Juvisy-sur-Orge avec le Voyage Métropolitain

GRAND PARIS

La Gare de Juvisy-sur-Orge

Notre Voyage commence par un pique-nique à bord de la péniche l’Alternat amarrée sur la Seine à quelques encâblures du Pont de Juvisy . Eric, le batelier nous fait le, s honneurs de sa péniche, ou plutôt de ses deux embarcations. La plus grande, la plus ancienne aussi, 1936 est aménagée avec parquet, scène, bar comme un espace festif. Elle a échappé à la réquisition allemande qui a tronqué nombreuses péniches en vue d’un éventuel débarquement sur les côtes anglaises. C’est un gros gabarit autrefois chargeait du sable, gravier ou du blé. Eric nous fait prendre conscience de l’enjeu écologique du transport fluvial dramatiquement négligé en France. Une seule barge peut emporter le chargement de nombreux camions, avec l’équivalent du moteur d’un seul petit camion. De plus, les particules d’usure des pneus n’existent bien sûr pas sur un bateau! 

Sur la Seine : la péniche Alternat et le pont de Juvisy

L’Alternat m’a d’abord suggéré des politiques alternatives. En effet l’Alternat s’inscrit dans un mouvement de la Paix. Eric nous a invités à réfléchir à ce concept. Il est engagé dans des actions pédagogiques avec les écoles et collèges de Juvisy et Corbeil. Une belle exposition sur le thème de l’eau se trouve étalée dans la cale. Eric emmène les écoliers en croisières sur la Seine. Croisière qui peut durer plusieurs jours puisque la péniche est équipée de cabines, douches, cuisine. Dernièrement ils ont navigué jusqu’à Rouen. 

Avant qu’on quitte la péniche Eric a attiré notre attention sur un projet de mobilité fluviale RIVERCAT  : le projet MonBeauBateau pour l’Île de France : une navette de 100 passager qui desservirait l’Île de France de Soisy sur Seine à Saint Denis . C’est un projet coopératif qu’on peut soutenir. Il me rappelle la navette Voguéo qui reliait Maisons Alfort à Austerlitz et que j’avais plaisir à utiliser puis qui a disparu brusquement.

l’horloge de la gare de Juvisy a survécu au bombardement mais pas à la modernisation elle émerge d’une passerelle moderne

Juvisy-sur-Orge fut un temps la plus grande gare ferroviaire du monde : la ligne allant de la Gare d’Orsay, puis Austerlitz à Orléans et la ligne PLM partant de la Gare de Lyon y convergeaient. En plus des Grandes Lignes, les RER C et le RER D  s’y retrouvent. Le 18 avril 1944, Juvisy a payé très cher cette célébrité : le bombardement britannique a détruit non seulement les installations ferroviaires utilisées par les Allemands mais aussi tout le centre ville fut rasé avec 392 victimes. 

La reconstruction de la ville qui a suivi les destructions est particulièrement intéressante : les pavillons en meulières furent reconstruits presque à l’identique, un œil exercé remarque cependant que la meulière est utilisée seulement en parement sur le béton, les encadrements des fenêtres en relief sont des cadres préfabriqués. Les garages montrent l’importance de la voiture individuelle dans une vie « à l’américaine » . Certains ont eu la chance de voir leur pavillon reconstruit, d’autres furent relogés dans des petits immeubles collectifs toujours en meulière. On élargit aussi les rues en bordant certaines d’arbres d’alignement.

Dans le Centre-ville, l’actuelle Halle de marché, conçue par les architectes Ohnenwald, Aubert et Valdin, bâtiment remarquable, est actuellement classé. Un grand centre culturel est attenant au Marché mais il a été rénové avec façade en verre qui tranche avec la halle de béton.

L’Orge à Juvisy ici canalisée

Juvisy-sur-Orge est bien sûr irriguée par cette rivière de 54 km qui prend sa source  on loin de Rambouillet, traverse les Yvelines et l’Essonne. L’Orge est partiellement couverte dans le centre-ville mais elle est aussi canalisée et offre une belle promenade. 

Le centre-ville et la Gare se trouvent le long de la Seine bordé par un coteau bien raide, rebord du plateau de la Beauce. Autrefois, des vignes étaient cultivées à flanc de coteau, remplacée après le phylloxera par des arbres fruitiers. Il reste encore des espaces couverts d’une végétation sauvage, arbres, buissons et lianes. Nous empruntons un sentier au dessus de la rivière et au hasard de la promenade découvrons une jolie source : bassin arrondi au rebord de pierre contenant une eau très transparente. A Athis-Mons, la commune voisine on nous avait aussi parlé de sources.

