Installation à Dolce Luna, Muravera

CARNET SARDE

dolce Luna : la vue au petit matin

16h, le portail de l’Agriturismo Dolce Luna est fermé.

– « Vous êtes en avance ! » me fait remarquer le propriétaire au téléphone qui nous attendait à 17h. –« Pas de problème nous irons à la plage ! ».

Torre Salinas et la plage

Juste en face du portail, une petite route conduit à trois plages longeant un étang peuplé de flamants roses. Au bout Torre Salinas une belle tour carrée est perchée sur un petit cap dominant un hôtel blanc (Hôtel club Torre Salinas). La plage est immense, sable blanc ponctué de parasols colorés que chacun apporte de chez soi. Au niveau de l’Hôtel, les installations balnéaires sont discrètes, parasols et lits blancs, déserts. Comme souvent, l’après-midi, la Méditerranée est agitée de petites vagues qui ne sont pas gênantes pour nager. En revanche, l’eau est peu profonde et il faut aller loin pour que les genoux ne râclent pas le sable.

17h, le portail de Dolce Luna est grand ouvert. Andrea nous fait signe de garer la voiture au parking couvert de panneaux photovoltaïques. Cinq maisons rondes à toit conique en branchages composent la petite résidence à flanc de colline, face à la mer. Quand nous avons réservé sur Booking, nous avions aimé ces cases « africaines ». Construites en solides blocs de granite elles m’évoquent aujourd’hui les nuraghes. Nous allons découvrir les mêmes dans la montagne authentiques huttes des bergers. L’intérieur de la maison est très vaste. Divisée en deux, une moitié est une salle de séjour moderne et confortable au plancher clair et aux meubles de cuisine colorés, l’autre moitié est occupée par la grande chambre et une confortable salle d’eau. Tout le confort est fourni, Wifi, micro-onde, cafetière électrique, lave-linge, et la climatisation. Gentilles attentions :  des capsules de café et des « brioches » pour le petit déjeuner, et une petite bouteille d’alcool de myrte.

Devant l’entrée : une terrasse ombragée par un toit de bois soutenu par des piliers de granite meublée d’une grande table au plateau de verre, des fauteuils gris tressés. Deux lits de plage complètent le mobilier de jardin. Notre « jardin » est bordé par une haie basse de romarin doublé de Verbena rigida rampante violette. A la place d’une pelouse, un tapis de fleurettes blanches à pompons ressemblant un peu au trèfle. I-Naturalist a déterminé Phyla à fleurs nodales : « excellent couvre-sol supporte le piétinement et ne nécessite ni tonte, ni engrais, un seul arrosage par mois suffit. Une excellente alternative au gazon » selon Internet. Un arrosage automatique est prévu ici, de nuit, une sorte de brume vers 3 h du matin.

Plus bas un verger de jeunes oliviers (irrigués) couvre le flanc de la colline. Au coin, un jeune caroubier porte déjà des caroubes. Plus loin, le maquis est touffu mais pas assez haut pour masquer la vue. Cette vue sur la mer, l’étang et les collines est merveilleuse. Une colline pyramidale couverte d’arbustes porte la tour carrée, Torre Salinas sur sa falaise. Lhôtel blanc fait penser à un paquebot. Une bande de sable et de buissons sépare la mer bleu foncé de l’étang – Stagno delle Saline – dont la surface varie en fonction de l’heure, tantôt pâle miroir opalin, tantôt ridé par le vent avec des zônes plus claire qui apparaissent. Les flamants roses s’alignent, se regroupent s’envolent tous ensemble dans un vol groupé. Vers le sud, de l’autre côté de la pyramide, l’Etang de Colostrai est caché par un grand bois d’eucalyptus et la mer est réduite à un trait bleu profond. Tout à fait au sud, le Capo Ferrato aligne une série de petites montagnes pointues. Cette vue dégagée est intéressante, changeante selon la lumière. De toute la semaine nous ne nous en lasserons pas.

les oranges de Muravera

Les courses sont à Muravera à 8 km plus au nord. Gros bourg de 5600 habitants, bâtie le long de la SP 125. La circulation N/S est curieusement déviée par l’extérieur le long d’un canal cimenté. On ne découvre les magasins et l’animation qu’après avoir fait le détour.

