Cavalerie Rouge – Isaac Babel

REVOLUTION RUSSE (1920)

Cavalerie rouge – Malevitch

 » Oui, je crie oui à la révolution, je le crie, mais elle se cache de Ghédali, et n’envoie devant elle que de la fusillade…

— À qui ferme les yeux, le soleil ne se voit point — dis-je au vieillard. — Mais nous saurons dessiller les yeux
clos… — Le Polonais me les a fermés — chuchote le vieux, d’une voix presque indistincte. — Le Polonais est
un chien méchant. Il prend le Juif et lui arrache la barbe… Ah ! le vilain mâtin ! Et voilà qu’on le fouette, le
mauvais chien… C’est admirable, c’est la révolution !… Et après, celui qui a battu le Polonais vient me dire :Donne ton gramophone, réquisition, Ghédali… J’aime la musique, madame, que je réponds à la révolution… —
Tu ne sais pas ce que tu aimes, Ghédali ! Veux-tu que je tire ? Tu sauras alors ce que tu aimes ! Et je ne peux pas
m’empêcher de tirer, parce que je suis la révolution…

Mais le Polonais tirait, mon aimable pane, parce qu’il est la contre-révolution ; et vous tirez parce que vous êtes la révolution. Pourtant, la révolution, c’est un contentement. Et un contentement n’aime pas qu’il y ait des orphelins au logis. L’homme bon accomplit de bonnes œuvres. La révolution est la bonne œuvre de bonnes gens. »

Est-ce un roman? un recueil de 34 courtes nouvelles? ou une série de reportages, témoignages de la campagne en Vohynie (Pologne) de l’Armée Rouge? 

Babel note scrupuleusement le lieu et la date, de Juillet à septembre 1920. Dans un texte, il fait  allusion à une Gazette Le Cavalier rouge qui contiendrait aussi des informations sur la situation internationale.

Il est question de batailles, de sabres de mitrailleuses, de victoires ou de retraites, de blessés, d’héroïsme ou de mesquineries, de trahisons aussi. Mais ce n’est pas un épopée glorieuse. C’est plutôt un récit répétitif de la vie quotidienne de ce régiment de Cosaques qui se placent à cheval, en charrette, dans le train de l’agitprop, qui occupent des villes polonaises, découvrent des ruines, bivouaquent dans des fermes.

Les personnages sont, bien sûr, les Cosaques et les officiers, « combrig, chefdiv ou la politsection » tout un jargon révolutionnaire. Personnages secondaires : les Polonais et les Juifs, habitants de la Volhynie sont aussi décrit avec vivacité : le vieux Ghédali, commerçant juif, le fils du rabbin communiste, un curé obséquieux qui s’efforce de préserver son église, des artistes, un peintre qui prend les villageois pour modèle pour peindre les saints, un accordéoniste….Moins attendues, les femmes, les mères, les infirmières, fermières. Tout un monde!

« -un cheval qu’il avait amené du pays — disait Bitsenko. — Où trouver le pareil ? — Un cheval, c’est un ami —
répondait Orlov. — Un cheval, c’est un père — soupirait Bitsenko. — Il vous sauve la vie tout le temps. Bida,
sans cheval, est comme perdu… »

Autres acteurs importants : les chevaux que Babel décrit avec une précision toute hippologique. Un officier est capable de quitter la brigade pour se procurer une monture. un autre concevra une véritable haine parce que son cheval préféré a été réquisitionné.

Une mention spéciale devrait être attribuée au traducteur : Maurice Pariajanine (1928) qui, dans une longue introduction, présente Isaac Babel . Il  fait découvrir, au plus proche du mot-à-mot, la saveur du style de l’auteur dans de très nombreuses notes en fin de chapitre. Il fut également le traducteur de Trotski.  

