Connaissez-vous Toyen?

Exposition temporaire au MAM de Paris du 25 mars au 24 juillet 2022

affiche

Une affiche énigmatique!

Un nom qui l’est autant. Homme? femme? de quelle origine?

« Marie Čermínová, dite « Toyen », née à Prague le 21 septembre 1902 et morte à Paris le 9 novembre 1980, est une artiste peintre tchèque surréaliste » Wikipédia

Toyen 1930

TOYEN vient du Français CITOYEN et ce choix ne peut que me la rendre sympathique. 

« 1919, Toyen a 17 ans. elle vient de quitter sa famille pour rejoindre les milieux anarchistes et communistes de Prague. » 

Et voici encore de quoi me la rendre encore plus sympathique!

C’est une grande rétrospective que le MAM lui consacre.

le coussin

j’ai beaucoup aimé ses tableaux de jeunesse, entre 1922 et 1929, les coloris frais, la recherche poétique du détail aussi bien dans le sujet que dans la technique, grattage, épaississement, pochoir(?),

1926 Fata morgana

 

les avaleurs de sabre

Cirque, variété, music hall, ballet, pantomime, mélodrame, café-concert, fête populaire […]spectacle sans littérature et hors la littérature sont la véritable poésie fraîche électrique, le plus possible non naturaliste

Une autre série en couleurs violentes, en tableaux plus grands, aux limites de l’abstraction évoque des paysages, des aires géographiques, des paysages sous-marins

1931
1931 dans les mers du sud

Pendant cette même période, sur des carnets; elle fait des dessins érotiques, ces tableaux de coquillages sont-ils des visions érotique?

Toyen surréaliste

Dans les années 1933-1934, elle passe à des tableaux plus sombres avec des fonds gris, des dégoulinades et des zébrures noires. Les titres : Homme de glu, Dans le brouillard, spectre jaune, spectre rose introduisent un nouvel univers : celui du rêve, du somnambulisme

1935 la Femme magnétique

Toyen travaille sans harnais de sécurité au-dessus du toit de son profond somnambulisme, divaguant sans  un geste, ressentant sans cesse une malédiction au dessus de l’ivresse » 1938

 

Effroi

De 1924, son premier voyage à Paris à 1939 où les surréalistes tchèques entrent en clandestinité, les voyages, les échanges épistolaires, les expositions surréalistes sont fréquents. En 1932, Toyen expose avec Max Ernst, Tanguy, Dali et Giacometti.  En 1935, Breton vient à Prague avec Eluard. Dans une vitrine, des photos de Man Ray une vitrine on voit des lettres très affectueuses d’Eluard. Nombreuses sont les illustrations des livres des surréalistes, Soupault.

les spectres, objets fantômes, son rêve (1937) est cauchemardesque.

les voix dans la forêt

1939 –  1946 Cache-toi,  guerre.

Cache toi guerre

Ces cauchemars sont-ils prémonitoires des horreurs de la guerre?

Pendant les années de guerre Toyen produit des cycles « Tir » et « Cache toi guerre » 

Tir
1945 la Guerre ou l’épouvantail de campagne

Elle cache pendant la guerre Heisler qui est juif. C’est avec lui qu’elle prendra la route de l’exil à Paris, fuyant le totalitarisme stalinien. Breton lui organise une exposition à Paris.

Le Nouveau Monde Amoureux (1967 -1980)

1968 le Nouveau Monde amoureux.

Toute une série de grands tableaux très sombres avec des formes indéfinies, des verts inquiétants des violets ou des marrons sinistres ne réussissent pas à me séduire, c’est trop monotone à mon goût.

1964 Le rêve

En revanche, la présence d’animaux même inquiétants comme des fauves, des hiboux ou des chiens de garde me plaisent.

 

1960 Nouent et renouent

Pour finir, Nouent er renouent est mon préféré.

Nueve Cuatro – Nicolas Laquerrière – Harper Collins

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

le pont de Choisy

Quand Babélio a proposé Nueve Cuatro roman policier se déroulant dans le 9-4, je me suis précipitée. J’aime lire des polars. Le 94 c’est chez moi! L’auteur est de Choisy-le-Roi , j’y vais presque tous les jours me promener au Parc interdépartemental des Sport, ou sur les bords de Seine.

