La légende des montagnes qui naviguent (2) Les Apennins- Paolo Rumiz

LIRE POUR L’ITALIE

la deuxième partie de La Légende des montagnes qui naviguent se déroule dans les Apennins de Savone au Capo Sud, à l’extrême sud de la Calabre.

En prologue : 

Entre Florence et le bassin du Mugello, j’ai traversé dix-huit kilomètres au milieu d’une angoissante succession de plaques verticales de roche fracturée, de lames dégoulinantes d’eau qui m’enserraient[…] je voyageais dans une éponge. Les Apennins étaient un fond marin criblé de fissures.

….saignée qui, en quelques années à peine, avait volé aux Apennins cent vingt millions de mètres cubes d’eau, soit
cinquante litres à la seconde. On m’a parlé de caporalato1, de pots-de-vin, de main-d’œuvre tuée au travail. 

Le tunnel de la ligne Bologne-Florence m’apparaissait de plus en plus comme une allégorie dantesque.

En contrepoint, il va chercher à suivre la  colonne vertébrale de l’Italie en suivant sa crête, il part

avec des règles de fer. Pas de grande ville. Pas de plaine. Pas de guides rouges, verts ou bleus en direction des monuments.

Et pour moyen de transport une Topolino 1953 bleue, une voiture de collection, qui suscite curiosité et sympathie partout où il va passer. Ce roadtrip est presque une histoire d’amour entre lui et sa voiture qui va imprimer son rythme particulier, et ses limites (elle prend l’eau). Il sera beaucoup question de pannes, de réparations qui imposeront des étapes imprévues et des rencontres. 

Les rencontres sont inattendues comme celle de la baleine des Apennins, fossile bien sûr mais inspirante. Autres mastodontes  : les éléphants d’Hannibal . Hannibal sera un personnage récurrent au cours de  cette expédition ainsi que Frédéric II. Cette montagne que les humains désertent est une sorte de bout du monde 

« C’est un endroit où ne viennent que les bêtes sauvages. Les montagnes sont pleines de hérissons, de vipères, de renards et de buses »

C’est aussi le domaine du loup, et celui des bergers et des agneaux.

Si les montagnes sont désertées, les auberges sont chaleureuses

« Mon cher ami, ton voyage t’ouvrira la porte d’un monde oublié et méconnu. Tu trouveras l’âme d’un pays malheureux, aimé de tous, sauf des Italiens. »

On y joue de la musique : on y apprend que la cornemuse en serait originaire. Les souvenirs historiques racontent la dernière guerre, les partisans, les Américains mais aussi un passé plus ancien des guerres napoléoniennes

 On l’appelle Camp dei Rus, le champ des Russes. C’est à cause des cosaques. Ils ont commis de telles atrocités parmi les villageois, après avoir défait les armées de Napoléon en 1799, que les gens se sont mis à les zigouiller dès qu’ils étaient
ivres.

les années 1950, on a vu arriver les charrues motorisées, la terre a été retournée jusqu’à ses profondeurs,
régurgitant des sabres, des baïonnettes et des boutons frappés d’étranges lettres en écriture cyrillique, et ce n’est
qu’alors que la mémoire a repris corps.

L’Antiquité a laissé des noms puniques :

« écriteau qui indique le village de Zerba, puis devant une plaque portant le nom Tàrtago. Les noms comportent toujours un secret et mon incomparable navigateur en détient, de toute évidence, la clef : « Il paraît que ces deux noms veulent dire respectivement Djerba et Carthage. À cause des Carthaginois qui se seraient cachés ici, après la deuxième guerre punique. »

il importe que, après vingt-deux siècles, la vallée revendique encore maintenant de fabuleux antécédents puniques. »

Il traverse aussi des villages remaniés par Mussolini où le souvenir du Duce est encore honoré avec boutiques de gadgets fascistes. L’auteur note avec humour 

« Il nous suffit de savoir que, par un perfide retour des choses Mussolini repose dans la via Giacomo Matteotti; locataire de sa propre victime »

Dans les Marches, il passe par les monts Sybillinsquel beau nom, qui évoque la Sibylle, les mystères, les forces cosmiques des orages, les ermitages et les couvents, Camaldules et Padre Pio… on approche du Gargano. 

Le Monte Sibilla n’était que le commencement. Je m’aventurais ensuite dans un territoire, au sud-est, où l’invisible prenait l’ascendant. Après les baleines volantes et les éléphants d’Hannibal rencontrés en Padanie, c’étaient maintenant des cavernes et des eaux souterraines qui se manifestaient.

