Sally Gabori – Mirdidingkingathi Juwarnda – Fondation Cartier

Exposition temporaire  jusqu’au 6 novembre 2022

Sally Gabori – Thundi 2010

Un voyage en Australie! 

Sally Gabori peint son île, l’île de  Bentick, au nord de l’Australie. Aborigène de la tribu kaiadilt, elle a quitté son île natale  pour vivre sur l’île Mornington où est établie une mission presbytérienne.  1945 – 1947, Diverses catastrophes naturelles dont un ras de marée chasse les Kaiadilt. Ils ne peuvent y retourner que 50 ans plus tard et ce n’est qu’en 2004 que les droits territoriaux des aborigènes sont reconnus.

Sally Gabori Nyinyilky

En 2005, âgée de 80 ans, Sally Gabori peint pour la première fois. D’autres femmes kaiadilt se lancent également dans la peinture et réalisent avec elle des peintures collectives très colorées que j’ai beaucoup aimé

Sally Gabori & al : Sweers Island

Il faut imaginer la taille : plus de 6m de long de ces peintures éclatantes de couleurs. Abstraction ou figuration? Les titres sont des lieux de l’île. La médiatrice parle de peinture cartographique, topographique. Sally Gabori nous emmène dans un voyage enchanté où elle figure un lagon, une source, une rivière. Il faut se laisser emporter dans ces lieux, imaginer les murets de pierre, pièges à poisson, les mangroves et se laisser conter la légende fondatrice de la Morue de roche, le Dibirdibi qui a creusé la terre avec ses nageoires et dont le foie s’est transformé en source d’au douce….

Dibirdibi country

Pour mieux imaginer l’échelle j’ai photographié un personnage

Dibirdibi 2009

Azucena ou les fourmis zinzines – Pinar Selek – Des Femmes Antoinette Fouque

 

L’auteure, Pinar Selek est une écrivaine turque dont j’ai beaucoup apprécié La maison du Bosphore et Loin de chez moi, jusqu’où?  

Pour ses études sur les minorités, arméniens et kurdes, elle a subi les persécutions du régime turc et a même fait l’objet de poursuites judiciaires dans son pays. Elle a donc fui la Turquie et réside maintenant en France et enseigne à Nice à l’Université côte d’Azur.

Le titre un peu bizarre et la figure de Nana de Niki de Saint Phalle m’ont bien plu :  Zinzine féminin de zinzin, Pinar Selek n’hésite pas à féminiser cette expression rigolote. Sûr que ce n’est pas un bouquin sérieux! Plutôt une aimable fantaisie féministe, militante et joyeuse qui se lit vite et bien. lecture facile, distrayante. 

le jeu parano. Le jeu pour sortir des filets des grandes entreprises. Le jeu d’installer des jardins secrets. Le jeu du Stand qui allait se transformer en une belle histoire.

Azucena nous entraîne dans Nice, loin des plages et de la Promenade des Anglais dans un quartier populaire occupé par des gens de bonne volonté.

Manu, qu’est-ce que tu penses de Blanqui ? Que vous ayez choisi cette place… C’était un chouette hasard. Notre Stand est sur une place qui porte le nom d’un révolutionnaire qui a consacré sa vie à la liberté. Bien entendu, c’est très différent. On essaie de changer le monde sans recours à la violence ni aux structures hiérarchiques.

Azucena tient un stand de paniers de légume d’une coopérative maraîchère. Parmi ses amis Alex, le Prince des Poubelles est bulgare, Gouel, Chanteur des rues irlandais, les commerçants du quartier sont impliqués, et il y a aussi les cheminots syndiqués, un certain nombre de sans-papiers qu’on devine dans l’ombre. Sans parler des chiens, avec collier mais sans laisse. Mais pourquoi les fourmis? 

C’est de nous qu’ils ont le plus peur. Parce qu’on devient autonome, on s’enracine là où on se trouve et on
creuse des galeries comme des fourmis. Nous restons invisibles et quand ils nous remarquent, il est trop tard. Tu crois que les fourmis peuvent tenir tête aux supermarchés, aux multinationales ?

