis des montagnes de Macédoine occidentale et d’Albanie orientale. Ils sont relativement proches de l’Adriatique et de la mer Égée[…] Ici passait la via Egnatia, voie romaine stratégique reliant Dyrrachium sur la côte adriatique à Byzance sur le Bosphore.

Le lac d’Ohrid est alimenté par des affluents, des sources sublacustres, et – fait plus remarquable – par des eaux souterraines provenant du lac Prespa[…]Cette extraordinaire transfusion s’opère sous nos yeux, seconde après seconde, tout comme le bouillonnement
des sources lacustres à Saint-Naum, en Macédoine, et à Drilon, en Albanie.

L’écho du Lac décrit autre région balkanique : la Macédoine à cheval sur trois états actuels : Macédoine du Nord, Albanie et Grèce mais aussi revendiquée par la Bulgarie, la Yougoslavie hier et même l’ Empire ottoman. Rien ne la symbolise mieux que cette salade macédoine, faite de divers morceaux mélangés. Diverses langues, Macédonien, Bulgare, Albanais ou Grec, Turc, musulmans ou orthodoxes, avec toutes les combinaisons possibles. Et tout cela sur un mouchoir de poche : sur les rives du Lac d’Ohrid entre deux petites villes Ohrid la macédonienne et Pogradec l’Albanaise, quelques villages, un monastère fameux, des grottes autrefois habitée par des ermites, des montagnes sauvages où vivent encore des ours et des loups…Non loin du Lac d’Ohrid, les Lacs Prespa sont également à cheval sur l’Albanie, la Macédoine du Nord et la Grèce. leur histoire est aussi dramatique et sanglante, Komitas et andartes mais aussi souvenirs des guerres civiles grecques. Exils et emprisonnements dans les camps albanais d’Enver Hoxa, ou sur les îles de Makronissos. Identités complexes façonnées par les exils jusqu’en Australie. Totale tragédie quand la Besa ( serment à la parole donnée et au Kanun albanais)  façonne des vendettas qui courent sur des générations. 

L’orage menace sur le Lac d’Ohrid

L’écho du Lac correspond à une démarche très personnelle : la mère, la grand-mère, les tantes et cousines de Kapka Kassabova sont originaires d’Ohrid. C’est donc un  retour aux sources de sa famille maternelle. Les titres des deux premiers chapitres Fille de Macédoine et A qui appartenez-vous? situent l’autrice dans la position de l’exilée qui rentre au pays et qui reconstitue l’histoire de sa famille sur des générations. Quand elle rencontre des personnes qui ne lui sont pas apparentées, elle est considérée comme une fille du pays. Rien à voir avec une aventurière ou une journaliste qui viendrait explorer un pays étranger. Il en résulte un accueil toujours bienveillant et confiant. De parfaits inconnus lui livrent des secrets de famille, racontent leurs exils, leurs retours impossibles, leurs enfants perdus de l’autre côté d’une frontière infranchissable. Et toutes ces histoires sont très touchantes. 

monastère saint Naum

Il n’est pas indifférent que ce livre soit écrit par une femme dans cette région où hommes et femmes voient leur rôle défini par une tradition patriarcale presque féodale. Il n’y a pas si longtemps au XXème siècle une fille n’avait pas le droit de passer deux fois dans la rue principale dans la même journée. Elle était assignée à un code de conduite très précis. De même, les femmes macédoniennes revêtaient très jeunes le noir du deuil pour ne pas le quitter, « veuves » d’un mari parfois vivant, exilé, emprisonné ou en fuite.