Au premier abord, Henri le héros, retraité 71 ans, ancien comptable, heureux occupant d’un pavillon proche de la Seine, grand lecteur de policiers, diabétique au bout du rouleau, aurait pu être un enquêteur atypique qui ne pouvait que m’intriguer. Sa voisine, Clara, lycéenne disparaît. Henri se met en campagne pour le retrouver.

Suspectant un enlèvement ou un trafic louche, il part dans les quartiers louches de Ratigny (banlieue s’étendant de part et d’autres de la Seine, parcourue par l’A86, pavillons et cité). Je retrouve une géographie familière.

J’étais donc dans les meilleures dispositions pour passer un bon moment. Au bout d’une cinquantaine de pages, cela déraille. Un bestiaire de lapins, crocodile, cheval, traverse la ville, cela se veut fantastique, c’est raté. Henri se trouve propulsé dans un monde de petites racailles, de trafics d’extorsions de fonds, de traites de femmes.

Tout ce monde-là parle verlan, un dialecte djeun pas très inventif que l’auteur orthographie comme les Sms ce qui rend la compréhension difficile. Par exemple : « caillera » on comprend, « kaïra« , c’est déjà plus difficile. Parsemer les dialogues de whesh et wallah, cela fait peut être exotique pour les Parisiens, c’est facile et cela n’apporte pas grand chose. C’est même d’une pauvreté affligeante. L’argot pourrait être riche, créatif, imaginatif, drôle, le « djeun » simplifié est juste répétitif.

L’intrigue n’avance pas, les personnages stéréotypés, simplifiés, juste capable de se battre, de s’insulter, et dès que des armes entrent en jeu de se massacrer. Combats de coqs sans panache. Je m’ennuie. je m’ennuie même beaucoup.

Par politesse, je me sens obligée de lire le livre jusqu’au bout. Quelle punition, quelle corvée! Henri devient le superhéros avec sa voiture pleine de carabines, de moins en moins crédible. Et en dehors des luttes de pouvoir entre les divers truands, il ne se passe strictement rien. Les cadavres s’accumulent sans aucune conséquence, d’autres bandes surgissent, bien identifiées, elles serviront de cibles. on se dirait dans un jeu vidéo….

Je suis désolée de faire une critique si négative, je remercie l’éditeur et babélio pour le livre. Suis-je ingrate?

Le Cousin Pons – Balzac

LESCTURE COMMUNE : BALZAC

le cousin Pons et son spencer-Empire

Le Cousin Pons est un roman très sombre de la Comédie Humaine.

Sylvain Pons est un musicien qui a eu son heure de gloire sous l’Empire

« auteur de célèbres romances roucoulées par nos mères, de deux opéras joués en 1815 et 1816… »

Il a gardé de cette période faste, le costume spencer démodé au temps où se déroule le roman (1844) et l’habitude des dîners fins en ville qu’il fréquente encore pique-assiette, toléré à la table de lointains cousins d’une famille bien élargie d’où son nom de « Cousin Pons ». Il vit chichement de son poste de chef d’orchestre dans un Théâtre de Boulevard en compagnie d’un pianiste allemand Schmucke. Les deux musiciens sont inséparables, dans le quartier on les appelle « les casse-noisettes ». Ils logent rue de Normandie dans le Marais et la portière de la maison, Madame Cibot tient leur ménage.

En plus de la gourmandise, Pons a une autre passion : la brocante. Alors que les  Camusot, le notaire Cardot, le comte Popinot méprisent ce parent pauvre,  une anecdote suggère l’importance de la collection d’art de Pons : il offre un éventail décoré par Watteau, dédaigné par la Présidente de Marville qui ne connaît même pas le peintre et qui lui joue un sale tour. C’est le début de la brouille entre Pons et ses parents fortunés. C’est aussi l’entrée en scène de madame Cibot, la portière.

Pons faisait de vains efforts pour répondre, la Cibot parlait comme le vent marche. Si l’on a trouvé le moyen
d’arrêter les machines à vapeur, celui de stopper la langue d’une portière épuisera le génie des inventeurs.

