D’ Azové on rejoint en moins d’une heure Abomey, pleine de travaux. On construit un nouveau marché. La rue qui menait à notre hôtel est éventrée.
Le guide de l’année dernière nous reconnaît .
Nous lui demandons des nouvelles de Gabin. Transmettra–t il notre bonjour ?
Je me souvenais très bien du trône sur 4 crânes, des murs cimentés avec de l’or des perles et le sang humain…. Route vers le nord
Le voyage en minibus est beaucoup plus confortable que dans le taxi brousse l’an passé. Nous reconnaissons la route, les collines vers Dassa, les rochers pelés vers Savalou, les belles forêts le long de la frontière du Togo. Cette longue journée de car permet de faire un peu le vide après les deux jours si intenses que nous avons vécus. On grignote des gâteaux secs achetés à Bohicon, on suce des oranges que je jette brusquement par la fenêtre quand je réalise que j’ai omis de les éplucher !
Le pauvre village Taneka
village Taneka
Il reste quelques dizaines de kilomètres avant d’arriver à Natitingou. Le minibus s’engage sur une piste à Copargo : nous allons visiter un village Taneka perdu dans la montagne. Dès que nous nous arrêtons, des enfants très sales, couverts d’une terre noire nous accueillent. Je n’ai jamais vu d’enfants aussi sales. Ils nous prennent par la main et nous emmènent au village où le chef du village nous attend ; les pauvres cases ont souvent perdu leur toit de chaume et ont coulé sous les intempéries. Peut être l’exode rural explique-t-il que la moitié du village soit déserté, en ruine. Ces ruines, la saleté me mettent très mal à l’aise. Je ne vois pas les cultures. De quoi vivent ces gens sur leur montagne ? Au centre du village il y a une case rectangulaire plus grande que les autres surmontée d’une antenne. Les jeunes insistent pour qu’on photographie l’antenne. » Avec elle on peut voir des images ». Fascination de la télévision même ici.
Cela me fait penser à une visite des Akas en Thaïlande : aller voir des gens une demi-heure, ne rien pouvoir partager, voir cette misère qui n’est même pas photogénique, comme l’aurait dit Coluche « c’est beau la misère ! » c’est ici que Dominique décide de distribuer les petits cadeaux que ses élèves ont donné pour les enfants béninois : un petit ourson de peluche pour une toute petite fille, un petit bracelet. Les autres enfants réclament ; On donne des peignes et des savons aux plus grands. Les savons plaisent. Est-ce qu’ils aiment réellement le savon ? Ou est ce le fait qu’on leur donne quelque chose- n’importe quoi. A la fin la distribution tourne au pugilat. Damien remarque qu’on n’aurait pas du s’y prendre ainsi. C’est un peu la réponse du berger à la bergère après la confiscation du ballon de Justin par les grands ! Impuissance de notre bonne volonté devant trop de pauvreté.
La potière
Adèle, la potière, est une artiste connue. Elle travaille sans tour, à la main, assise dans un couloir entre deux cases. Nue à partir de la taille, elle pose gracieusement pour la photo sans aucun geste de fausse pudeur pour cacher ses seins. Elle est âgée, de nombreux cheveux blancs parsèment sa coiffure. Son expression est très noble, empreinte de douceur, de calme et de sérénité.
Le ballon de Justin
Au marché d’Azové, les trois jeunes, en plus des souvenirs, ont acheté un ballon de foot pour Justin,l’un des plus jeunes frères de Sébastien. Il s’est plaint que les grands ne les laissent pas jouer.
Mes trois collègues sont très contents de donner le ballon aux petits. Félix intervient : confisque le ballon et le cache sous notre matelas. Il explique :
– « il ne faut pas faire un cadeau à un seul enfant. Cela provoque disputes et bagarre. Il faut le donner à un adulte qui en fera un usage raisonné. »
Les généreux donateurs sont déçus. Mais c’est ainsi qu’on procède au village !
