Cités à la Dérives – Stratis Tsirkas

JÉRUSALEM – LE CAIRE – ALEXANDRIE

le Caire
le Caire

Ce gros volume de près de 800 pages est une trilogie : Le Cercle, Ariane, La chauve-souris, trois romans écrits en 1960, 1962 et 1965. Gros pavé riche en personnages et en intrigues, personnages historiques ou personnages fictifs, que l’on retrouve dans les trois épisodes. Une liste des protagonistes est donnée en annexe, p 763 et il convient de s’y référer souvent pour éviter de se perdre, entre les noms, les prénoms, les surnoms et les pseudos pris pour la clandestinité…

Un café à Alexandrie
Un café à Alexandrie

Stratis Tsirkas donne une version hellénique du Moyen Orient. L’essentiel de l’action se déroule dans la communauté grecque, celle de la Diaspora grecque en Egypte et en Palestine mais aussi au sein de l’armée grecque qui a combattu Rommel et les fascistes aux côtés des britanniques ainsi que les électrons libres qui ont quitté la Grèce alors occupée par les Allemands pour prendre part à la lutte. Evidemment les Services de Sa Majesté sont très présents.

Cimetière britannique El Alamein
Cimetière britannique El Alamein

J’ai emprunté ce livre (désiré depuis de nombreuses années) à la suite de la lecture de L’Automobile Club d’Egypte d’Alaa El Aswanny  et du Colonel et de l’enfant-roi de Sinoué, une autre oeuvre comparable serait le Quatuor d’Alexandrie de Durrell qui se déroule dans le même décor mais qui est un peu antérieur. El Aswanny a un regard égyptien, tandis que le  point de vue de Durrell  est britannique.

 

« Jérusalem, cité à la dérive, Jérusalem cité des réfugiés » Juillet 1942

Deux vers du poète Seféris  donnent le titre de cet ouvrage.

Jérusalem, printemps  1941, Tobrouk a été prise par Rommel qui menace le Caire où les autorités brûlent les archives, Juifs et britanniques s’enfuient. La pension tenue par Frau Feldmann réunit cette population cosmopolite : un couple autrichien, une princesse roumaine, un couple de Juifs yéménites, une famille de Juifs polonais, une Tchèque, un commandant de la R.A.F, un Grec cohabitent dans cette maison à la salle de bain unique et sans téléphone.

Que fuit Caloyannis? Il a caché son uniforme et ne sort que la nuit. Déserteur? Espion? Qui sont ces « têtes coupées » ?

Jérusalem est un nid d’espions. Le ministre autrichien qui rêve de la monarchie des Habsbourg, doit rencontrer  Von Papen à Ankara est surveillé par l’Intelligence service ainsi que par les Américains, envoyé par les Anglais ou agent double? Tous ces diplomates et militaires sont cultivés, ils citent Hoelderlin, Eliot,  Cavafy ou Flaubert. Confidences sur l’oreiller, jeux de séductions ou même simples paris mondains, on boit, on couche beaucoup. Les couples se font et se défont.

Les « têtes coupées » sont les communistes grecs, à leur tête, Le Minus,  dogmatique stalinien. Entrés en clandestinité, ils souhaitent noyauter l’armée grecque dont les officiers ont une position ambiguë,  des sympathies fascistes ou une allégeance aux Anglais. Le rôle de Manos Caloyannis est de rédiger une gazette Le Combattant imprimant une ligne politique claire. l’urgence est de combattre Rommel.