Tandis que la famille de Pons le méprise, madame Cibot éclairée par  le brocanteur Rémonenq découvre la valeur des tableaux du Musée-Pons qui contient des Raphaël, Dürer, et des objets exceptionnels. 

« Ici commence le drame, ou, si vous voulez, la comédie terrible de la mort d’un célibataire livré par la force des
choses à la rapacité des natures cupides qui se groupent à son lit »

Rejeté par ses parents, Pons tombe malade et se trouve sous l’emprise de Madame Cibot qui va tendre le piège fatal pour dépouiller les musiciens naïfs. Elle trouve dans le quartier des complices qui ont tous intérêt à profiter de cette bonne fortune : le brocanteur, le marchand de tableau Magus,  le médecin Poulain, l’homme de loi Fraisier et toute une clique peu recommandable. La machination est infernale. L’issue inéluctable. le lecteur assiste à l’agonie du musicien puis à celle de son ami.

« mais, après tout, vois-tu, la vie est bien triste, les entrepreneurs chipotent, les rois carottent, les ministres
tripotent, les gens riches économisotent… Les artistes n’ont plus de ça ! dit-elle en se frappant le cœur, c’est un temps à mourir… Adieu, vieux ! »

Balzac détaille tous les rouages de cette machine infernale et les dessous de l’ascension sociale de ces intrigants impitoyables. Et comme d’habitude, il nous surprend par une visite chez une voyante, une autres dans les coulisses du théâtre. On ne s’ennuie pas sauf pendant les commérages et bavardages de la Cibot, mais c’est à dessein….

Akseli Gallen-Kallela – Mythes et Nature au coeur de la nature finlandaise – Jacquemart-André

EXPOSITION TEMPORAIRE jusqu’au 25 juillet 2022

 

Akseli Gallen-Kallela 1865-1931), après des années de formation en Finlande étudie à Paris de 1884 à 1888. 

L’exposition au Musée Jacquemart-André offre un panorama sur l’œuvre variée du peintre finlandais.

Portraits naturalistes comme cette souffrance muette

Souffrance muette

Gallen-Kallela a su construire et aménager un chalet comme studio d’artiste dans la forêt pour sa famille et pour travailler en pleine nature. Un vitrail montre qu’il a utilisé des techniques diverses dans les arts décoratifs comme un tapis ondulant.

Bouleaux

Etudes botaniques avec une finesse inégalée

 

Huile, aquarelle, dessin, il a aussi utilisé la gravure en illustrant le Kalavala

GRavure

Il a aussi collaboré aux décors des Expositions Universelles en 1889 et 1900 avec des fresques sur les thèmes du kalavala

Nuages et reflets des nuages….

Deux salles de l’exposition montrent le symbolisme sur des thèmes plus ésotériques mais ce n’est pas ce qui me plait le plus.

mais c’est l’évocation de la nature finlandaise, de l’eau, de la glace, des reflets et des nuages qu’il m’a vraiment bluffée.

Reflets et bandes de glace, géométrie d’une débâcle.

Un rendu parfait de l’eau .

Neige aussi

 

Et même une tonalité japonisante avec ce fond doré

paysage japonisant?

 

les abeilles grises – Andreï Kourkov – Ed. Liana Levi

UKRAINE

Alors que l’Ukraine occupe les actualités avec ces images terribles de guerre, de destructions, de réfugiés…il m’a semblé indispensable d’aborder l’Ukraine par la littérature, pour donner de l’épaisseur à ces images fugitives ou récurrentes auxquelles on finit de s’habituer sans chercher à connaître les personnes, les Ukrainiens et ce qu’ils ont à nous dire en dehors de l’urgence. 

Hasard ou coïncidence? Les abeilles grises est paru en février 2022 en français, quelques semaines avant l’invasion de l’Ukraine, été2019 en VO. 

« Ça faisait presque trois ans que Pachka et lui maintenaient la vie dans le village. On ne pouvait tout de même pas laisser le village sans vie. »

Sergueïtch est apiculteur. Son village dans la « zone grise », sur la ligne de démarcation entre les séparatistes du Dombass et l’Ukraine, sur la ligne de front, a  été abandonné par ses habitants à la suite des bombardements et des tirs. Il ne reste plus au village que lui et Pachka, son meilleur ennemi depuis l’école primaire, qui devient aussi son seul ami.