Une source cachée dans la& végétation du côteau

Un château gardait la ville, lieu stratégique où embarquait le blé de la Beauce, seul pont sur la Seine jusqu’à Paris. De ce château dominant la vallée de la Seine, il reste un beau parc. Juvisy fut (dit-on) pressentie pour la construction d’un royal à la place de Versailles. Le parc aurait peut-être été dessiné par Lenôtre.  Il reste une splendide terrasse avec une vue dégagée sur la forêt de Senart de l’autre côté de la Seine. Un joli bassin agrémenté de grottes en rocaille nous sert d’abri pendant l’averse. A l’occasion le groupe dérange un couple de petits amoureux. Joli endroit pour un flirt!

Le parc a été loti au fil du temps,  les perspectives ont été tronquées mais il reste de jolis coins comme ces fontaines que nous découvrons à la nuit tombante. Elles ont été déplacées et se trouvaient autrefois  sur le pont sur l’Orge.

les belles fontaines qui ornaient le pont à la tombée de la nuit

Des fontaines sur un pont? Etrange, pas tant que cela si on pense que le Roi Soleil le franchissait avec son carrosse et la Cour en route vers Fontainebleau. Approximativement, la RN 7 (la Route du Soleil) suit une Voie Romaine vers Sens, Lyon…Rome? A Juvisy, le dénivelé était important et peu confortable pour les équipages royaux, on inventa alors une déviation avec une grande courbe pour obtenir une pente douce.

l’Observatoire Camille Flammarion

Sous la nuit nous montons sur la RN 7 pour découvrir l’Observatoire de Camille Flammarion (1842-1925) . En son honneur un astéroïde a été nommé  (605) Juvisia clic

Sur la nationale on peut encore voir la pyramide de Cassini (1742)  qui a servi à mesurer le méridien de la Terre par triangulation avec celle de Villejuif. le cinéma Eden a disparu.  La fin de la randonnée est sous le signe des étoiles avec la projection du fillm Gagarine clic que j’ai déjà vu et beaucoup apprécié : destruction de la Cité Gagarine à Ivry vue par un jeune passionné par les étoiles.

A la gare panique totale : les tableaux des départs sont en panne tous rouge, quel quai? quel train? la foule court en tous sens. Des trains sont supprimés mais en l’absence de panneaux personne ne sait lesquels. Sur le quai 51 il faut pousser pour entrer dans le wagon, deux dames avec des poussettes renoncent juste devant moi et les portes se ferment. Sur le quai 49 des jeunes en gilet rouge dissuadent les voyageurs et les renvoient sur le 51 bondé attente 22 minutes, je retourne sur le 49, le train est là, vide, départ dans 3 minutes. Partira-t-il? Et bien oui contre toute attente.

 

 

Le Fil sans fin – Voyage jusqu’aux racines de l’Europe – Paolo Rumiz – Arthaud

LIRE POUR L’EUROPE

voyager ainsi à pied, dans le maquis, est une juste entreprise, parce que cela vous fait entrer dans le ventre oublié du pays. Cela vous porte à écouter les déshérités, leurs craintes que personne ne veut entendre, et aussi à
reconnaître la trace immonde, impossible à confondre, la trace presque olfactive du racisme qui renaît en
réponse à ces peurs.

J’ai suivi avec enthousiasme Rumiz Aux Frontières de l’Europe, j’ai adoré le voyage des Dolomites aux  des Alpes suisses et dans  les Appenins dans La légende des montagnes qui naviguent, j’ai lu Dans l’ombre d’Hannibal sans aucune réserve. Dès que j’ai lu le billet de Dominique je ai téléchargé le Fil sans Fin et lu sans attendre. 

En cheminant sur les flancs du Redentore – aussi blancs et réguliers que ceux du mont Ararat et de l’Etna – on
pouvait suivre des yeux la longue cicatrice des Apennins où un éboulement de neige qui laissait la roche à nu
mettait les hommes en garde. Au fond de la cuvette, l’unique lieu habité, le rocher de Castelluccio, réduit à l’état de décombres, confirmait la souveraineté absolue des sommets.

Amatrice touchée par le séisme de 2016 est encore en ruines et interdite d’accès quand  Paolo Rumiz découvre intacte à Norsia parmi les décombres la statue de Saint Benoît de Norsie – patron de l’Europe – fondateur de l’ordre des Bénédictins. Touché par cette sorte de miracle, Rumiz va parcourir l’Europe de monastère en monastère, cherchant ces « racines chrétiennes de l’Europe ». 

Que disait-il, ce saint qui nous bénissait, au milieu des débris de tout un monde ? Il disait que l’Europe se portait bien mal ? Que la Grande-Bretagne venait à peine de voter pour sortir de l’Union européenne et que je me trouvais peut-être devant les ruines

[…]
Oui. Le message du saint pouvait aussi être celui-là : l’Europe avait replongé dans le Moyen Âge et, pour
retrouver ses racines spirituelles, il lui fallait repasser encore une fois par une saison de ruines. Une troisième
catastrophe, en l’espace de cent ans, nécessaire pour sortir du tunnel autodestructeur de la consommation.