 

Le Fantôme d’Odessa – Camille de Toledo – Alexander Pavlenko – Denoël Graphic

EUROPE DE L’EST

R

Ce roman graphique s’attache au personnage d’Isaac Babel et raconte son arrestation  et sa détention en 1939. Il est composé de 5 « livres » :

I. -Moscou 1939 : arrestation de Babel,

II. -Odessa 1913-1921 : Ce que Babel a vu avant pendant et après la Révolution : l’histoire du brigand Bénia

III. -Moscou 26 janvier 1940 : « ce que Babel avait deviné en imaginant le destin du brigand Bénia Krik

IV. -Washington 17 mai 1995 : ce qu’il advint de la dernière lettre de Babel

V. – Moscou 1939 -1940 : ce que contenait la lettre que Babel écrivit dans sa cellule de la Loubianka

Les deux livres qui se déroulent à la Loubianka sont composés de manière saisissante : les vignettes en noir et blanc (même pas de gris comme on s’y attend dans le N&B ) avec des pointes acérées et une rare violence, tandis que Bénia représenté en couleur (rouge pour son sang) est cerné par cette brutalité, comme écrasé par les bottes qui empiètent la vignette centrale.

Le livre II est d’un graphisme plus classique. Bande dessinée en couleur, bulles blanches contenant les paroles (rares) et les chansons que fredonnent les personnages. C’est l’histoire de Bénia, le Roi des brigands juifs, qui détrousse les riches (juifs ou goys) pour redistribuer les richesses aux miséreux. Ce communisme rudimentaire (extorsions) rencontre la Révolution et se joint à l’armée rouge. la fin sera tragique.

Babel a raconté cette histoire dans les Contes d’Odessa et il en tiré un scénario pour Eisenstein finalement un autre cinéaste tournera le film. 

Le livre V n’est pas dessiné, c’est le texte de la lettre de Babel à sa fille, encadré encore par les zigzags noir et blanc de la Loubianka.

Un abondant corpus de notes, chronologie, bibliographie et histoire de Mémorial complète le volume passionnant.

Depuis longtemps je tourne autour de Babel, l’écrivain, et d‘Odessa aux temps  de la Révolution .  Les Aventures extraordinaires d’un  Juif Révolutionnaire de Alexandre Thabor, Odessa Transfer, La Route du Danube de Ruben, Aux Frontières de l’Europe de Rumiz, et tant d’autres m’y ont conduite. Cependant, je reste un peu sur ma faim quant à l’auteur et son œuvre. J’ai donc téléchargé Cavalerie rouge et je vais chercher les Contes d’Odessa

 

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac – roman d’Angel Wagenstein – autrement

MITTELEUROPA

Angel Wagenstein (né en 1922 à Plovdiv, Bulgarie) juif séfarade est l’auteur d’Abraham le Poivrot qui m’avait fait beaucoup rire et qui se déroulait au bord de la Maritza.

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac – Sur la vie d’Isaac Jacob Blumenfeld à travers deux guerres mondiales, trois camps de concentration et cinq parties – 

traduit du bulgare

Si Lewen : LaParade

Isaac est un tailleur de Kolodetz, de l’ancienne province de Galicie, aujourd’hui en Ukraine non loin de Lvov. Isaac Brumenfeld fut successivement sujet et soldat de l’Empire Autrichien(jusqu’en 1918), citoyen polonais(jusqu’en 1939 , soviétique jusqu’à l’invasion allemande 1942, allemand (et interné dans deux camps nazis), réfugié en Autriche, interné en Sibérie….

« tout cas, voici le fond de ma pensée : si la demeure de Dieu possédait des fenêtres, il y aurait beau temps que ses carreaux seraient brisés ! »

Cette vie tragique est racontée de manière cocasse, véritable collection de blagues juives, qui me font sourire quand ce n’est pas rire aux éclats. Avec son compère et beau-frère le rabbin Shmuel Bendavid (qui devint Président du club des athées pendant leur période soviétique) ils traversent les épreuves avec débrouillardise et philosophie et surtout un grand humanisme.

« — Qui sortira vainqueur d’après toi, demandai-je, les nôtres ou les autres ? — Qui sont les nôtres ? fit pensivement Shmuel. Et qui sont les autres ? Et qu’importe le vainqueur quand la victoire ressemble à un édredon trop court ? Si tu t’en couvres la poitrine, tes pieds resteront à l’air. Si tu veux avoir les pieds au chaud, ta poitrine restera découverte. Et plus longtemps durera la guerre, plus court sera l’édredon. Si bien qu’en définitive, la victoire ne sera plus capable de réchauffer quiconque. »

La vie quotidienne des juifs du shtetl est décrite de manière vivante. Isaac est tailleur mais l’essentiel de ses commandes est plutôt de retourner un caftan pour lui donner sur l’envers un aspect présentable (sinon neuf) .  Ses connaissances des différentes langues parlées à Kolodetz, son Allemand littéraire, le Russe (qui sert surtout pour les jurons), le Polonais, en plus du yiddisch de la vie familiale, lui permet de survivre dans ses tribulations.