Nous voici revenus aux eaux souterraines, comme au début de l’aventure, à ces eaux que le tunnel du TGV a volée, à l’eau qui manque…à l’exode rural. parce que la désertification des Apennins est aussi le thème principal.

L’Italie est tellement obnubilée par les clandestins, tellement braquée sur les extra-communautaires, qu’elle ne s’aperçoit pas que l’émigration interne s’est remise en marche. Dans les grandes largeurs

J’ai pris 13 pages de notes tant j’ai été enchantée de cette lecture. Incapable maintenant de tout restituer.

Vers la fin, quand il traverse la Basilicate et la Calabre j’espère croiser des routes que nous avons parcourues en juin 2019. En vain. En revanche il détecte ce que nous n’avions pas pu voir ni entendre : l’ombre de la n’drangheta et les rapports sociaux 

« En Italie, une voiture sert à faire savoir combien d’argent on a. Dans le Sud, elle sert en plus à autre chose : à indiquer son contrôle du territoire. Celui qui se gare de travers en occupant la moitié de la chaussée laisse entendre que quelque chose (ou quelqu’un) lui permet de le faire. »

Un beau livre à ranger à côté de ceux de Fermor, de Chatwyn, Durrelln  de Lacarrière, et de son compatriote triestin Magris.

La légende des montagnes qui naviguent (1) Alpes- Paolo Rumiz (2007)- Arthaud

LITTERATURE ITALIENNE

« Depuis la terrasse, nous voyons un fleuve de nuages bas qui se répand depuis le lac de Côme, une masse liquide et lente, qui se heurte contre les parois rocheuses, engendre un ressac, des brisants, des marées, des vagues anormales, comme des doigts crochus qui se forment et se dissipent sans interruption dans les dernières lueurs du jour. Un bref instant, les montagnes ont recommencé à naviguer ».

Paolo Rumiz est un écrivain-voyageur, un journaliste de La Repubblica natif de Trieste (1947) . Il a également écrit L’Ombre d’Hannibal et Aux frontières de l’Europe que j’ai beaucoup aimés et qui sont des récits de voyage. 

La Légende des montagnes qui naviguent raconte l’exploration des Alpes le plus souvent à vélo sur huit itinéraires de la Dalmatie à Nice en passant par l’Autriche et la Suisse. L’auteur en huit étapes descendra la botte italienne sur les Appenins à bord d’une Topolino bleue. 

L’écrivain triestin commence son périple aux portes de Trieste dans les montagnes de Dalmatie.

Incipit :

Si par une soirée d’été en Dalmatie, on entend un chant de montagnard sortir d’un voilier à l’ancre, il n’y a pas de
doute : c’est un bateau triestin.

[…]
Qu’était la Dalmatie, sinon un système de vallées remplies d’eau salée, de prairies d’algues, de bancs de
poissons gras et d’épaves ? »

Entre Slovénie et Croatie, il connaît les toponymes en italien, les frontières fluctuantes, auberges habsbourgeoises, kiosques post-communistes. Son voyage est imprégné d’un passé que j’ignore, je me suis perdue dans les cols et les lacs et les souvenirs de guerre. Quelle est cette armée perdue en 1915? L’effondrement plus récent de la Yougoslavie ne facilite en rien le repérage. 

En revanche toutes les histoires d’ours me plaisent, surtout quand les ours nagent jusqu’aux îles ou quand ils volent le miel.

C’est un voyage à vélo ou à pied, loin des destinations touristiques à la rencontre des autochtones. Interrogation sur les identités après le démantèlement de la Yougoslavie et l’adhésion de la Slovénie à l’Europe :

« C’est, en outre, le syndrome de Lilliput, l’envie de se refermer sur soi-même, de chercher parmi les os des ancêtres, afin de diviser le monde entre les autochtones et les autres. Beaucoup se demandent si l’Europe unie vaut vraiment la peine »

Il passe alors en Autriche par  « la tanière de Jörg Haider, gouverneur de Carinthie et croquemitaine du populisme alpin » qu’il va rencontrer. En ce début du XXIème siècle, il s’attarde sur cette montée de la démagogie et de la xénophobie, non seulement en Autriche mais aussi en Italie. Ce thème sera récurrent dans l’ouvrage.

Il décrit la vie des alpages, équilibre séculaire mis en danger par les aménagements hydrauliques et raconte la catastrophe du barrage Vajont (1963), dans les montagnes qui naviguent il sera beaucoup question d’eau! je découvre une montagne insolite , milieu fragile et menacé qui se referme sur lui-même.

C’est aussi l’occasion de très belles rencontres : avec l’écrivain Mario Rigoni Stern, des alpinistes ou Mauro Corona, alpiniste et sculpteur qui lui offre un couteau. Histoire d’alpinistes. Histoire de bois, de luthiers..

