Les Abeilles d’hiver – Norbert Scheuer

LES FEUILLES ALLEMANDES 2022

J’ai trouvé ce titre dans le blog Et si on bouquinait et dans celui de Dominique A sauts et  à gambades et je les remercie pour avoir recommandé ce livre qui est un coup de cœur!

Des abeilles, il est beaucoup question par ces temps d’extinction des insectes et  troubles par de guerres. J’ai donc lu Les Abeilles grises de Kourkov récemment primé Médicis étranger – récompense bien méritée. L’Amas ardent de Yamen Manaï , L’Apiculteur d’Alep de Christy Lefteri. Ces ruches sont-elles une métaphore de société idéale pacifiée, industrieuse, douce comme le miel pour une humanité déchirée? L’apiculteur un modèle de sérénité dans le monde troublé par la guerre?
Les abeilles sont aussi les sentinelles de la nature, les ouvrières de la pollinisation. Leur destruction ayant pour conséquence celle des récoltes et finalement de l’humanité? 

Dans Les Abeilles d’hiver se mêlent trois histoires.

 

J’ai toujours été un marginal, peut-être à cause de la maladie qui, déjà, a fait de moi un marginal dans ma
jeunesse, me coupant de la vie dans mon village natal.

Depuis la guerre, il n’y a presque plus de médicaments, surtout pour quelqu’un comme moi qui, pour la
Volksgemeinschaft, n’a aucune valeur et qui, d’après l’idéologie du régime, est un parasite qui devrait être
supprimé.

L’histoire de l’apiculteur, Egidius Arimond, épileptique que les nazis ont stérilisé, évincé du métier d’enseignant de Latin et de Grec et qui n’a échappé à l’élimination physique que grâce à l’influence de son frère glorieux aviateur, héros de la Wehrmacht. Exclu de la guerre, il consacre sa vie à ses ruches et passe le reste de son temps dans la bibliothèque de sa ville où il donne des leçons particulières de latin et traduit des manuscrits médiévaux. Pour se procurer l’argent nécessaire à l’achat de ses médicaments indispensable pour éviter les crises, il est aussi passeur pour des Juifs cachés qui fuient vers la Belgique proche. Passeur pour de l’argent, mais aussi parce que c’est un homme juste qui traite avec bonté les fugitifs. 

La tâche des abeilles d’hiver qui vivent maintenant est de garder au chaud la nouvelle génération de larves
attendue au printemps, de les protéger, de les nourrir et d’assurer ainsi la survie de la colonie. Pendant la saison
froide, elles maintiennent la température dans leur ruche à environ vingt degrés, ce qui est juste assez chaud pour les empêcher de geler, elles et leur reine.

[…]

les abeilles d’été butinent si inlassablement qu’elles meurent d’épuisement au bout de quelques semaines et sont ensuite systématiquement remplacées par une nouvelle génération.

Histoire des abeilles. Le lecteur apprend de nombreuses notions sur la vie des ruches au cours des saisons, les soins qu’on leur apporte, les dangers.

ruches dans troncs à l’horizontale!

 

Histoire d’un moine, le bénédictin Ambrosius, venu d’Italie avec des abeilles italiennes, ancêtre de l’apiculteur qui a écrit sur des parchemins des notes précieuses conservées dans le monastère. Il raconte le difficile périple à travers des Alpes d’une caravane transportant des manuscrits précieux et le coeur embaumé de Nicolas de Cues, un proche conseiller du pape. Les écrits du moine conservent aussi des observations sur l’apiculture au 15ème siècle.

Je voudrais me souvenir du chant de mes abeilles. Mais chaque fois que j’essaie, il se transforme en grondement et en sifflement de chasseurs-bombardiers. J’ai peur de ne plus pouvoir sortir un jour de cet autre monde dans
lequel j’ai atterri.

[…]
vais voir les abeilles, je mets à nouveau mon oreille contre les ruches et je les entends fredonner très doucement, chaque ruche a une mélodie différente, qui lui est propre. Elles vont bien, les bombardements ne semblent pas les déranger du tout.