« Si les nôtres te réclament quelque chose, tu le feras ? – Quels “nôtres” ? demanda Sergueïtch d’un ton contrarié. –
Eh bien les nôtres, ceux de Donetsk ! Pourquoi tu fais l’idiot ? – Mes “nôtres” sont dans la grange, je n’en
connais pas d’autres. »

Sergueïtch reçoit la visite de Petro, un soldat ukrainien, Pachka trafique avec les « séparatistes » qui lui fournissent du pain, de la vodka…L’électricité a été coupée, plus de télévision ni de téléphone, sauf quand on lui recharge le portable. Avec son miel, il fait du troc.  Ils passent l’hiver sous la neige…les abeilles hibernent dans leurs ruches.

« Il se serait vu contraint depuis longtemps de partager toutes ses réserves avec son ennemi d’enfance. Au reste, iln’avait plus trop envie de penser à lui comme à un « ennemi ». À chaque nouvelle rencontre, même s’ils se
querellaient, Pachka lui semblait plus proche et plus compréhensible. Ils étaient à présent un peu comme
deux frères, même si, Dieu merci, ils n’étaient pas de la même famille. »

En hiver les simple se ressemblent, déneiger le toit de la grange, recharger le poêle en charbon, se procurer de la nourriture…

Cinq jours passèrent, tous identiques, tels des corbeaux. Pareille comparaison ne serait pas venue à l’esprit de
Sergueïtch si au cours de ces journées tranquilles et monotones, le seul bruit à emplir de temps à autre les
alentours n’eût été le croassement de ces oiseaux.

Quand le printemps arrive, que la végétation refleurit, Sergueïtch emporte ses ruches dans la campagne, loin des zones de combat pour que ses abeilles butinent en paix. En Ukraine d’abord, il campe, cuisine sur un feu de bois, vend son miel  et fait connaissance avec Galia, la vendeuse de l’épicerie. Une vie simple. Les habitants le voient comme un du Dombass, et après boire, un villageois lui détruit les vitres de sa voiture.

Il arrive en Crimée. Crimée paradisiaque pour les abeilles, tout au moins. Parce que pour lui, c’est plus compliqué, avec son passeport ukrainien. Il est accueilli par la famille tatare d’un apiculteur qu’il a connu autrefois. L’occupation russe de la Crimée est particulièrement cruelle pour les tatars.

Leur terre ? C’est la meilleure ! s’indigna la femme benoîtement. Elle est russe et chrétienne, et ça depuis la nuit des temps ! Bien avant les Tatars, les Russes ont apporté de Turquie le christianisme ici. À Chersonèse. Il n’y avait alors aucun musulman. Ce sont les Turcs qui plus tard les ont envoyés en même temps que l’islam.
Poutine, quand il est venu, a raconté lui-même tout ça : ici, on est en sainte terre russe. – Bon, moi, je ne connais pas l’histoire. Les choses peuvent s’être passées de mille façons. – Les choses se sont passées comme Poutine l’a dit, insista la vendeuse. Poutine ne me ment pas. »

 

Les abeilles comme métaphore de la société?

En remontant le long des vignes, Sergueïtch repensa à ces policiers et à leurs gilets noirs. Il se dit que les abeilles et les fourmis avaient elles aussi des gardiens qui veillaient à l’ordre et protégeaient les familles d’éventuelles intrusions. Il se dit que les humains pourraient apprendre des abeilles. Les abeilles, grâce à leur discipline et leur travail, avaient construit le communisme dans les ruches. Les fourmis, elles, étaient parvenues à un vrai socialisme naturel. N’ayant rien à produire, elles avaient juste appris à maintenir l’ordre et l’égalité. Mais les humains ? Il n’y avait chez eux ni ordre ni égalité. 

Mais pourquoi grises? A vous de lire le livre.

Grâce à Kourkov, j’ai maintenant des images mentales pour imaginer l’Ukraine, le Dombass et la Crimée. Et si vous voulez écouter l’auteur sur France culture, il parle parfaitement le français!