Hommes des bois, charpentiers de marine, manieurs d’archet, luthiers, c’est du pareil au même. Le bois chante toujours.

puis il y a le secret de cet art entièrement originaire de la plaine du Pô – l’art des luthiers – concentré entre
Venise, Brescia et Crémone, dans une caisse de résonance embrumée où confluèrent les techniques de trois
grandes écoles : Espagne, Angleterre et monde arabe.

Brunello ouvre l’étui, enfonce la virole de l’instrument dans la zone la plus oble de l’arbre abattu[…] il joue une gavotte[…]Voilà, ici, ici c’est parfait ! » Le luthier écoute les vibrations du bois vivant, avec la main entre son oreille et l’écorce.

Je pense au film sorti récemment  La Symphonie des arbres de Hans Lukas Hansen où un luthier de Crémone était à la recherche de l’arbre idéal pour construire un Stradivarius parfait dans les forêts bosniennes. 

Histoires de trains, de trains italiens parfois négligés, de trains autrichiens, et surtout d’un train modèle suisse. Histoires de tunnels ferroviaires suisses et aussi de tunnels qu’on aménage sans concertation avec les riverains. Incendie du tunnel du Mont Blanc (1999)

Quelle transformation pour cette Haute-Savoie qui rivalisait avec la Vénétie en matière de richesse récente, mais aussi de mal-être, de tyrannie du travail et de populisme de la petite bourgeoisie, allant, comme tant d’autres, jusqu’aux fantasmes autonomistes et aux vociférations…

Histoires de glaciers malades, de changement climatique….

La comptabilité fait peur : le glacier du côté nord de l’Adamello a disparu, celui de la Lobbia s’est détaché du refuge, le Pian di Neve s’est abaissé d’une centaine de mètres. La face nord du Montefalcone est devenue impraticable, le couloir du Monte Nero sur la Presanella n’existe pratiquement plus. Et sur le Mont-Blanc aussi tout a changé.

J’ai lu avec un plaisir immense ce récit qui soulève des questions très actuelles et qui nous promène dans ces montagnes magnifiques.

J’ai fait une pause dans la lecture quand Rumiz a changé de direction pour découvrir les Appenins. Encore huit chapitres qui méritent bien un autre billet.(à suivre…)

 

Au Château de Champs-sur-Marne – Exposition d’Or d’Orient atelier ULGADOR

BALADES EN ILE DE FRANCE

Dominant la Marne qui coule en bas d’un beau parc à  la française, ce petit château élevé entre 1703 et 1707 est entièrement meublé. Au XVIIIème siècle il fut occupé par le financier Paul Poisson de Bourvallais, puis par le duc de la Vallière qui le fit décorer par Christophe Huet et le loua de 1757 à 1759 à la marquise de Pompadour. Le banquier Louis Cahen d’Anvers l’acquiert en 1895, le fait restaurer et complète le décor du XVIIIème en adaptant la demeure au mode de vie de l’époque. Charles Cahen d’Anvers donna le château à l’Etat qui l’utilisa pour la réception de chefs d’état étrangers.

Le cabinet en camaïeu : peinte autour de 1748 d’un décor de chinoiseries

De nos jours, le château et le parc sont ouverts au public et c’est une très belle visite!

Salon rouge transformé en 1928

Plusieurs thématiques de cette visite libre avec un plan très détaillé :

focus sur la décoration XVIIIè, les chinoiseries des boiseries, les porcelaines, les stucs

le salon chinois représentant un Extrême-Orient imaginaire

attention apportée aux objets et meubles comme les bibelots ou les fauteuils tapissés sur le motif des Fables de La Fontaine

On peut aussi imaginer le mode de vie des nobles au XVIIIè ou des banquiers à la Belle Epoque et au début du XXè .

la table
Fables de La Fontaine

On découvre, bureaux, salle de musique, salle à manger des enfants, fumoir…mais aussi commodités pour la toilette.

J’ai adoré les chinoiseries dans le salon chinois mais aussi sur la grande tapisserie du bureau

Fumoir communiquant avec la salle de billard. Tapisserie représentant l’empereur chinois Kangxi

Mais on peut aussi s’intéresser tout spécialement à l’exposition d‘Or et d’Orient de l’atelier ULGADOR.

ULGADOR se consacre à la création de panneaux décoratifs ornés de feuilles de métal (or, cuivre, laiton, argent aluminium…) déposé sur différentes surfaces. Ces panneaux sont utilisés par des firmes de luxe, des hôtels, des institutions.

paravent ulgador

Les panneaux, principalement des paravents sont distribués dans toutes les pièces du château y trouvant une place harmonieuse.