Décembre 1942; Rommel a été repoussé à El-Alamein. Manos Simonidis,  en uniforme, rejoint la brigade grecque dans le désert lybique. Blessé lors d’un bombardement aérien, il est  hébergé dans une famille grecque du Caire chez Ariane dans le quartier du « Labyrinthe » où il renoue avec ses activités journalistiques. Le Minus n’est pas le seul dirigeant, d’autres permanents, Fanis, Foteros, Garélas forment un noyau très actif. Curieusement, ils restent presque uniquement dans la communauté grecque et ont peu/pas de relations avec les communistes égyptiens. Cloisonnement du mouvement internationaliste? Un chef du PCF venu de Moscou via Téhéran refuse d’entrer en relation avec les militants locaux et ne se réfère qu’au Minus. Clandestinité, autocritiques, discipline. C’est un véritable document quant au fonctionnement révolutionnaire à cette époque. L’objectif est bien sûr la lutte antifasciste aux côtés des anglais mais aussi le maintien d’une armée grecque révolutionnaire prête à conquérir le pouvoir en Grèce  après la libération du pays. Il convient donc de soutenir le moral des troupes tandis que les Anglais préféreraient leur laisser un rôle secondaire et mettre au pouvoir le roi et un gouvernement libéral à sa solde.

Le but des Anglais n’est-il pas de dissoudre l’armée de libération?Une étrange Anabase entraîne une brigade grecque dans une Marche pour l’Euphrate à travers le désert syrien, Alep, Racca..

Alexandrie, automne 1944, Simonidis doit relancer la gazette des marins. la flotte grecque est basée devant le port. L’action clandestine s’organise encore au sien de la communauté grecque. On a l’occasion de rencontrer des personnalités pittoresques, famille originaire de Chios réfugiés après le séisme de 1882. Alexandrie, grecque depuis l’Antiquité, avec ses Bains Cléopâtre, ce poète farfelu qui s’appelle lui-même Alexandre le jeune, où le marchand de légume arabe crie sa marchandise en grec!

Les antagonismes se précisent avec la fin de la guerre. Une ligne politique claire est nécessaire. Les communistes doivent-ils soutenir un gouvernement d’union nationale . la confrontation entre l’armée, la flotte grecque et les forces britanniques devient inévitable. Doit-on encourager les protestations contre les humiliations anglaises ou préserver à tout pris les armées pour la prise de pouvoir en Grèce. la guerre civile s’annonce déjà. La flotte subit l’attaque anglaise.

L’action clandestine devient de plus en plus risquée. les rivalités s’exacerbent : face à face intéressant entre le permanent et l’intellectuel.  Des agents anglais réactivent les provocations jusqu’au meurtre. Dans ce contexte difficile Simonidis retrouve une lady écossaise Nancy qui prendra part à l’action….

J’ai été happée dans le tourbillon de ce roman foisonnant, excitant. Difficile pour moi cependant de faire la part du réel, de l’histoire et du romanesque. Et une terrible envie de relire le Quatuor D’Alexandrie de Durrell!

 

Le colonel et l’enfant-roi, Mémoires d’Egypte – Sinoué

LIRE POUR L’EGYPTE

le colonel et l'enfant-roi

 

Le Colonel, c’est Nasser.

L’enfant-roi : Farouk.
Double -biographie croisée qui retrace le destin de l’Enfant-roi monté sur le trône à 16 ans et contraint à abdiquer en 1952 à la suite de la prise du pouvoir par les officiers en 1952.

Il raconte comment le fils d’un postier du Saïd est devenu le Raïs. Comment il s’est distingué en 1948 en Palestine, comment les officiers libres ont d’abord chassé le roi, porté Néguib à la première place avant de l’évincer.
Un troisième personnage, le narrateur, enfant, assiste à l’avènement d’une nouvelle Egypte, gouvernée par des Égyptiens, après des siècles de domination mamelouke, turque, anglaise…mais aussi l’effondrement de l’Egypte multi-ethnique, multiconfessionnelle, arabe et copte, mais aussi juive, grecque, syrienne, italienne. Fils du directeur d’un club, le Scarabée où Farouk et la bonne société venaient jouer, ce n’est pas ans rappeler le livre d’Alaa El Aswany Automobile Club d’Egypte.
Ce n’est pas un roman historique. C’est un vrai livre d’histoire très détaillé (parfois trop dans les intrigues entre les différents officiers).L’analyse de la décolonisation, départ des Anglais, mais aussi de la montée de l’emprise de l’armée sur l’Egypte, du glissement entre les sympathies pro-américaines à l’alliance avec l’URSS, sont passionnantes;
Un livre d’actualité après les printemps arabes. on comprend mieux les enjeux, déjà alors les forces en présence, Dès 1954, les Frères Musulmans et les officiers s’opposaient.