Nous rentrons juste à temps avant l’heure des moustiques pour la douche au seau. Le courant est revenu. Je m’installe pour écrire sous le néon de la maison à étage. Nous y dînons encore de riz mélangé avec des haricots, spaghettis, poulet à la sauce, bananes caramélisées, ananas frais.
Marché de nuit
au marché de nuit
La journée de tourisme n’est pas terminée. Nous visitons un très beau marché de nuit. Chaque vendeuse a fait des petits tas de sa marchandise : 7 ou 8 arachides, une petite assiette de tomates, quelques piments rouges ou verts. Au milieu, une lampe à pétrole artisanale (une boite de conserve) C’est un spectacle tout à ait merveilleux. « Il y a coupure ! » dit la rumeur. L’éclairage public s’éteint il ne reste que les lampions.
Dimanche 15 AVRIL Petit matin à Essouhé
Au lever du jour les enfants sont venus très tôt dans la cour. Ils font toutes sortes d’exhibitions, d’acrobaties. Le tour le plus original : s’attraper le gros orteil dans une main, et sauter dans l’anse ainsi formée. Plus classiques, le poirier, marcher sur les mains, faire la roue…. Ils attendent le ballon. Je sais où il est caché mais je n’ose pas leur donner. Il faudra attendre Félix ou Hyacinthe.
Une très belle femme en belle robe vient : c’est Adèle que je n’avais pas reconnue. Elle apporte le petit vase à Damien que je réveille. Elle a du marcher plusieurs kilomètres tôt ce matin !
Dernières photos. Notre passage au village a été beaucoup trop court. Nous avons tant de choses à voir, à nous dire, à partager. Nous remontons dans le minibus.
Au dispensaire, nous sommes reçus par le médecin-chef de l’hôpital (le seul médecin) qui revient d’une tournée de vaccinations (polyo) mais aussi distribution de vitamine A aux petits et vermifuges. Cette campagne est annoncée partout par de grandes banderoles vertes. Cet hôpital n’est pas équipé pour des interventions lourdes : il n’y a pas de bloc opératoire. La prévention joue donc un rôle primordial.
Le médecin nous distribue sa carte de visite. Une spécialisation VIH est précisée. Laure le questionne à ce sujet. D’après le spécialiste 1 à 2 % de la population du district serait contaminée ce qui, dans l’absolu, représente beaucoup de malades. Ils peuvent fournir un kit gratuit de dépistage et de trithérapies (mais quid du long terme ?). La prévention VIH est mission impossible : la polygamie et la position d’infériorité des femmes qui ne peuvent ni refuser un rapport, ni exiger le préservatif à leur mari, favorisent la contamination. Sans parler des autres occasions de transmettre la maladie : en particulier lors des scarifications en série. On Utilise le même « couteau préparé ». Je lui demande quelle est la pathologie la plus répandue ? – le paludisme qui peut être fatal aux jeunes enfants sous sa forme neurologique ou aux femmes enceintes et aux immunodéficients.
Une question me taraude depuis ce midi. Quelle est sa position vis-à-vis de la « médecine traditionnelle » ? Nous avons tous à l’esprit le petit malade. Sa première réponse est claire. Les guérisseurs et les pratiques traditionnelles sont des obstacles à la médecine. Des villages entiers ont refusé la campagne de vaccination. Mais juste après cet aveu spontané, il se reprend. « Je suis catholique, mais on ne peut pas vivre au Bénin sans constater certaineschoses…. »Il raconte alors des guérisons miraculeuses, des lésions indétectables avec les techniques modernes et même de tumeurs contenant des clous et des morceaux de verre invisibles aux rayons X mais extraits miraculeusement par le guérisseur…
Sans doute, il est sincère. Peut être est il politique ? Son incroyance le couperait de la population qu’il doit soigner.
Nous cherchons un terrain plus neutre : le manque criant de médecins dans les régions rurales, le manque de moyens. « Faisons une vue d’ensemble ! » : photo de famille. Promesse de s’écrire.
Après le marché, on nous a promis des groupes folkloriques. Nous n’aurions jamais imaginé qu’on nous inviterait à des funérailles !