 

Diversité des monastères de bénédictins, et de bénédictines, diversité culturelle mais toujours la même Règle : la Règle de Saint Benoît qui codifie aussi bien la liturgie et les horaires que les principes d’accueil et de bienveillance vis à vis de l’étranger, le pèlerin, le silence aussi

Sous le signe de la devise :  Ora et Labora et lege et noli contristari – prie et travaille, étudie et ne te laisse pas aller à la méfiance. 

De Praglia en Vénétie, à Sankt Ottilien en Allemagne, Viboldone en Lombardie, Muri-Gries et Marienberg au Tyrol du sud, Saint Gall en Suisse, Citeaux, Saint Wandrille en France, Orval en Belgique…jusqu’à Pannonhalma en Hongrie,  Rumiz va expérimenter l’accueil, goûter au vin ou à la bière fabriqués dans les monastères. Il va écouter les trilles des hirondelles dans le silence, les orgues et le piano de moines musiciens…rencontrer moines et pèlerins…

Sans oublier l‘Europe bien sûr qui est la préoccupation majeure de l’auteur.

Je ai lu Le fil sans fin avec plaisir, je suis fan absolue de Rumiz.

Pourtant,  dans les monastères, j’ai du mal à le suivre. Ses craintes pour l’Europe, son rejet de la xénophobie qui gagne, je les partage. Mais tout ce discours  me paraît  plaqué, artificiel. Les moines ont inventé le bien-vivre en communauté, pourquoi les Européens n’inventeraient pas le bien-vivre ensemble et avec les migrants? Rumiz a cédé aux séductions du bon vin, de la bonne bière, et du chant grégorien. Je n’y arrive pas.

Cela ne m’empêchera pas de dévorer les autres livres de l’auteur, je n’ai pas encore épuisé ses œuvres. Le podcast de France Culture, A Voix nue Paolo Rumiz, l’homme qui écrit avec ses pieds m’a accompagnée pendant mes dernières promenades en forêt et j’ai vraiment aimé écouter sa voix, d’autant plus qu’il s’exprime parfaitement en Français.  

 

Les Abeilles d’hiver – Norbert Scheuer

LES FEUILLES ALLEMANDES 2022

J’ai trouvé ce titre dans le blog Et si on bouquinait et dans celui de Dominique A sauts et  à gambades et je les remercie pour avoir recommandé ce livre qui est un coup de cœur!

Des abeilles, il est beaucoup question par ces temps d’extinction des insectes et  troubles par de guerres. J’ai donc lu Les Abeilles grises de Kourkov récemment primé Médicis étranger – récompense bien méritée. L’Amas ardent de Yamen Manaï , L’Apiculteur d’Alep de Christy Lefteri. Ces ruches sont-elles une métaphore de société idéale pacifiée, industrieuse, douce comme le miel pour une humanité déchirée? L’apiculteur un modèle de sérénité dans le monde troublé par la guerre?
Les abeilles sont aussi les sentinelles de la nature, les ouvrières de la pollinisation. Leur destruction ayant pour conséquence celle des récoltes et finalement de l’humanité? 

Dans Les Abeilles d’hiver se mêlent trois histoires.

 

J’ai toujours été un marginal, peut-être à cause de la maladie qui, déjà, a fait de moi un marginal dans ma
jeunesse, me coupant de la vie dans mon village natal.

Depuis la guerre, il n’y a presque plus de médicaments, surtout pour quelqu’un comme moi qui, pour la
Volksgemeinschaft, n’a aucune valeur et qui, d’après l’idéologie du régime, est un parasite qui devrait être
supprimé.

L’histoire de l’apiculteur, Egidius Arimond, épileptique que les nazis ont stérilisé, évincé du métier d’enseignant de Latin et de Grec et qui n’a échappé à l’élimination physique que grâce à l’influence de son frère glorieux aviateur, héros de la Wehrmacht. Exclu de la guerre, il consacre sa vie à ses ruches et passe le reste de son temps dans la bibliothèque de sa ville où il donne des leçons particulières de latin et traduit des manuscrits médiévaux. Pour se procurer l’argent nécessaire à l’achat de ses médicaments indispensable pour éviter les crises, il est aussi passeur pour des Juifs cachés qui fuient vers la Belgique proche. Passeur pour de l’argent, mais aussi parce que c’est un homme juste qui traite avec bonté les fugitifs. 

La tâche des abeilles d’hiver qui vivent maintenant est de garder au chaud la nouvelle génération de larves
attendue au printemps, de les protéger, de les nourrir et d’assurer ainsi la survie de la colonie. Pendant la saison
froide, elles maintiennent la température dans leur ruche à environ vingt degrés, ce qui est juste assez chaud pour les empêcher de geler, elles et leur reine.