 

A ces trois aspects,  on pourrait aussi ajouter le thème des avions de guerre qui fascinent Egidius. Son frère, l’aviateur lui sauve la vie et les deux frères se sont toujours intéressés à l’aviation. D’autre part, le village de l’Eifel où se déroule le roman est bombardé ces années 1944 et 1945. Les bombardiers sont donc un élément du quotidien des habitants. Ce thème ne m’a pas passionné même si le contexte de la guerre est essentiel au déroulement de l’histoire.

Le roman est un journal intime que rédige Egidius, les écrits médiévaux sont aussi des feuilles d’un journal. J’ai beaucoup aimé le ton de confidences, précis employé par Egidius qui mêle ses démêlés avec le pharmacien et ses relations avec les femmes du villages, ses crises d’épilepsie et sa vie quotidienne.

Livre sensible, complexe dans le contexte de la fin de la Deuxième Guerre, historique et naturaliste.

la Maison Allemande – Annette Hess – Actes Sud 2019

LETTRES ALLEMANDES 2022

 

Pour commencer ces Feuilles allemandes, j’ai cherché un livre récent.

Annette Hess, la romancière, est née en 1967 à Hanovre est une scénariste pour des séries historiques. 

La Maison Allemande se déroule à Francfort en 1963 au moment du « second procès d’Auschwitz ». A sa parution en Allemand en 2018, il a connu un grand succès et fut traduit dans de nombreuses langues. Dans une interview Annette Hess reconnait que la thématique d’Auschwitz est très populaire actuellement et qu’elle a fait bien  attention à ne pas tomber dans cette littérature d’Auschwitz faisant appel à un certain voyeurisme qu’elle qualifie de « kitsch« . 

La Maison allemande est le nom du restaurant des parents de l’héroïne. Eva Bruhns est traductrice polonais-allemand, elle est amoureuse d’un riche commerçant qu’elle doit présenter à ses parent. C’est aussi une jeune fille naïve qui ignore tout du passé de sa famille quand elle est appelée comme interprète au procès qui va s’ouvrir. 

Son fiancé et sa famille ne sont pas favorables à l’engagement d’Eva comme interprète pour des raisons diverses : Jürgen, le fiancé, ne veut pas que sa femme travaille, même avant le mariage, il lui ordonne de renoncer à ce projet. Ses parents savent qu’elle risque de découvrir l’histoire sombre de la famille qui  a participé à l’Holocauste et n’en a rien raconté. D’ailleurs, selon l’auteure, en 1963, 70 % des Allemands s’opposaient à la tenue du Procès d’Auschwitz; préférant faire silence sur ce passé gênant.

Traduisant les témoignages, Eva prend conscience de l’horreur, des images lui reviennent, elle se trouvait, petite fille aux portes du camp.

Ce roman, tout en délicatesse, montre comment elle prend connaissance des faits que les accusés nient avec vigueur. Eva s’implique de plus en plus dans le procès et découvre ainsi une nouvelle volonté, une personnalité qui lui permet de s’affranchir de son avenir de femme au foyer soumise à son riche mari. De même, elle s’affirme en quittant la maison familiale pour mener une existence indépendante.

Difficile pour elle d’admettre que ses parents ont participé au « système » nazi, comme beaucoup de leur génération.

 

La Pitié Dangereuse – Stefan Zweig

FEUILLES ALLEMANDES

« Il y a deux sortes de pitié. L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, cette pitié qui n’est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère.
Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à
persévérer avec patience et tolérance jusqu’à l’extrême limite de ses forces, et même au-delà. C’est seulement
quand on va jusqu’au bout, quand on a la patience d’y aller qu’on peut venir en aide aux autres. C’est seulement
quand on se sacrifie et seulement alors…

Je poursuis, et toujours avec autant de bonheur, la lecture de Zweig initiée par les Feuilles Allemandes de Et si on bouquinait et Passage à l’Est. Les mêmes proposant des lectures communes Autour du Handicap, La Pitié dangereuse peut figurer dans ces deux challenges. 