L’épilogue cite Cavafy : les barbares

 

 

 

 

 

 

Le colonel et l’enfant-roi

Automobile Club d’Egypte – Alaa El Aswany

LIRE POUR L’EGYPTE

Automobile club d'Egypte

Alaa El Aswany est l’auteur de l’Immeuble Yacoubian que j’ai beaucoup aimé.

Automobile Club d’Egypte est construit  sur le même plan : unité de lieu où de nombreux personnages se croisent (ou pas), où des histoires se déroulent en parallèle, dans divers milieu sociaux. Roman à tiroir, ou kaléidoscope de l’Egypte de la fin des années 40 sous le règne du roi Farouk et la domination anglaise.

farouk

 

 

 

Le roi, grand amateur d’automobiles, et joueur, fréquente assidûment cet établissement  où il peut s’affranchir du protocole. El-Kwo, le chambellan du roi, a aussi pour fonction de superviser le personnel égyptien du club. Malgré ce patronage royal, le Club est dirigé par un britannique Mr Wright, et quasiment fermé aux Égyptiens, pour en être membre, des conditions draconiennes sont imposées.

L’auteur s’attache à tout le personnel, domestiques,  serveurs, cuisiniers, portiers…. nubiens pour la plupart, recrutés par El-Kwo, et dressés avec dureté et tyrannie:

« je suis le serviteur le roi, et de Sa Seigneurerie et le serviteur des étrangers mais je suis votre maître et votre serviteur suprême ».

Abdelaziz Hamam, d’une famille noble de Haute Egypte, ruiné par sa trop grande générosité est venu avec ses trois fils et sa fille Saliha, au Caire pour donner une bonne éducation à ses enfants. Il travaille à la réserve. Sa famille et ses voisins seront les héros égyptiens du roman. Trois fils, trois destins très différents : Saïd, l’aîné, égoïste et arriviste, Kamel, le brillant étudiant, Mahmoud, le benjamin, simplet et naïf. Au décès du père les deux derniers seront embauchés, par charité à l’Automobile Club qui ne donne pas de retraite à la famille du personnel décédé.

Leur histoire s’entremêle avec celle de James Wright, dont la seule faiblesse est d’avoir pour maîtresse Odette Fattal, professeur au lycée français, anticonformiste qui lui impose son protégé Abdoune. Quand l’entremetteur du roi, Botticelli, qui est aussi mécanicien, remarque Mitsy Wright, pour la mettre dans le lit du roi, son père n’y voit qu’une occasion d’ascension sociale.

On croise aussi un Prince, photographe dilettante, qui s’avère être un nationaliste militant. Il réunit aussi bien wafdistes que communistes dans la lutte contre l’occupation britannique. Sous le vernis, des forces s’organisent. La prise de pouvoir par les militaires en 1952 et la déchéance du roi corrompu s’annoncent.  Les étudiants s’agitent. Même le personnel si stylé, si soumis de l’Automobile Club finira par se mettre en grève.

On peut faire une lecture politique de ce roman. Ce serait très réducteur de ne le lire qu’à travers la grille de la lutte sociale, la lutte pour la dignité des travailleurs qui ne veulent plus être battus comme des enfants ou comme des animaux. La vie quotidienne n’est pas oubliée, les journées rythmées par les prières de ces égyptiens très pieux, la cuisine. Étonnantes sont les visites sur la terrasse, des visiteurs de Haute-Egypte, des amants, des femmes qui étendent le linge…

Les femmes ne sont pas oubliées par le romancier. Saliha, jeune fille intelligente et instruite, raconte son histoire. Sa mère, Oum Saïd, est un modèle de courage et de force. Aïcha, la salace, mais la bonne voisine, Faïqa qui  prendra un mari dans ses filets….mais aussi les étrangères : Mitsy l’anglaise mais aussi les vieilles femmes riches recherchant un gigolo…Le récit de ces histoires de femmes me met  mal à l’aise. Les Égyptiens décidément ne sont pas à l’aise avec la sexualité.  Le chemin entre la fille modèle, la mère et la putain, est très étroit pour les jeunes hommes.

