Varengeville : (1) les hydrangeas du Jardin Shamrock

BALADE NORMANDE – PAYS DE CAUX 2022

Varengeville est un très joli village, très chic, avec de belles maisons, plusieurs jardins remarquables, des commerces luxueux. Seulement 6 km de notre gîte de Quiberville. Nous partons par un faible soleil.

Bref arrêt au Phare d’Ailly dont le pinceau balaie la nuit visible du gîte (en cherchant bien on voit le phare pointer au-dessus des arbres. Le phare est bien là, mais on ne voit pas la mer. Le GR passe loin de la falaise dans les bois. C’est un peu frustrant de ne rien voir.

Le jardin Shamrock est à l’écart du village. Le GPS nous conduit sur le plateau dans les champs de lin, les tiges sont couchées en petits tas, coquelicots et adventices dépassent. Au détour d’un bois, la petite route de Cayenne conduit au Jardin puis continue vers le Manoir Ango, de l’autre côté on devine le château de Varengeville . Le Jardin Shamrock consiste en une collection merveilleuse d’hydrangeas et d’hortensias. Un parcours fléché de trois quart d’heures environ serpente entre les massifs fleuris en une promenade ondulante. Elle commence par un voyage en Asie avec des plantes exotiques. Je découvre des hydrangeas de toutes couleurs : des grosses têtes blanches, des cônes blancs ou roses, des fleurs compliquées avec des pétales ronds, des pointus, d’autres en forme d’étoiles autour d’un disque de petites perles colorées. Dégoulinades blanches de fleurettes. Massifs bleus en camaïeux, roses pâles…accompagnés de catalpas et de buddleias.

La pluie tombée récemment a réveillé les plantes assoiffées mais les jardiniers n’ont pas cessé d’arroser : la récupération de l’eau de pluie dans des citernes rend le domaine indépendant du réseau public. Ils ont pu arroser sans déroger aux « arrêtés sécheresse ». C’est une promenade délicieuse, j’ai déambulé une bonne heure avec beaucoup de plaisir.

Arques-la Bataille, Saint Aubin-sur-Scie, Pourville-sur-mer, Dieppe

BALADE NORMANDE -PAYS DE CAUX 2022

Château d’Arques-la-Bataille

La forteresse impressionnante coiffant une butte se voit de loin. Le château est en restauration, un échafaudage est dressé sur l’un de ses flancs. Des grillages interdisent l’entrée mais un sentier en fait le tour. Je suis impressionnée par l’épaisseur des murailles construites de matériaux hétéroclites, pierre blanche, silex et briques parfois mélangés, parfois brique seule. Difficile d’imaginer la silhouette intacte. Les ruines sont son charme romantique ! Dans les fossés profonds on pratique l’éco-pâturage : les moutons noirs paissent sur les pentes raides.

Le château a été assiégé en vain par Guillaume le Conquérant, Philippe Auguste, Charles le Téméraire. La Bataille qui lui donne son nom en 1589 opposa les Ligueurs et l’armée d’Henri IV qui y pénétra par ruse : ses soldats déguisés en matelots vinrent proposer des poissons. Je regrette l’absence totale de panneaux explicatifs qui auraient rendu la promenade plus vivante.

Sandwiches jambon-beurre à la boulangerie d’Arques ; trop tard pour chercher le restaurant sur la plage dont nous rêvions.

Pisciculture de Saint Aubin-sur Scie

Pour notre arrivée aux Baguenaudiers les propriétaires ont organisé un apéro d’accueil très sympathique avec un musicien, des kirs normands (cassis, calvados, cidre) et des canapés aux spécialités locales : rillettes de truite et filets de truite fumée ainsi que Neufchâtel. Les truites proviennent de la pisciculture de Saint-Aubin-sur-Scie. Nous y achetons rillettes et filets. C’est un petit établissement qui a installé ses bassins non loin de la rivière ainsi qu’un étang où des jeunes pêchent eux-mêmes leurs truites vivantes.  Dans les bassins d’eau très claires se déplacent des truites énormes (4 ou 5 kg). Aucune indication sur la route, pas de publicité. Si on désire des filets à la découpe il convient de téléphoner avant et de venir les jours où ils fument le poisson. Je m’excite, Dominique m’a toujours parlé des fumeries de Norvège, de leur odeur. Le Monsieur me calme tout de suite « Vous ne verrez rien, vous ne sentirez rien ! »

Pourville-sur-mer

la plage du Pourville vue du belvédère

6 km est une petite station balnéaire qui ressemble à Quiberville en plus petit ; Mêmes falaises de craie encadrant une plage de galets gris derrière une digue avec des cabines de plage en bois au toit à double pente. A Pourville elles sont délicatement décorées en couleur. Une rivière la Scie, déroule ses méandres comme la Saâne de Quiberville.

En haut de la falaise en direction de Dieppe, un belvédère est aménagé sur l’emplacement où Monet a posé son chevalet. Continuant la route, en un clin d’œil nous sommes à Dieppe. Une corniche domine le château, la ville et la plage. Je suis un peu déçue : l’étendue plate en bord de mer occupée par la fête foraine et des parkings est bien laide. Il y a aussi des sortes de terrains vagues et une piscine. En revanche, côté plage, l’eau verte est immobile comme celle d’un lac. On s’y baigne. Un couple fait la planche. L’eau doit être tiède pour qu’ils restent ainsi longtemps immobiles. Il me vient une furieuse envie de nager.

la plage de Dieppe, vue du château

Le château de Dieppe ne se visite ni le lundi, ni le mardi. Château en silex, brique et pierre, carré avec de belles tours ; il a fière allure. Le ferry jaune Transmanche arrive au port.