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-culture/la-crise-ukrainienne-vue-par-les-ecrivain

 

Les Enfants de la Volga – Gouzel Iakhina

littérature de l’Europe de l’Est

RUSSIE

 

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C’est un gros pavé de 563 pages mais je l’ai dévoré avec grand plaisir.

C’est un roman très riche : il s’ouvre à Gnadenthal un peu avant 1920 dans la communauté allemande de la Volga avec le Schulmeister Bach à la personnalité plutôt insignifiante. Les colons allemands avaient été invités par la Grande Catherine et parlaient un dialecte allemand tandis que le Schulmeister enseigne sans grand succès le Haut Allemand, les poèmes de Goethe.

Trois mythes essentiels ont déterminé la vie des colons allemands depuis l’époque de Catherine la Grande. Le
premier – « le mythe de la terre promise russe » – est né des efforts des agents engagés par l’État russe pour
attirer des étrangers. Épuisés par la guerre de Sept Ans, par la famine et la ruine qui dévastaient l’Europe, les
paysans allemands étaient ravis de croire à l’existence de terres vastes et fertiles qui les attendaient dans la
lointaine Russie.

Aujourd’hui, comme dix et cent ans plus tôt, deux principes opposés se côtoient étonnamment bien dans le cœur du colon : tout d’abord, la volonté de s’ancrer, l’amour des traditions et un incorrigible fatalisme qui le poussent à travailler son champ pendant des décennies, sans se plaindre du destin…

Bach reçoit une curieuse invitation qui le mène de l’autre côté de la Volga  dispenser des leçons à la fille d’un riche paysan. Elle tombe amoureuse de lui, s’enfuit pour le rejoindre. Le bonheur? c’est sans compter sur l’envie, la malveillance des villageois. Le pasteur refuse d’unir les amoureux. La couple scandaleux est banni et passe la Volga pour s’installer dans la ferme du père où ils vivent  en autarcie des légumes du  jardin, des pommes du verger, des poissons du fleuve. Les descriptions de la vie quotidienne, des travaux agricoles, de l’abondance des fruits sont merveilleuses.

Encore une fois, leur bonheur est compromis. Des rôdeurs abusent de Klara que le modeste et maigrichon Bach est incapable de la défendre. Du viol naitra une petite fille Anntche tandis que Klara meurt en couches. Bach s’attache à la petite orpheline qu’il faut nourrir. Pour lui trouver du lait il  retourne à Gnadenthal qu’il retrouve bien changé. Entre temps la Révolution s’est déroulée avec la fuite de nombreux habitants, le début de la collectivisation. Comme il essayait de voler du lait des chèvres du kholkoze, il fait connaissance du camarade Hoffmann venu d’Allemagne pour construire le socialisme.

Hoffmann voulait changer le monde. Non, pas tout ce monde immense et inconnaissable qui s’étendait des deux côtés de la Volga, avec ses mines de charbon insondables qui dévoraient les gens et ses villes pluvieuses aux rues couvertes d’écailles puantes, mais juste le monde minuscule, barré d’un côté par le fleuve, et de l’autre –par le bord des gros champs courtauds du kolkhoze. Un petit monde consistant en quelques hectares de terre, deux douzaines de colons terrifiés, une cinquantaine de chèvres émaciées et deux chameaux grisonnants. Hoffmann voulait changer Gnadenthal.

Il conclut avec lui un curieux marché : il écrit les coutumes du village, les dictons, les coutumes en échange du lait. Sur la demande d’Hoffmann, il  transcrit les contes que Klara lui avait racontés. Finalement  Bach devient un véritable écrivain, invente des contes qui ont un réel succès.

Il était une fois une contrée où les prés semblaient d’émeraude, où les champs de blé brillaient comme l’or, une contrée d’abondance peuplée de bons bergers et de laboureurs paisibles, dont les poètes et les peintres ne
cessaient de chanter la beauté. Au cœur de cette contrée, sur une haute falaise surplombant une vaste rivière,
s’élevait le palais du roi. Et dans ce palais, vivait un roi très puissant. Il était gros comme un tonneau de harengs, chauve comme un pain rond, sa barbe rappelait une poignée de chou fermenté. Ce roi avait une fille aux yeux bleus comme l’eau de la rivière, aux joues douces comme les ailes d’un papillon. Elle n’avait jamais connu sa mère et avait grandi sous la surveillance d’une unique servante – une vieille maigre et sévère, qui passait ses journées à filer sans fin, et si parfois elle ouvrait la bouche, il n’en sortait que des méchancetés…

Ses écrits sont utilisés par Hoffmann pour l’agit-prop, publiés dans le journal local, affichés dans le village.