Une vie loin du conformisme : certains sont SDF, sans domicile fixe, oui mais pas du tout clochardisés. Gouel vit dans un bateau qu’on lui prête, Azucena passe ses nuits dans le Train Bleu, le train couchette Paris/Nice avec la bénédiction du chef de train. Quand d’autres possèdent des appartements ce n’est pas pour s’y installer mais plutôt pour les vendre….Ils sont loin de la société de consommation même posséder, être le maître d’un chien, est discutable. Les trésors d’Azucena : une carte postale deux vinyles.

Si on voulait résumer en quelques mots le livre, le premier qui me vient serait solidarité. Et le second, amour, un amour sans possession, un amour qui inclut les chiens, le sentiment amoureux mais aussi la tendresse. Résumé ainsi, on se croirait presque chez les bisounours, ce serait oublier le tragique de la Guerre d’Espagne dont Azucena veut conserver la mémoire, celui du génocide arménien et tous les drames des exilés.

Et puis, il y a Leonard Cohen et Suzanne, parce qu’Azucena c’est aussi Suzanne….

 

Le Roman Egyptien – Orly Castel-Bloom – trad. Rosie Pinhas- Delpuech

ISRAEL

J’ai découvert ce roman en écoutant le podcast de France Culture : Le Roman de la Grande Bleue présenté par Mathias Enard qui avait convié Rosie Pinhas Delpuech, et j’ai tout de suite su que ce livre était « pour moi« . De plus, je viens de voir Mizrahim, film de Michale Boganim et Les Cahier noirs de Shlomi Elkabetz (à la mémoire de Ronit Elkabetz) et Le Roman Egyptien se trouve dans la suite logique  de cette production mizrahit en Israël. 

« La mère de Viviane aussi s’appelait Flore, mais la famille vivait depuis des siècles en Égypte, depuis trop de siècles, peut-être des milliers d’années, car d’après ce que Flore avait raconté à Viviane, il semblerait qu’ils
appartenaient à ce fameux clan, à cette unique famille dont il n’est pas question dans l’histoire d’Israël, ces gens qui désobéirent à Moïse, refusèrent de quitter l’Égypte durant la grande sortie, et y restèrent comme esclaves. Il fallut des siècles pour qu’ils soient affranchis et deviennent des chasseurs sauvages, et quand les juifs arrivèrent en Égypte après l’expulsion d’Espagne, ces gens s’empressèrent de se rapprocher d’eux, car d’une certaine manière obscure et mystique, ils sentirent l’antique proximité. »

Le Roman Egyptien raconte la saga de la famille Castil, juifs égyptiens originaire d’ Egypte depuis toujours, depuis la sortie d’Egypte aux temps bibliques, aux Castil chassés d’Espagne par les rois Catholiques, montés en Israël  au tout débuts des années 50 avec des idéaux socialistes, arrivés au kibboutz Ein Shemer avec un groupe de l‘Hashomer Hatzair d’où ils ont été chassés. 

« Charlie était trop antireligieux à son goût. Et trop communiste aussi. Il y baignait jusqu’au cou, Hashomer
Hatzaïr par-ci, Hashomer Hatzaïr par-là, il n’y en avait que pour le mouvement de jeunesse socialiste ouvrier.

[…]
Viviane avait quitté le kibboutz Ein Shemer en même temps que tout le noyau égyptien, mais Charlie avait voulu achever ses quatre années d’engagement, qui équivalaient à un service militaire. De toute façon, la vie de kibboutz l’enchantait. Surtout les travaux des champs et la cuisine. »

Viviane et Charlie, Adèle et Vita, et les autres égyptiens vont s’établir en ville, leurs enfants formeront un noyau solidaire qui traverse le temps jusque aux années 2010, déménagements, enfants, et maladies….