les cabines de Pourville-sur-mer

Baignade à Pourville : à marée haute l’eau est tout de suite assez profonde pour nager. Des bouées jaunes délimitent une zone de baignade. Drapeau vert. L’eau est un peu fraîche Ce n’est pas la Méditerranée même si la canicule a réchauffé la Manche. A mon habitude, je me dirige vers les bouées. A mi-chemin, j’ai des doutes. Je suis seule dans l’eau et si j’avais du mal à rentrer ? L’eau est tranquille, il n’y a pas une vague mais un courant me fait dériver vers l’autre bout de la plage. J’ai du mal à nager à contre-courant au niveau des épis qu’on ne voit pas mais qui doivent jouer un rôle. D’ailleurs personne ne s’aventure au loin.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Château de Miromesnil, lieu de naissance de Maupassant

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Le château de Miromesnil

La pluie attendue pendant les semaines, les mois, de canicule et de sécheresse est enfin tombée cette nuit. Elle a fait grand bruit sur le toit de plastique ondulé. A l’heure du petit-déjeuner, tout est sec et à peine rafraîchi.

Le Château de Miromesnil

Le château de Miromesnil, à Tourville-sur-Arques est ouvert le mardi alors nombreux sites sont fermés. Il est distant de Quiberville de 16 km seulement, une bonne demi-heure sur des petites routes qui tortillent et se faufilent dans les villages.

la chapelle où Guy de Maupassant fut baptisé

La visite est accompagnée. Quand nous arrivons elle est déjà partie. Je rejoins le groupe dans la Chapelle Saint AntoineGuy de Maupassant a été baptisé. Cachée dans une futaie de hêtres, elle semble plutôt austère mais l’intérieur est somptueux : boiseries XVIIème siècle très raffinées, jolies sculptures XVIème et vitraux contemporains. A proximité de la chapelle, une mare miraculeuse guérissait les varices. Comblée puis recreusée par les propriétaires actuels, le niveau est bien bas et la surface est recouverte de lentilles d’eau. Elle a retrouvé tritons, grenouilles et salamandres mais pas les sangsues qui expliquent les guérisons des jambes.

Le château médiéval, propriété de la famille Dyel n’est plus visible – il en subsiste qu’une tour ronde.

Miromesnil : façade henry IV

1590-1600, Jacques Dyels fait bâtir le château actuel dans le style Henri IV très sobre qu’on pourra voir sur la façade arrière. Son successeur en 1640 ajoute des décors de style Louis XIII avec des mascarons une alternance de têtes de lions et de guirlandes et des pots à feu pour éclairer la façade avec de grandes flammes lorsqu’on donnait des fêtes. Des pilastres sont plaqués contre les murs. Au XIX ème siècle on procéda à des ajouts reconnaissables aux briques plus foncées. En 1938 le château fut acquis par la famille de Vogüé qui ne s’installa qu’à la veille de la guerre. Les premiers résidents furent les alliés. Les Américains provoquèrent même un incendie. On reconstruisit la toiture plus simplement sur l’aile brûlée.

Actuellement le château est habité, il y a cinq chambres d’hôtes. On ne visite donc que le rez de chaussée.

Nous entrons par l’entrée très claire qui s’ouvre des deux côtés pour profiter de la perspective dans les jardins. Pour cette raison on a décalé l’escalier d’apparat. L’étroitesse du bâtiment étonne : 8.5 m (la longueur de la poutre), les plus longues étaient réservées à la construction navale.

Cette visite est passionnante la guide fait vivre chaque pièce. Elle raconte la figure illustre du Marquis Armand de Miromesnil, ministre de la Justice de Louis XVI populaire après avoir aboli la « Question préparatoire » (la torture) et bienveillant avec les paysans de son domaine. Il a donc passé à travers de la Révolution et est mort dans son château en 1796. On a retrouvé les Registres terriers qui, généralement ont été détruits à la Révolution parce qu’ils prouvaient que les terres n’appartenaient pas aux paysans.

Dans le salon XVIIIème , musique, jeux d’argent, thé et chocolat illustrent la vie au château.

Dans la chambre du Marquis, on a imaginé plutôt la chambre de la Marquise et braqué le projecteur sur le moment de la toilette : jupons et paniers, corset resserré à l’arrière ; la robe de marquise était composée de plusieurs pièces, le plastron était tenu par des épingles ce qui est à l’origine de l’expression « tiré à quatre épingles ». La toilette intime se faisait dans le bidet puisqu’on ne se lavait plus au XVIII ème s. alors qu’au Moyen Âge on allait aux bains.

 Le cabinet du Marquis se trouvait dans la pièce ronde, ancienne tour médiévale. La guide nous initie au « secret » du secrétaire ; son tiroir caché qui s’ouvre par un mécanisme qui pourrait se trouver n’importe où dans le meuble. Les livres ont été vendus en une seule vente à Dieppe au profit des pauvres de Dieppe. Cependant la liste des ouvrages a été conservée.

Dans La Salle à manger nous avons une véritable leçon de savoir-vivre : les coutumes à table ont évolué avec le temps. Avant le XVIIIème siècle on « dressait la table » n’importe où dans le château ou à l’extérieur : une planche ou une porte dégondée sur des tréteaux. Au XVIIIème s. il manque encore des accessoires sur la table : la fourchette et les verres. Pour boire, on faisait signe à un serviteur qui apportait un verre rempli, le remportait, l’essuyait…cela dégageait de la place pour le « service à la française » où tous les plats étaient présentés au centre de la table en même temps, les personnes les plus importantes se servaient les premières, les autres mangeaient froid ou pas du tout si on ne leur avait rien laissé. La table du XIXème siècle est chargée de plusieurs verres. Le service a changé : « à la russe » les domestiques apportent les assiettes servies, chacun reçoit donc sa part, à la bonne température. « Savez-vous pourquoi les pointes des fourchettes sont vers le bas ? » – demande la conférencière : à cause des dentelles aux poignets.

le potager attenant à la cuisine

Après cette évocation de la Vie de château, nous découvrons le second personnage célèbre du Château de Miromesnil : Guy de Maupassant, né en 1850 dans la pièce ronde à l’étage. La famille de Maupassant s’est installée au château comme locataires, ils sont restés 4 ans. Dans une vitrine on présente différents documents manuscrits et des piles de livres de l’auteur. Des grisailles illustrent la nouvelle Le Lit édité dans le recueil de Mademoiselle Fifi que j’ai téléchargé sur la liseuse dès mon retour.