Nous terminons la soirée à la tombée de la nuit quand les moustiques deviennent insistants. Je n’ose pas allumer la lumière de peur d’en attirer d’autres.

De Cagliari à Muravera en suivant le littoral

CARNET SARDE

Nous quittons le gîte situé dans un quartier excentré de Cagliari, part une rue déserte et un autopont. Nous sommes sorties de la ville sans la voir. Le GPS nous guide sur des voies rapides jusqu’aux Salines sans pouvoir s’arrêter. Les flamants roses sont bien là.

Les flamants roses dans les salines de Cagliari

A notre droite : la mer et la Plage du Poetto (rien à voir avec la poésie, mais avec un puits Pozzo). Une contre-allée double la voie rapide et permet de rejoindre les parkings. Une grosse piste cycliste et piétonne court le long de la plage et des établissements balnéaires. Une foule marche, court, pédale, tous âges confondus, lycéens en groupe, jeunes adultes en leggings et hauts moulants, retraitées en pantacourts des messieurs aussi. Chacun fait son sport matinal tandis que les restaurants de plage ouvrent et que sur le sable de nombreux parasols sont ouverts. Les établissements balnéaires n’ont pas encore déployé les ombrelloni ou étendu les lettini mais des cordelettes et piquets interdisent le passage sur le sable. Je marche dans l’eau, tiède. Certains se baignent. Personne ne nage. Des femmes marchent ou sautillent. La voiture est garée devant un bâtiment en ciment à étage avec de nombreuses portes : cabines de plage en quantité industrielle rappelant des cellules de prison.

Plage du Poetto

Direction Villasimius sur la route principale à travers Quartu Santa Elena. Les plages se succèdent. Pinèdes et condominiums qui barrent l’accès à la mer. Comme ils sont agaçants ces grillages et ces portails électroniques ! Lot de consolation : les murs de bougainvillées rose fuchsia ou violets, lauriers roses géants.

Is Morturius (quel nom !), un panneau signale un nuraghe. Demi-tour, retour en arrière, nouveau demi-tour. On ne le trouvera jamais.

On tournicote dans les petites rues pour trouver une plage pour me baigner. Je suis saisie par la diversité des sites : criques de sables, entassement des mates de posidonies (non ! ce ne sont pas des saletés mais les feuilles des prairies marines essentielles pour la biodiversité marine), calanques rocheuses minuscules.

Figuiers de barbarie

Avant Villasimius, nous avons quitté la route principale pour une route en corniche qui domine de très haut la mer turquoise. Les figuiers de barbarie sont fleuris, les grosses fleurs jaunes sur le bord des raquettes épineuses. De grosses graminées sèches se balancent. Un maquis touffu garnit la pente et de grosses boules de granite se détachent.  La mince pointe du Capo Carbonara barre le golfe. Les nombreux voiliers ont des voiles sombres. Nous arrivons vers midi à Villasimius nous ne trouvons pas l’Office de Tourisme qui a déménagé, la station balnéaire n’offre que peu de charme, des boutiques pour touristes bordent la rue principale.

La route littorale de Villasimius à Muravera

Pour trouver la route littorale SP 18, nous indiquons Sant Elmo au GPS (si on lui donne Muravera comme destination finale il nous renvoie sur la 4 voies SS125 var qui coupe par l’intérieur avec tunnels et ponts. La SP 18 est à moitié barrée, nous passons quand même. C’est une route spectaculaire jusqu’à Cala Sinzias. Le long de la route de Sant’Elmo à Costa Rei de nombreux lotissements, villages de vacances aux maisons jolies mais toutes pareilles et bien serrées, des campings et résidences se cachent dans la verdure. De curieux rochers granitiques forment des sommets pointus. Des fermes proposent à la vente du fromage et des œufs. A la sortie de Costa Rei, il faut encore ruser pour rester au bord de l’eau et se diriger vers le Capo Ferrato. Nous sommes en avance, nous prenons le temps d’emprunter tous les chemins qui mènent à une plage. Je trouve une merveilleuse plage de sable bien cachée avec une eau délicieusement transparente. Bêtement j’oublie de marquer le nom, nous la rechercherons plus tard et ne la retrouverons plus.