Golovien : paysage pavlosk

En 1938, lorsque les bruits de bottes se font entendre, l’auteur rencontre un « héros » de la Première Guerre mondiale qui lui confie son histoire : jeune lieutenant pauvre, dans une ville de garnison, il se fait inviter au château  . Ebloui par la richesse, dans l’ivresse de la fête,  sans se rendre compte que la fille de la maison est paralysée, il l’invite à danser. Voulant réparer cette bévue, il revient s’excuser auprès de la jeune fille et devient un familier de la maison et lui tient compagnie. Naïf et inexpérimenté, il ne se rend pas compte de la passion que la jeune fille va ressentir. Il n’ a jamais imaginé qu’une jeune paralysée puisse éprouver les mêmes sentiments que n’importe quelle femme. Point de désir ou de séduction, à la place de la pitié. Cette pitié occupe le jeune homme:

« chaud jaillissement de l’intérieur, cette vague de pitié douloureuse, épuisante et excitante à la fois, qui s’empare
de moi dès que je songe au malheur de la jeune fille. »

La vie militaire se résume à une routine d’exercices, de camaraderie et de cartes au café qui ne contente pas le jeune lieutenant, trop modeste pour se payer le voyage jusqu’à Vienne. Absurdité de ces manœuvres qui n’ont guère de sens pour lui. En revanche son rôle auprès de la jeune handicapée donne un sens à sa vie.

« Tout ce que je comprenais, c’était que j’étais sorti du cercle solide où j’avais mené jusqu’alors une vie calme et tranquille, et que je pénétrais dans une zone nouvelle, passionnante et inquiétante à la fois, comme tout ce qui est nouveau. Je voyais ouvert devant moi un abîme du sentiment qui m’attirait étrangement, »

La pitié s’adresse à la jeune fille mais aussi à son père, cardiaque, fragile, émouvant. Le jeune homme passez par des phases d’exaltation à des moments dépressifs quand il se sent piégé par des responsabilités qu’il n’a jamais souhaitées.

« Ce soir-là, j’étais Dieu. J’avais apaisé les eaux de l’inquiétude et chassé de ces cœurs l’obscurité. Mais en moi-
même aussi j’avais banni la crainte, mon âme était calme comme jamais elle ne l’avait été […]

Pourtant à la fin de la soirée, lorsque je me levai de table, une légère tristesse s’empara de moi, la tristesse
éternelle de Dieu le septième jour, lorsqu’il eut terminé son œuvre – et cette mélancolie se refléta sur tous les
visages. Le moment de la séparation était venu. Nous étions tous étrangement émus, comme si nous savions que
quelque chose d’unique prenait fin, »

Mais cette pitié est aussi humiliante pour Edith qui veut être aimée et non l’objet de pitié. Elle se rebelle, passe par des crises très éprouvantes.

« Je ne veux pas que vous vous croyiez obligé de me servir ma portion quotidienne de pitié, je me fiche pas mal de
votre pitié – une fois pour toutes, je m’en passe »

Zweig analyse tous ces sentiments avec une grande finesse. Merveilleux conteur, il va faire surgir des personnages complexes : le père, le médecin, le colonel. Il décrit aussi l’Empire à la veille de son écroulement avec les nuances des classes sociales et les rapports entre aristocrates et bourgeois : en filigrane, mépris et antisémitisme.

Encore un grand livre!

Anselm Kiefer – Pour Paul Celan – Grand Palais éphémère

exposition temporaire du  16 décembre  au 11 janvier 2022

Anselm Kiefer

Monumental! Impressionnant! Colossal!

Dans l’espace vaste du Grand Palais éphémère :  des tableaux de très grands formats, un avion, une installation Arsenal rangement, magasin d’accessoires(?) . Il fait très sombre sous la halle éclairée seulement par quelques spots, comme un ciel étoilé. 