[…]

les abeilles d’été butinent si inlassablement qu’elles meurent d’épuisement au bout de quelques semaines et sont ensuite systématiquement remplacées par une nouvelle génération.

Histoire des abeilles. Le lecteur apprend de nombreuses notions sur la vie des ruches au cours des saisons, les soins qu’on leur apporte, les dangers.

ruches dans troncs à l’horizontale!

 

Histoire d’un moine, le bénédictin Ambrosius, venu d’Italie avec des abeilles italiennes, ancêtre de l’apiculteur qui a écrit sur des parchemins des notes précieuses conservées dans le monastère. Il raconte le difficile périple à travers des Alpes d’une caravane transportant des manuscrits précieux et le coeur embaumé de Nicolas de Cues, un proche conseiller du pape. Les écrits du moine conservent aussi des observations sur l’apiculture au 15ème siècle.

Je voudrais me souvenir du chant de mes abeilles. Mais chaque fois que j’essaie, il se transforme en grondement et en sifflement de chasseurs-bombardiers. J’ai peur de ne plus pouvoir sortir un jour de cet autre monde dans
lequel j’ai atterri.

[…]
vais voir les abeilles, je mets à nouveau mon oreille contre les ruches et je les entends fredonner très doucement, chaque ruche a une mélodie différente, qui lui est propre. Elles vont bien, les bombardements ne semblent pas les déranger du tout.

 

A ces trois aspects,  on pourrait aussi ajouter le thème des avions de guerre qui fascinent Egidius. Son frère, l’aviateur lui sauve la vie et les deux frères se sont toujours intéressés à l’aviation. D’autre part, le village de l’Eifel où se déroule le roman est bombardé ces années 1944 et 1945. Les bombardiers sont donc un élément du quotidien des habitants. Ce thème ne m’a pas passionné même si le contexte de la guerre est essentiel au déroulement de l’histoire.

Le roman est un journal intime que rédige Egidius, les écrits médiévaux sont aussi des feuilles d’un journal. J’ai beaucoup aimé le ton de confidences, précis employé par Egidius qui mêle ses démêlés avec le pharmacien et ses relations avec les femmes du villages, ses crises d’épilepsie et sa vie quotidienne.

Livre sensible, complexe dans le contexte de la fin de la Deuxième Guerre, historique et naturaliste.

Rosa Bonheur à Orsay

Exposition temporaire jusqu’au 15.01.2023

Rosa Bonheur dans son atelier

Depuis notre visite au Château de By j’attendais avec impatience cette exposition. Un billet d’un blog que je suis avec beaucoup d’intérêt m’avait un peu irritée : avec condescendance le blogueur comparait les peintures de Rosa Bonheur aux illustrations des anciens calendriers des Postes. J’étais donc pressée de voir les tableaux de Rosa Bonheur dont je n’avais vu que des photos ou des copie. 

labourage

j’ai aimé l’attention que Rosa Bonheur accordait aux animaux et au monde rural : charbonniers, laboureurs, bergers, marchands de bestiaux. le monde rural est décrit avec minutie et exactitude. Même si parfois les couleurs font un peu « chromos » (surtout dans les barques d’Ecosse).

Berger des Highlands

Le tableau qui l’a rendu célèbre en France, à Londres et en Amérique : le Marché aux chevaux exposé à New York n’a pas fait le voyage mais la copie londonienne si, toute une salle montre les différentes gravures, études pour ce chef d’œuvre

le marché aux chevaux

je ne vois aucune « miévrerie » dans la course musclée des percherons ni dans les attitudes des maquignons

course des chevaux sauvages fuyant l’incendie

Le tableau américain des chevaux sauvages est le contrepoint du précédent : impression de liberté de ces animaux sauvages.

Cerfs dans la brume

les cerfs de la forêt de Fontainebleau sont aussi peints dans toute leur majesté comme ces bisons menacés par les « blancs usurpateurs »

Bisons

La personnalité de Rosa Bonheur transcende  son talent de peintre. Même si la peinture animalière n’est pas à la mode, sa figure de femme libre, défenseure des animaux, des Indiens, qui a adopté le pantalon quand les femmes n’y avaient pas droit, qui a vécu au grand jour avec une femme toute sa vie, en font une icone très moderne. En passant lire le petit livre  de la collection féministe la petite ixe.

la Maison Allemande – Annette Hess – Actes Sud 2019

LETTRES ALLEMANDES 2022

 

Pour commencer ces Feuilles allemandes, j’ai cherché un livre récent.

Annette Hess, la romancière, est née en 1967 à Hanovre est une scénariste pour des séries historiques. 