Chaque fois que la vie paraît impossible, une nouvelle anecdote (blague juive) va alléger le récit et les digressions sont annoncées parfois de manière plaisante :

« voilà que je suis à nouveau passé par Odessa pour me rendre à Berditchev. »

J’ai recopié tout un florilège d’humour juif, je suis bien tentée de tout coller ici .

Si Lewen : La parade

Ce récit émouvant est un texte humaniste et pour finir , cette citation  illustre le sinistre « A CHACUN SON DÛ » des camps de concentration :

« Qu’est-ce qu’un unique et misérable émetteur caché parmi des boulets de coke comparé à la puissance de leur armée ? » « Je vais te dire ce qu’il est : il est l’obstination de l’esclave, il est une provocation envers l’indifférence de l’acier qui donne la mort. Je vais te le dire : il n’est rien et il est tout, un bras d’honneur au Führer, mais aussi un exemple dont l’homme faible a besoin pour croire que le monde peut changer.
L’inscription qui surmonte l’entrée de tous les camps de concentration – « À CHACUN SON DÛ » – prendra
alors un sens nouveau et deviendra enfin réalité. Amen et shabbat shalom, Itzik ! »

 

 

Si Lewen : La Parade, présentée par Art Spiegelmann au mahJ

Exposition temporaire jusqu’au 8 mai 2022

affiche

La Parade est une série de 55 dessins réalisés en 1950 par Si Lewen

publiée sous forme de livre, épuisé réédité en 2016, par  Art Spiegelmann . 

On peut imaginer le film de cette Parade parade militaire, comme il en fut entre les deux guerres mondiales, avec ses spectateurs curieux, peut-être joyeux où sont présentées les armées de plus en plus menaçantes. De la parade les images montrent la bataille qui se déclenche presque insidieusement, l’arrivée de la mort, jusqu’à la fin, jusqu’à cette image où les deux adversaires s’enlacent et se transpercent de leur lance. 

Art Spiegelman l’auteur du roman graphique Maus, présente dans une longue vidéo la vie de Si Lewen qui était son ami. Il raconte que Si s’était engagé dans l’armée américaine qui l’a utilisé comme traducteur et l’avait monté sur un camion équipé de haut-parleurs afin de persuader les militaires allemands de quitter le combat. Equipée très dangereuse, puisqu’il était pris pour une cible facile. Après la libération des camps, Si blesssé rentre en  Amérique. La Parade est une réponse à sa vision des horreurs de la guerre. 

Art Spiegelman

Albert Einstein a écrit à Si Lewen en 1951 :

« je trouve notre oeuvre très impressionnante d’un point de vue purement artistique. En outre, je trouve qu’elle a le réel mérite de combattre les tendances belliqueuse par le biais de l’art. ni les descriptions concrètes, ni les discours intellectuels ne peuvent égaler l’effet psychologique de l’art véritable. On a souvent dit que l’art ne devait se mettre au service d’aucune cause politique ou autre. Je ne suis pas de cet avis. « 

 

La Pitié Dangereuse – Stefan Zweig

FEUILLES ALLEMANDES

« Il y a deux sortes de pitié. L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, cette pitié qui n’est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère.
Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à
persévérer avec patience et tolérance jusqu’à l’extrême limite de ses forces, et même au-delà. C’est seulement
quand on va jusqu’au bout, quand on a la patience d’y aller qu’on peut venir en aide aux autres. C’est seulement
quand on se sacrifie et seulement alors…

Je poursuis, et toujours avec autant de bonheur, la lecture de Zweig initiée par les Feuilles Allemandes de Et si on bouquinait et Passage à l’Est. Les mêmes proposant des lectures communes Autour du Handicap, La Pitié dangereuse peut figurer dans ces deux challenges. 