Ce n’est pas un récit chronologique linéaire, plutôt un puzzle qui traverse les siècles qui saute des manifestations au Caire contre le roi Farouk à l’Inquisition en Espagne à la fin du XVème siècle. Certains personnages sont nommés d’autres non, la Grande, la Petite, la fille unique et la lectrice doit s’accrocher pour se rappeler qui sont les parents, les enfants, dans cette  tribu  qui fait des aller-retours entre les divers appartements. Je me suis livrée avec grand plaisir à cette gymnastique un peu déroutante.

J’ai beaucoup aimé les descriptions  de la vie au kibboutz, repas pris en commun, réunions et débats idéologiques, travaux des champs et puis ensuite je me suis promenée dans les rues de Tel Aviv et de ses environs : un voyage dépaysant. Ce « roman égyptien » est plus israélien qu’égyptien!

les Graciées – Kiran Millwood Hardgrave – Pavillons

FEMMES/NORVEGE

Avignon mars 2022, je viens de terminer le finlandais Un pays de neige et de cendres de Petra Rautianen et je l’ai apporté à Claudialucia qui me confie Les Graciées. Echange de blogueuses….coïncidence, ce dernier livre est aussi un livre de neige et de cendres. Sauf que 4 siècles séparent ces deux romans historiques qui se déroulent en pays sami. Tous deux sont des romans historiques, tous les deux montrent comment les Samis ont subi des discriminations terribles. 

Les Graciées relate la Chasse aux Sorcières que l’Eglise luthérienne a mené en 1617 dans l’île de Vardö, au Finnmark pour asseoir l’autorité royale de Christian IV, roi de Danemark-Norvège. Ce dernier fait appel à Absalom Cornet, originaire des Orcades qui a déjà brûlé des sorcières en Ecosse. 

La veille de Noël, une tempête soudaine chavire et emporte tous les hommes de la petite île de Vardö où il ne reste que deux vieillards et quelques enfants en bas-âge. Les femmes vont devoir se débrouiller seules pour affronter l’hiver arctique  et ne pas mourir de faim. On leur enverra quand même un pasteur, faible et falot quelques mois plus tard.

Dans le Grand Nord, les Samis peuvent se déplacer si la mer est gelée. Ils sont animistes et leurs chamans ont une grande influence sur les norvégiennes démunies. Une veuve, Diinna, sami, fait venir un chaman pour honorer les naufragés que la mer a rendus. Elle a gardé ses coutumes  : elle est bien intégrée au village sauf qu’elle ne fréquente pas l’église. Kirsten, forte personnalité, va former des équipages de femmes pour aller pêcher. la pêche est une activité masculine, mais on ne peut pas mourir de faim! Elle va aussi prendre soin du troupeau de rennes. Les femmes se réunissent pour des travaux d’aiguille, des commérages et s’entraident en l’absence des hommes.

Le roi envoie enfin un Délégué qui assistera le gouverneur de la forteresse. Il arrive avec sa jeune femme Ursula, une citadine qui ne sait rien faire de ses dix doigts. Le délégué ne sera d’aucune aide effective, son rôle est ailleurs : il est missionné pour la chasse aux sorciers samis et cherchera avec l’aide des dévotes à démasquer les sorcières de l’île. Par jalousie, intérêt ou par désœuvrement, les dévotes vont dénoncer la femme sami, puis d’autres.

La fin sera tragique.

Bakhita – Véronique Olmi

SOUDAN/ITALIE

Bakhita, est née dans le Darfour en 1869 et a été enlevée  à 7 ans au cours d’une razzia, elle a marché des centaines de kilomètres à pied dans la savane, la forêt souvent enchaînée. Sa survie, elle la doit à Binah une autre fillette-esclave « je ne lâche pas ta main » ensemble, elle se soutiennent, elles vont même s’évader, ensemble elle seront reprises, vendues. 

Bakhita verra d’autres fillettes-esclaves mourir sous ses yeux, elle ne pourra pas sauver le bébé que sa mère ne peut pas nourrir ni faire taire, ni Yebit sous les mains de la tatoueuse. Elle est vendue à plusieurs reprises, domestique ou même jouet pour les petites filles, abusée par leur frère…

Fillette-esclave, j’avais commencé cette histoire à la suite de la lecture de Paradise d‘Abdulrazzak Gurnah l’histoire d’un garçonnet vendu pour dette en Tanzanie. Cette première partie du livre De l’esclavage à la liberté est éprouvante. Aucun répit pour la petite fille qui subit ses épreuves avec courage mais passivité. Survivre est déjà un exploit.