La route littorale se transforme en piste vers Capo Ferrato au pied du cap des marais, étangs et zones humides que nous passons sur de petits ponts étroits. Des vergers d’agrumes sont abrités par le cap. De hautes cannes des roseaux nous font une haute voûte. Nous avons l’impression de nous perdre dans cette luxuriance. Nous retrouvons la route goudronnée SP 125 avant San Priamo dont le clocher dépasse des maisons.

L’île des Âmes- Piergiorgio Pulixi

CARNET SARDE

Au départ pour Cagliari j’ai commencé ce roman policier qui est une excellente introduction à notre voyage. Deux policières sont chargées des « affaires classées », placardisées pour des motifs disciplinaires : Mara Raïs,mauvais caractère dérange par son franc parler, Eva Croce, milanaise, a dérapé lors d’une bavure. Mara fait découvrir à Eva Cagliari et accessoirement la langue sarde, bien différente de l’Italien. 

Je suis la Milanaise dans sa découverte : première surprise : les flamands roses qui sont bien au rendez-vous dans la lagune, puis nous faisons halte à la Plage du Poetto où Mara a donné rendez-vous à Eva. Elles vont rendre visite à Barrali dans sa maison de Quartu Sant’Elena où nous devons passer sur le chemin de Villasimius. C’est très amusant comme un jeu de piste. Au dîner nous cuisinerons les culurgionis raviolis sardes à la pomme de terre  à la menthe fraîche et pecorino sarde.

 Elles vont s’intéresser à une affaire vieille de plusieurs décennies : la première victime est retrouvée en 1975, une seconde dans des conditions similaires en 1986. L’inspecteur Barrali n’a jamais classé son enquête, persuadé que de nouveaux meurtres vont se dérouler. Très malade, il confie le dossier aux deux enquêtrices. En effet, une jeune fille disparaît dans des circonstances analogues. L’enquête prend une autre tournure….De cold case, le meurtre devient d’actualité brûlante mobilisant policiers, juges, journalistes et autorités. 

Comme l’intrigue est compliquée et haletante avec de nombreuses fausses pistes, je ne vais pas spoiler en vous la divulguant!

Vous allez découvrir des traditions anciennes, remontant à la Préhistoire au temps nuragiques (Âge de Bronze), des croyances anciennes qui ont perduré dans les campagnes reculées. La lectrice touriste  jubile de voir s’animer ces sites : nuraghes, montagnes mystérieuses sources magiques, menhirs…Toutes ces traditions ont été étudiées par Baralli qui a fait appel à un anthropologue spécialiste  et j’apprends avec avidité les rites préhistoriques. 

Un livre parfait pour commencer ces vacances en Sardaigne que vous lirez avec plaisir même si vous restez chez vous!

lire aussi la critique d’un blog ami : CLIC

Arrivée à Cagliari dans la nuit- voyage virtuel?

CARNET SARDE 

Le vol Transavia a 30 minutes de retard.  Quand nous découvrons notre belle Lancia Ypsilon grise il fait complètement nuit;

Horreur ! Mon téléphone ne se connecte pas à Internet. Comme rejoindre l’hôtel Home Relax? Toutes les indications ont été envoyées sur WhatsApp. Je n’ai pas l’adresse, ni le code d’accès ni même  le téléphone de notre logeuse. Pas de GPS.  Nuit noire. A la sortie de l’aéroport, direction Cagliari nous fiant aux panneaux. La 4G ne revient toujours pas. On se dirige au hasard vers le Centre-ville : Piazza del Carmine, déserte à 21 heures. J’arrête deux voitures. Dans la première, 4 jeunes à casquette me rient au nez. Dans la seconde, une dame très gentille cherche « Piazza Eraclito » sur GoogleMaps et suggère de photographier l’écran de son téléphone.

Quand je manipule le smartphone un miracle se produit: les données mobiles reviennent.  Le GPS fonctionne. Je téléphone à la propriétaire très étonnée qu’on soit perdues. Enfin, tout s’enchaîne, la cassette des clés, le code de la cassette sur le message WhatsApp, j’ouvre le portail du condominium. Home Relax n’est pas du tout un hôtel mais un studio dans une résidence fermée par un grillage, immeuble de verre et d’acier où d’innombrables serrures protègent le propriétaire frileux. J’ouvre le parking de l’intérieur, puis la porte…Tout va bien sauf qu’on ne trouve pas les interrupteurs et qu’une alarme se déclenche. J’appelle encore la logeuse qui me dit que l’interrupteur de l’alarme se trouve dans la cuisine. La cuisine ? C’est un placard très bien camouflé.