La personne qu’on porte en terre est un personnage assez considérable si on se réfère aux marques des voitures garées à l’entrée du hameau : Mercedes Benz, BMW, gros 4X4 brillants. Du beau monde s’est déplacé !
La musique bat son plein : un orchestre de cuivres et de tambours en tenue bleue de fanfare fait un bruit assourdissant. Une sono avec d’énormes baffles doit prendre le relais de la fanfare. Les funérailles ne sont ni tristes ni privées. On y danse, on y rit, on y mange sans retenue. Nous, occidentaux, sommes interloqués surtout quand on nous propose de rendre visite à la dépouille de la défunte. D’un commun accord, cette démarche nous semble déplacée. Nos guide se contenteront de présenter nos condoléances aux proches parents de la vieille dame décédée : sa co-épouse nous remercie chaleureusement d’être venus. Je dis un peu sottement à une dame qu’elle a une très belle robe sans savoir que c’est une très proche parente (sa fille).Aucune trace d’affliction ou de deuil. Moronikê nous l’avait dit. Si c’est quelqu’un de jeune, mort avant l’âge, on est triste. Mais si le défunt était très vieux « Alors !C’est la fête ! ». Félix ajoute que si c’est un prématuré ou un jeune enfant, il n’y a pas de cérémonie du tout. Finalement, assez gênés, nous quittons les lieux avec soulagement.
Le guérisseur est un homme très maigre, très marqué, avec un œil blanc. Ses fétiches forment un très bel ensemble décoratif. Ils ressemblent à de vieilles bouteilles recouvertes de cuir ou de cire ou de toutes sortes d’offrandes bizarres. Incantations, libations, encore de l’alcool qui circule. On peut filmer ou faire des photos sans problème mais il faudra faire parvenir nos images si nous ne voulons pas décevoir.
Le prêtre des pythons est vêtu d’un short clair et d’une toque blanche barrée de rouge avec des bracelets de perles. Il revient après les présentations d’usage, avec trois ou quatre serpents enroulés autour de son cou, ses bras, de la taille. Je me porte volontaire pour porter les pythons autour de mon cou. Je suis très fière de moi. Le maître des Serpents propose de faire une « vue d’ensemble » (une photo). Nous sortons donc sur la place. Mon serpent s’agite un peu. Je ne peux pas savoir si c’est sa tête ou sa queue qui me chatouille. Le guérisseur se plaint que les touristes promettent toujours d’envoyer les photos et le font rarement. Ceci nous motivera à tenir notre promesse.
La Croissance
La Croissance est un élevage de lapins et dindons. On nous montre les cages de bois fabriquées maison et les animaux qui ont des abreuvoirs par cette chaleur. Un lapin plus malin que les autres tient sa boîte de conserve entre ses dents pour monter qu’elle est vide par cette chaleur !
Médecine traditionnelle
le Fâ
Un troisième guérisseur officie non loin de là. Il ne s’agit pas de bénédictions ou de spectacle à notre attention mais d’une véritable cérémonie : deux hommes, torse nu, arborent des taches de peinture blanches. Un jeune garçon aux traits très fins, aux grands yeux affolés est maquillé de même. Le Maître de cérémonie promène une cassolette de braises sur le sol et sur une fourrure d’animal aux pieds du petit garçon. C’est le malade. Nous découvrons peu après d’horribles ulcères sur un pied tout boursouflé et sur une main. Les sacrifices sont destinés à le guérir.
Après libations, génuflexions, oraisons diverses sur des fétiches disposés sur une estrade garnie de plantes vertes, le prêtre procède au premier sacrifice : un poulet à qui il coupe le cou et dont il répand le sang sur l’autel. L’animal bouge encore, il tressaute, cherche à s’envoler et atterrit à nos pieds. Sept petites volailles subiront le même sort. Leur sang éclabousse nos habits. Quand arrive le tour des deux chiots et du chaton enfermés dans une cage, c’en est trop nous rejoignons le minibus. Seul Damien restera et filmera. Le sacrifice des volailles m’impressionne peu : c’est de cette manière qu’on tue les poulets et les poules destinés à la cuisine. Nul d’entre nous n’est végétarien. Chats et chien, en Europe ne se mangent pas. Cette barbarie nous révulse.