Golovien : paysage pavlosk

En 1938, lorsque les bruits de bottes se font entendre, l’auteur rencontre un « héros » de la Première Guerre mondiale qui lui confie son histoire : jeune lieutenant pauvre, dans une ville de garnison, il se fait inviter au château  . Ebloui par la richesse, dans l’ivresse de la fête,  sans se rendre compte que la fille de la maison est paralysée, il l’invite à danser. Voulant réparer cette bévue, il revient s’excuser auprès de la jeune fille et devient un familier de la maison et lui tient compagnie. Naïf et inexpérimenté, il ne se rend pas compte de la passion que la jeune fille va ressentir. Il n’ a jamais imaginé qu’une jeune paralysée puisse éprouver les mêmes sentiments que n’importe quelle femme. Point de désir ou de séduction, à la place de la pitié. Cette pitié occupe le jeune homme:

« chaud jaillissement de l’intérieur, cette vague de pitié douloureuse, épuisante et excitante à la fois, qui s’empare
de moi dès que je songe au malheur de la jeune fille. »

La vie militaire se résume à une routine d’exercices, de camaraderie et de cartes au café qui ne contente pas le jeune lieutenant, trop modeste pour se payer le voyage jusqu’à Vienne. Absurdité de ces manœuvres qui n’ont guère de sens pour lui. En revanche son rôle auprès de la jeune handicapée donne un sens à sa vie.

« Tout ce que je comprenais, c’était que j’étais sorti du cercle solide où j’avais mené jusqu’alors une vie calme et tranquille, et que je pénétrais dans une zone nouvelle, passionnante et inquiétante à la fois, comme tout ce qui est nouveau. Je voyais ouvert devant moi un abîme du sentiment qui m’attirait étrangement, »

La pitié s’adresse à la jeune fille mais aussi à son père, cardiaque, fragile, émouvant. Le jeune homme passez par des phases d’exaltation à des moments dépressifs quand il se sent piégé par des responsabilités qu’il n’a jamais souhaitées.

« Ce soir-là, j’étais Dieu. J’avais apaisé les eaux de l’inquiétude et chassé de ces cœurs l’obscurité. Mais en moi-
même aussi j’avais banni la crainte, mon âme était calme comme jamais elle ne l’avait été […]

Pourtant à la fin de la soirée, lorsque je me levai de table, une légère tristesse s’empara de moi, la tristesse
éternelle de Dieu le septième jour, lorsqu’il eut terminé son œuvre – et cette mélancolie se refléta sur tous les
visages. Le moment de la séparation était venu. Nous étions tous étrangement émus, comme si nous savions que
quelque chose d’unique prenait fin, »

Mais cette pitié est aussi humiliante pour Edith qui veut être aimée et non l’objet de pitié. Elle se rebelle, passe par des crises très éprouvantes.

« Je ne veux pas que vous vous croyiez obligé de me servir ma portion quotidienne de pitié, je me fiche pas mal de
votre pitié – une fois pour toutes, je m’en passe »

Zweig analyse tous ces sentiments avec une grande finesse. Merveilleux conteur, il va faire surgir des personnages complexes : le père, le médecin, le colonel. Il décrit aussi l’Empire à la veille de son écroulement avec les nuances des classes sociales et les rapports entre aristocrates et bourgeois : en filigrane, mépris et antisémitisme.

Encore un grand livre!

Anselm Kiefer – Pour Paul Celan – Grand Palais éphémère

exposition temporaire du  16 décembre  au 11 janvier 2022

Anselm Kiefer

Monumental! Impressionnant! Colossal!

Dans l’espace vaste du Grand Palais éphémère :  des tableaux de très grands formats, un avion, une installation Arsenal rangement, magasin d’accessoires(?) . Il fait très sombre sous la halle éclairée seulement par quelques spots, comme un ciel étoilé. 

Le Grand Palais éphémère et les tableaux de Kiefer. les personnages donnent l’échelle

De très grands tableaux posés sur des roulettes, le plus souvent adossés deux à deux, semblent écraser le visiteur. Aucun parcours balisé. Il y a bien un plan, mais difficile à lire dans la pénombre. Pas de titre ni de cartel. Au spectateur de se débrouiller, de déambuler, de faire son idée.

Irrenäpfe – Gamelles de fous

Devant ces œuvres impressionnantes, nous peinons à trouver le mode d’emploi.

les pierres claires – j’ai photographié la photographe pour donner l’échelle.