Un roman riche, complexe, foisonnant.

 

 

Le Dernier Pharaon : Gilbert Sinoué

LIRE POUR L’ÉGYPTE ET LA GRECE

Mohamed-Ali l’Homme de Kavalla

 

le dernier Pharaon, l’Homme de Kavala, est un personnage passionnant. la biographie que Sinoué lui consacre est un livre d’histoire très bien documenté. Il raconte un demi-siècle de géopolitique au Proche Orient : intrigues entre le vice-roi d’Égypte, Mohamed-Ali et le sultan de la Porte, dans un empire ottoman en déclin. Un demi-siècle de rivalités entre la France et l’Angleterre, entre la campagne de Bonaparte et la garde de la route des Indes. Guerres d’indépendance grecques, Missolonghi et Navarin mais aussi campagnes de Mohamed Ali contre les Wahabites dans la péninsule arabique et conquête du Soudan.


Un demi siècle d’histoire égyptienne entre une Égypte où règnent les Mamelouks et l’incurie avec un effort de modernisation, mise sur pied d’une armée, d’une industrie, nationaliste de l’agriculture et introduction des cultures du coton, de la soie, de la canne à sucre…. effort d’industrialisation, d’un service de santé, d’éducation. Admiration de Bonaparte mais également influence des Saint Simoniens…
Des notes abondantes, des annexes complètent ce livre très détaillé. Peut être un peu trop. On se perd parfois dans les intrigues ou les manœuvres diplomatiques. Lu une première fois la veille d’un voyage en Égypte, je l’ai relu avec plaisir en revenant de Kavala où j’ai visité sa maison natale.

Imaret de Kavala

Gérard de Nerval :Voyage en Orient

VOYAGE EN ORIENT

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« Je vais au-devant du soleil…Il flamboie à mes yeux dans les brumes colorées de l’Orient…. »

Nerval est parti à l’aventure, sans  aucun plan, aucun programme. Sa relation est une série de récits à un ami dans lequel ajoute des anecdotes et même des contes.

« Tu ne m’as pas encore demandé où je vais : le sais-je moi-même ? je vais tâcher de voir des pays que je n’ai pas vus…. »

 

Nerval n’est pas parti en pèlerin, comme Chateaubriand ou comme Byron, il ne s’est pas chargé d’une bibliothèque comme Lamartine. Nerval pare des charmes de l’Orient, les rives du Lac de Constance dont le nom évoque Constantinople. Nerval est dilettante, il cherche la bonne fortune, s’attarde sous le charme des belles à Vienne qu’il quittera après une rupture sentimentale. Vienne est-elle encore la porte de l’Orient ? Ou seulement une étape agréable ?

 Il embarque à Trieste sur l’Adriatique par un temps épouvantable, fait relâche à Corfou dont nous ne saurons rien, et, après une tempête, aborde à Cythère

« …ma journée a commencé comme un chant d’Homère ! C’était vraiment l’Aurore aux doigts de rose qui m’ouvrait les portes de l’Orient !… »

S’il commence sur le mode lyrique, il ajoute aussitôt :

Embarquement pour Cythère – Watteau

« Pour rentrer dans la prose, il faut avouer Que Cythère n’a conservé de toutes ses beautés que les rocs de porphyre, aussi tristes à voir que de simples rochers de grès. Pas un arbre sur la côte […] pas une rose, hélas ! Pas un coquillage le long de ce bord où les Néréides avaient choisi la conque de Cypris. Je cherchais les bergers et les bergères de Watteau…. »