La Maison Allemande se déroule à Francfort en 1963 au moment du « second procès d’Auschwitz ». A sa parution en Allemand en 2018, il a connu un grand succès et fut traduit dans de nombreuses langues. Dans une interview Annette Hess reconnait que la thématique d’Auschwitz est très populaire actuellement et qu’elle a fait bien  attention à ne pas tomber dans cette littérature d’Auschwitz faisant appel à un certain voyeurisme qu’elle qualifie de « kitsch« . 

La Maison allemande est le nom du restaurant des parents de l’héroïne. Eva Bruhns est traductrice polonais-allemand, elle est amoureuse d’un riche commerçant qu’elle doit présenter à ses parent. C’est aussi une jeune fille naïve qui ignore tout du passé de sa famille quand elle est appelée comme interprète au procès qui va s’ouvrir. 

Son fiancé et sa famille ne sont pas favorables à l’engagement d’Eva comme interprète pour des raisons diverses : Jürgen, le fiancé, ne veut pas que sa femme travaille, même avant le mariage, il lui ordonne de renoncer à ce projet. Ses parents savent qu’elle risque de découvrir l’histoire sombre de la famille qui  a participé à l’Holocauste et n’en a rien raconté. D’ailleurs, selon l’auteure, en 1963, 70 % des Allemands s’opposaient à la tenue du Procès d’Auschwitz; préférant faire silence sur ce passé gênant.

Traduisant les témoignages, Eva prend conscience de l’horreur, des images lui reviennent, elle se trouvait, petite fille aux portes du camp.

Ce roman, tout en délicatesse, montre comment elle prend connaissance des faits que les accusés nient avec vigueur. Eva s’implique de plus en plus dans le procès et découvre ainsi une nouvelle volonté, une personnalité qui lui permet de s’affranchir de son avenir de femme au foyer soumise à son riche mari. De même, elle s’affirme en quittant la maison familiale pour mener une existence indépendante.

Difficile pour elle d’admettre que ses parents ont participé au « système » nazi, comme beaucoup de leur génération.

 

Munch à Orsay – un poème de vie, d’amour et de mort à Orsay

Exposition temporaire jusque au 22 janvier 2023

Soirée sur l’avenue Karl Johan

De Munch, je ne connaissais que le Cri célébrissime sinon la neige fraîche sur l’avenue vu à Marmottan en compagnie de Hodler et Monet (2016). 

la neige fraîche sur l’avenue

Munch n’est pas le peintre d’un seul tableau, son œuvre est abondante et diverse. Diverse par ses thèmes : portraits, paysages, décors de théâtres, affiches, projets décoratifs de grands formats pour l’université de Kristiania. Diverse aussi par les techniques : il maîtrise la peinture et toutes sortes de gravures. Diverse aussi par les styles : influencé par l’impressionnisme,  symboliste à la fin du XIXème siècle, puis expressionniste … Cependant l’impression qui domine est une  inquiétude qui culmine avec le Cri et qui se dissipe rarement. Inquiétude et parfois morbidité sont récurrents.

Désespoir Humeur malade au coucher du soleil

Trois versions de Près du Lit de mort sont accrochées : 1895, 1915 une version monumentale expressionniste

Près du lit de mort 1915

orphelin de mère très jeune, il perd sa sœur à 14 ans. mais c’est la version gravée que je trouve la plus réussie

Ses portraits de femmes sont aussi inquiétants, dépeintes parfois en vampires. Les titres Angoisse, Jalousie sont aussi dans cette veine.

Le Vampire

Cette femmes aux cheveux roux semble l’inspirer. Est-ce la Nouvelle Eve dépeinte par les peintres de la fin du XIXème siècle, une Eve tentatrice ou Mélisande de Pelléas et Mélisande?

Le Baiser est aussi un de ses thèmes de prédilection. Baiser-fusion aux visages blafards qui se confondent. C’est aussi le sujet de ses gravures

Baiser gravure

J’ai beaucoup aimé les gravures, une vidéo (3 minutes) explique les techniques développées par Munch, gravure sur cuivre, eaux fortes, lithogravure, gravure sur bois avec une utilisation de « puzzle »quand il découpe une partie de la plaque de bois ce qui permet l’impression avec différentes couleurs. Il utilise aussi les veines du bois pour des effets intéressants.

la Madone

Heureusement la morosité n’est pas toujours de mise et certains tableaux sont colorés comme les jeunes filles sur le pont

jeunes filles sur le pont

Un mécène lui commande un décor pour une chambre d’enfant : le résultat ne semble pas approprié :

Danse sur la plage

Pour ses autoportraits, au choix Autoportrait après la Grippe Espagnole ou

Nuit blanche Autoportrait au tourment intérieur.

Quand il se peint avec son modèle, il n’est pas plus gai!