23 heures, extinction des feux. Nous n’avons pas dîné. Cet épisode nous a achevées.

5heures 30, le soleil nous réveille. L’immeuble est au milieu de nulle part. D’autres tours comme la nôtre sont en cours de construction, certaines inachevées rouillent déjà.

Drôle de voyage :   nous n’avons pas rencontré notre hôtesse, tout s’est passé par téléphone : la location par Booking, les contacts sur WhatsApp, une boîte de clés ! Pour finir, je laisse les 2€ de la taxe de séjour, je photographie la table et ma pièce  sur WhatsApp…Sardaigne ou Metavers ?

Avant de s’en aller -Saul Bellow/Norman Manea

CONVERSATION ENTRE DEUX ECRIVAINS JUIFS

« Norman Manea : Je propose qu’on commence par le début

Saul Bellow : D’accord. Si tu arrives à le trouver.

NM : On devrait pouvoir. nous allons le trouver ensemble… Avant d’arriver en Enfer, commençons par le Paradis.

SB : D’accord.

Nm : de ton point de vue, ton enfance est-elle un paradis perdu? « 

Norman Manea (né en 1936 en Bucovine)

Saul Bellow (né en 1915 au Canada, prix Nobel 1976)

Le livre Avant de s’en aller correspond à une interview filmée à Boston eu  en 1999. Les deux écrivains se sont déjà rencontrés à Bucarest ;  Norman Manea a fait un cours à l’Université de Bard sur l’œuvre de Bellow ils ont de nombreux points communs, enseignent la littérature dans des universités américaines et ont des amis en commun. Norman Manea pose les questions auxquelles Saul Bellow répond, ou non. 

Ils vont aborder l’enfance polyglotte de Saul Bellow au Québec :  russe, yiddish, anglais, français et hébreu et la culture juive partagée par les deux compères, les romans russes, Sholem Aleikhem mêlé à Tolstoï traduit en yiddish…De cette expérience linguistique, Saul Bellow a commis des traductions « mais transposer Shakespeare en yiddish n’est pas très facile ». Norman Manea fait un parallèle facile avec sa famille roumaine. Les rapports avec la pratique religieuse, la kashrout, se détendent, un de ses frères se rebelle. Juste à la fin de l’adolescence Bellow fréquente un cercle trotskiste : il dépense son héritage pour se rendre à Mexico voir Trotski et arrive le jour de son assassinat! 

Ils évoquent de nombreux écrivains européens :  Céline « une terrible  énigme », Sartre qu’il n’aime pas, Malraux et même Balzac

« cette fois-ci, car lorsqu’il s’agit d’idées on ne peut pas faire appel à Balzac – c’est un bluffeur. Il est agréable à
lire et il est débordant de vie, mais quand il touche aux idées il a tendance à tomber dans un romantisme ridicule. « 

Conrad, Koestler ainsi que Kafka :

NM : As-tu jamais considéré La Métamorphose de Kafka comme un récit sur l’Holocauste ? SB : Oui, j’y ai
pensé en ces termes. Et je ne peux plus lire ce texte. NM : Lorsque Gregor devient un « ça » et que sa sœur dit :
« Débarrassez-vous de ça ! », on comprend ce que les gens sont devenus dans les camps. Ce ne sont plus des
êtres humains.

Saul Bellow cite Babel comme un écrivain qui l’a marqué.