Le Grand Palais éphémère et les tableaux de Kiefer. les personnages donnent l’échelle

De très grands tableaux posés sur des roulettes, le plus souvent adossés deux à deux, semblent écraser le visiteur. Aucun parcours balisé. Il y a bien un plan, mais difficile à lire dans la pénombre. Pas de titre ni de cartel. Au spectateur de se débrouiller, de déambuler, de faire son idée.

Irrenäpfe – Gamelles de fous

Devant ces œuvres impressionnantes, nous peinons à trouver le mode d’emploi.

les pierres claires – j’ai photographié la photographe pour donner l’échelle.

Sur certains, Anselm Kiefer, a recopié à la craie un (des) poème de Celan, comme sur le tableau noir de l’école.  Je cherche une traduction ;  mon Allemand du lycée, bien rouillé, me permet de reconnaître des mots (pas tous) mais pas d’apprécier la poésie, le sens des paroles. Je ne suis pas seule dans l’embarras, d’autres visiteurs font la même démarche . Et miracle  qui n’arrive jamais dans une exposition à Paris ! Nous nous consultons :  » à quoi correspondrait ce mot? que comprenez- vous? « . Nous reconnaissons des expressions récurrentes : Cendres, pierres  neige, poussière…. univers sombre et froid qui nous renvoie à des images de l’Holocauste. 

Für Paul Celan Geheimnis der Farne – Le secret des Fougères

Les fougères suggèrent ces forêts allemandes, le plasticien les a incorporées au tableau, les a dorées. Neiges et fougères. Au bas d’un autre tableau, je découvre dans les fougères la tourelle d’un char

cachés dans les fougères : les canons

Une dame a vu ma photo, elle commente. Si écrasés par la monumentalité de l’œuvre, nous échangeons nos trouvailles, analysons ensemble les surfaces, les objets incorporés…nous déchiffrons à plusieurs ce qui nous semble être des symboles.

Denk dir – die Moorensoldaten – soldats ou fantômes? au centre de la spirale (galaxie) un caddie plein de pierres carbonisées – menace?

Dans ma déambulation, j’imagine un langage de symboles pour comprendre les tableaux (peut-être suis-je complètement égarés?)

madame de Staël : de l’Allemagne

Piqués dans un bunker  : des pavots, je retrouve ailleurs ces pavots (Mohn) graine du sommeil, de l’oubli tandis que toute l’œuvre convoque la mémoire. Dans l‘Arsenal, il y en a des stocks, pour des œuvres ultérieures?

Arsenal

cet Arsenal n’est pas une réserve mais une installation à part entière avec ces robes pétrifiées symbolisant la Shekhina. Dans le podcast de Frace Culture, la Grande Table, le plasticien rappelle d’autres traditions juives, la kabbale, le Golem…

Etrange installation que cet avion recouvert de plomb. Oxymores que cet avion de plomb, et ces pavots de la mémoire.

Je suis attirée par des détails,  j’ai envie d’entrer dans l’intimité  des surfaces, et en même temps, je me sens oppressée par ces œuvres sombres présentées dans le noir. Une heure après être entrée je fuis à la sauvette, besoin de respirer à l’air libre!

 

 

Winterreise – Angelin Prejlocaj

VOYAGE D’HIVER A LA MAC

Nous l’avons longtemps attendu, ce spectacle programmé en novembre dernier!

Les lumières s’éteignent, le pianiste, James Vaughan,  descend dans la mini-fosse d’orchestre, puis le chanteur, Thomas Tazl, baryton basse,  arrive . Je suis surprise, nous avons l’habitude de voir de la danse contemporaine à la MAC, je n’avais pas imaginé que ce Voyage d’Hiver soit si authentiquement schubertien. Plaisir de la musique vivante !

Décor très sobre, 6 danseurs en justaucorps noir évoluent sur la scène recouverte de tas gris. De la neige noircie? des cendres? Les danseuses émergent des tas. Ce sont des confettis gris anthracite brillants qui sont du meilleur effet quand ils volent.