 

Je ne savais pas que Bakhita n’était pas un roman mais une histoire vraie. Je ne savais pas non plus qu’elle est devenue une sainte canonisée en l’an 2000 après être devenue religieuse à Venise en 1890 puis à Schio. 

Sauvée par un consul italien qui l’a achetée à 14 ans pour la libérer, elle le suit en 1885 après la révolution mahdiste. Il la donne comme domestique à un couple d’amis ; elle devient la nourrice de leur petite fille.

La deuxième partie du livre De la liberté à la sainteté m’a d’abord moins intéressée. J’ai eu du mal avec cette vie édifiante au couvent, trop exemplaire pour que j’accroche. Un aspect m’a beaucoup intéressée : l’exploitation de la popularité de la Moretta dont la couleur de peau effraie, repousse les italiens mais que la personnalité  fascine,  dans l’entreprise coloniale italienne en Afrique. 

« Bakhita est acceptée au noviciat. Elle n’est ni une conquête ni un trophée mais une confirmation : l’Italie catholique sauve les esclave »

puis quand le livre de sa vie est publié

« Quand elle se confiait à Ida Zanoli, elle ignorait que cela ferait un livre et que ce livre on lui demanderait de l’offrir à un chef de guerre »

 

« C’est l’Afrique qui fait rêver le Duce et le peuple à genoux, l’Afrique des barbares et des mendiants pouilleux dont la conquête rendra aux italiens leur honneur et leur puissance. L’Afrique dont on fait des cartes postales, des  des  romans […]alors pourquoi pas un feuilleton de l’histoire terrible de Madre Giuseppina anciennement Bakhita »

Toute l’histoire de l’Italie dans la première moitié du XXème siècle s’inscrit en filigrane. Bakhita est illettrée mais fine, elle perçoit les horreurs en Afrique, les bombardements en Lybie, puis plus tard l’usage des gaz en Ethiopie. Finalement, le racisme et l’antisémitisme chasse sa meilleure élève qui est juive.

Un film a aussi été consacré à Bakhita

 

By the Sea – Abdularazak Gurnah

EXIL/ TANZANIE

Le Prix Nobel (2021) a fait connaître ce grand écrivain totalement inconnu ici et indisponible alors (les éditeurs se rattrapent depuis). J’ai donc exploré son œuvre en anglais même si Près de la mer épuisé chez Galaad est réédité maintenant chez Denoël. J’ai adoré Paradise et Afterlives qui racontent l’histoire de la Tanzanie du début du XX ème siècle  à l’Indépendance, le premier dans le regard d’un enfant-esclave, le second rappelle la colonisation allemande et le rôle des supplétifs africains dans la Guerre mondiale. 

Près de la mer aborde le thème de l’exil, un vieil homme arrive en Angleterre et demande l’asile, prétendant ne pas comprendre l’Anglais. Il s’est dépouillé de tout, de son identité et voyage sous le nom d’un autre. Seul souvenir de sa vie d’avant : un coffret d’encens qui lui est confisqué. L’encens donne un parfum d’Orient, de voyages très lointain (jusqu’en Indonésie) en passant par la Perse, l’Inde. A lui seul c’est un Conte des Mille et unes nuits dans la réalité très prosaïque de l’Angleterre des demandeurs d’asile. 

Il se trouve que le nom que l’exilé a choisi est celui du père du traducteur que les services sociaux ont trouvé pour communiquer avec celui qui ne parle pas anglais. Si la traduction s’avère totalement inutile, les deux tanzaniens se trouvent, et se reconnaissent. Leur histoire s’est croisée, autrefois. Loin de leur pays d’origine, ils prennent plaisir à reconstituer le puzzle de leurs histoires respectives. Histoires africaines, errances européennes. Un autre objet symbolique : une table marquetée joue un peu le même rôle que le coffret d’encens. Elle renvoie à un moment où le commerce des épices et des belles choses se faisait au rythme de la mousson et des alizés (trade winds) , du cabotage le long des rives de l’océan indien, Pakistan, Aden et Yémen – By the Sea.