« Comme Isaac Babel, d’Odessa. Il m’a fortement marqué. Il t’a marqué toi aussi, je sais. Il me semble que c’était notre genre d’homme. Il avait des choses d’une très grande importance à dire, qui d’une façon ou d’une autre n’ont jamais été dites. Je crois que j’attendais les écrits de sa maturité, mais évidemment il n’a pas vécu assez longtemps pour ça. »

Ils ont fréquenté des auteurs américains, leurs contemporains, très proches comme Philip Roth ou Bashevis dont il a traduit le premier livre. Bellow n’est pas tendre avec Bashevis

SB : j’ai traduit du yiddish Gimpel le naïf[…] C’est un des mérites de Partisan Review d’avoir publié Bashevis en anglais pour la première fois. L’as-tu connu, personnellement ? NM : Non. SB : Eh bien, c’était un type assez étrange. Un esprit réellement étrange. Il avait une instruction judéo-polonaise basée sur Spinoza et d’autres philosophes des Lumières, il était très fier de son bagage intellectuel. Il est très facile pour les Européens d’origine juive comme Bashevis de s’en prendre aux États-Unis, de trouver des défauts au pays, en parlant de sa vulgarité, etc. Mais en réalité, ce pays a été sa grande chance..

[…] Il y a tout un tas d’anecdotes marrantes sur Bashevis. Les collectionner est un de mes passe-temps…. »

Parfois, la conversation prend un tour familier, de commérages et de critiques acerbes en particulier envers Mircea Eliade. 

En tout cas, j’ai trouvé les échanges très amusants et spirituels malheureusement je n’ai pas lu les livres de Saul Bellow, je vais réparer vite cette lacune!

 

Michel Strogoff – Jules Verne

DE MOSCOU A IRKOUTSK….

Depuis longtemps j’ai envie de prendre le Transsibérien, mais ce n’est vraiment pas le moment! alors j’ai choisi une lecture pour patienter. Des Palais de Moscou à Irkoutsk assiégée par les Tartares j’ai suivi la traversé haletante du courrier du Csar voyageant incognito, en train, en steam-boat, en tarentass (mieux que la télégue des journalistes restée à moitié enlisée), à cheval, à pied, en charrette à foin et même sur un radeau de troncs d’arbres….

Cinémascope ou même opéra, ces scènes colorées de fêtes au palais, de la foire de Nijni-Novgorod, de revue militaire et fête tartare…

De l’aventure, du rythme, une poursuite entre le vrai courrier et l’imposteur, qui arrivera le premier à Irkoutsk?

De l’amour aussi, maternel, fraternel.

Qui a dit que Jules Verne avait écrit des romans-jeunesse? Ou peut être cette lecture m’a donné un coup de jeune pour quelques jours.

A lire sans modération

 

Makhno et sa juive – Joseph Kessel

UKRAINE

J’ai rencontré Makhno à plusieurs reprises dernièrement : dans la Cavalerie Rouge d‘Isaac Babel et dans Les Loups de Benoît Vitkine. Ce révolutionnaire anarchiste de la Révolution de 1917 m’a intriguée et je suis tombée sur ce court roman de Kessel de moins de 100 pages que j’ai lu d’une seule traite. 

Dans un café parisien, le Sans Souci (cela ne vous rappelle rien?) un camelot qui fut autrefois journaliste, après boire de la bière mêlée de vodka poivrée et et salée, fait cadeau à l’écrivain d’une belle histoire:

« – je vous dirai la vie de batko Makhno »

Nestor Ivanovitch Makhno.

il y a un triple destin dans ces syllabes : la ruse, l’insouciance et la férocité. Vous pensez que j’exagère, que c’est de la prophétie après coup. Possible.

C’est une histoire d’amour entre l’ataman terrible et sanguinaire et une jeune fille juive, qui a osé le défier. Belle histoire contée avec le style inimitable de Kessel dans la fureur de la guerre civile dans le décor improbable d’un train qui traverse l’Ukraine dans la dévastation et les massacres. 

Pour le plaisir de lire Kessel plus que pour se renseigner sur le personnage de Makhno et sur l’histoire du mouvement anarchiste dans la Révolution. De la vie de Makhno, j’apprends ses années d’apprentissage, et ses combats

« chef de bande, il commence par piller les grandes propriétés, puis fait en partisan la guerre aux Allemands puis aux bolcheviks. Avec l’ataman Grigorieff, il prend Odessa, le trahit, l’assassine, massacre les juifs, les bourgeois, les officiers, les commissaires, bref, pendant deux années terrorise l’Ukraine entière par son audace, sa cruauté, sa rapidité de manœuvre et sa félonie… »

C’est un peu court et je n’en apprendrai pas plus pour la Grande Histoire.

Il me faudra d’autres sources. Il n’empêche que Kessel est un merveilleux conteur!