Le voyage d’hiver commence par ce départ mélancolique :

Gute Nacht

 

Étranger je suis arrivé,
Étranger je repars.
Le mois de mai
M’avait bercé de maints bouquets de fleurs.
La jeune fille parlait d’amour,
La mère même de mariage,
Aujourd’hui le monde est si gris,
Le chemin recouvert de neige.

De mon départ en voyage
Je ne peux choisir le moment,
Je dois moi-même trouver le chemin
En cette obscurité.
Une ombre lunaire me suit

Par chance, ce lied m’est familier. Mon allemand est si rouillé. Je reconnaîtrai plus tard le Tilleul  et bien plus tard Die Post illustré par des carrés de carton noir : les lettres que le voyageur brandit sur son cœur « mein Herz! mein Herz ». Je m’en veux, j’avais tout mon temps pour me documenter et lire les 24 poèmes de Wilhelm Müller. Je vous le recommande vivement, à moins que votre allemand permette une compréhension fluide. 

Douze danseurs en noir et blanc, technique parfaite de danseurs classiques, portés audacieux, figures en couple, à trois, à beaucoup plus. Calligraphie.

Prudemment arrive la couleur, maillots bruns, orangés, violine… trois grands soleils. Prejlocaj serait il plus optimiste que Schubert?

 les 24 lieder de Schubert composent une atmosphère intime que je voudrais partager dans ce voyage d’hiver. Qui est, en fait le voyage de la vie. Je l’imagine comme un jardin d’hiver, un lieu où l’hiver est présent, mais où les prémices des autres saisons le sont également. Un laboratoire expérimental de la vie. » Angelin Preljocaj

 

Le Bouquiniste Mendel – Stefan Zweig – Les éditions l’Ebook malin

LES FEUILLES ALLEMANDES

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Un vrai coup de cœur!

Un très court roman, une longue nouvelle de moins de 60 pages que j’ai dévorées d’un seul souffle.

Unité de lieu : le Café Gluck à Vienne !

Heureusement, il y a maintenant à chaque coin de Vienne un café qui vous attend ; je me réfugiai donc dans celui juste en face, avec mon chapeau qui gouttait et mes épaules inondées. L’intérieur révélait un café à l’ancienne[…]c’était un endroit traditionnel de la Vienne d’autrefois, rempli de petites gens qui consommaient plus de journaux que de douceurs.

Le narrateur ressent une impression de déjà-vu,

Puis tout à coup – je n’aurais pu dire comment – je sus que j’avais déjà dû me trouver ici des années auparavant et, par quelque souvenir, être lié à ces murs…..

Alors l’éclair me traversa de part en part. Aussitôt, je sus, aussitôt, en un seul instant, chaud, comblé, secoué :
mon Dieu, mais cette place était celle de Mendel, de Jakob Mendel, Mendel-aux-livres…

 

Jakob Mendel, colporteur galicien, s’est établi au café où il reçoit ses clients ou ses appels téléphoniques. Il achète et vend des ouvrages d’occasion.

« Jakob Mendel j’avais trouvé une merveille de la pensée qui était unique en son genre, une encyclopédie en fait,
un catalogue universel ambulant.

…….
petit Juif de Galicie fripé, tout bardé de barbe et de surcroît bossu, ce Jakob Mendel était un titan de la mémoire.
Derrière ce front sale et crayeux envahi d’une mousse »

Tellement absorbé dans son monde des livres, il ne remarque pas l’entrée en guerre de l’Autriche. Sa correspondance avec des éditeurs français et anglais le fait remarquer de la censure de guerre. Le bouquiniste est-il un espion? Natif de Galicie, il est de nationalité russe, ennemi, donc. On l’emprisonne dans un camp de concentration….

Dans une indécision si embarrassante, les administrations se décident presque toujours à dresser un procès-
verbal. Un procès-verbal, cela peut toujours servir. Dans le cas contraire, cela ne fait de mal à personne, ce ne sera jamais qu’un formulaire absurde de plus parmi des millions qui aura été rempli.