Mais plutôt que de rester dans un inventaire prosaïque de ses déceptions, il préfère écrire un chapitre s’intitulant : La Messe de Vénus où il raconte les amours de Polyphile et de Polia, deux amants se préparant au pèlerinage de Cythère. Polyphile, c’est-à-dire Francesco Colonna, peintre du 15ème s’éprit d’une princesse italienne…Nerval, le poète s’autorise toute digression anachronique, pour notre plus grand plaisir. Mais il ne nous prive pas de la description de l’île, sous domination anglaise. Il cherche les vestiges du temple de Vénus, découvre une arche portant une inscription qu’il traduit : guérison des cœurs !

Avant de naviguer dans les Cyclades, il passe le Cap Malée « c’est un lieu magnifique en effet pour rêver au bruit des flots comme un moine romantique de Byron ! »

Dans la rade de Syra (Syros ?) : « je vis ce matin dans un ravissement complet. Je voudrais m’arrêter tout à fait chez ce bon peuple hellène, au milieu de ces îles aux noms sonores et d’où s’exhale comme un parfum du Jardin des Racines grecques » et de nous faire une démonstration de ses connaissances « Ah que je remercie à présent mes bons professeurs, tant de fois maudits, de m’avoir appris de quoi déchiffrer à Syra l’enseigne d’un barbier … »

Mais aux moulins de Syra, sa connaissances du Grec lui fait défaut et l’entraîne dans ne sorte de chasse aux jeunes filles, en revanche il est capable de suivre une un drame hellénique  où un Léonidas moderne avec trois cents palikares terminent la pièce par des coups de fusil.

J’aurais volontiers suivi Nerval dans d’autres aventures aussi distrayantes mais il ne s’attarde pas et fait voile vers l’Egypte.

Sa première impression est que « l’Égypte est un vaste tombeau : […] en abordant cette plage d’Alexandrie qui, avec ses ruines et ses monticules offre aux yeux des tombeaux épars sur un terre de cendre. ». En touriste, il va voir la colonne de Pompée, les bains de Cléopâtre et « je ne te parle pas d’une grande place tout européenne formée par les palais des consuls… »

Pierre Narcisse – bonaparte faisant grâce aux révoltés du Caire

Le titre de la partie consacrée au Caire : LES FEMMES DU CAIRE, est instructif. Nerval nous racontera son ascensions aux Pyramides, décrira les marchés, les palais…mais il ne se comporte pas comme les autres visiteurs. Sa première préoccupation est de découvrir les femmes égyptiennes  « Arrêtons-nous, et cherchons à soulever un coin du voile austère de la déesse de Saïs. » »L’habit mystérieux des femmes donne à la foule qui remplit les rues l’aspect joyeux d’un bal masqué », écrit-il un peu plus loin. Loin d’épouser les préjugés occidentaux, il imagine que le voile procure aux égyptiennes une liberté que les européennes ne connaîtraient pas.

Son drogman, son interprète Abdallah, essaie de lui faire connaître les mœurs des Européens au Caire, l’entraîne dans les hôtels,  mais « autant voudrait n’être point parti de Marseille. J’aime mieux, pour moi essayer la vie orientale tout à fait. ». Il décide de louer une maison, il doit d’abord acheter du mobilier au bazar, engager du personnel mais ce qu’il n’avait pas prévu c’est qu’il lui faudrait prendre femme. Cette aventure occupe une bonne partie de son séjour au Caire et lui permet d’entrer dans l’intimité de familles coptes ou musulmanes à la recherche d’une épouse convenable.