Heureux soit son nom – Sotiris Dimitriou – Quidam Ed.

LITTERATURE GRECQUE

Un court roman, histoires de paysans de l’Epire du village de Povla près de la frontière albanaise que sépare la montagne Mourgana (1806 m).

Trois récits : Alexo (hiver 1943) , Sofia (1943-1975) Shoejtim (1990)

Alexo – Roman de misère, de famine et de froid dans la guerre qui a pris les hommes et les a divisés, les femmes de Povla ne reçoivent plus l’aide des émigrés d’Australie ou du Canada, elles tentent de nourrir leurs enfants et partent troquer leurs dernières possessions, tapis ou vaisselles de l’autre côté de la frontière albanaise dans des villages grecs. Douaniers ou bandits, des hommes confisquent les pauvres marchandises et sont contraintes de mendier ou de travailler dans les fermes qui acceptent de les abriter.

Albanie

Sofia – Sofia avec ses engelures ne peut pas rentrer avec les autres femmes en Grèce et se trouve piégée en Albanie. Avec l’installation du régime d’Enver Hodja, elle se trouvera prisonnière de l’autre côté de la montagne. Elle entend les cloches qui tintent en Grèce, elle peut même entrevoir sa mère de loin, mais on le la laissera pas traverser ma frontière. Son histoire est celle de ces Grecs qui seront éloignés de leur origine, déplacés. la dictature albanaise affame, réduit en esclavage, fait taire toute velléité d’opposition. Au moindre écart, les hommes seront conduits au bagne et toute la famille « tachée ». Quatre décennies s’écouleront dans la misère et la crainte du régime.

« Avec le temps on a bien fini par s’entendre. Bien forcés. On discutait – comme on pouvait – on riait ensemble. Il avait été octroyé à chaque famille, un âne sans ânesse, trois biques sans bouc, cinq-six gélines sans coq, histoire qu’elles ne fasse pas de poussins. Faire un potager, c’était interdit. Les trois olives sur les arbres autour de la maison, on n’avait pas le droit de les ramasser…. »

Shpejtim – est le petit fils de Sofia, provenant d’une famille « tachée », son père est envoyé dans les mines au nord ouest de l’Albanie, vivant dans la peur des ennemis : les Grecs étant les pires. Sans avenir en Albanie il décide de partir en Grèce, de franchir la montagne. Si l’accueil dans le village de ses ancêtre est chaleureux, la vie des Albanais immigrés en Grèce est difficile, bien différente de ce dont il rêvait en regardant la télévision grecque…

Le titre s’explique dans les dernières pages de livre

– Heureux soit ton nom, Dimitri.

Il a souri et m’a fait un signe de la main.

je suis monté dans le bus. je me sentais un peu mieux. De gars m’avait réchauffé le cœur

On note aussi l’importance des noms, surtout du nom des femmes privées après leur mariage non seulement du nom de famille mais même de leur prénom, portant le double nom de leur mari féminisé. Privées même de leur nom et pourtant si fortes, si courageuses.

La traductrice note le style, et la langue démotique très simple, dialectal, proche de l’oralité contrastant avec la langue Katharevousa, le grec littéraire officiel. Elle a cherché à reproduire les régionalismes par des expressions paysannes  d’un patois forézien ou auvergnat, que je n’ai pas toujours compris mais qui donne une saveur paysanne au récit.

Un livre singulier, très touchant qu’on lit d’un souffle (98 pages)

 

 

Adieu Shangaï – juif Angel Wagenstein – Ed. l’Esprit des péninsules

BULGARIE 

Angel Wagenstein est un écrivain bulgare auteur de Abraham le Poivrot, loin de Tolède et de Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac, que j’ai beaucoup aimés et qui mettent en scène des Juifs séfarades bulgares à Plovdiv pour le premier et un tailleur ashkénaze de Kolodetz- Galicie  (à côté de Lviv) qui, sans quitter sa ville a changé 5 fois de nationalité et a été déporté avec son beau-frère le rabbin. Ces deux livres, florilège d’humour juif m’avaient beaucoup fait sourire, même rire. 