Dans la réalité d’aujourd’hui se greffent des histoires anciennes, de commerce, de familles et dynasties, de pouvoirs et d’influences quand le pays est décolonisé. Chez Abdulrazak Gurnah, politique, littérature et contes orientaux s’entremêlent pour le plus grand plaisir du lecteur!

La Filière – Philippe Sands

HOLOCAUSTE

Rome, 1949, à l’hôpital San Spirito, décède Otto Wächter, un nazi de haut rang, accusé de meurtres  de masse, adjoint de Hans Frank, Gouverneur général de la Pologne, Gouverneur de Galicie, responsable de la déportation des Juifs de Lemberg. Comment un nazi de si haut rang a-t-il échappé au procès de Nuremberg, aux poursuites des Polonais?

Philippe Sands va mener une enquête minutieuse à la suite de celle du Retour à Lemberg. Au cours de ses recherches précédentes, il a rencontré le fils de Otto Wächter, Horst Wächter qui a conservé les archives familiales, le journal intime de sa mère, Charlotte, des photos de familles ainsi que des enregistrements vocaux que sa mère a fait.

« Horst, doux et ouvert, n’ayant en apparence rien à cacher amis réticent à admettre la responsabilité d’Otto Wächter dans les évènements terribles qui s’étaient produits sur le territoire qu’il avait administré »

Philippe Sands, va étudier ce corpus de documents,  vérifier les pistes, imaginer que certaines lettres sont codées, chercher les témoins ou  les enfants des témoins et va nous livrer pas à pas les résultats de ses recherches. une cinquantaine de pages de notes complète le récit. Il va se voyager en Autriche, en Italie et même aux USA.

La première partie du livre raconte « une histoire d’amour nazie » relatée en détail dans le journal de Charlotte, femme exemplaire, mère de six enfants, skieuse, randonneuse, femme de goût (elle a fait des études d’art), femme du monde qui sait recevoir et sortir à l’Opéra…Otto est beau, élégant, bon skieur, nageur, marcheur. C’est un nazi très bien noté qui a mené sa carrière avec brio même dans les circonstances les plus dures comme l’exécution d’otages polonais ou la liquidation des Juifs de Galicie. Seul bémol, c’est un séducteur mais Charlotte s’en est accommodée. Cette relation par le menu de la vie de couple et de famille de ces deux nazis exemplaires m’ont mise mal à l’aise. Quel besoin ai-je de lire cela? Elle est cependant utile pour l’enquête. Il faut établir les faits, les responsabilités dans les meurtres de masse.

Un autre aspect du livre est la question : comment vivre avec le lourd passé d’un père nazi?  Niklas Frank  a condamné son père ; Horst  Wächter n’a pas la même attitude : il minimise le rôle de son père dans le génocide en  niant la responsabilité directe. Son père n’a tué personne, selon lui, il a aidé des gens. Il espère que la relation de Sands permettra d’exonérer son père des horreurs qui lui sont imputées. Sands confronte les deux fils dans des entretiens publics à Londres. Un film What our Father Dud? A Nazi Legacy est passé au festival de Tribeca.

1945, « notre magnifique Reich est détruit » écrivit Charlotte qui se trouve en Autriche et doit se cacher. Quand elle doit loger des Américains dans les montagnes près du lac de Zell,  elle affirme « Bien sûr j’ai été une nazie heureuse » à leur plus grand étonnement. Pour Otto, accusé de meurtre de masse,  c’est la fuite. Otto se cache dans les montagnes proche du lac de Zell, puis passe en Italie. Ses vacances à la montagne, randonnées et ski vont lui permettre de survivre dans des conditions extrêmes.