Par une sorte de magie, les contes se réalisent dans la vie. Ces récits de la vie populaire m’ont énormément plu. L’auteure donne une foultitude de détails ; ses descriptions sont amusantes, vivantes. L’enthousiasme gagne les habitants, ceux qui ont fui reviennent, les récoltes sont miraculeuses, la mécanisation commence avec l’arrivée de tracteurs nains. Bach note l’année 1926 comme l’année des Récoltes inouïes

Ces années fastes ont une fin avec les réquisitions de nourriture, 1927 est celle des Mauvais Pressentiments, 1928 celle du Blé caché, 1933 l’année de la Grande Famine. Le village est à nouveau ruiné, Hoffmann lynché par les paysans. Bach s’enferme à nouveau dans sa ferme de l’autre côté de la Volga, ne retourne plus au village et élève sa fille dans le mutisme.

comme Bach l’avait rêvé, la ferme était comme un grand bateau au milieu de l’océan, qui n’avait plus besoin des rivages.

L’amour muet du père pour sa fille, leur vie commune hors du temps dans la nature est à nouveau troublée par l’arrivée d’un vagabond, un enfant violent, incontrôlable, qui saura se faire apprivoiser et qui deviendra le frère de Anntche. Il lui apprendra à parler. Ce seront eux, les Enfants de la Volga.

Entre le récit de la vie au bord du fleuve, de courts chapitres racontent des épisodes de la vie de Staline, désigné par Il, épisodes cruels, décalés comme sa visite aux Allemands de la Volga de la République. Ces chapitres qui n’ont aucune incidence directe sur l’histoire de Bach rappellent le contexte de l’Union soviétique de l’époque.

Lecture comme un roman historique si on se réfère au calendrier de Bach. Roman d’amour, amour fou de Bach pour Klara et amour paternel exclusif pour Anntche. Contes populaires. Amour de l’écriture. Vie dans la nature et leçons d’horticulture. Comment cultiver, conserver les aliments; entretenir une isba, vivre en autarcie. Livre du fleuve avec ses mythes…Ce livre est très riche si on additionne tous ces aspects.

Un coup de cœur!

 

 

Les Dévastés – Théodora Dimova – Editions des Syrtes

 

BULGARIE

Lu dans le Mois de la Littérature de l’Esà la suite de Patrice

et  Chez mark et marcel de Passage à l’Est  

« Quel souvenir garderez-vous de moi si je ne vous écris pas ces mots, si, par cette lettre que vous lirez
certainement plusieurs fois, parfois ensemble, mais parfois seuls aussi, vous n’entendez pas ma voix et ne sentez pas ma caresse qui sera toujours au-dessus de vous, jusqu’à la fin de vos jours, tout comme maintenant je vous contemple et vous caresse, ici, sur ce sol en terre battue, serrés l’un contre l’autre, enveloppés de la couverture râpée que nos logeurs nous ont donnée.. »

Je me suis trompée longtemps en recopiant le titre Les Dévastés que j’orthographiais « Les Dévastées«  puisque ce sont les voix de femmes, Raïna, Ekaterina, Viktoria et Magdalena, Alexandra, vingt ans plus tard qui donnent le titre à chacun des chapitres. Dévastées à la suite de la prise de pouvoir des communistes sur la Bulgarie. 

Le livre s’ouvre sur la nuit que Raïna passe à la veille de l’exécution de Nikola, son mari, un écrivain, un intellectuel en février 1945. Par un long monologue, elle s’adresse à Nikola, comme si lui parler le maintenait encore en vie.

Ekaterina est la femme du Père Mina, emprisonné avec Nikola et fusillé avec lui. Elle écrit une longue lettre à ses enfants pour maintenir le souvenir de leur père. On ne s’est pas contenté de prendre la vie à leur père, on a aussi pris leur maison, et les a déporté dans une misère noire.