Mais il y a bien pire. Pendant que nous attendons la fin de la cérémonie ,les quatre filles, avons eu la même pensée pour les blessures horribles du petit enfant.
Avant de procéder à la cérémonie, les parents ont consulté le Fâ. L’oracle a dit que la maladie n’avait pas une origine naturelle, qu’un traitement médical ne ferait que compliquer le travail du guérisseur. L’enfant est victime d’un envoûtement qu’il faut exorciser. Que ce soit Félix – futur médecin- garçon intelligent et ouvert – qui soutienne cette théorie, me consterne. Quel dommage que parmi nous ne se trouve ni médecin ni infirmier pour poser un diagnostic sur ces ulcères qui déforment le pied de l’enfant qui paraît épuisé, probablement fiévreux.
Le Fâ
Les sacrifices terminés, Félix propose de se faire dire le Fâ. Les quatre filles refusent. Nous n’avons aucune envie de prédictions effrayantes. Damien se prête à l’oracle. Le prêtre lui donne un galet auquel Damien confie le secret de la question qu’il pose au devin. Ce dernier sort d’un sac des chapelets de grosses graines aplaties qu’il secoue et dispose savamment après les avoir mêlés, démêlés, secoués en récitant des formules magiques (à ce que nous devinons). C’est très long. Les prêtres se répondent, se consultent. L’un d’eux traduit. La première prédiction est funeste : Damien sera victime d’un vol. Pour conjurer ce sort, il lui faudra élever un chien à son retour (comme il chuchote, j’avais entendu une chèvre, heureusement que c’est un chien. D’ailleurs un chien est tout à fait approprié pour faire fuir les voleurs !). Le prêtre lui demande s’il souffre du ventre (question bien anodine, sait-il que les Européens sont souvent victimes de la turista ?)Il devra surveiller ses plats pour qu’on ne l’empoisonne pas. Il faudra également qu’il rapporte un souvenir (pas de problème, Damien ne fait que cela : acheter des souvenirs et qu’il l’offre à son père. Enfin l’oracle demande si les prédictions correspondent à la question secrète. « Pas du tout ! » Tant mieux ! L’inverse aurait heurté mes convictions rationalistes !
Azové
Après une matinée si chargée nous aimerions rentrer nous reposer et digérer les émotions. Au marché, les trois jeunes veulent encore acheter des pagnes. Au lieu d’aller au restaurant local (en supplément) et nous contentons de beignets (25CFA l’un) et de bananes (même tarif)et nous installons sur une terrasse ombragée appartenant à la famille Essou.
Les vieux se lèvent et nous serrent la main. Les petits veulent tous nous toucher.
Sous des auvents dressés sur 4 piquets contournés, une femme fabrique du savon : dans des calebasses des cendres, de l’huile de palme, des liquides caramel, ambrés, rouges remplissent des bassines. Sur le foyer une pâte cuit, se boursoufle, se craquelle, prenant une teinte grise peu engageante avec des taches jaunes. Ce savon artisanal sera vendu jusqu’à Cotonou dans des paniers.
Gari
Gari
Plus loin, on tamise et grille le gari. Une petite fille m’offre une poignée de semoule : c’est bon !
Adolphe nous fait voir sa maison : dans la vaste salle cimentée, trône le poste de télévision.
Filer le coton!
coton filé au village
Des pelotes de coton blanc brut sont entassées dans la cour voisine. La vieille dame qui file nous fait entrer et nous montre sa quenouille qu’on peut faire tourner soit à la main soit au pied.