Heureusement, dans ses projets de fresques décoratives pour l’Université de Kristiania il propose des projets colorés et plus sereins

Le Soleil

Joan Mitchell rétrospective – Monet/Mitchell – Vuitton

Cyprès

Exposition temporaire jusqu’au 27 février 2023

Eblouie! Impressionnée par les immenses diptyques, triptyques, polyptyques éclatants de couleurs qui explosent et emportent tout.

J’ai adoré ces jaunes chaleureux qui évoquent des tournesols

Je suis captivée comme au spectacle d’un feu d’artifice. Je m’arrête pour détailler les traces des coups de pinceaux, des coulures, des reliefs, parfois des grosses taches épaisses (j’aime moins).

Difficile de mettre des mots sur ces sensations violentes. D’ailleurs, Joan Mitchell  ne donne que de très rares indices pour une analyse ou une description. Rares références de lieux ou de circonstances. 

No birds

No Birds est une allusion à Van Gogh : même champ de blé mais pas de corbeaux comme dans Le Champ de blé aux corbeaux . Joan Mitchell est à Vetheuil non loin d’Auvers-sur-Oise. 

.

 

J’ai beaucoup aimé les jaunes, mais Mitchell sait aussi varier les couleurs et les techniques : j’ai imaginé des prés, des champs dans ces à-plats rectangulaires, imaginé des fenêtres sans qu’aucune indication n’y fasse allusion.

Vétheuil

 

ici, dans cette salle où les toiles de Joan Mitchell dont confrontées à celles de Monet, le cartel précise qu’il s’agit bien de la vue de sa terrasse de Vétheuil. La mise en scène de cette confrontation est réjouissante!

Joan Mitchell et Monet : l’heure des bleus

Entre saule et nymphéas, les tableaux de Joan Mitchell s’insèrent parfaitement, se répondent. Accrocher un tableau face aux nymphéas pourrait être dangereux. Et bien non! Mitchell prend sa place en face du Maître de Giverny qui aurait pu être son voisin à cinquante ans près.

Monet : Pont Japonais

Le Pont Japonais frôle l’abstraction. Il figurait auprès des Peintres abstraits américains dans l’exposition à L’Orangerie en 2018 : Nymphéas : l’abstraction américaine et le dernier Monet .

Occasion aussi de découvrir un jardin de Monet que je n’avais jamais vu

Monet : Maison de l’artiste vue du jardin

ainsi que des hémérocalles, des agapanthes de toute beauté. Quelques fois j’ai des doutes, cet arbre est-ce Monet ou Mitchell?

Impressionnante, la série de la Grande Vallée dix immenses tableaux peints en 1983-1984

La Grande Vallée

J’ai volontairement photographié les visiteurs pour donner une idée de l’échelle.

la Grande Vallée

Une exposition réjouissante. Laissez-vous séduire par cette explosion de couleurs et de sensations!

Frida Kahlo au-delà des apparences à Galliera

EXPOSITION TEMPORAIRE jusqu’au 5 mars 2023

Frieda Kahlo – 1939 par FK Murray

Attention! Exposition très courue : réserver le créneau de visite à l’avance!

Le Palais Galliera  est le Musée de la Mode, assurance de voir les robes et les bijoux de Frida Kahlo plus que ses œuvres (très peu de tableaux, plutôt des photographies de ses tableaux).

J’avais été impressionnée par l’Exposition à l‘Orangerie en 2013 et j’avais lu Diego et Frida, le livre de Le Clezio CLIC.  

Récemment j’ai aussi lu Rien n’est noir de Claire Berest, biographie colorée CLIC

L’exposition Frida Kahlo au-delà des apparences apporte un autre regard se focalisant sur la personnalité de l’artiste plutôt que sur ses œuvres. Occasion, également, d’admirer de merveilleux portraits de son père d’abord qui était photographe et de photographes de renom comme Gisèle Freund, Man Ray , Murray et d’autres 

Portrait de famille, Frida Kahlo est habillée en garçon

Frida Kahlo a joué avec son image et avec l‘apparence de genre, valorisant son côté masculin, ses sourcils épais et sa moustache qu’elle a parfois exagéré. C’est un aspect que je découvre ici. 

La galerie des portrait la présente avec Diego Rivera, bien sûr, mais aussi avec d’autres artistes. Son exposition à Paris est l’occasion de fréquenter les surréalistes. Le rôle d’André Breton ne le présente pas à son avantage, plutôt un sale type misogyne, tandis que Duchamp l’a aidée. 

Murray

L’exposition présente des objets de la Casa Azul qui se sont trouvés enfermés 50 ans  après sa mort. Objets très intimes comme flacons de parfums, médicaments, trousse de couture….Ainsi que les robes mexicaines merveilleuses.

 

Ce sont précisément les tenues qu’elle portait sur les photos présentées ici.