Sur certains, Anselm Kiefer, a recopié à la craie un (des) poème de Celan, comme sur le tableau noir de l’école.  Je cherche une traduction ;  mon Allemand du lycée, bien rouillé, me permet de reconnaître des mots (pas tous) mais pas d’apprécier la poésie, le sens des paroles. Je ne suis pas seule dans l’embarras, d’autres visiteurs font la même démarche . Et miracle  qui n’arrive jamais dans une exposition à Paris ! Nous nous consultons :  » à quoi correspondrait ce mot? que comprenez- vous? « . Nous reconnaissons des expressions récurrentes : Cendres, pierres  neige, poussière…. univers sombre et froid qui nous renvoie à des images de l’Holocauste. 

Für Paul Celan Geheimnis der Farne – Le secret des Fougères

Les fougères suggèrent ces forêts allemandes, le plasticien les a incorporées au tableau, les a dorées. Neiges et fougères. Au bas d’un autre tableau, je découvre dans les fougères la tourelle d’un char

cachés dans les fougères : les canons

Une dame a vu ma photo, elle commente. Si écrasés par la monumentalité de l’œuvre, nous échangeons nos trouvailles, analysons ensemble les surfaces, les objets incorporés…nous déchiffrons à plusieurs ce qui nous semble être des symboles.

Denk dir – die Moorensoldaten – soldats ou fantômes? au centre de la spirale (galaxie) un caddie plein de pierres carbonisées – menace?

Dans ma déambulation, j’imagine un langage de symboles pour comprendre les tableaux (peut-être suis-je complètement égarés?)

madame de Staël : de l’Allemagne

Piqués dans un bunker  : des pavots, je retrouve ailleurs ces pavots (Mohn) graine du sommeil, de l’oubli tandis que toute l’œuvre convoque la mémoire. Dans l‘Arsenal, il y en a des stocks, pour des œuvres ultérieures?

Arsenal

cet Arsenal n’est pas une réserve mais une installation à part entière avec ces robes pétrifiées symbolisant la Shekhina. Dans le podcast de Frace Culture, la Grande Table, le plasticien rappelle d’autres traditions juives, la kabbale, le Golem…

Etrange installation que cet avion recouvert de plomb. Oxymores que cet avion de plomb, et ces pavots de la mémoire.

Je suis attirée par des détails,  j’ai envie d’entrer dans l’intimité  des surfaces, et en même temps, je me sens oppressée par ces œuvres sombres présentées dans le noir. Une heure après être entrée je fuis à la sauvette, besoin de respirer à l’air libre!

 

 

La Treizième tribu : l’empire khazar et son héritage – Arthur Koestler

KHAZARIE

Récemment, j’ai lu La mort du Khazar Rouge de Shlomo Sands un polar où il est question de l’identité juive et des Khazars, j’ai voulu en savoir plus sur les Khazars. Emmanuel Ruben, Sur la route du Danube raconte qu’il a visité un cimetière khazar à Celarovo (Serbie), il cite Le Dictionnaire khazar de Milorad Pavic. J’ai téléchargé la Treizième Tribu de Koestler en anglais et j’ai beaucoup appris sur les Khazars.

 

La Treizième tribu, l’Empire Khazar et son Héritage est un livre de 181 pages, annexes comprises. Sa première publication date de 1976. Il est composé de deux parties : L’essor et la chute des Khazars et l’Héritage.

Khazarie et voisins trouvé sur wikipedia

Qui étaient les Khazars? C’est un peuple d’origine turque, semi-nomade,  venant de l’est, comme avant eux les Huns, Bulgares? Hongrois ou Pechnègues. Leur domaine s’est étendu entre la Mer Noire et la Caspienne, du Caucase à la Volga. Ils sont venus avec leurs yourtes, puis ont construit des palais. Leur capitale Itil se situait dans le delta de la Volga; pour contrer les incursions des Vikings (Rus) ils édifièrent la forteresse de Sarkel près de Tsimliansk (Rostov-sur-le-Don).  Après avoir combattu les Arabes au 7ème siècle, le Royaume Khazar  servait à l’équilibre géopolitique entre l’empire Byzantin chrétien et les califes musulmans. Situé au carrefour des routes commerciales (Est-Ouest sur la Route de la Soie) et nord Sud, par la Volga et le Don entre la Baltique et Constantinople, le royaume Khazar vivait du commerce en prélevant des taxes de passage sur les marchandises qui circulaient.

la conversion

Selon la légende, en 740, le Kagan Bulan, aurait vu un ange dans son sommeil lui enjoignant de se convertir ….mais quelle religion  choisir?  Il fait venir des représentants des trois grandes religions monothéistes pour une grande controverse. Le choix est peut être plus politique que philosophique, garantissant l’indépendance du royaume entre l’Islam et le christianisme byzantin. Le judaïsme était bien connu des Khazars : des Juifs de Bagdad fuyant des persécutions auraient rejoint la Khazarie.