Dans chaque cour les greniers de vannerie surélevés sont vides actuellement : c’est le temps des semailles. Comme les greniers, les citernes sont vides pourtant la saison pluvieuse vient de commencer.
les enfants nous prennent par la main pour visiter leur bibiliothèque
Essouhé veut dire « chez Essou ». Nous sommes entourés par les membres de cette importante famille qui a donné son nom au village. Sébastien a tant de frères (ou demi-frères) qu’on ne les compte plus. Le plus grand : Félix, 24 ans, est en Terminale et se destine à la Médecine. Symplice, 20 ans est également en Terminale. Hyacinthe, le « Gros », en 3ème.Ils nous pilotent avec Adolphe, l’instituteur et entraîneur de foot de l’équipe locale, Avec Laure ils forment un duo saisissant.
Tout le monde chemine dans le village tranquille. Des petits se saisissent de nos mains. Ils sont contents de nous toucher. Symplice nous ouvre la bibliothèque dont Sébastien m’avait parlée et dont tout le village est fier. Sur les murs, des rayonnages portent des manuels scolaires d’un côté. En face sont rangés les romans, la bibliothèque rose, bibliothèque verte et rouge et or. Les livres de mon enfance dédaignés par Elise et Célia, seraient ici lus et appréciés.
Le conseil des Sages
les sages et ...nous
Les Sages du village nous attendent dans une salle ouverte sur un perron et meublée de bancs le long des murs. A la place d’honneur : Essou André, le chef du Village qui assure l’intérim du roi Essou décédé en 1972. Il arbore un costume blanc, fuchsia, bleu et porte une calotte blanche marquant son rang. Les sages sont assis autour de lui sur le banc du fond, ce sont des hommes très âgés. Chacun se présente, explications dynastiques, relations familiales. Curieusement, ils sont aussi avide de savoir qui nous sommes, d’où nous venons, nos professions, le but de notre voyage. Deux sages présentent les doléances du village : le village a besoin d’un centre de santé. Une parcelle a été choisie mais rien n’a encore été construit. Si nous pouvions les aider … Nous posons aussi nos questions : de quel ordre sont les problèmes résolus par le Conseil des Sages ? – conflits de voisinage, bagarres, peut être vols…Comment le prochain roi sera-t-il désigné? C’est le Fâ qui décidera. Mais ce n’est pas pour demain. Il faudra d’autres cérémonies…Le Chef du village nous donne solennellement l’autorisation de nous promener là où bon nous semble dans le village. Puis on sort pour une photo de groupe.
Palais Royal
On nous conduit ensuite au Palais Royal qui doit être transformé en musée. Plus exactement deux palais sont juxtaposés. Comme à Abomey, le nouveau roi ne s’installe pas dans le palais de son prédécesseur. L’héritier en construit un nouveau avec une orientation différente : le Roi et son fils ne doivent pas regarder dans la même direction. Nous passons à travers de vastes cours où les épineux ont été sarclés au milieu de bâtiments de terre rouge bas couverts de tôle ombragés par de beaux manguiers. Comme à Porto Novo ou à Abomey, une cour est réservée aux 41 épouses qui n’en sortent jamais, y vivent et y cuisinent .
Le « roi par Intérim », Essou André, officie comme prêtre. Il fait des libations de Sodabi, de gin, de bière, de boisson gazeuse. Il fait des incantations, réveille doucement l’âme du souverain défunt. Ce sont des bénédictions de bienvenue en notre honneur. Une écuelle d’eau passe. J’y trempe mes lèvres. Puis un verre de sodabi que je renifle, puis du gin…A l’intérieur du bâtiment se trouve une crypte. Nous allons nous prosterner à genoux, face contre terre, contre la croix sur la tombe du roi Essou. Le palanquin porté par six hommes est bien poussiéreux depuis 1972 !
bénédiction des ages dans le Palais Royal
Après avoir parcouru des cours et des jardins nous passons dans le palais du premier roi. Il a deux tombes peintes de motifs multicolores dont un drapeau français.Le premier roi fut inhumé une première fois sans sa tête. La deuxième tombe contient la tête. Un bel arbre, un faux acajou dépasse des murs du Palais. C’est l’arbre fondateur du village et du palais. Il porte de gros fruits roses qui s’entrouvrent pour libérer des graines brillantes. La pulpe est comestible. Le tronc de l’arbre est complètement creux. Une chèvre noire sort de sa cachette au centre de l’arbre.