 

60 pages renferment l’amour des livres, de la littérature, l’horreur et la bêtise de la guerre, la nostalgie de la Vienne d’avant 14…

Ses yeux, habitués des décennies durant aux caractères frêles et silencieux d’écrits semblables à des pattes d’insectes, avaient dû voir des choses terribles dans ce parcage humain tendu de fil barbelé, car ses paupières jetaient une ombre lourde sur les pupilles auparavant si vives et ironiques ; ils traînaient somnolents et cerclés de rouge, ses yeux qui avaient été si éveillés, derrière les lunettes

j’en ai déjà trop dit, à vous de le lire!

La Crypte des capucins – Joseph Roth

FEUILLES ALLEMANDES 

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La crypte des Capucins à Vienne  renferme les sépultures des Habsbourg  depuis 1633.

François-Ferdinand Trotta, le narrateur, parent du héros de la Marche de Radetzky, est un jeune viennois d’origine slovène. A la veille de la grande Guerre, étudiant en droit, il passe sa vie dans les cafés de Vienne en compagnie joyeuse de jeunes aristocrates plutôt décadents. Un cousin provincial, Joseph Branco,  paysan slovène dévoué à sa terre à la belle saison  et marchand de marrons ambulant l’hiver,  vient lui rendre visite. la simplicité et la cordialité de ce cousin le touche. Par son intermédiaire il fait connaissance avec Manès Reisiger, un cocher juif de Galicie. 

« La quintessence de l’Autriche, on ne la découvre pas au centre de l’empire, mais à la périphérie. »

« La substance autrichienne est sans cesse nourrie, refaite par les pays de la Couronne. »

La Déclaration de Guerre met fin à l’insouciance viennoise. Trotta décide de se marier à la veille de son départ pour la guerre et choisit de se faire affecter au même régiment que Branco et Manès Reisiger près de la frontière russe dont il préfère l’amitié à celle de ses relations viennoises. Les trois amis seront prisonniers en Sibérie…

A la fin de la Guerre, Trotta retourne à Vienne chez sa mère et sa femme. Sa mère est inchangée. Elizabeth,  sa femme s’est émancipée, elle mène une affaire d’Arts décoratifs (j’ai un  peu pensé au Bauhaus) avec son amante Hongroise. Trotta est associé à l’entreprise d’Elizabeth qui le ruine.  La maison aristocratique est transformée en une pension où s’installent les amis d’autrefois, tout aussi ruinés. Décadence.

Joseph Roth montre l’effondrement de l’Autriche mais il n’écrit pas un roman historique.  Les fusillades de février 1934 et l’assassinat de Dollfuss ne sont qu’à peine évoqués : enterrement du fils révolutionnaire de Manès Reisiger . En revanche, l’Anschluss met le point final au roman viennois.

J’ai beaucoup aimé ce roman cosmopolite comme la Vienne de l’Empire, qui nous conduit jusqu’en Sibérie. Richesse des personnages et finesse de l’analyse.

 

 

Tarabas – un hôte sur cette terre – Joseph Roth

FEUILLES ALLEMANDES

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Après le Retour à Lemberg de Philippe Sands, je retourne en Galicie avec Joseph Roth (né à Brody 2-09-1894) maintenant en Ukraine, mais autrichienne jusqu’à la Première Guerre mondiale. 

Le héros de l’histoire, Tarabas, était-il Russe ou Ukrainien? En tout cas c’était le fils d’un propriétaire terrien aisé.  Etudiant à Saint Pétersbourg, compromis avec des terroristes révolutionnaires, son père l’envoie en Amérique. A New York une gitane lui prédit qu’il serait  un meurtrier puis un saint. La prédiction commence à se réaliser quand il se bat avec le cafetier où travaille son amoureuse et le laisse pour mort sur le trottoir. L’entrée de la Russie dans la guerre le tire de ce mauvais pas. Il retourne s’engager, sa position sociale lui vaut les galons d’officier.