Le nom Ulgador évoque un certain exotisme et la richesse de l’or ce avec les lettres du nom de Gabor Ulvecki fondateur de l’atelier et inventeur de la technique après avoir appris la dorure sur bois chez un restaurateur. 

Bassin de la nymphe Scylla métamorphosée en monstre avec des têtes de chien à ses pieds

J’ai terminé la matinée par une promenade dans le parc.

Et comme il faisait beau en bord de Marne nous avons déjeuné dans une sorte de guinguette : Il Capuccino . Excellent emplacement, des tables en bord de Marne, plusieurs salles et des terrasses abritées et chauffées l’hiver. 

Il Cappuccino : Gournay/Marne

Spécialités italiennes, pizze et pâtes. j’ai commandé une parmiggiana (gratin d’aubergines) et Dominque une escalope à la florentine. C’était très abondant et délicieux.

 

Nàtt – Ragnar Jonasson

ISLANDE

Stora- Ageira

Retour à Siglufjördur au nord de l’Islande, petite ville à l’écart enclavée. Un nouveau tunnel est en construction pour relier Saudarkrokur et la côte Ouest (nous l’avons emprunté en 2019).

Le roman se déroule en 2010 juste après l’éruption de l’Eyjafjöll qui a émis une quantité énorme de cendres interrompant le trafic aérien européen (nous avions perdu une semaine de vacances en Grèce) et rendant  l’air irrespirable  à Reykjavik. les effets de la crise économique de 2008 sont encore perceptibles; l’économie et la monnaie islandaise en piteux état. 

 

C’est le troisième livre de Ragnar Jonasson que je lis et le troisième  de la série d’Ari Thor – policier à Siglufjördur, après Snor (je n’ai pas lu Mörk). Comme précédemment, je ne suis pas arrivée à m’attacher à Ari Thor ni à ses déboires sentimentaux. D’ailleurs le héros de la série ne joue qu’un rôle secondaire dans la résolution de l’enquête. Il fait d’ailleurs cruellement défaut à son chef au moment où on le plus besoin de lui. Plus intéressante : la journaliste Isrùn qui a une personnalité complexe et qui s’implique dans le drame. 

Je déteste qu’on spoile un polar. Je ne vous en dirai pas plus.

Soyez patient! L’action démarre très doucement et même se traîne. Une série de personnages se présente, certains auront un rôle dans l’intrigue, d’autres sèmeront des fausses pistes. En revanche, la fin s’accélère, même s’emballe et plonge dans la noirceur qu’on ne soupçonnait pas. Votre patience sera récompensée et vous tournerez les pages pour connaître le edénoue

428 – Une année ordinaire à la fin de l’Empire Romain – Giusto Traina – Les Belles Lettres

EMPIRE ROMAIN

Giusto Traina est universitaire, professeur d’histoire ancienne. Il s’agit donc d’un livre d’Histoire sérieux bourré de bibliographie et de notes (100 pages). Ce livre n’est pourtant pas inaccessible au profane, des cartes permettent de s’orienter dans les toponymes parfois oubliés.

Pourquoi l’auteur a-t-il choisie cette année 428? La réponse est dans le titre : une année ordinaire dans l’Empire romain,  peu d’évènements marquants : le roi d’Arménie est déposé, incapable, à la demande des nobles arméniens, fin d’une dynastie. Nestorius, évêque d’Antioche, vient prendre le poste d’évêque de Constantinople. Nous suivons son périple de Syrie à la Ville, traversant l’Anatolie.  Nous allons, d’ailleurs, beaucoup voyager au cours de cette lecture, dans l’empire et à ses frontières – limes.

Ravenne : mausolée de Galla Placidia

A la tête de l’Empire d’Orient, se trouve Théodose II, entouré de sa sœur Pulchérie et de sa femme Eudoxie. Les controverses religieuses sont vives entre courants ecclésiastiques et monachisme , des conciles se réunissent pour éliminer les hérésies, Theodorius sera d’ailleurs déposé au concile d’Ephèse (431)  . On rencontre en Syrie Siméon le stylite qui attire les foules perché sur sa colonne de 9 m de haut, Rabboula,  d’une rigueur ostentatoire.  A côté de l’orthodoxie l’arianisme est adopté par les Goths, manichéisme et zoroastrisme viennent de Perse et ont des adeptes. Le paganisme est encore vivace, sous forme de syncrétisme parfois, ou plus officiellement à Athènes où les philosophes font encore école. Eudoxie, l’impératrice est grecque et ne s’est convertie au christianisme à son mariage. Les controverses religieuses m’ont paru assez absconses pour la non-spécialiste que je suis et j’ai parfois lu en diagonale. 