Le Potager est une merveille. Laissé à l’abandon, il fut recréé à l’après-guerre par la châtelaine afin de nourrir sa famille à l’époque de restrictions alimentaires ; elle fut d’abord moquée par ses voisins parce que la terre n’était pas fertile, elle a réussi son entreprise avec des buttes de bonne terre. Entouré par un mur de brique qui le protège du froid et du vent, créant un microclimat propice aux primeurs. Carré, divisé en quatre carrés. C’est une promenade charmante. J’ai aimé les magnifiques artichauts fleuris et les choux spectaculaires, choux de Saint Saëns bleutés pesant jusqu’à 20 kg, très prisés en période de restriction à cause de leur taille mais abandonnés actuellement pour la même raison. Les tunnels où les potirons sont suspendus ; les vieux poiriers couverts de fruits. Le tout est mis en valeur par les fleurs colorées : tournesols très hauts, capucines rampantes….

Une belle visite !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

la Carte Postale – Anne Berest

En janvier 2003, la mère de l’auteure reçoit une carte postale de l’Opéra Garnier avec pour seul texte une liste de quatre prénoms :

Ephraïm

Emma

Noémie

Jacques

Ces quatre prénoms , c’étaient ceux de ses grands parents maternels, de sa tante et de son oncle. tous les quatre avaient été déportés deux ans avant sa  naissance; Ils étaient morts à Auschwitz en 1942

 

Dix ans plus tard, Anne, l’auteure, sur le point d’accoucher, demande à sa mère de raconter ses origines.

Cette quête de l’histoire familiale et l’enquête autour de la carte postale seront le sujet du roman. Comme pour Gabriële, écrit à quatre main avec sa soeur Claire, Gabriële   qui retraçait l’histoire de la famille paternelle autour des personnalités de Francis Picabia et de Marcel Duchamp, cette enquête familiale se fait à deux. Les deux soeurs pour Gabriële, la mère et la fille pour La Carte Postale. Le déroulement de cette quête des origines met au jour des liens très intimes, des blessures, des silences,  des refus. Elle est très chargée en affectivité donnant une tension particulière qui fait de ce livre presque un thriller. 

Cette littérature des survivants de la Shoah, de leurs enfants et petits enfants est abondante : récemment j’ai lu Les Disparus de Mendelsohn, Retour à Lemberg de Philippe Sands. Elle raconte une histoire qu’on pourrait imaginer similaire mais chaque fois apporte son lot de surprises.

La première partie Terres promises raconte la saga des Rabinovitch, de Moscou à Lodz, Riga, Migdal en Palestine, pour aboutir à Paris et dans le village de Forges en Normandie. Exils successifs pour fuir l’antisémitisme, chercher un avenir meilleur… j’ai moins accroché, je préfère les récits des témoins directs et je viens de finir la Famille Moskat D’I.B. Singer, la compétition est difficile.

En revanche, j’ai beaucoup aimé le récit de la vie des adolescents au début de la guerre, les jours heureux en Normandie pendant la « drôle de guerre » . J’ai été touchée par les arrestations et les rafles (comment ne pas l’être, même si on croit avoir tout lu?). C’est surtout avec la clandestinité, la Résistance que le récit se tend. L’auteure se heurte ensuite aux freins que met sa mère à approcher trop près de son histoire et de ses secrets. Le récit se  précise, le décor se colore, prend les parfums de la Provence…et vient la surprise!

Ce n’est pas une enième saga familiale comme je le craignais au début, c’est un très bon livre

Quiberville : la plage et notre gîte

BALADE NORMANDE -PAYS DE CAUX 2022

La plage de quiberville et le blockhaus

Entre deux hautes falaises de craie, une plage de galets bordée d’une digue qui surplombe la zone humide de la petite rivière : la Saâne qui d’étale en méandres, mares et marais, empêchée de communiquer directement avec la mer. Un système de buses régule le courant empêchant que la mer d’envahir le marais. Côté plage : des épis de ciment tentent de protéger la plage et de retenir les galets. Avec le réchauffement climatique, le trait de côte se modifie. La Municipalité de Quiberville a décidé de supprimer le camping installé en bas de la digue et de le déménager plus haut permettant à la Saâne de se déverser dans la mer et à la mer d’envahir les parties basses. Des castors ont été introduits (castors européens pas américains) pour maintenir l’eau dans leurs barrages. Lees écoliers sont associés à cette opération : ils seront les témoins des transformations du paysage. Une expérience analogue est menée en Angleterre et les scouts anglais sont invités à participer.

Fascinée par la mer, je descends sur les galets et parcours la plage de Quiberville puis celle de Sainte Marguerite attenante. Vision d’apocalypse : un morceau de falaise semble s’être détaché et tient par miracle enfoncé par un coin. Suis-je témoin de ce retrait de la côte ? M’avançant plus au bout de la plage, j’observe la surface grise, lisse, bien différente de la craie de la falaise. M’approchant encor plus, je distingue les graphs qu’on peint souvent sur les blockhaus et comprends enfin que c’est bien un blockhaus qui a basculé et non pas un morceau de falaise. Les pompiers l’ont fait tomber pour éviter une catastrophe.