« Ne vous mariez pas, et surtout ne prenez point le turban ! » lui conseille un peintre français officiant avec un daguerréotype. Abdallah, le drogman est d’un autre avis, il propose des « mariages coptes » qui, avec l’avantage d’être chrétien, ne l’engagerait que pour le temps de son séjour en Egypte – mariage temporaire, en quelque sorte, trouvées par l’intermédiaire d’un wekil – un entremetteur. L’idée du mariage temporaire heurte la sensibilité de Nerval, une dernière solution lui paraît meilleure : acheter  une esclave qu’il libèrerait ainsi…

 Nous voilà bien loin des relations de voyage des pèlerins ou des touristes de Cook ! Nous arrivons en pleines Mille et Unes Nuits, au Besestain – le bazar – dans les jardins de Rosette, dans un bois d’orangers et de mûriers – au Mousky… Nerval nous fait découvrir la vie quotidienne au Caire où il se promène sur des ânes ou à pied. Rencontres insolites avec les anciens compagnons de Bonaparte restés en Égypte. Nerval ne partage pas les préjugés en cours: « je trouve qu’en général ce pauvre peuple d’Égypte est trop méprisé par les Européens ».

Nous suivons ses progrès dans la langue arabe dont il ne connaît au début qu’un seul mot Tayeb bon pour  tous les usages, découvrons la cuisine locale, y compris les sauterelles,

Après huit mois passés au Caire, avec son esclave Zeynab, Nerval s’embarque sur une cange sur le Nil bravant la peste qui sévit dans le delta et poursuit vers Beyrouth sur La Santa-Barbara,   bateau grec en compagnie d’un jeune arménien poéte. La navigation à voile est hasardeuse : 

« Pour peu que les vents nous fussent contraires nous risquions d’aller faire connaissance avec la patrie inhospitalière des Lestrigons ou les rochers porphyreux des Phéaciens. O Ulysse ! Télémaque ! Enée ! Étais-je destiné à vérifier par moi-même votre itinéraire fallacieux ! « 

Contrairement à Chateaubriand et son catholicisme militant, à Lamartine qui se réjouissait d’emboiter les pas de Jésus, Nerval se présente comme « un Parisien nourri d’idées philosophiques, un fils de Voltaire, un impie selon l’opinion des braves gens ! » il est donc dénué de préjugés religieux et admire la tolérance mutuelle pour les religions diverses. C’est cette tolérance qui le différencie de ses prédécesseurs fameux et qui le rend tellement ouvert à toutes les croyances et les traditions. Devant les côtes de Palestine, il n’éprouve aucun enthousiasme mystique, mais décrit les montagnes, l’aspect de la côte et, surtout raconte la quarantaine à laquelle ils sont soumis arrivant d’une zone où sévit la peste.

Au Liban, dans la Montagne,  il est l’hôte des Maronites, mais aussi des Druzes, assiste aux batailles entre ces communautés. Un moment, il pense participer à ces combats :

 « Que je puisse assister, dans ma vie à une lutte un peu grandiose, à une guerre religieuse. Il serait si beau d’y mourir pour la cause que vous défendez »

Mais dans le feu de l’action, le voilà qui reconnaît les druzes qui l’avaient si bien accueilli et que les vengeances, les destructions sans fin ne le concernent pas et il conclue

« Au fond, ces peuples s’estiment entre eux plus qu’on ne croit et ne peuvent oublier les liens qui les unissaient jadis. Tourmentés et excités soit par les missionnaires, soit par les moines, dans l’intérêt des puissances européennes, ils se ménagent à la manière des condottieri d’autrefois, qui livraient de grands combats sans effusion de sang… »

Pour être plus libre de ses mouvements dans la montagne, Nerval a laissé son esclave Zeynab à la pension de madame Carlès. Il y rencontre une jeune Druze dont il tombe amoureux. Il va donc essayer de faire libérer le père de Selma,  emprisonné par les Turcs de demander sa main. Fasciné par cette religion secrète, il tente d’en pénétrer les arcanes et trouve une parenté entre leur dogme et les secrets des Rose-Croix.

Interrompant son journal de bord, il raconte, sur le ton du conte oriental, l’HISTOIRE DU CALIFE HAKEM  en l’an 1000, dans les ruines du Vieux Caire. Hachich, rêves, prodiges… le conte, ou la légende est passionnante.