Ravenne San vitale pour le plaisir

A la tête de l’Empire d’Occident : Valentinien III est le cousin de Théodose II. mais on note la forte personnalité de Galla Placidia, fille de Théodose Ier et mère de Valentinien. La capitale politique de l’Empire d’Occident est Ravenne . A Rome, règne le pape Celestin et les sénateurs se réunissent encore. Le paganisme résiste encore. La ville se remet du sac d’Alaric (410) et se reconstruit. 

Les Barbares ne menacent pas encore l’Italie, si les Burgondes sont installés en Aquitaine, le général Aetius remporte en 428 une victoire à Cologne et à Mayence sur les Francs. D’ailleurs les armées d’Aetius comportaient des barbares des Huns notamment.   L’auteur note que :

« comme dans le poème de Kavafis En attendant les Barbares, les membres du clergé de Gaule voyaient dans l’invasion une solution à leurs problèmes »

En 428 Gunderic, roi Vandale, s’empare de Séville. Les Vandales étaient établis en Espagne avant de déferler sur l’Afrique du nord. Ils étaient convertis à l’arianisme.

En Afrique du nord, nous rencontrons Saint Augustin, évêque d’Hippone âgé de 74 ans. 

Nous avons ainsi fait un tour de la Méditerranée avant de nous intéresser à l’EgypteCyrille, adversaire des Juifs et des païens dirige une véritable milice à Alexandrie. Le christianisme se développe dans les fractions populaires non hellénisées en une église copte. Chenouté abbé des communautés cénobites du Monastère Blanc est un représentant du peuple opprimé. Le Ramasseum et les temples païens sont martelés. mais il reste encore des traces des religions préchrétiennes. Le temple d’Isis à Philae est encore ouvert au culte. 

De l’Egypte on passe en Palestine avant de terminer le périple en Perse...

Un beau voyage!

 

Entre ciel et terre – Jon Kalman Stefànsson

ISLANDE

 

« Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. Pourtant, à eux seuls, ils ne suffisent pas et nous nous égarons sur les landes désolées de la vie si nous n’avons rien d’autre que le bois d’un
crayon auquel nous accrocher. »

Entre ciel et terre est le premier tome d’une trilogie. J’avais été soufflée par Le cœur des hommes, lu avant notre voyage en Islande. j’aurais peut être dû lire les trois livres dans l’ordre (je viens de télécharger le tome suivant La Tristesse des Anges )

Dans les fjords du Nord Ouest de l’Islande, au mois de mars, le monde est blanc de neige. Le roman commence dans le Village de Pêcheurs, des baraquements sur une plage où sont posées les barques. Les pêcheurs ont souvent une maison et une famille ailleurs, mais ils logent ensemble avec une cantinière à proximité du rivage. Pétur est le patron de sa barque à six rames. Bardur lit Le Paradis perdu, tellement pénétré par la poésie, il en oublie sa vareuse.

«  Il est des poèmes qui changent votre journée, votre nuit, votre vie. Il en est qui vous mènent à l’oubli, vous oubliez
votre tristesse, votre désespoir, votre vareuse, le froid s’approche de vous : touché ! dit-il et vous voilà mort. »

la journée est prometteuse, il iront loin chercher le poisson:

« Ils rament et leurs cœurs pompent le sang, distillant en eux le doute sur le poisson et sur la vie, mais aucunement
sur Dieu, non, car sinon, ils oseraient à peine monter sur cette coquille de noix, ce cercueil ouvert, posé à la surface de la mer, bleue en surface, mais noire comme le charbon en dessous. Dans leur esprit, Dieu est absolu. Lui et Pétur sont probablement les seuls êtres pour lesquels Einar éprouve du respect en ce monde, parfois aussi pour Jésus, mais ce respect n’est pas aussi inconditionnel, un homme qui tend l’autre joue ne tiendrait pas longtemps ici, au creux des montagnes…. »

Cette journée de pêche qui tourne au drame est un grand moment de lecture.

« Le bonheur, c’est d’avoir à manger, d’avoir échappé à la tempête, d’avoir enjambé les rouleaux imposants qui
mugissent aux abords de la côte, »

La barque est revenue de la tempête chargée du poisson, mais Bardur est revenu gelé.

Le Gamin partageait le lit et la planche de rame avec Bardur ne retournera plus dans la barque et part sous la neige et le vent rendre le livre du Paradis Perdu au Capitaine Kolbeinn 

« L’enfer, c’est ne pas savoir si l’on est vivant ou mort. Je vis, tu vis, nous vivons, ils meurent.