Je me déchausse pour tremper mes pieds dans la mer ; les vagues arrivent jusqu’aux mollets. Le drapeau jaune est hissé. Peu de baigneurs se hasardent dans l’eau. Ceux qui affrontent els vagues se tiennent debout près du bord. Je n’ai pas sorti mes chaussons. Pieds nus sur les galets je ne serais pas assez stable pour résister à al vague. Tant pis pour la baignade !

Sur la digue, en revanche, il y a foule.

Gite des Baguenaudiers

De la terrasse du gîte : la vue sur le marais et la mer

17 heures : nous découvrons notre gîte : une maisonnette de bois entouré sur deux côtés par une large terrasse parquetée et bordée par une rambarde. Au-dessus des lattes fixées de biais font de l’ombre en laissant une bonne aération. Un côté est protégé part une plaque de plastique transparent ondulé comme de la tôle abritant la terrasse de la pluie. La vue sur la mer et les marais est merveilleuse. Des vitres coulissantes sur deux côtés de la salle à vivre qui peut rester ouverte. Il y a deux chambres (couchages pour 5). Les portes coulissent, des casiers offrent quelques rangements. Tout est calibré au cm près. Comme on peut vivre extérieur par tout temps peu importe que la surface soit réduite puisqu’il y a tout le confort. Chaque lit est équipé d’une petite veilleuse. Cafetière, grille-pain, micro-ondes, une gazinière 4 feux. La salle d’eau est de belle taille.

A marée basse coucher de soleil sur la plage de Quiberville

Après dîner, le ciel prend des teintes chaudes, roses, dorées mais la colline masque le coucher du soleil. Je me précipite sur la plage. En descendant la sente des Baguenaudiers j’arrive en moins de dix minutes sur la plage. La mer est basse et a libéré un estran sableux, luisant reflète la lumière dorée. Le soleil est caché par un banc de nuages, je ne verrai donc pas le coucher du soleil.

l’autre moitié du monde – Laurine Roux – les éditions du sonneur

ESPAGNE

merci à Eva pour ce cadeau et à l’éditeur !

Un beau livre, beau papier, édition soignée, avec, en couverture la belle photographie de la file des paysannes  récoltant le riz de l’Ebre (à y bien regarder il y a des hommes aussi). Une belle écriture  libérant parfums et saveurs des fruits et de la cuisine de Pilar. Repas mijotés, ou pain à la tomate, pêche mûre ou grenade qui gicle…les odeurs de vase aussi, tout un  monde de serpents, d’anguilles, de sang.

L’autre moitié du monde, est elle composée des femmes, ou des paysans? Ou est-ce tout simplement le mot d’amour d’Horacio pour Toya, l’autre moitié de son monde de ce combattant anarchiste dans la guerre d’Espagne? 

Toya, tout juste sortie de l’enfance, vit librement dans le marais. Petite sauvage, elle ne va pas à l’école, trop jeune pour travailler la terre, elle chasse les grenouilles, ramasse les palourdes, et parfois aide Pilar, sa mère à la cuisine du Château. Cette insouciance de l’enfance contraste avec la misère qui enchaîne les paysans au dur travail des rizières, sous le joug des Ibanez. La Marquise Serena, impitoyable maîtresse des paysans, son mari, militaire qui ramène la troupe pour mater les velléités de révoltes,  Carlos, le fils oisif, dégénéré, imbu de son droit de cuissage sur toutes les femmes à sa portée, élevant des chiens féroces.

Les femmes sont les premières victimes de leurs abus : Alejandra pendue au figuier. On devine facilement l’auteur du crime. Pilar qui se vide de son sang après un avortement. Ce deuxième décès  déchaîne la colère des paysans : grève générale!

Le roman ne se déroule pas au Moyen Âge comme les Ibanez le croient encore, mais au début des années 30. Les idées républicaines, anarchistes ou communistes se sont répandues, des syndicats sont actifs, les travailleurs s’organisent avec la CNT, en Catalogne et à travers l’Espagne.se mettre en place les forces en présence dans la Guerre civile, les coups d’état des militaires avec la complicité de l’Eglise. On voit aussi les communautés anarchistes inventer un nouveau mode de vie, on devine les antagonismes avec les communistes.

L’enthousiasme et les premières victoires des combattants font place à la répression féroce. Même les nouveau-nés ne seront pas épargnés. Il faudra plusieurs décennies pour solder la vengeance de Toya qui vit avec ses fantômes.

Lu d’un trait, ou presque.

 

voyage vers Quiberville en passant par la boutonnière de Bray

BALADE NORMANDE 2022 6 PAYS DE CAUX

Gerberoy, sur la route

Quel bonheur de circuler sur le périphérique à 8h, le matin du 15 Août : vide ! A l’approche de Saint Denis une foule de grues se profilent dans le ciel. Un stade à moitié construit montre son ossature de bois qui ressemble à une coque de bateau coupé par moitié. Gennevilliers, plus de constructions. Sur l’A15 entre Franconville et Cergy des activistes ont écrit sur un pont « POLLUTION – MORT.E.S » Tag en écriture inclusive ! comment scander un tel slogan avec des points ?

Le Vexin est moissonné, les chaument dorés marquent de larges ondulations. Le maïs est minable, je l’aurais confondu un instant avec du sorgho. La route est bordée de deux rangées d’arbres, érables et tilleuls. Sur les côtés, de jolis villages.