Notre logis « chez l’habitant » est dans la concession de la famille de Sébastien : une longue maison de parpaings avec une salle meublée d’une longue table et 8 chambres de part et d’autre d’un couloir. Dans la chambre : un grand lit ; sur un portant de bois, quelques cintres, une table de bois blanc. Le sol est en ciment. Les deux frères de Sébastien, Félix et Hyacinthe installent notre moustiquaire achetée à Cotonou. Ils ont allumé des lampes tempête dans le couloir. Avant que l’obscurité ne soit complète, j’allume un tortillon vert repoussant les insectes, la bougie parfumée à la citronnelle et toute une panoplie de bombes et de crèmes.
La douche « au seau » est très civilisée. J’avais imaginé aller tirer moi-même l’eau au puits de 52m de profondeur et nous balancer mutuellement des seaux. Trois cabines en tôle sur un sol de ciment sont chacune pourvues d’un grand seau plein d’eau et d’une écuelle. Deux écuelles suffisent à se mouiller, on savonne, trois ou quatre écuelles pour se rincer.
Dîner sur la natte
Le dîner est servi de l’autre côté de la place, sur la terrasse de la seule maison à étage qui possède l’électricité. C’est aussi là qu’on chargera les batteries des appareils photo est des téléphones mobiles.
On se déchausse pour monter sur la natte. On prend une assiette et une fourchette. Dans un faitout : du riz, dans un autre de la sauce tomate et oignons, du poisson frit. Dans un plateau : des bananes plantains frites et des ignames bouillis. Je ne me suis toujours pas habituée aux ignames farineuses et étouffantes ? Le reste est excellent. Mention spéciale aux bananes légèrement caramélisées. Pour finir, Hyacinthe, qu’on appelle le Gros malgré une musculature d’athlète – sort d’un sac plastique des oranges pelées d’une très jolie façon côtelées. On coupe l’un des pôles et on aspire le jus parfumé.
Bien fatiguée par cette journée bien remplie, je m’endors malgré le vacarme de la radio allumée et les rumeurs du village. Dormir sous la moustiquaire est en soit une aventure !
Petit matin
La nuit africaine a été fraîche – plus fraîche que sous les ventilos d’Helvetia. Bruyante aussi. Toute la nuit, les tambours et les rumeurs de cérémonies ont résonné. Le petit matin s’est levé doucement. Quelques hommes ont traversé la place, une serviette jetée sur les épaules nues, portant des lampes torches. Une femme a libéré les chèvres qui ont envahi la cour. Dans le matin rose, le village s’éveille. On balaie la cour avec de grandes frondes de palme. Les premières mobylettes s’éloignent.
Comme toujours, en lieu inconnu, je me lève à l’aube pour ne rien perdre du spectacle. Petite frayeur : les chargeurs de batterie et mon téléphone ont disparu. De loin le « Gros » m’a vue. Il sort de chez lui avec tous les accessoires qu’il a mis à l’abri lorsqu’il s’est couché. Mais « Il y a coupû(r)e ! ». il faudra se contenter des quelques heures de recharge du soir.
Pendant que j’écris devant la maison, un très grand personnage se détache à contre-jour. Adolphe nous servira de guide pendant la matinée. Je n’ai pas bien compris son degré de parenté avec Sébastien.
Au petit déjeuner : nouvel essai gastronomique : la bouillie de maïs à l’eau, ni sucrée, ni salée. Vraiment pas terrible ! Si j’ajoute une cuillerée de confiture d’ananas de Songhaï c’est nettement mieux. Félix verse une bonne quantité de lait concentré sucré. Les mangues « fruits de l’amitié » du CEG1 de Pobé sont délicieuses et améliorent sérieusement le petit déjeuner.