Mourir est le mouvement absolument blanc, lit-on dans un poème.

L’enfer, c’est d’être mort et de prendre conscience que vous n’avez pas accordé assez d’attention à la vie à l’époque où vous en aviez la possibilité. »

Les pages de la marche dans la tempête de neige sur le plateau, entre vie et mort, entre enfer et poésie sont hallucinantes.

Le Gamin arrive dans la vallée de Tungudalur et s’évanouit à l’entrée dans la buvette  du bout du monde. 

le port de Höfn

Dans le village, je retrouve les personnages qui apparaissent dans Le Coeur de l’Homme. L’histoire prend alors une autre tournure et quitte le monde de la mer et des poissons. Un moment, je regrette l’âpre poésie des pêcheurs pour cette vie villageoise plus mesquine. La vie du petit port de commerce avec ses capitaines, ses maisons bourgeoises, ses entrepôts sont un autre monde que le gamin va découvrir et qui va lui donner peut être une autre raison de vivre. 

Et comme je veux connaître la suite de l’histoire, j’attends de lire la tristesse des Anges

Julie Manet à Marmottan

EXPOSITION TEMPORAIRE jusqu’au 20 mars 2022

Berthe Morisot : Julie et sa levrette Laërte

Julie Manet(1878 -1892) était la fille de Berthe Morisot (1841 – 1895) et d’Eugène Manet (1833 -1892) « enfant de l’impressionnisme » elle a servi de modèle à Berthe Morisot,

Berthe Morisot : Au Bord du Lac

 bien sûr, mais aussi à Renoir

Renoir : portrait de Julie Manet

A la mort de son père, Stéphane Mallarmé devient son tuteur

Gauguin : Mallarmé et le corbeau de Poe

Avec sa mère comme professeur, Julie peint,

Julie Manet : portrait de Paule Gobillard

« Mariage au Louvre » Julie s’exerce au Louvre à copier les Maîtres, elle y rencontre Ernest Rouart qui deviendra son mari

Rouart d’après Mantegna

Rouart fait également le portrait de Julie

Rouart : Julie peignant

La peinture en héritage : Julie Manet, entourée des maîtres de l’impressionnisme réunit une belle collection. On peut donc admirer de nombreux tableaux Corot, Monet, Degas, maurice Denis, Delacroix, Daumier …

Degas : Saint Valery-sur-Somme
C Monet : Bordighera
Daumier

Il ne faut surtout pas oublier de monter à l’étage où l’exposition se poursuit. Il y a également de belles icones, des enluminures, vitraux et de belles salle empires

E manet : Berthe Morisot

 

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac – roman d’Angel Wagenstein – autrement

MITTELEUROPA

Angel Wagenstein (né en 1922 à Plovdiv, Bulgarie) juif séfarade est l’auteur d’Abraham le Poivrot qui m’avait fait beaucoup rire et qui se déroulait au bord de la Maritza.

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac – Sur la vie d’Isaac Jacob Blumenfeld à travers deux guerres mondiales, trois camps de concentration et cinq parties – 

traduit du bulgare

Si Lewen : LaParade

Isaac est un tailleur de Kolodetz, de l’ancienne province de Galicie, aujourd’hui en Ukraine non loin de Lvov. Isaac Brumenfeld fut successivement sujet et soldat de l’Empire Autrichien(jusqu’en 1918), citoyen polonais(jusqu’en 1939 , soviétique jusqu’à l’invasion allemande 1942, allemand (et interné dans deux camps nazis), réfugié en Autriche, interné en Sibérie….

« tout cas, voici le fond de ma pensée : si la demeure de Dieu possédait des fenêtres, il y aurait beau temps que ses carreaux seraient brisés ! »

Cette vie tragique est racontée de manière cocasse, véritable collection de blagues juives, qui me font sourire quand ce n’est pas rire aux éclats. Avec son compère et beau-frère le rabbin Shmuel Bendavid (qui devint Président du club des athées pendant leur période soviétique) ils traversent les épreuves avec débrouillardise et philosophie et surtout un grand humanisme.

« — Qui sortira vainqueur d’après toi, demandai-je, les nôtres ou les autres ? — Qui sont les nôtres ? fit pensivement Shmuel. Et qui sont les autres ? Et qu’importe le vainqueur quand la victoire ressemble à un édredon trop court ? Si tu t’en couvres la poitrine, tes pieds resteront à l’air. Si tu veux avoir les pieds au chaud, ta poitrine restera découverte. Et plus longtemps durera la guerre, plus court sera l’édredon. Si bien qu’en définitive, la victoire ne sera plus capable de réchauffer quiconque. »

La vie quotidienne des juifs du shtetl est décrite de manière vivante. Isaac est tailleur mais l’essentiel de ses commandes est plutôt de retourner un caftan pour lui donner sur l’envers un aspect présentable (sinon neuf) .  Ses connaissances des différentes langues parlées à Kolodetz, son Allemand littéraire, le Russe (qui sert surtout pour les jurons), le Polonais, en plus du yiddisch de la vie familiale, lui permet de survivre dans ses tribulations.