Gisors : le château sur sa motte

Gisors – petite ville de l’Eure, 11.000 habitants – est à la limite du Vexin français et du Vexin normand. Son château est spectaculaire et motive un arrêt. Le donjon fut bâti par Guillaume le Roux, le fils de Guillaume le Conquérant, roi d’Angleterre  1087 – 1100, disputant le contrôle de la Normandie à son frère. Le donjon est fermé à la visite libre seulement accessible en visites guidées (le mercredi et le samedi) . Un panneau indique que la motte fait 70 m d’altitude et domine la boucle de l’Epte. De beaux remparts édifiés par les Henry II Plantagenêt (Anglais)  au XIIème siècle, enferment la Basse-Cour aujourd’hui plantée d’un vaste parc arboré. Au XIIIème les rois de France conquièrent Gisors et construisent des tours monumentales dont la Tour du Prisonnier. De grands travaux de restauration sont en cours : La grosse tour ronde est emballée de blanc ressemble à une installation de Christo. La Barbacane est réparée ainsi que le dallage ancien qui y mène. Je descends à L’Office de Tourisme dans une courette et de là par un passage j’arrive à la rue Principale avec de belles maisons à pans de bois. Malheureusement aujourd’hui, 15 Août, tous les commerces sont fermés. Dernier regard au panorama et à la grande église qui domine la ville.

Gisors barbacane

Gournay-en-Bray

Dans le paysage vallonné je cherche les indices de la structure géologique de la Boutonnière de Bray (anticlinal soulevé au Tertiaire dont les sédiments calcaires Crétacé ont été érodé laissant les épaisses couches Jurassique, argileuses et sableuses apparaître, formant un sillon. Pays de bocage varié.

Le Guide Gallimard propose un circuit dans le Pays de Bray. J’y apprends que Gournay en Bray était une ville-marché bien reliée à Paris par le chemin de fer dès 1850. C’est aussi le berceau du Petit Suisse et du Carré Gervais(1872). Il reste une usine de produits laitiers Danone à Ferrières.

Sur la place, un curieux édifice de brique attire mon regard : Kursaal, c’est maintenant le Cinéma Les Ecrans. L’architecture de brique est dépaysante pour nous : nous avons quitté la Région Parisienne !

La Collégiale Saint Hildevert trône en majesté sur sa large place plantée de tilleuls. Un café a pour enseigne « Au Marché aux chevaux ». Les éléments romans du porche ont été très (trop ?) restaurés au XIXème, ils sont très clairs et contrastent avec les deux tours plus sombres ; Par chance l’église est ouverte. Si nous disposions de plus de temps j’aurais pu examiner un à un les chapiteaux très variés et les vitraux. A la suite des bombardements en 1944, un artiste a fait de beaux vitraux modernes très colorés (il cite les bombardements)

Gerberoy

Gerberoy

Un petit écart (12 km)pour quitter la route de Dieppe vers la Picardie. La petite route est difficile à trouver. Incursion dans l’Oise à Gerberoy.

Gerberoy est un petit village (85 habitants) très fleuri et très touristique. Remarqué par le peintre Le Sidaner(1862-1939) qui y a planté un jardin célèbre, il est devenu un repère de galeries de peinture et d’ateliers d’artistes, peintres et potiers. Les maisons basses de briques et de colombages sont agrémentées

De rosiers grimpants ou buissonnants. Heureusement, la sècheresse ne les a pas desséchés ! Nous garons la 108 à la place « handicapés » en face d’un bassin fleuri de nymphéas. Je commence la visite par le tour des remparts de Guillaume le Conquérant sous l’ombrage bien touffu de grands arbres. Ce petit village fut une place forte très disputée entre Guillaume et ses fils. Les fortifications disparaissent sous la luxuriance des jardins. Il flotte dans le village rendu aux piétons une senteur de roses tout à fait perceptible. Un puits carré est surmonté d’un toit garni d’une tonnelle. Un bâtiment percé d’arcades est ouvert sur els deux rues. Partout des tables des restaurants et salons de thé dans les jardins invitent les passants.

L’église est située au sommet. On franchit une arche enjambant une rue pentue. Sa richesse est étonnante pour un si petit village : trois tapisseries d’Aubusson ornent les murs, c’est peu commun pour une église de campagne. Les stalles de bois sculpté sont plus classiques. Le chœur est aussi richement orné.

Forges-les-Eaux

Etape du circuit de Gallimard. Forges-les-Eaux doit son nom à l’activité métallurgique datant déjà de l’époque romaine. Louis XIII et Anne d’Autriche vint y faire une cure de 19 jours, Louis XIV serait peut-être le fruit de ce séjour thermal. Nous traversons la ville sans nous y arrêter laissons le musée des maquettes et l’exposition de faïence vantés par le Guide/ Nous arrivons devant le Casino moderne. En contrebas d’un vaste parking se trouve un lac et une plage, plus loin, le golf et l’hippodrome.

Neufchâtel-en-Bray

Pays du fromage en forme de cœur que je goûterai ce soir à l’apéritif des Baguenaudiers .

Des petits nuages décoratifs envahissent le ciel qui se voile. Il serait judicieux d’arriver à la mer avant le mauvais temps prévu par la météo. Nous pique-niquons en vitesse pour arriver vers 15 heures à Quiberville.

Kéraban le têtu – Jules Verne

VOYAGE EN ORIENT – MER NOIRE

« De là, à travers la Bessarabie, la Chersonèse, la Tauride ou le pays des Tcherkesse, à travers le Caucase et la Transcaucasie, cet itinéraire contournerait la côte septentrionale et orientale de l’ancien Pont Euxin jusqu’à la limite qui sépare la Russie de l’empire ottoman »

Un voyage autour de la mer Noire.  D‘Istanbul à Scutari sans traverser le Bosphore! Jules Vernes nous entraine dans des aventures à pied, à cheval, en voiture mais surtout pas en bateau, en compagnie de Kéraban, un marchand de tabac turc, de son ami Van Mitten, un négociant hollandais ainsi que de leurs serviteurs. Pour corser le voyage : Kéraban-le-têtu refuse toutes les inventions modernes : trains, télégrammes ; il a peur en bateau. Comme il est têtu, il n’en démordra pas. Course contre le temps, son neveu doit épouser la fille du négociant Sélim d’Odessa dans six semaines.