Viktoria et sa fille adoptive Magdalena sont victimes de la vindicte de voyous au service du nouveau pouvoir. Ils jalousent la richesse de Boris et l’envoient en prison. Déportée,  la jeune femme délicate, pianiste, artiste, travaillera dans un briqueterie après avoir tout perdu et sombrera dans la déchéance.

L’histoire d’Alexandra commence par un deuil : son père, Mikhail un peintre estimé vient de mourir. Mikhail était le mari de la fille de Raïna et la petite fille reporte toute son affection sur sa grand-mère qui lui livrera les secrets de famille. Et la boucle est bouclée.

Hommes exécutés, femmes en deuil, déportées…une réalité bien triste. Et pourtant je suis restée scotchée à écouter leur voix, à imaginer leurs histoires. Un roman très touchant, très sensible.

Les Nétanyahou – Joshua Cohen

LITTERATURE AMERICAINE

Le titre complet est LES NETANYAHOU ou le récit d’un épisode somme toute mineur, voir carrément  négligeable, dans l’histoire d’une famille très célèbre

Si vous achetez ce livre pour avoir des détails sur la politique israélienne récente, ou sur les affaires concernant Benhamin Netanyahou vous allez être déçu! Cet « épisode » se déroule dans une petite ville américaine en 1959/1960. Bibi, le Nétanyahou le plus célèbre aujourd’hui, avait alors 10 ans et personne n’imagine sa future carrière. D’ailleurs, le Nétanyahou qui occupe le devant de la scène est son père Benzion venu postuler pour un poste d’enseignant au sein d’une petite université américaine.

Il s’agit donc d’un roman drolatique dans la veine de ceux de Philip Roth,  de Samuel Bellow, ou des films de Woody Allen, de cet humour juif newyorkais qui oscille entre nostalgie et farce.

« Non, j’affirme simplement que pour ma génération, un Juif avait de la chance de passer pour un blanc, que la
couleur la plus ouvertement honnie était le rouge, que l’écriture inclusive n’était pas encore à l’ordre du jour, et que pour chaque minorité la mode, autant que la plus sûre des protections, était à l’assimilation – et sûrement pas à la différenciation.) »

Le narrateur, Ruben Bloom,  est un universitaire, un historien, le seul juif de l’université Corbin. A ce titre, le directeur de son département le charge de faire partie de la commission de recrutement et d’accueillir Benzion Netanyahou.

Ruben Blum est un personnage fictif inspiré du critique de lettres américaines,  Harold Blum, ami de l’auteur. La visite de Benzion Netanyahou a vraiment eu lieu ( peut-être pas  toutes les péripéties).

Les parents, et beaux-parents de Ruben Blum offrent les spécimens de Juifs Newyorkais.  Les Blum,  modestes tailleurs d’origine russo-ukrainiennes, pratiquants tandis que les Steinmetz, les parent d’Edith d’origine de Rhénanie sophistiqués. Rivalité entre le Bronx et Manhattan :

« Cette antipathie entre Blum et Steinmetz, un marxiste pourrait l’explique en termes de lutte des classes , comme la tension entre travailleurs et possesseurs : les Blum (mon père taillait le tissu, ma mère le repassait) confectionnaient les vêtements, les Steinmetz fournissaient la matière : les cousins d’Edith étaient dans le textile, ses parents dans la passementerie… »

Les visites des uns et des autres sont des épisodes amusants.

Il est bien sûr question des Netanyahaou: le grand-père, Rabbi Mileikowski partisan de Jabotinsky « sioniste révisionniste« , et à la fin du livre de Benyamin et de ses frères. Ruben Bloom se documentant sur les travaux et les recommandations de Benzion  a reçu divers avis dont une longue lettre détaillant la carrière de ce dernier et faisant apparaître son rôle politique : chercher à étendre l’idéologie sioniste révisionniste  dans la société américaine, y compris chez les chrétiens pour en faire des alliés. Les recherches du Professeur Benzion concernent l’Espagne médiévale, ses thèses seraient assez fumeuses, selon certains, très orientées idéologiquement.

sa fonction de représentant principal de Jabotinsky aux États-Unis….[…]

Bref, voici un homme qui travailla sans relâche pour bâtir non seulement une carrière, mais un État – l’État juif

[…]
A plusieurs reprises, Nétanyahou a fait preuve d’une tendance à vouloir politiser le passé juif et à faire de ses
traumatismes un outil de propagande.