Encore une fois, Nerval qui a donné l’impression de vouloir se fixer au Liban reprend le voyage pour Constantinople.

Antoine Melling – Constantinople

« ville étrange que Constantinople ! Splendeur et misère, larmes et joie ; l’arbitraire plus qu’ailleurs, et aussi plus de liberté. Turcs, Arméniens, Grecs et Juifs, enfants du même sol et se supportant beaucoup mieux les uns les autres que ne le font, chez nous les gens de diverses provinces ou de divers partis. »

Encore une fois, la tolérance de Nerval est remarquable ! Curiosité de la variété des langues, des journaux, de la cuisine !

Alors qu’au Caire, il fuyait les Européens, à Constantinople, il fréquente Arméniens et européens et les Grecs  qui ne sont pas touristes mais partie prenante de la vie de la ville. Les Mille et Une Nuits ne sont pas loin : un inconnu lui raconte une aventure arrivée au Sérail.

Arrivé au moment du Ramadan, Nerval ne veut pas renoncer aux fêtes nocturnes. Le seul moyen d’y assister est de loger à Stamboul :  « Pensée absurde au premier abord attendu qu’aucun chrétien n’a le droit d’y prendre domicile » « eh bien ! un moyen seul existe ici,c’ est de vous faire passer pour Persan. »

Et voilà Nerval obligé de se déguiser en marchant persan  pour loger dans un caravansérail. Le jour en revanche, il était libre d’aller à Péra  ou ailleurs, visiter ses amis chrétiens ! A nouveau, prétexte à nous raconter un conte : spectacle de Karagueuz !

De tous les voyageurs romantiques que j’ai lus, Nerval m’apparaît le meilleur compagnon avec sa grande tolérance, son absence de préjugés, et sa fantaisie.

Ainsi se termine son voyage :

« J’ai été fort touché à Constantinople en voyant de bons derviches assister à la messe. La parole de Dieu leur paraissait bonne dans toutes les langues. Du reste, ils n’obligent personne à tourner comme un volant au son des flûtes, – ce qui pour eux-mêmes est la plus sublime façon d’honorer le ciel. »

Antoine et Cléopâtre – Shakespeare

CHALLENGE SHAKESPEARE

Lectures communes, challenges et autres défis, sont l’occasion d’aborder des textes moins fameux, de sortir des chemins battus et de confronter nos impressions.

Sans le défi de Claudialucia et de Maggie, je n’aurais pas choisi cette pièce de Shakespeare que je n’ai jamais vue . J’ai parfois du mal à lire du théâtre sans avoir vu jouer la pièce, tandis que le voyage inverse du retour au texte est toujours un grand plaisir.

Pas très étonnant que Antoine et Cléopâtre ne soit pas souvent monté! Que Shakespeare ignore (ou méprise) la règle classique des 3 unités, ce n’est pas franchement une découverte. On saute d’Alexandrie à Rome, d’une scène à l’autre, on passe par Athènes ou on monte à bord de la galère de Pompée. Fi de l’unité de lieu! Comment s’y retrouver? Étourdi par les lieux divers et le nombre des personnages , partisans de Marc-Antoine, ceux d’Octave, de Pompée, sans parler ceux de César. Peut-on les habiller de toges aux bordures différentes? Je plaisante, bien sûr, mais j’ai eu du mal à m’y retrouver! Enfin, une bonne connaissance de l’histoire romaine est indispensable, allusions aux triumvirats, à la bataille d’Actium.

C’est donc une pièce ardue, pour celle qui a oublié son histoire romaine.

 

Antoine et Cléopâtre, de grands amoureux? C’est ce que promettait la préface. Je n’ai guère trouvé d’amour. Plutôt de la manipulation. Qui est le plus grand manipulateur? César, qui place ses pions sur l’échiquier politique? Cléopâtre qui calcule, joue, ment met en scène un faux suicide? Le vrai, celui que tout le monde connaît, le panier de figues et les aspics, est-il un acte d’amour ou de dignité de la Reine déchue qui ne veut pas paraître au triomphe de César?