Roman d’aventure et  roman comique.

Pour le comique, Jules Verne n’a pas fait dans la finesse, ses personnages sont plutôt caricaturaux, Kéraban, très conservateur, très entêté, son serviteur très servile, le Hollandais, très très hollandais et Ahmet le fiancé un jeune homme sans peur et sans reproche. Les méchants, très méchants.

Pour l’aventure, vous serez servis.

En revanche, pour le tourisme, vous serez peut être frustrés. Kéraban est tellement pressé que vous ne visiterez rien, ni Odessa, ni Trébizonde, ni aucun des sites antiques cités. L’essentiel est d’arriver à temps. Cependant la nature est parfois plus forte que la volonté d’arriver et la voiture s’enlisera dans le delta du Danube, escale forcée :

 

« par entêtement, le seigneur Kéraban ne compta pas, en dépit des observations qui lui furent faites, et il lança sa chaise à travers le vaste delta. Il n’était pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de canards, d’oies
sauvages, d’ibis, de hérons, de cygnes, de pélicans, semblaient lui faire cortège. Mais, il oubliait que, si la nature a fait de ces oiseaux aquatiques des échassiers ou des palmipèdes, c’est qu’il faut des palmes ou des échasses pour fréquenter cette région trop souvent submergée, à l’époque des grandes crues, après la saison pluvieuse. »

Nous traverserons à grande vitesse la Crimée :

Crimée ! cette Chersonèse taurique des anciens, un quadrilatère, ou plutôt un losange irrégulier, qui semble avoir été enlevé au plus enchanteur des rivages de l’Italie, une presqu’île dont M. Ferdinand de Lesseps ferait une île en deux coups de canif, un coin de terre qui fut l’objectif de tous les peuples jaloux de se disputer l’empire d’Orient, un ancien royaume du Bosphore, que soumirent successivement les Héracléens, six cents ans avant l’ère chrétienne, puis, Mithridate, les Alains, les Goths, les Huns, les Hongrois, les Tartares, les Génois, une province enfin dont Mahomet II fit une riche dépendance de son empire, et que Catherine II rattacha
définitivement à la Russie en 1791 !

 

Heureusement le Hollandais a un guide touristique et nous fait part des sites touristiques et des anecdotes s’y rapportant, faute de faire une visite. Comme dans le Delta du Danube, la nature piège l’attelage

« Il devait être onze heures du soir quand un bruit singulier les tira de leurs rêves. C’était une sorte de sifflement, comparable à celui que produit l’eau de Seltz en s’échappant de la bouteille, mais décuplé[…]

Qu’y a-t-il donc? Pourquoi ne marchons -nous plus? demanda-t-il D’où vient ce bruit?

ce sont les volcans de boue, répondit le postillon « 

Moi aussi, j’ignorait l’existence des volcans de boue de Kerch près de la mer d’Azov!

Il y a donc encore des surprises pittoresques en cours de route que je vous laisse découvrir, des souvenirs historiques, les soldats de Xenophon….et bien d’autres.

Olympe de Gouges – Michel Faucheux / Catel&Boquet

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne dédiée à la Reine le 14 septembre 1791

Je connaissais Olympe de Gouge, de nom, je savais qu’elle avait rédigé la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et qu’elle avait été guillotinée. C’est tout! 

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud : elle doit avoir également celui de monter à la tribune. « 

J’étais donc très curieuse de connaître cette femme révolutionnaire, son parcours et ses œuvres.

Olympe de Gouges n’a pas attendu la Révolution pour prendre la parole. C’est sur la scène du théâtre qu’elle a choisi de s’exprimer pour défendre les droits des femmes. Elle soumet à la Comédie Française la pièce Zamore et Mirza , d’abord acceptée, que les comédiens, découvrant qu’elle est l’œuvre d’une femme, rechignent à jouer. Cette pièce est une dénonciation de l’esclavage. Elle imagine une suite au Mariage de Figaro : Le Mariage inattendu de Chérubin. Elle pétitionne aussi, indignée par l’injustice, ne se démonte pas et frôle l’embastillement. Dès février 1788elle fait précéder sa pièce d’un texte véhément Réflexion sur les Hommes nègres, véritable manifeste antiraciste et établit une relation entre le traitement réservé aux femmes et celui réservé aux esclaves 

Après la Révolution, elle occupe la scène politique, une autre sorte de théâtre. devient membre du Club de la Révolution, elle complète son éducation politique. Femme de conviction, elle cherche à se faire entendre malgré la misogynie et la condescendance :

je donne cent projets utiles : on les reçoit ; mais je suis une femme : on n’en tient pas compte.

Elle est en faveur d’une monarchie constitutionnelle. D’ailleurs sa

déclaration du droit des femmes est dédiée à la Reine. Elle compose le Tombeau de Mirabeau. Mais toujours elle est à la tête de l’action des femmes, beaucoup plus actives qu’on ne le raconte quand on fait le récit de la Révolution. Proche des Girondins, elle dénonce les massacres quand la Terreur s’emballe et elle s’oppose frontalement à Robespierre et à Marat

Crois-moi Robespierre, fuis le grand jour, il n’est pas fait pour toi; imite Marat, ton digne collègue, rentre avec lui dans son infâme repaire[…] De qui veux tu te venger? A qui veux tu faire la guerre et de quel sang as-tu soif encore?

Elle continue à écrire pour le théâtre, L’entrée de Dumouriez à Bruxelles sera représentée avec du retard à cause encore de la mauvaise volonté des comédiens et les représentations se passent mal .Sa pièce est mal accueillie en janvier 1793, comble de malchance Dumouriez est battu et trahit. 