Après la visite à la source thermale, nous sommes attendus à une cérémonie du Zambetto : le guetteur de la nuit. La sortie du gardien de raphia n’a lieu qu’après que les musiciens n’aient bien chauffé l’atmosphère. Ils arrivent au son d’un sifflet munis de cloches sur lesquelles on tape avec une baguette. D’autres secouent une calebasse enguirlandée de toute sortes de ferrailles. Il y a également des tambours. Tous les âges sont confondus dans les danseurs, des jeunes enfants aux vieilles femmes. Tout le monde se trémousse en écartant les coudes du corps et en se cambrant. La danse de certains ressemble à l’envol de volatiles dans un poulailler. D’autres se meuvent d’une façon souple et gracieuse. Des bouteilles circulent. Un jeune homme au torse nu et aux épaules larges et musclées porte sur sa tête un T-shirt blanc savamment installé en travers imitant le bandeau d’un pirate borgne. Il est complètement ivre mais il danse très bien. Le prêtre répand de la farine, de l’huile de palme. Il récite des incantations puis immole deux petites volailles et asperge de leur sang les fétiches. C’est ensuite que sort le masque de raphia qui ressemble à une meule de foin. Il se déplace sur la place devant le couvent, va se planter devant D. assise sur un banc avec les enfants, il lui parle. elle doit lui répondre ; tout le village se prête de bonne grâce à nos photos. Cette cérémonie a été organisée à l’occasion de notre passage, elle est cependant très spontanée et sincère.
70 km séparent Boppa d’Azové, la ville la plus proche d’Essouhé où nous passerons deux nuits. Heureusement la piste rejoint rapidement le goudron. La majeure partie du trajet se fera sur une bonne route traversant Lokossa. Nous sommes fatigués par cette longue journée et je ne prête que peu d’attention au paysage. Notre préoccupation : arriverons nous à Essouhé avant la tombée de la nuit ? Notre retour de Pobè après le coucher du soleil m’avait valu une trentaine de piqûres de moustiques. Il faudra aussi se doucher en plein air « au seau » livrant notre corps aux insectes
11h, le minibus s’arrête devant un joli restaurant de plage : sièges peints en blanc et bleu aux couleurs marines, petits auvents au bord de l’eau, parterres fleuris. C’est un endroit soigné et accueillant.
Des pancartes appellent au respect de l’environnement : « Défense d’uriner dans le lac ». un jumelage avec la fédération Léo Lagrange a construit un monumental urinoir très bien fléché et mis en valeur. Comme nous transpirons beaucoup, nous snoberons cette installation. On nous offre des sièges et un verre de bienvenue : « Possotomé bien sûr ! »Pour moi, une béninoise pour Damien les autres prennent un coca.
Justin, un guide de Sandotours dont m’avait parlé Danielle, nous accueille ici chez lui. Conversation agréable. En attendant le déjeuner, j’ai enfin le temps de dessiner. Nous regardons les pirogues du lac Ahémé en écoutant un chanteur local GG Vickey qui chante une simple ritournelle :
« Il est gai de voguer sur le lac Ahémé
Quand le temps est serein
Fredonnant ce refrain… »
Puis une autre dont les paroles nous plaisent moins :
« Dieu te bénisse, toi qui viens de naître et souris à la vie… »
Une musique d’ambiance remplace la célébrité locale, Alpha Blondy, du reggae….
On nous présente des cuvettes pour nous laver les mains : une d’eau savonneuse une d’eau claire. Le repas arrive dans des boites isothermes : du riz, dans des petits pots de la semoule de maïs qui ressemble à de la polenta, une sauce à la tomate et aux oignons douce, le blanc de poulet est tendre. C’est notre premier repas africain.
la guinguette de Boppa
En pirogue avec Justin sur le Lac Ahémé
Justin nous emmène pour un tour en barque jusqu’à l’endroit où aboutit le fleuve Couffo venant du nord. Nous croisons des pêcheurs, un monsieur pêche à pied, immergé jusqu’à la poitrine dans le lac qui n’est vraiment pas profond. Deux enfants qui ont de l’eau jusqu’aux épaules, tirent un filet tendu entre deux bâtons pour pêcher la crevette.