Adieu Shanghai est le dernier volet de cette trilogie racontant l’histoire des Juifs d’Europe au XXème siècle. C’est un roman historique et  un roman d’espionnage : l’histoire vraie, mal connue, de la communauté juive de Shanghai entre les années 30 et la fin de la guerre en 1946.

En introduction et en conclusion : la Symphonie des Adieux de Haydn. Les héros du roman sont des Juifs allemands : un couple de musiciens de Dresde et  Hilde, une jeune Berlinoise, figurante de cinéma qui a été repérée pour un tournage à Paris. Juifs assimilés, éloignés de la tradition juive, ils n’ont pris conscience du danger dans l’Allemagne nazie que très tard quand toutes les portes de l’exil se sont refermées.  L’Angleterre ferme ses portes, l’Amérique ne donne plus de visas comme dans l’épopée du paquebot Saint Louis avec à son bord près de 1000 juifs allemands qu’on a renvoyé à Hambourg.  Le 10 novembre 1938, Nuit de Cristal, Theodor Weissberg et les musiciens juifs du Philharmonique de Dresde sont arrêtés et conduits à, Dachau… Seule destination encore ouverte : Shanghai! 

A Shanghai la Communauté Juive est composé de trois groupes  : les plus anciens, les Bagdadis, riches commerçants sont installés au coeur de la Communauté internationale, un autre groupe vient de Russie ayant échappé aux pogroms et aux persécutions, et plus récemment des réfugiés venus d’Allemagne s’entassent dans un quartier pauvre, dans des dortoirs de fortune de la fourmilière humaine de Hongkew. 

Cosmopolite, Shanghaï était une ville portuaire avec des Anglais, des Français, des Allemands, des marins , vivant séparés du peuple chinois. Depuis juillet 1937 les Japonais sont maîtres de la ville. Les Allemands alliés des Japonais comptent bien étendre les mesures antijuives à Shanghaï et concentre les Juifs dans un ghetto à Hongkew.

Shanghaï est aussi un nid d’espions, entre services secrets japonais, allemands, russes, anglais et américains. Les gouvernants n’écoutent pas toujours les indices que leurs renseignements font circuler. Pearl Harbour aurait-il pu être évité? Pour qui espionne Vladek- le polyglotte, alias Vincent le journaliste? Tout un jeu trouble dans les vapeurs d’opium ajoute à la tension du livre.

Ces jours-là, on attribuait à Joseph Staline le mérite personnel du retournement de situation sur le front russe. possible. Si la rumeur et l’Histoire aiment à simplifier et personnifier les évènements afin de les rendre  plus digeste. il serait cependant par trop simpliste de mettre toutes les victoires et tous les naufrages au crédit d’un seul homme. Il est ainsi peu probable que le message codé par le journaliste suisse Jean-Loup Vincent ait joué à lui seul un rôle décisif dans cette épopée si dramatique pour Moscou. Attribuer la prise de Troie, au terme d’un infructueux siège de dix ans, à un cheval en bois creux, la destruction de l’inexpugnable Jéricho à des trompettes ou le salut de Rome à des vols d’oies. Autant de procédés littéraires, mais bien loin de restituer toute la complexité et la barbarie de la vérité historique….[…]Semblables supercheries douanières se comptent par dizaines ; Pearl Harbour est du nombre.

On ne sourit pas(ou très peu) à la lecture de ce livre contrairement aux deux précédents, on est en pleine tragédie. Et pourtant, l’auteur sait repérer le cocasse de certaines situations comme cette synagogue dans un temple chinois meublé d’un énorme Bouddha ou l’orchestre des carmélites accueillant les réfugiés en musique

Cet exotique tableau avec nonnes chinoises embouchant trombones et trompettes pour magnifier le Danube bleu à l’embouchure du Yang-Tseu-Kiang lequel brassait les eaux d’un brun trouble, recelait quelque chose de grotesque et de touchant à la fois. un tel accueil, aussi solennel qu’ inattendu, insufflait du courage dans l’âme des réfugiés désorientés et exténués après ce long voyage, il ravivait l’espoir génétiquement enraciné au cœur de la tribu d’Israël, si souvent persécutée, que la situation n’était pas si tragique et qu’au bout du compte, tout finirait par s’arranger. Frêle espoir qui serait bientôt mis à rude épreuve. 

Livre d’autant plus émouvant que rien (ou très peu) a été inventé!