« La polygamie était assumée chez les musulmans, clandestine chez les chrétiens. Cela explique peut-être pourquoi la ville close adopta un système matronymique : les femmes s’assuraient de laisser leur empreinte. À qui appartenez-vous ? Je suis la fille d’Angelina.[…]

L’absence des hommes conférait aux femmes davantage de pouvoir au sein des familles et des communautés. »

« J’avais beau rencontrer davantage d’hommes que de femmes, les femmes du lac me semblaient avoir une
présence plus prégnante. Mortes ou vivantes, elles incarnaient l’élément lacustre, les profondeurs génératrices où le désir et le chagrin ne cessaient de bouillonner. Je me suis assise sur l’herbe sèche au-dessus de Zaver. Je me suis imaginé une procession : les femmes des lacs. Des femmes lavant le linge, des enfants sur le dos, réparant des filets de pêche, défiant à la rame les vagues mauvaises dans ces chuns aux allures de cercueils, flanquées de mules chargées ; et des citadines en talons hauts munies de livres et de cahiers, de rêves de grand amour, de réussite… La perfection, sinon rien. »

 

Il faudrait parler d’histoire, d’Alexandre à Ali Pacha de Janina, de guerres greco-bulgares, des divers communistes grecs (partisans souvent staliniens) de la Yougoslavie de Tito, des outrances d’Enver Hoxa et de la terreur qu’il inspira, de ce conflit identitaire pour le nom « Macédoine » ou pour le drapeau qui sépare les habitants du Lac Prespa par une frontière invisible… Evoquer le monastère Naoum et Clement, les fresques, les miracles….

parc drilon

J’ai enfin compris les mystères de Psarades, où nous avons passé quelques jours. Nous avions essayé de parler avec une vieille dame en Grec, elle ne nous comprenait pas, et la femme du restaurant ne savait pas déchiffrer le menu en Grec. Elle n’était pas illettrée, nous ne savions pas que le macédonien s’écrivait en cyrillique.

Nous avions aussi visité le Parc Drilon à Tushemisht en Albanie sans savoir que les sources étaient celle du fleuve Drin. Tant de choses que les touristes, même consciencieuses ne peuvent deviner!

 

Maus – Art Spiegelman

LECTURES COMMUNE AUTOUR DE L’HOLOCAUSTE (2022)

 

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Comme l’an passé, je me joins à la  lecture commune initiée par Passage à l’Est & Si on bouquinait. 

Maus s’est imposé à moi à l’occasion de plusieurs coïncidences récentes. Au MAHJ l’exposition Si Lewen : La Parade a été l’occasion de voir et écouter Art Spiegelman qui a édité La Parade et qui introduit et commente l’exposition. j’ai le plaisir de l’écouter sur plusieurs podcasts de RadioFrance :  France culture ; PAR LES TEMPS QUI COURENT (8/12/2021) : la BD est mon obsession : ma loupe  pour regarder le monde et d’autres L’Heure bleue 10/11/2021 et encore d’autres plus anciens. Plus récemment, la polémique de l’interdiction de Maus dans les écoles du Tennessee et certaines réfexions étranges comme celle de Whoopie Goldberg a relancé l’intérêt pour cette œuvre. 

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Je lis assez peu de Romans graphiques ou de BD. Je ne me sens pas qualifiée pour commenter le graphisme (N&B, impressionnant) ou le parti pris de donner des têtes d’animaux impersonnelles aux personnages, seules des petites lunettes permettent de reconnaître Vladek (le père d’Artie).

Deux sujets m’ont particulièrement intéressées :

-le déroulement de l’histoire qui conduit les parents d’Artie dans les camps et la vie quotidienne avec les débrouilles que Vladek « organise » pour survivre. Si une santé de fer et une  force physique étaient nécessaires pour survivre, la débrouillardise et l’ingéniosité de Vladek ont été l’atout indispensable, sans parler de des bijoux et argent qui ont été bien utiles au marché noir.

-les rapports psychologiques père/fils, survivant/ martyrs avec toutes les culpabilisations  et les traumatismes qui en découlent, y compris le suicide d’Anya, la mère, le frère disparu…

je n’ai trouvé aucun motif (nudité ou gros mots) capable de choquer les écoliers du Tenessee, la cruauté des faits sont autrement plus choquants que leur représentation. Il semble bien que la censure vienne d’ailleurs!