Se sentant en danger Olympe fuit Paris, puis rentre et s’offre en sacrifice dans son Testament politique d’Olympe de Gouges : 

Vous cherchez le premier coupable? C’est moi, frappez. C’est moi qui dans ma défense officieuse de Louis Capet, ai pêché en vraie républicaine, la clémence des vainqueurs pour le tyran détrôné

Elle est emprisonnée, le 28 octobre 1793, elle est transférée en secret à la Conciergerie. Quand on la conduit à la guillotine, elle lance une réplique de théâtre

Enfants de la Patrie, vous vengerez ma mort

Comment une telle figure est elle restée dans l’ombre si bien que peu la connaissent?

le gros pavé, bien épais!

Après la biographie de Michel Faucheux, j’ai trouvé à la médiathèque l’énorme pavé de Catel & Boquet (500pages, 1049 g) Un roman graphique en noir et blanc, 400 pages en XXXI chapitres, chacun une année, une adresse avec le bâtiment dessiné. Le roman graphique donne moins de texte bien sûr que la biographie, il donne du corps à cette femme douée, hardie et séduisante. Il s’attache plus à ses amours, ses amitiés, ses proches. 

Au début, je me suis félicitée d’avoir lu la biographie de Faucheux avant la BD. Pleine d’allusions, mais pas toujours explicite. Des clins d’oeil à Rousseau, Lafayette ou Voltaire, sans parler des révolutionnaires.

Et puis, j’ai découvert 100 pages de chronologie, des fiches biographiques sur tous les contemporains d’Olympe de Gouges. Très complet, facile d’accès. Si je n’avais pas lu Faucheux, j’aurais pu ici me rattraper! Un conseil donc :  Si un personnage qui intervient dans le roman graphique vous intrigue n’attendez pas la fin pour faire plus ample connaissance, allez chercher sa fiche!

 

Babi Yar – Anatoli Kouznetsov/ Evtouchenko

UKRAINE/RUSSIE 

« Babi Yar » (1961)

 

Sur Babi Yar, pas de monument.
Un ravin abrupt, telle une dalle grossière.
L’effroi me prend.
J’ai aujourd’hui le même âge
que le peuple juif.
Il me semble là — que je suis juif.
Me voici, errant dans l’ancienne Egypte,
Là agonisant, sur cette croix,
Dont, jusqu’à ce jour, je porte les stigmates.
Il me semble
que Dreyfus, c’est moi.
Les boutiquiers me dénoncent et me jugent.
Je suis emprisonné.
Pris dans la rafle. Poursuivi comme une bête,
couvert de crachats, calomnié.
Et les petites dames, en dentelles de Bruxelles,
glapissent et me plantent leurs ombrelles dans le visage.
Il me semble — que je suis le gamin de Bialystok.
Et le sang du pogrom ruisselle.
Les piliers de bistrot se déchaînent,
puant la vodka et l’oignon.
Et moi, jeté au sol à coups de bottes, sans force,
je supplie en vain mes bourreaux.
Et ils s’esclaffent :
« Cogne les youpins, sauve la Russie ! »
Un épicier viole ma mère.
Oh, mon peuple russe ! — Je le sais — Toi — Par essence,
tu es international.
Mais souvent, des hommes aux mains sales
ont fait de ton nom pur le bouclier du crime.
Je connais la bonté de ta terre.
Et quelle bassesse !
Sans le moindre frémissement,
les antisémites se sont pompeusement baptisés
« Union du peuple russe » !
Il me semble — que je suis Anne Frank.
Transparente
comme une brindille d’avril.
Et j’aime.
Et pas besoin de grands mots.
Il faut juste
que nous nous regardions en face.
On voit, on sent
si peu de choses !
Le ciel, les feuilles
nous sont interdits.
Mais nous pouvons beaucoup :
Tendrement
nous embrasser dans ce réduit obscur.
On vient ?
N’aie crainte — c’est juste le bourdonnement du printemps
qui s’approche.
Viens vers moi.
Offre-moi vite tes lèvres.
On brise la porte ?
Mais non, c’est la glace qui cède…
Sur Babi Yar bruissent les herbes sauvages.
Les arbres regardent, terribles juges.
Tout ici hurle en silence,
Et moi, tête nue,
je sens lentement
mes cheveux grisonner.
Et je suis moi-même
un immense hurlement silencieux
au-dessus de ces mille milliers de morts.
Je suis
chaque vieillard fusillé ici.
Je suis
chaque enfant fusillé ici.
Rien en moi n’oubliera jamais cela !
Et que L’Internationale résonne
quand on aura mis en terre
le dernier antisémite de ce monde.
Je n’ai pas une goutte de sang juif.
Mais, détesté d’une haine endurcie,
je suis juif pour tout antisémite.
C’est pourquoi
je suis un Russe véritable !

Traduction de Jean Radvanyi. Publié dans Literaturnaia Gazeta le 19 mars 1961.

Evgueni Evtouchenko

Un documentaire Babi Yar Context (2021) sort actuellement en salle, très discrètement. C’est un montage de documents d’époque, aussi bien de l’arrivée des Allemands à Lviv – Lemberg, fêtés, de la retraite de l’armée soviétique, de la conquête de Kiev et de ses incendies, de photos du massacre, ils se termine par les témoignages au procès et la pendaison des responsables nazis. Image dures, cruelles, difficiles à visionner mais qui donnent la réalité des images et des sons que bien sûr la lecture n’apporte pas.

L’actualité et la guerre en Ukraine, m’ont incité à télécharger et lire Babi Yar  de Kouznetsov  (1966) .

La guerre est en effet, pour l’histoire soviétique, synonyme de combat glorieux et victorieux. Le culte des héros oblitère la souffrance des faibles. Le tragique est banni comme tel, autant que la mélancolie, car le plus grand malheur n’est qu’un prélude au bonheur à venir, et s’efface derrière la réitération d’un optimisme obligé.