[…]
que soit l’environnement intellectuel, relier entre eux pogroms à l’ère des Croisades et Inquisitions ibériques et Reich nazi, ne peut pas ne pas être perçu comme un acte outrepassant les limites de l’analogie hâtive, et ce, dans le but d’affirmer l’aspect cyclique de l’histoire juive – une cyclicité dangereusement proche du mystique.
[…]
Aux yeux de Jabotinsky, mais surtout aux yeux du jeune Nétanyahou, l’Europe était finie – l’Europe semait la
mort –, seule l’Amérique représentait l’avenir.

La carrière du fils serait largement inspirée  de celle de son père. Cet aspect du livre m’a beaucoup intéressée.

Et j’ai bien ri à toute la partie cocasse.

 

Une pause pour le blog pendant la découverte de la Côte d’Azur

Découvrir les villages perchés

. Parcourir les sentiers côtiers . Se promener dans les Maures et l’Esterel. Retrouver ces paysages peints par les artistes les plus fameux.

Des vacances comme un stage d’histoire de la peinture du XXeme siècle

Des randonnées à couper le souffle

Quand aurais je le temps d écrire ?

A bientôt à notre retour

le pays des autres – Leila Slimani – folio

MAROC


Mekhnès, 1946 – 1955, Mathilde, une jeune alsacienne, enceinte vient rejoindre son mari, Amine, qu’elle a épousé en Alsace à la fin de la guerre. Officier de l’armée française, prisonnier de guerre dont le rêve est de faire fructifier la terre que son père a acquis à 25 km de Mekhnès. Mathilde rêve d’aventure ; très amoureuse d’Amine, elle ne sait pas ce qui l’attend au Maroc.

La ferme est isolée, la terre ingrate, Mathilde se trouve bien solitaire. Etrangère dans la famille traditionnelle de son mari qui vit dans la médina. Moquée et méprisée par les Français de la ville européenne. Heureusement, Mathilde est inventive, pleine d’énergie et mère de deux enfants Aïcha et Selim. Aïcha étudie dans une école catholique, son intelligence aiguisée lui donne un statut de première de classe alors que ses petites camarades la snobent.

Au fil des années, la ferme se développe. Mathilde soigne les femmes dans une sorte de dispensaire. Amine a trouvé un débouché à l’exportation pour les fruits de ses vergers. La vie pourrait être plus douce si les luttes pour l’Indépendance ne devenaient pas de plus en plus pressantes.

« Il fut un temps pas si lointain où nous appelions terroristes ceux qui sont devenus des résistants. Après plus de quarante ans de protectorat, comment ne pas comprendre que les Marocains revendiquent cette liberté pour laquelle ils se sont battus, cette liberté dont nous leur avons transmis le goût, dont nous leur avons enseigné la valeur… »

Cette famille mixte ne sait plus où se situer. Comme les colons, ils ont un domaine et des ouvriers agricoles. Amine était fier de son statut d’ancien combattant .

« Non, à cet instant, ils appartenaient tous les deux à un camp qui n’existait pas, un camp où se mêlaient de manière égale et donc étrange, une indulgence pour la violence et une compassion pour les assassins et les assassinés. Tous les sentiments qui s’élevaient en eux leur apparaissaient comme une traîtrise et ils préféraient donc les taire. Ils étaient à la fois victimes et bourreaux, compagnons et adversaires, deux êtres hybrides incapable de donner un nom à leur loyauté. Ils étaient deux excommuniés qui ne pouvaient plus prier dans aucune église et dont le dieu est un dieu secret, intime, dont ils ignorent jusqu’au nom.. »

Cette ambiguïté, cette ambivalence se trouve aussi dans son statut de femme. Comment se définir parmi les femmes de la famille de son mari? Mathilde se sent proche de sa bonne, berbère, mais si différente, illettrée et peu soignée, elle voudrait aussi être l’amie de Selma, la petite sœur de son mari qui cherche à s’émanciper mais qui devra faire un mariage de convenance.