Frida Kahlo a tiré de son handicap, une inspiration  créatrice . Elle cachait  sa jambe mutilée sous ses longues jupes mais elle en faisait état en  le mettant en scène dans de nombreux tableaux  figurant l’accident, sa colonne vertébrale et ses corsets, ses fausses-couches. Ses prothèses et corsets occupent une salle de l’exposition, certains sont peints, véritables œuvres d’art

Florence Arquin : Frida Kahlo en corset

Autre facette de la vie de Frida Kahlo : l’engagement politique. Bien que Trotski  ait logé à la Casa Azul, elle s’est représentée peignant le portrait de Staline assurant de sa fidélité au communisme. On voit aussi sa critique des riches Etatsuniens : elle n’omet pas de représenter les files d’attente à la soupe populaire même si elle a beaucoup apprécié son séjour américain.

Costume traditionnel mexicain avec le Resplandor cérémonies religieuses. Eisenstein dans son film Que viva Mexico!  a filmé ces coiffes
REsplandor Haute Couture

Enfin, l’influence de Frida Kahlo sur la Haute Couture est importante : Jean -Paul Gaultier a dessiné des hauts s’inspirant des corsets orthopédiques de Frida Kahlo. Karl Lagerfeld a fait défiler Claudia Schiffer maquillée avec l’uni-sourcil de la peintre. couleurs et broderies des robes mexicaines se retrouvent sur les modèles de Haute Couture, sans parler de la collerette traditionnelle mexicaine.

Erdem 2020

Livre d’Ebenezer Le Page – Gerald Basil Edwards

CARNET DE GUERNESEY

L’île Lihou où Ebenezer et Jim, encore gamins, pris par la marée ont été forcés de passer la nuit

J’aurais aimé que la tempête empêche le ferry d’appareiller pour rester encore quelques jours à Guernesey.  Le gros Livre d’Ebenezer Le Page (608 p.) m’a permis de flâner un long moment encore dans la campagne, de revoir avec enchantement les criques, les roches. Peut- être ne suis-je pas objective? L’auteur ne fournit que peu de descriptions précises du décor, et que je m’y suis promenée plus par mes proches souvenirs que par les évocations du livre. Je ne sais pas si un lecteur qui ne connait pas Guernesey aurait une impression aussi vive que la mienne. En revanche, c’est LE  livre à emporter si vous préparez un voyage à Guernesey.

cottage

Ebenezer Le Page est né à Guernesey à la toute fin du XIXème siècle, dans une famille où l’on parle encore le patois guernesiais, ancien patois normand, dont certaines expressions donnent une coloration exotique au texte (en VO en anglais, je ne sais pas, sûrement). Pêcheurs, maraîchers, ils pratiquent déjà la culture en serres, tomates, raisin, pommes de terre de pleine terre. Poules et cochons. Il y avait aussi des carriers

Dans ce temps-là, le Nord tout entier résonnait du bourdonnement des casse-pierres et du grondement provoqué par les roues métalliques des lourds chariots, sur les routes.

Ils y faisaient encore pousser du raisin, mais essayaient de cultiver des tomates sous les vignes. Je trouvais que
les tomates étaient un drôle de fruit. Je n’en appréciais pas beaucoup le goût. Mais j’aimais bien le raisin, en
revanche. Il s’est avéré que les tomates se vendaient mieux

Les familles guernesiaises ont des patronymes à consonnance françaises comme la toponymie mais Guernesey est sous la domination de la couronne anglaise depuis des siècles. Le père d’Ebenezer est mort pendant la Guerre des Boers (1899-1902) . Si Ebenezer n’a quitté son île qu’une seule fois pour aller à Jersey, son père avait voyagé dans le monde entier comme marin, et ses cousins sont partis en Australie, en Amérique. L’île est petite, mais le monde entier arrive à Saint Pierre-Port et les séismes que furent les Guerres mondiales n’ont pas épargné ses habitants. 

Ebenezer raconte les changements qui ont affecté la vie tranquille de sa famille proche et de ses cousins lointains, parce qu’à Guernesey, tout le monde est plus ou moins apparenté. Ses chroniques de l’île sont pleines de saveur et d’humour.

« …des tas d’aristos avaient rappliqué le mois précédent et prononcé des discours sur l’Entente cordiale, et Saint-Pierre-Port était décoré en bleu, blanc et rouge. En réalité, on avait donné comme prétexte à leur venue l’inauguration de la statue de Victor Hugo. C’était un Français célèbre qui avait vécu dans une grande maison à Hauteville, mais c’était avant mon époque. Il écrivait des romans et des poèmes en français ; je n’en ai lu aucun.
Dans le temps, je voyais ses livres en vente dans la vitrine de Boots en haut de Smith Street, mais il n’y en a plus maintenant. La statue avait été élevée à Candie Grounds et elle engendrait bien des commentaires. Jusqu’à la dernière minute, certains disaient que ça n’aurait pas dû être autorisé.