Koestler se réfère aux textes connus, relation d’Ibn Fadlan, mais aussi correspondance entre un Juif de Cordoue, textes byzantins. C’est vraiment un essai historique loin du roman historique. un important corpus de notes et références dans les annexes montre le sérieux de cette étude. .

L’empire Khazar atteindra son apogée à la fin du VIIIème siècle, vers le milieu du IXème siècle le Kagan demanda l’aide des byzantin pour construire la forteresse de Sarkel destinée à contenir les incursions des Vikings ou Rus. Constantinople se servait du royaume Khazar comme bouclier protecteur contre les navires Vikings comme aux siècles précédents contre la bannière verte du Prophète. Une alliance entre les Khazar et les Magyars confortait la position du Kagan.

Toutefois, au tournant du millénaire , l’annexion en 862 de Kiev par les Rus, les guerres et les alliances entre Constantinople et les Vikings/Rus puis le baptême de la Princesse Olga de Kiev en 957 annoncent le rapprochement entre les deux puissances au détriment des Khazars. Vladimir occupa Cherson  en 987 sans même une protestation byzantine. La destruction de Sarkel en 985 marqua la fin de la puissance Khazar. Les hordes mongoles de Gengis Khan au début du XIIIème siècle puis la peste Noire 1347-8 signent la chute de l’empire Khazar.

L’héritage

Avec la destruction de leur état, plusieurs tribus Khazar se joignirent aux magyiars en Hongrie, certains ont combattu en Dalmatie en 1154 dans l’armée hongroise. La diaspora khazar suivit la migration vers l’Ouest des Magyars, Bulgares de la Volga,  Kumans, etc…La formation du Royaume de Pologne se fit au moment du déclin de l’empire Khazar 965. les immigrants khazar furent les bienvenus en Pologne et en Lituanie, de même que les Allemands qui apportèrent leur savoir-faire. parmi ces population s’installèrent aussi les Karaïtes, une secte juive fondamentaliste emmenés comme  prisonniers de guerre en 1388. Koestler montre l’apport démographique  considérable formant d’après lui le noyau de la communauté juive eshkenaze. Tandis que le féodalisme polonais a graduellement transformé les paysans polonais en serfs la communauté khazare surtout urbaine a formé un réseau d’artisans, marchands de bestiaux, cochers, tailleurs, bouchers… caractéristiques du Shtetl. Selon Koestler, la construction de charrettes, la profession de cocher spécifique des communautés juives aurait une origine khazar rappelant les peuplades semi-nomades qui utilisaient des chariots tiré par des bœufs ou des chevaux.

L’usage du yiddisch proche de l’Allemand conduit à penser que les juifs polonais ou russes seraient venus de Rhénanie et d’Allemagne. Après une grande digression sur l’historique des communautés juives d’Europe de l’Ouest Koestler soutient que ces migrations à la suite des persécutions pendant les Croisades et après la Grande Peste ne marquent  pas de déplacement en masse et que l’usage du yiddisch pourrait avoir une autre origine, linga franca dans tout ce domaine parce que les Allemands formaient une population éduquée qui influençait les juifs du shtetl.

S’en suit ensuite une longue étude pour prouver qu’il n’existe pas de fondement scientifique à l’existence d’une race juive. Etude fastidieuse des caractères comme la forme du nez, la taille, ou les groupes sanguins. Comme, depuis longtemps, le concept de race n’est plus scientifiquement fondé, je ne m’attarde pas sur cette partie du livre.

Cette idée que les Juifs Ashkénaze auraient des origines turques et  asiatiques complètement distinctes des origines de la Diaspora venant de Palestine après la Destruction du Temple perturbe certaines traditions et certaines notions comme celle de « Peuple élu » et se trouve à la base du roman de Sand La mort du Khazar Rouge. 