1948, Otto passe en Italie, à Bolzano. Il a vécu à Trieste dans son enfance (alors autrichienne). En 1944, il a représenté les nazis auprès de la République de Salo. Il a déjà une bonne expérience de la clandestinité après le putsch de 1934 contre Dolfuss, il a échappé aux poursuites en se cachant sous une autre identité en Allemagne. Et surtout,  une Filière ayant pour but de soustraire les anciens nazis aux poursuites judiciaires passe par Rome et le Vatican. Suivant cette Filière ils sont exfiltrés en Amérique du Sud, accueillis par Péron, entre autres, ou en Syrie. C’est l’enquête sur cette Filière qui donne le titre au livre.

La lecture est haletante avec de nombreux rebondissements : un véritable thriller d’espionnage comme les écrivait John Le Carré. D’ailleurs, Le Carré n’est pas très loin, non seulement c’est un ami et un voisin de Sands, mais il était lui-même espion à cette période. Il apparait brièvement dans le livre. Il est question de la responsabilité du Vatican, de Pie XII, et d’ecclésiastiques de haut rang qui ont gardé une influence pronazie après la chute de Hitler. Il est aussi question du rôle trouble des services secrets américains qui ont recruté d’anciens nazis pendant la Guerre Froide. Agents doubles aussi travaillant pour les Soviétiques.

Sands essaie de démêler la question très trouble du décès de Wächter : a-t-il été empoisonné? Et si oui, par qui? les Américains, les Russes ou les chasseurs de nazis juifs? L’enquête devient rocambolesque et pourtant toujours aussi étayée par des preuves irréfutables. La fin du livre devient addictive, je ne le lâche plus avant de lire le mot de la fin  (bien sûr je ne vous révèlerai rien).

J’ai cependant préféré Retour à Lemberg à cause des notions de Droit International introduites au Procès de Nuremberg où j’ai appris beaucoup de choses.

 

Bel Abîme – Yamen Manai – Elyzad

TUNISIE

 

Incipit :

« Maître Bakouche? Vous plaisantez? Vous pouvez me cogner, comme l’ont fait tous les autres, mais je ne vous appellerai pas maître. Vous pouvez vous brosser, je ne le dirai pas, je ne suis pas votre chien. Monsieur, c’est tout ce que je vous dois, et encore, parce que je ne vous connais pas… »

Un adolescent de 15 ans attend son procès, c’est ainsi qu’il accueille l’avocat commis d’office. il ne recevra pas mieux la visite du psychiatre. Son affaire se présente mal. Il a tiré sur son père, sur le Maire, le ministre de l’Environnement et ne regrette pas son geste.

« Est-ce que je suis conscient que de tels actes, doublés de tels propos  condamnent mon avenir? C’est une bonne blague, monsieur Bakouche, et si j’avais pas mal partout, je rirais de bon coeur. »

Parce que le jeune a la rage.

Est-il salafiste? Sûrement pas . Terroriste encore moins. Ce serait plutôt un  intellectuel, un grand lecteur – pour son âge.

« j’ai remarqué que personne ne vous cherche de noises quand vous avez le nez dans un livre. Ce n’était pas
comme si vous deveniez invisible, mais votre visibilité devient d’une autre nature. Elle surprend, elle interloque. Les livres, pour beaucoup, c’est un truc qu’ils ne comprennent pas et qu’ils essayent de bien éviter comme des allergiques. Plus le livre est épais, plus vous faites fuir les gens autour de vous. »

Un violent? Avant son geste, pas vraiment. Il a vécu dans un monde cruel et violent. Sa description de la Tunisie d’après la révolution de 2011 est sans concession

« J’avais le sentiment qu’on était tous dans la cale d’un même bateau, secoués par la tempête, à se vomir les uns sur les autres, parce qu’il n’y avait là-haut aucun capitaine capable de nous mener à bon port.[…..]
Et même les enfants n’étaient pas le terminus de la cruauté. Ils réussissaient à trouver plus faible qu’eux pour déverser ce qui les dévastait. Enfants plus petits, animaux, insectes. »

Il a vécu sans affection, ni de son père qui préfère sa voiture à sa famille, ni de sa mère incapable de le protéger.