Chaque fois que la vie paraît impossible, une nouvelle anecdote (blague juive) va alléger le récit et les digressions sont annoncées parfois de manière plaisante :

« voilà que je suis à nouveau passé par Odessa pour me rendre à Berditchev. »

J’ai recopié tout un florilège d’humour juif, je suis bien tentée de tout coller ici .

Si Lewen : La parade

Ce récit émouvant est un texte humaniste et pour finir , cette citation  illustre le sinistre « A CHACUN SON DÛ » des camps de concentration :

« Qu’est-ce qu’un unique et misérable émetteur caché parmi des boulets de coke comparé à la puissance de leur armée ? » « Je vais te dire ce qu’il est : il est l’obstination de l’esclave, il est une provocation envers l’indifférence de l’acier qui donne la mort. Je vais te le dire : il n’est rien et il est tout, un bras d’honneur au Führer, mais aussi un exemple dont l’homme faible a besoin pour croire que le monde peut changer.
L’inscription qui surmonte l’entrée de tous les camps de concentration – « À CHACUN SON DÛ » – prendra
alors un sens nouveau et deviendra enfin réalité. Amen et shabbat shalom, Itzik ! »

 

 

Picasso, l’Etranger – Musée de l’Histoire de l’Immigration – Porte Dorée

Exposition temporaire jusqu’au 13 février 2022

affiche

« L’étranger apprend l’art de s’adapter de manière plus approfondie, mais aussi plus douloureuse que celui qui revendique un sentiment d’appartenance »

Georg Simmel, L’Etranger 1908

L’Homme assis à la canne – 1901

« Peu de gens savent que l’artiste n’est jamais devenu français. le 3 avril 1940, Picasso déposa une demande de naturalisation qui lui fut refusée et qu’il ne renouvela jamais.. »

Cette exposition met en scène l’enquête d’Annie Cohen Solal : Un étranger nommé Picasso , Fayard, prix Fémina Essai 2021. La couverture du livre utilise le dossier de Picasso en Préfecture, l’exposition montre des facsimilés  géants. 

Dossier de Picasso

Cette exposition chronologique s’attache à la problématique de l’Etranger et montre comment Pablo Picasso, âgé de 19 ans, ne parlant pas français a débarqué à Paris à l’Exposition Universelle de 1900 où une de ses œuvres est exposée. Il est hébergé par des catalans anarchistes. On voit les nombreuses lettres que le jeune home  échange avec sa mère, elles sont même lues en Espagnol 

1900 – lettres en catalan et dessins

pour nous mettre dans l’ambiance dans une petite salle arrondie sont projetées des images de l’Exposition Universelle.

En 1901 Picasso expose à la Galerie Vollard . Le 17 mai paraît une critique élogieuse dans la Presse, le lendemain est établi le premier rapport de police sur la foi de ragots des indics. Picasso est marqué comme anarchiste et ce rapport va le suivre….

Picasso est séduit par l’ambiance des cafés et des baraques foraines, il visite aussi une prison pour femmes

1901- Femme au bonnet

1902 -1903 : 3ème voyage à Paris « la période Galère » si pauvre qu’il ne parvient pas à payer son loyer sans l’aide de Max Jacob. Une sorte de BD « Une histoire simple de Max Jacob » illustre cette amitié. Le carnet d’adresse de Picasso témoigne aussi des relations que le peintre a nouées. 

« mais qui sont-ils, dis-moi, ces bohémiens, ces gens un peu plus errants que nous-mêmes » Rainer Maria Rilke (1922)

1905 – 4ème voyage : Le Bateau-Lavoir et la rencontre avec Apollinaire. Ses carnets montrent leur fascination pour le cirque qui aboutit au grand tableau des Saltimbanques (à Washington). bienafa malgré eux Apollinaire se trouvent mêlés à des affaires de vol pour la tête ibère de Cerra (qui appartenait au Louvre) et pour le vol de la Joconde. 

Saltimbanque (l’original est à Washington)

Les saltimbanques

Guillaume Apollinaire

Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises.

Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe.

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours, des cerceaux dorés
L’ours et le singe, animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage.