Je serais curieuse de lire ce que Marek Halter a écrit

Dans mes recherches sur Internet j’ai eu la très désagréable surprise de trouver que les Khazars avaient inspiré antisémites et conspirationnistes qui ont imaginé des conspirations khazares impliquant Rothschild ou même Soros. Evidemment j’ai prudemment refusé d’aller plus loin et de cliquer sur les vidéos ou les liens de peur d’importer de très nauséabonds cookies.

Le Bouquiniste Mendel – Stefan Zweig – Les éditions l’Ebook malin

LES FEUILLES ALLEMANDES

f

Un vrai coup de cœur!

Un très court roman, une longue nouvelle de moins de 60 pages que j’ai dévorées d’un seul souffle.

Unité de lieu : le Café Gluck à Vienne !

Heureusement, il y a maintenant à chaque coin de Vienne un café qui vous attend ; je me réfugiai donc dans celui juste en face, avec mon chapeau qui gouttait et mes épaules inondées. L’intérieur révélait un café à l’ancienne[…]c’était un endroit traditionnel de la Vienne d’autrefois, rempli de petites gens qui consommaient plus de journaux que de douceurs.

Le narrateur ressent une impression de déjà-vu,

Puis tout à coup – je n’aurais pu dire comment – je sus que j’avais déjà dû me trouver ici des années auparavant et, par quelque souvenir, être lié à ces murs…..

Alors l’éclair me traversa de part en part. Aussitôt, je sus, aussitôt, en un seul instant, chaud, comblé, secoué :
mon Dieu, mais cette place était celle de Mendel, de Jakob Mendel, Mendel-aux-livres…

 

Jakob Mendel, colporteur galicien, s’est établi au café où il reçoit ses clients ou ses appels téléphoniques. Il achète et vend des ouvrages d’occasion.

« Jakob Mendel j’avais trouvé une merveille de la pensée qui était unique en son genre, une encyclopédie en fait,
un catalogue universel ambulant.

…….
petit Juif de Galicie fripé, tout bardé de barbe et de surcroît bossu, ce Jakob Mendel était un titan de la mémoire.
Derrière ce front sale et crayeux envahi d’une mousse »

Tellement absorbé dans son monde des livres, il ne remarque pas l’entrée en guerre de l’Autriche. Sa correspondance avec des éditeurs français et anglais le fait remarquer de la censure de guerre. Le bouquiniste est-il un espion? Natif de Galicie, il est de nationalité russe, ennemi, donc. On l’emprisonne dans un camp de concentration….

Dans une indécision si embarrassante, les administrations se décident presque toujours à dresser un procès-
verbal. Un procès-verbal, cela peut toujours servir. Dans le cas contraire, cela ne fait de mal à personne, ce ne sera jamais qu’un formulaire absurde de plus parmi des millions qui aura été rempli.

 

60 pages renferment l’amour des livres, de la littérature, l’horreur et la bêtise de la guerre, la nostalgie de la Vienne d’avant 14…

Ses yeux, habitués des décennies durant aux caractères frêles et silencieux d’écrits semblables à des pattes d’insectes, avaient dû voir des choses terribles dans ce parcage humain tendu de fil barbelé, car ses paupières jetaient une ombre lourde sur les pupilles auparavant si vives et ironiques ; ils traînaient somnolents et cerclés de rouge, ses yeux qui avaient été si éveillés, derrière les lunettes

j’en ai déjà trop dit, à vous de le lire!

La Crypte des capucins – Joseph Roth

FEUILLES ALLEMANDES 

F

La crypte des Capucins à Vienne  renferme les sépultures des Habsbourg  depuis 1633.

François-Ferdinand Trotta, le narrateur, parent du héros de la Marche de Radetzky, est un jeune viennois d’origine slovène. A la veille de la grande Guerre, étudiant en droit, il passe sa vie dans les cafés de Vienne en compagnie joyeuse de jeunes aristocrates plutôt décadents. Un cousin provincial, Joseph Branco,  paysan slovène dévoué à sa terre à la belle saison  et marchand de marrons ambulant l’hiver,  vient lui rendre visite. la simplicité et la cordialité de ce cousin le touche. Par son intermédiaire il fait connaissance avec Manès Reisiger, un cocher juif de Galicie. 