Un pêcheur en pirogue pêche à l’épervier. Nous essayons de le photographier ou filmer le mouvement circulaire quand il déploie son filet. La pirogue passe devant un curieux mât orné de drapeaux. Les fanions ne marquent pas l’emplacement des filets mais un endroit sacré où il est interdit de pêcher. Si on enfreint le tabou, il faut payer une amende : un poulet par exemple.
Le lac se comble avec les sédiments venus des collines. La pisciculture à l’akadja, que nous avons observée à Ganvié est ici interdite. Un village au sud s’est rebellé il y a eu des blessés dans la bataille rangée qui a opposé les villageois aux gendarmes. Les habitants des villages situés plus au nord comprennent mieux les enjeux écologiques.
Le Couffo marque la limite entre la commune de Boppa et celle d’Allada. En saison sèche, on met le feu aux jachères pour chasser. Sur les deux rives du Lac Ahémé la même ethnie Aïzo est celle du sud Bénin. Justin nous raconte les guerres livrées par les rois d’Abomey contre les peuples Aïzo vivant autour du lac. Un de es rois Guizo est tombé dans une embuscade, depuis, il est interdit à un roi d’Abomey de s’aventurer sur les terres inondables.
Les habitants des rives du lac peuvent aller à Cotonou soit par Bopa- Comé et la route du Togo, soit par la route du Nord qui passe à Allada. Justin évoque les problèmes de communication. Le train, autrefois était un moyen de transport commode ; Malheureusement vétuste et mal entretenu il a cessé le service des voyageurs. Le fret est encore acheminé par train vers le nord jusqu’à Parakou. Des camions prennent le relais vers le Niger, le Burkina Faso, pays enclavés tributaires du port de Cotonou.
Un héron s’envole, deux petits limicoles bruns se promènent sur leurs hautes pattes parmi les nymphéas. Nous entendons la voix diffuse de la prière du Vendredi venue d’une mosquée invisible. Nous passons devant un temple de la Divinité de la richesse. Justin nous raconte l’usage de faire l’offrande d’un repas avec de l’huile de palme, un poulet ou un mouton partagé par tous si les vœux qu’on a faits sont exaucés.
Des femmes naviguent dans une pirogue chargée de marchandises. Justin nous raconte comment les femmes font le tour du lac vendant le poisson pêché par les hommes. Elles peuvent également le fumer et le vendre au marché. En Août, à la période des pluies le poisson descend le Couffo et abonde.
Comme nous terminons la croisière, j’interroge Justin au sujet de l’évolution politique du pays. Un an après la Présidentielle, juste après les Législatives. Le changement annoncé se fait il sentir ? Justin est beaucoup plus circonspect que mes interlocuteurs précédents. Il me fait remarquer que le taux d’illettrisme étant très élevé, les foules sont manipulables. Manipulables et impatientes. Un slogan tel que « tout va changer » mobilise les électeurs impatients qui sont déçus et ne voient rien venir. Justin, pour sa part, voit plus loin. «Il fautlaisser sa chance au Président ! », le temps qu’il installe sa politique dans le long terme. Le temps aussi que la justice fasse son travail. Comme on parle de la lutte contre la corruption, je l’entreprends en citant Aminata Traoré et sa théorie de l’appauvrissement de l’état exigé par le FMI qui entraîne l’impuissance des gouvernants. Chez Thierry et Thimoléon, il n’y avait eu aucun écho. Justin, lui, est cultivé, il la connaît ne dénonce pas sa théorie mais ne souhaite pas s’y attarder.
Nous pourrions écouter Justin qui raconte si bien le Bénin pendant des heures. La pirogue accoste un peu plus loin sous un belvédère où nous montons en traversant un village pittoresque où le plastique et le ciment n’ont pas encore droit de cité. Comme Justin nous accompagne, tout le monde est très amical et nous pouvons faire toutes les photos que nous désirons. Une route en pente nous mène au belvédère sur la colline coiffée d’une église qui semble désaffectée et d’une croix. De là nous avons une vue sur le lac et les deux rivières qui s’y jettent.