Victor Hugo jardin Candie

Personnellement, j’aime bien cette statue. Il se dresse en haut d’un rocher avec la queue de sa redingote qui
volette au vent. Il paraît presque vivant. L’ennui, c’est qu’au sommet des Jardins, il y avait une statue de la reine Victoria, et tout ce qu’elle pouvait voir de Victor Hugo, c’était son derrière…

Le livre est composé de  trois parties :

La première raconte l’enfance et la jeunesse du héros, ses amitiés très fortes, ses premiers émois amoureux.  la guerre de 14 éclate, beaucoup se portent volontaires.

La seconde commence avec la démobilisation des soldats de la Grande Guerre, tous ceux qui ne sont pas revenus…Ayant perdu son grand ami Jim, il se rapproche de son cousin Raymond qui se destine au sacerdoce. Il est beaucoup question de religion : Ebenezer est anglican mais sa mère très pieuse est méthodiste. Curieusement les catholiques qui sont aussi nombreux sur Guernesey sont très peu présents. J’ai eu un peu de mal avec les nuances entre les différents courants méthodistes et anglicans et pas trop compris les prêches.

Les jeunes d’aujourd’hui n’ont aucune idée de l’importance qu’avait la religion sur l’île il y a soixante ou soixante-dix ans. Il n’y avait aucun endroit où aller, à part l’église.

Mariages se font et se défont, des enfants naissent. Puis vient le drame de l’occupation allemande qui a laissé des blockhaus, tours en béton, rationnements et sous-alimentation, marché noir, délation aussi….

La Troisième partie montre la modernisation de l’île, les voitures se répandent, les touristes arrivent  . Nombreuses exploitations agricoles se convertissent en pensions de famille ou gîtes touristiques. Avec l’extension de l’urbanisme, le caractère agricole se dilue.

Je me suis attachée à Ebenezer . Dans cette  petite île, l’auteur a su faire vivre tout un monde. J’ai refermé à regret le Livre et je l’ai offert autour de moi. J’espère qu’il plaira autant qu’à moi.

Le Cercle Littéraire des amateurs d’épluchures de patates- Mary Ann Shaffer & Annie Barrows 10/18

CARNET DE GUERNESEY

A sa sortie en 2008, ce best seller avait connu un véritable emballement, 1225 avis sur Babélio, souvent très élogieux.  Je l’avais lu, avec plaisir, certes mais sans souscrire à l’enthousiasme général.

Gentil roman épistolaire, gentille romancière en panne d’inspiration qui noue une correspondance avec un fermier de Guernesey et découvre ce cercle littéraire un peu particulier formé par une soirée arrosée pour échapper au couvre-feu de l’occupant allemand après l’invasion des îles Anglo-Normandes. Des  habitants de Guernesey, fermiers, postier, herboriste amateur, femme au foyer…se réunissent pour lire un livre. Ce ne sont pas des bibliophiles, loin de là, l’une d’eux n’avait lu qu’un livre de recettes de cuisine, un autre découvre Charles Lamb et s’enthousiasme de ces contes, un troisième lit un seul auteur : Sénèque.

Juliet, la romancière, va à la rencontre de ces lecteurs un peu particuliers , embarque pour Guernesey et découvre une société rurale différente des mondanités de Londres, une histoire insoupçonnée : l’occupation allemande de Jersey et Guernesey, l’exil en Angleterre des enfants, les privations que les Allemands font subir aux Guernesiais, les déportés venant de l’Est pour le travail forcé…Mais c’est la gentillesse et la simplicité de ses nouveaux amis qui l’atirent. Evidemment, elle va tomber amoureuse du pêcheur-éleveur de cochons, lecteur de Charles Lamb…Gentillet, fleur bleue.

Agréable lecture sans plus.

Tour d’observation en béton

La semaine précédent notre départ pour Guernesey, j’ai repris le livre et l’ai lu avec une attention  soutenue. Préparer un voyage, une autre aventure. Sur place, j’ai été ravie de l’avoir lu. Des décennies plus tard, les traces de l’Occupation Nazie sont encore fraîches, le Mur de l’Atlantique avec ses blockhaus, ses tours d’observation en béton témoignent de cette histoire cultivée sur l’île avec de nombreux musées. Comme Juliet, j’ai été séduite par le calme de cette île, la simplicité de la vie, la gentillesse et la courtoisie des habitants. Atmosphère spéciale que ce petit monde clos qui réserve des surprises.

Coïncidence, la semaine dernière, sur les chaines Ciné+ est sorti le film : Le Cercle Littéraire de Guernesey pâle adaptation tournée ailleurs qu’à Guernesey. J’aurais aimé retrouver les endroits précis. Bonne soirée télévision, sans plus.