« La quintessence de l’Autriche, on ne la découvre pas au centre de l’empire, mais à la périphérie. »

« La substance autrichienne est sans cesse nourrie, refaite par les pays de la Couronne. »

La Déclaration de Guerre met fin à l’insouciance viennoise. Trotta décide de se marier à la veille de son départ pour la guerre et choisit de se faire affecter au même régiment que Branco et Manès Reisiger près de la frontière russe dont il préfère l’amitié à celle de ses relations viennoises. Les trois amis seront prisonniers en Sibérie…

A la fin de la Guerre, Trotta retourne à Vienne chez sa mère et sa femme. Sa mère est inchangée. Elizabeth,  sa femme s’est émancipée, elle mène une affaire d’Arts décoratifs (j’ai un  peu pensé au Bauhaus) avec son amante Hongroise. Trotta est associé à l’entreprise d’Elizabeth qui le ruine.  La maison aristocratique est transformée en une pension où s’installent les amis d’autrefois, tout aussi ruinés. Décadence.

Joseph Roth montre l’effondrement de l’Autriche mais il n’écrit pas un roman historique.  Les fusillades de février 1934 et l’assassinat de Dollfuss ne sont qu’à peine évoqués : enterrement du fils révolutionnaire de Manès Reisiger . En revanche, l’Anschluss met le point final au roman viennois.

J’ai beaucoup aimé ce roman cosmopolite comme la Vienne de l’Empire, qui nous conduit jusqu’en Sibérie. Richesse des personnages et finesse de l’analyse.

 

 

Tarabas – un hôte sur cette terre – Joseph Roth

FEUILLES ALLEMANDES

F

Après le Retour à Lemberg de Philippe Sands, je retourne en Galicie avec Joseph Roth (né à Brody 2-09-1894) maintenant en Ukraine, mais autrichienne jusqu’à la Première Guerre mondiale. 

Le héros de l’histoire, Tarabas, était-il Russe ou Ukrainien? En tout cas c’était le fils d’un propriétaire terrien aisé.  Etudiant à Saint Pétersbourg, compromis avec des terroristes révolutionnaires, son père l’envoie en Amérique. A New York une gitane lui prédit qu’il serait  un meurtrier puis un saint. La prédiction commence à se réaliser quand il se bat avec le cafetier où travaille son amoureuse et le laisse pour mort sur le trottoir. L’entrée de la Russie dans la guerre le tire de ce mauvais pas. Il retourne s’engager, sa position sociale lui vaut les galons d’officier.

Tarabas est une brute. La vie militaire lui convient, il aime  commander, n’a aucun scrupule. Aucun sentiment patriotique ne l’anime : aux ordres du Tsar, de la Révolution, de sa nouvelle patrie (Ukraine? Galicie, Russie? Union soviétique?) ce qui compte, c’est de commander un régiment, faire l’exercice, boire en compagnie de ses soldats.

Après la Révolution, l’ordre militaire se dégrade, des soldats disparaissent, désertent, les ordres viennent avec une bureaucratie incompréhensible. Tarabas ne sait que faire de ses hommes. Il déclenche un pogrom, incendie les maisons des juifs, puis s’en prend à un vieux juif roux dont il arrache des poignées de barbe. Etonnamment, alors qu’il a participé à un attentat, assommé le  cafetier, fait la guerre. C’est ce pogrom qui fait de lui un meurtrier.

Après avoir pris conscience de sa faute, Tarabas abandonne son ancienne vie et devient vagabond pour expier. Sa vie est celle d’un mendiant, il va chercher le pardon du juif. Retrouver sa maison natale. J’ai beaucoup aimé ce récit du vagabondage.

Nombreux sont les vagabonds qui errent sur les routes des pays de l’Est. Ils peuvent vivre de la charité des gens. Certes, les chemins sont mauvais et les pieds se fatiguent facilement ; certes, les chaumières sont misérables et offrent peu de place, mais le cœur des hommes est bon, le pain est noir et parfumé et les portes s’ouvrent vite. même aujourd’hui, après la Grande Guerre et la Grande Révolution, bien que les machines aient commencé leur marche inquiétante  faite d’acier et de précision, vers l’Est de l’Europe, les gens sont toujours compatissant à la misère des étrangers. Même les fous et les sots comprennent la détresse du prochain mieux que ne le font n’importe où ailleurs les sages et les savants;….

Ce court roman de 237 pages est d’une puissance étrange.

Meurtrier ou saint , Tarabas cristallise les horreurs de la guerre et du pogrom; en même temps, la proximité avec la nature confère une certaine innocence.