Antoine est il un amoureux? peu probable, son grand amour pour Cléopâtre ne l’empêche pas de se remarier à peine sa femme légitime refroidie. Si la « mort » de Cléopâtre l’atteint, n’est-ce pas plutôt ses défaites et les défections de ses alliés qui provoquent son suicide.

Pièce politique sûrement plus qu’histoire d’amour.

Merci aux blogueuses de m’avoir mis au défi de cette lecture un peu difficile! Les personnages me fascinent : j’avais « rencontré »Cléopâtre si souvent en Egypte que je me devais cette lecture. Et puis surtout le film César doit mourir vient de sortir que je me suis promise de voir et il faudra que je lise Jules César qui appartient à la série!

Emaux et Camées – Nostalgies d’obelisque

CHALLENGE ROMANTISME

Thèbes

L’obélisque de Paris

Sur cette place je m’ennuie,
Obélisque dépareillé ;
Neige, givre, bruine et pluie
Glacent mon flanc déjà rouillé ;

Et ma vieille aiguille, rougie
Aux fournaises d’un ciel de feu,
Prend des pâleurs de nostalgie
Dans cet air qui n’est jamais bleu.

Devant les colosses moroses
Et les pylônes de Luxor,
Près de mon frère aux teintes roses,
Que ne suis-je debout encor,

Plongeant dans l’azur immuable,
Mon pyramidion vermeil
Et de mon ombre, sur le sable,
Écrivant les pas du soleil !

Rhamsès, un jour mon bloc superbe,
Où l’éternité s’ébréchait,
Roula fauché comme un brin d’herbe,
Et Paris s’en fit un hochet.

La sentinelle granitique,
Gardienne des énormités,
Se dresse entre un faux temple antique
Et la chambre des députés.

Sur l’échafaud de Louis seize,
Monolithe au sens aboli,
On a mis mon secret, qui pèse
Le poids de cinq mille ans d’oubli.

Les moineaux francs souillent ma tête,
Où s’abattaient dans leur essor
L’ibis rose et le gypaète
Au blanc plumage, aux serres d’or.

La Seine, noir égout des rues,
Fleuve immonde fait de ruisseaux,
Salit mon pied, que dans ses crues
Baisait le Nil, père des eaux,

Le Nil, géant à barbe blanche
Coiffé de lotus et de joncs,
Versant de son urne qui penche
Des crocodiles pour goujons !

Les chars d’or étoiles de nacre
Des grands pharaons d’autrefois
Rasaient mon bloc heurté du fiacre
Emportant le dernier des rois.

Jadis, devant ma pierre antique,
Le pschent au front, les prêtres saints
Promenaient la bari mystique
Aux emblèmes dorés et peints ;

Mais aujourd’hui, pilier profane
Entre deux fontaines campé,
Je vois passer la courtisane
Se renversant dans son coupé.

Je vois, de janvier à décembre,
La procession des bourgeois,
Les Solons qui vont à la chambre,
Et les Arthurs qui vont au bois.

Oh ! dans cent ans quels laids squelettes
Fera ce peuple impie et fou,
Qui se couche sans bandelettes
Dans des cercueils que ferme un clou,

Et n’a pas même d’hypogées
A l’abri des corruptions,
Dortoirs où, par siècles rangées,
Plongent les générations !

Sol sacré des hiéroglyphes
Et des secrets sacerdotaux,
Où les sphinx s’aiguisent les griffes
Sur les angles des piédestaux ;

Où sous le pied sonne la crypte,
Où l’épervier couve son nid,
Je te pleure, ô ma vieille Egypte,
Avec des larmes de granit !

Théophile Gautier

Quand l’automne grisaille, il me vient des envies d’Égypte, de déserts, et comme l’obélisque de la Concorde je me languis des aiguilles de Karnak des allées de sphinx ou de béliers…

Les élections qui se déroulent  nous permettrons peut être de retourner les voir….