Il trouve Bella et lui voue tous son amour, pour Bella il est capable de muscler son corps, de se dévouer, il sera capable de tirer. Une passion qui l’entraînera jusque dans cette prison. C’est donc le livre de cette passion inconditionnelle. Et c’est un beau texte!

«  tu l’aimes ce chien ? Plus que les gens. Prends-en soin alors, Allah aime ceux qui prennent soin de Ses créatures.
Passez donc voir mes darons, et les autres darons du quartier, et même les profs. Dites-leur ça. Rappelez-leur que les enfants aussi sont des créatures d’Allah. »

L’Amas Ardent – Yamen Manai – Elyzad

TUNISIE

Dans les situations de guerre comme pour Les Abeilles Grises ou l’Apiculteur d’Alep ou de crise la figure de l’apiculteur apaise, équilibre et offre un contraste avec la folie destructrice des hommes.

L’Amas Ardent se déroule dans un village perdu de Tunisie dans l’effervescence de la campagne électorale qui a suivi la révolution tunisienne. Le village de Nawa vit en dehors de toute agitation politicienne : ses habitants sont très pauvres, pour la plupart, illettrés, et la plus grande ville proche s’appelle Walou! 

Les Nawis ont à peine entendu parler de la destitution de Ben Ali surnommé Le Beau mais ils sont sollicités par les factions pour les élections. Une première caravane électorale leur laissera un bureau de vote préfabriqué et un paquet de tracts dont personne ne comprendra l’usage. Les islamistes qui viendront avec des cartons entiers de vivres, couvertures et vêtements seront bien plus convaincants, avec des prêches enflammés ils embarqueront les plus naïfs dans leur djihad.

Le Don, l’apiculteur, a d’autres soucis : ses abeilles sont décimées par un ennemi nouveau qu’il va traquer. Il connaît les barbus, il a travaillé autrefois en Arabie Saoudite et ne se laisse pas influencer.

L’Amas Ardent traite donc de ce double sujet : l’arrivée des islamistes au pouvoir en Tunisie et l’arrivée des frelons asiatiques (peut être apportés malencontreusement par les premiers). Certaines abeilles ont adopté une stratégie pour se défendre : celle de l‘Amas ardent les villageois trouveront ils la leur ? 

Ce court roman 220 pages se lit très facilement, c’est une lecture agréable. Au début, j’ai  un peu tiqué devant des jeux de mots faciles puis je me suis laissé prendre. 

L’Apiculteur d’Alep – Christy Lefteri – Seuil

LA ROUTE DE L’EXIL

Donner un nom, une histoire, à ceux qui traversent la Turquie, la Grèce, aux demandeurs d’exil.

Afra et Nuri Ibrahim, syriens,  sont arrivés dans une petite ville côtière d’Angleterre et demandent l’exil. Nuri était apiculteur et Afra peintre. Ils ont quitté Alep quand leur fils Sami est mort dans une explosion. Afra a perdu la vue.

Le livre raconte leur histoire heureuse en Syrie avant le désastre. Il raconte aussi leur Odyssée à travers l’Europe, la passage sur un canot avec un petit garçon Mohamed qui disparait mystérieusement. Passage dans un camp sur une île grecque, puis longue attente à Athènes. Comment se reconstruire de ces traumatismes?

Coïncidence? Après les Abeilles grises de Kourkov, c’est le deuxième livre que je lis cette année associant abeilles et guerre. Est-ce la parfaite société des abeilles qui est comparée à la barbarie des hommes? où est-ce la conscience de la fragilité des abeilles, et des hommes dans ces tragédies de Syrie et d’Ukraine?

J’ai lu L’Apiculteur d’Alep avec beaucoup d’empathie pour ces personnages. Mais il manque un quelque chose pour faire de cette histoire exemplaire un grand livre. La perte d’un enfant est une tragédie indicible et la traversée de l’Europe par Afra aveugle et presque mutique est difficile à imaginer. Je n’ai ressenti que le désespoir et pas l’histoire d’amour fou promis par la banderole!