576 pages d’un texte un peu étrange parce qu’il a été tellement censuré que l’auteur a dû reconstituer le texte original en marquant avec la typographie (italique ou entre-crochets) les paragraphes entiers qui avaient disparu à sa sortie en URSS, censure parfois compréhensible, parfois arbitraire. Cette reconstitution est, en elle-même, un témoignage édifiant.

Roman d’un enfant qui a 12 ans quand les Allemands occupent Kiev en septembre 1941  et qui s’achève en novembre 1943 quand l’Armée Rouge reprend la ville. Babi Yar était un des terrains de jeux des enfants qui vivaient dans les environs. Le récit du massacre n’est pas celui de l’enfant mais celui de témoins qui, par miracle, échappèrent.  Plus de 33.000 juifs furent fusillés en quelques jours. Baby Yar servit aussi dans l’élimination des Tziganes et de tous ceux que les Nazis considéraient comme des opposants. Une simple plaisanterie pouvait conduire n’importe qui à Babi Yar  et les riverains du site n’ignoraient pas ce qui s’y passait. 

« Nous connaissions ce ruisseau comme notre poche ; quand nous étions petits, nous venions y construire des
barrages, nous nous y baignions. Son lit était tapissé d’un beau sable à gros grains, mais ce jour-là, je ne sais
pourquoi, il était recouvert de petits cailloux blancs. Je me baissai et en ramassai un pour l’examiner. C’était un morceau d’os calciné de la grandeur d’un ongle, blanc d’un côté et noir de l’autre.

[…]
À un endroit, le sable virait au gris, et soudain nous comprîmes que nous marchions sur des cendres humaines. »

Anatoli Koutznetsov, vivait avec sa mère et ses grands parents. Le grand père et la grand mère étaient des ukrainiens très simples. le Grand père était tout à fait hostile au système soviétique, au début de l’occupation nazie, il était même plutôt favorable aux Allemands dont il admirait la rigueur et l’efficacité. La Grand Mère, très pieuse, était une femme simple et généreuse. Les parents d’Anatoli étaient des gens éduqués, la mère institutrice, le père Russe était un bolchevik. Parmi les camarades d’Anatoly, il y avait aussi bien un petit juif, qu’une finnoise. ils avaient été élevés en dehors de toute religion ou préjugé racial ou de nationalité.

Je vous invite à assumer mon destin. Imaginez que vous êtes dans ma peau, que vous n’en avez pas d’autre, que
vous avez douze ans, que c’est la guerre et qu’on ne sait pas ce que réserve l’avenir.

Privé d’école, dans une misère intégrale, les enfants se débrouillent pour survivre et ne pas mourir de faim, glanant des pommes de terre dans les jardins, vendant un peu n’importe quoi, du papier à cigarette, des allumettes, récupérant des mégots et même des feuilles pour les fumeurs. Plus tard, quand il a atteint 14 ans, pour éviter la déportation et le travail forcé en Allemagne, Anatoli a  fait de nombreux petits métiers,  aidant des paysans à la campagne, jardinier, aide-charcutier….L’enfant a survécu par ses astuces,   de bonnes jambes pour échapper aux poursuites et aux rafles par des courses haletantes, et beaucoup de chance. Tout ce qui concerne le quotidien de la famille et des voisins est très vivant et passionnant à lire.

Le roman est interrompu par des chapitres formés par les décrets allemands placardés à Kiev, interdits, propagande, appel au travail en Allemagne. Plusieurs chapitres sont aussi intitulés les livres au feu, deux Les cannibales 

 » Il n’existe ici-bas ni bonté, ni paix, ni bon sens. Ce sont de méchants imbéciles qui gouvernent le
monde. Et les livres brûlent toujours. La Bibliothèque alexandrine a brûlé, les bûchers de l’Inquisition ont brûlé, on a brûlé le livre de Radichtchev, on a brûlé des livres sous Staline, il y a eu des autodafés de livres sur les places publiques chez Hitler, et cela continuera toujours : il y a davantage d’incendiaires que d’écrivains. Toi, Tolia, qui es encore jeune, rappelle-toi que c’est le premier signe : quand on interdit les livres, c’est que ça va mal. Cela veut dire qu’autour de nous règnent la violence, la peur, l’ignorance. »

on a beaucoup brûlé de livres à Kiev, on a découpé des photos, des livres de classes, on a arraché des pages des manuels scolaires, caviardé des textes…

Quant au cannibalisme, il n’a pas commencé avec l’invasion allemande, mais beaucoup plus tôt avec la famine qui a sévi dans les années 30.

Si quelques uns des Ukrainiens, par opposition au stalinisme, ont accueilli favorablement les armées nazies, le pillage, la terreur, les massacres ont vite fait de leur faire changer d’avis comme le grand père du narrateur et qui devient antifasciste après le premier tiers du récit.

Koutznetsov montre la vie des hommes et des enfants, il n’oublie pas les animaux : le Chat Titus qui sait rentrer chez lui de très loin, les chevaux et même les poissons quand notre héros n’arrive pas à tuer la perche qu’il a pêchée…

Le livre ne se termine pas avec la fin de la guerre, l’auteur revient à Kiev et raconte comment on a essayé de supprimer Babi Yar, de l’oublier, de le rayer de l’histoire : on eut même l’idée de noyer le site sous un lac dont les sédiments, par décantation auraient noyé le site. On construisit un barrage dont la digue céda et fit des victimes. On fit passer une route à grande circulation

« Cela ne m’empêche pas de penser qu’aucun crime collectif ne reste secret. Il y a toujours une mère Macha qui a tout vu, ou bien des rescapés, quinze, ou deux, ou un seul, qui portent témoignage. On aura beau incendier, jeter à tous les vents, enfouir et piétiner, il restera toujours la mémoire des hommes. »