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

1906-1914 – A la tête de l’Avant-Garde

1909 Sacré Coeur cubiste

Picasso rencontre les Stein et Kahnweiler. Ce dernier assure la promotion de ses  œuvres jusqu’à Prague, Moscou et toute l’Europe Centrale. Dans une vidéo on peut écouter Kahnweiler raconter sa rencontre pittoresque avec Picasso  et ses rapports avec Braque. une très jolie collection de statuettes africaine rappelle le goût de Picasso pour l’art africain. 

1957 portrait de Kahnweiler

Première Guerre mondiale : Derain part à la guerre, Apollinaire s’engage. En 1914, le stock Kahnweiler est mis sous séquestre et 700 œuvres de Picasso seront dispersées à bas prix en 1921

« monsieur l’Inspecteur, je crois utile de vous mettre au courant des agissement du sieur Kahnweiler qui, comme ses si sympathiques compatriotes , s’indigne de savoir que l’Etat Français ose decider de la vente de son stock »

la xénophobie, n’est pas loin et suivra Picasso!

1917 – 1939 – Un artiste dans tous ses états

1920 Polichinelle et Arlequin

Entre Ballets Russes et Aristocratie Française : Picasso  devient décorateur pour les Ballets Russes et rencontre Diaghilev,  Cocteau, Satie, Stravinsky. Une vidéo nous permet d’entendre Cocteau raconter les Ballets russes avec une étonnante captation de Parade (2008) Il quitte Montmartre et s’installe Rue La Boétie, dans les  beaux quartiers. 

1921 – la lecture de la Lettre , évocation de l’amitié

Dans l’orbite de l’Internationale Surréaliste il fréquente Breton, Aragon et Eluard tout d’abord et plus tard Dali, Miro et Giacometti. 

le peintre et son modèle 1928-1929

En 1934, il s’installe dans une gentilhommière à Boisgeloup ce qui lui permet de s’éloigner de Paris pendant les émeutes xénophobes de 1934. 

Minotaure mené par une petite fille

1936 A côté des Républicains espagnols

Picasso est nommé directeur honoraire du Prado puis reçoit la commande pour l’Exposition Internationale où il présente Guernica

1939 – 1944 – La France aux Français

En 1940, la demande de naturalisation est refusée et Picasso se replie à Royan

Royan

«  je veux que mes peintures puissent se défendre, résister à l’envahisseur comme si chaque surface était hérissée de lames de rasoir »

1944- 1973 Sur la vague des trente glorieuses

Picasso obtient le statut de « résident privilégié » (renouvelable tous les 10 ans. )

1944 le PCF comme une patrie

Picasso est le dessinateur de la Colombe de la Paix, on le voit au Congrès de la paix en 1949.

les fumées de Vallauris

Il fait ensuite le Choix du Sud et s’installe à Vallauris

la Baie de Cannes

j’ai beaucoup aimé cette exposition tout à fait à sa place dans le musée de l’Immigration.

Si Lewen : La Parade, présentée par Art Spiegelmann au mahJ

Exposition temporaire jusqu’au 8 mai 2022

affiche

La Parade est une série de 55 dessins réalisés en 1950 par Si Lewen

publiée sous forme de livre, épuisé réédité en 2016, par  Art Spiegelmann . 

On peut imaginer le film de cette Parade parade militaire, comme il en fut entre les deux guerres mondiales, avec ses spectateurs curieux, peut-être joyeux où sont présentées les armées de plus en plus menaçantes. De la parade les images montrent la bataille qui se déclenche presque insidieusement, l’arrivée de la mort, jusqu’à la fin, jusqu’à cette image où les deux adversaires s’enlacent et se transpercent de leur lance. 

Art Spiegelman l’auteur du roman graphique Maus, présente dans une longue vidéo la vie de Si Lewen qui était son ami. Il raconte que Si s’était engagé dans l’armée américaine qui l’a utilisé comme traducteur et l’avait monté sur un camion équipé de haut-parleurs afin de persuader les militaires allemands de quitter le combat. Equipée très dangereuse, puisqu’il était pris pour une cible facile. Après la libération des camps, Si blesssé rentre en  Amérique. La Parade est une réponse à sa vision des horreurs de la guerre. 

Art Spiegelman

Albert Einstein a écrit à Si Lewen en 1951 :

« je trouve notre oeuvre très impressionnante d’un point de vue purement artistique. En outre, je trouve qu’elle a le réel mérite de combattre les tendances belliqueuse par le biais de l’art. ni les descriptions concrètes, ni les discours intellectuels ne peuvent égaler l’effet psychologique de l’art véritable. On a souvent dit que l’art ne devait se mettre au service d’aucune cause politique ou autre. Je ne suis pas de cet avis. «