Tarabas est une brute. La vie militaire lui convient, il aime  commander, n’a aucun scrupule. Aucun sentiment patriotique ne l’anime : aux ordres du Tsar, de la Révolution, de sa nouvelle patrie (Ukraine? Galicie, Russie? Union soviétique?) ce qui compte, c’est de commander un régiment, faire l’exercice, boire en compagnie de ses soldats.

Après la Révolution, l’ordre militaire se dégrade, des soldats disparaissent, désertent, les ordres viennent avec une bureaucratie incompréhensible. Tarabas ne sait que faire de ses hommes. Il déclenche un pogrom, incendie les maisons des juifs, puis s’en prend à un vieux juif roux dont il arrache des poignées de barbe. Etonnamment, alors qu’il a participé à un attentat, assommé le  cafetier, fait la guerre. C’est ce pogrom qui fait de lui un meurtrier.

Après avoir pris conscience de sa faute, Tarabas abandonne son ancienne vie et devient vagabond pour expier. Sa vie est celle d’un mendiant, il va chercher le pardon du juif. Retrouver sa maison natale. J’ai beaucoup aimé ce récit du vagabondage.

Nombreux sont les vagabonds qui errent sur les routes des pays de l’Est. Ils peuvent vivre de la charité des gens. Certes, les chemins sont mauvais et les pieds se fatiguent facilement ; certes, les chaumières sont misérables et offrent peu de place, mais le cœur des hommes est bon, le pain est noir et parfumé et les portes s’ouvrent vite. même aujourd’hui, après la Grande Guerre et la Grande Révolution, bien que les machines aient commencé leur marche inquiétante  faite d’acier et de précision, vers l’Est de l’Europe, les gens sont toujours compatissant à la misère des étrangers. Même les fous et les sots comprennent la détresse du prochain mieux que ne le font n’importe où ailleurs les sages et les savants;….

Ce court roman de 237 pages est d’une puissance étrange.

Meurtrier ou saint , Tarabas cristallise les horreurs de la guerre et du pogrom; en même temps, la proximité avec la nature confère une certaine innocence. 

Fouché – Stefan Zweig

FEUILLES ALLEMANDES 

J’ai rejoins avec curiosité l’aventure de Les feuilles allemandes alors que je suis bien ignorante de la littérature allemande contemporaine. Comme je ne suis jamais déçue par Stefan Zweig et que son œuvre est inépuisable j’ai choisi la biographie de Fouché après la lecture de celle de Balzac, Magellan, Marie Stuart….Et bien sûr, ce fut un bonheur de lecture! 

Traître né, misérable intrigant, nature de reptile, transfuge professionnel, âme basse de policier, pitoyable
immoraliste, aucune injure ne lui a été épargnée

Fouché a traversé la Révolution, le Directoire, l’Empire, la Restauration toujours au premier plan de l’action politique. Mitrailleur de Lyon, régicide, ministre de la Police de Napoléon, artisan du retour de Louis XVIII. Arriviste, sans scrupule, mais gros travailleur, traître, joueur presque plaisantin selon Zweig. L’analyse psychologique de ce personnage complexe est très bien conduite. Zweig est un maître de la biographie!

Charles Thevenin (1764-1838). « La Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, au Champ-de-Mars » (1795). Paris, musée Carnavalet.

Leçon d’histoire Zweig nous fait partager tous les épisodes de la Révolution. La visite récente au Musée Carnavalet fournit les illustrations! Une galerie de personnages, de Couthon à Robespierre en passant par Marat et Chalier que je ne connaissais pas, pendant la Terreur.

Une révolution, il le sait, dans son expérience précoce, n’appartient jamais au premier qui la déclenche, mais
toujours au dernier qui la termine, et qui la tire à lui, – comme un butin.

Ami de Barras qu’il trahit au 18 Brumaire. Bonaparte puis Napoléon se méfie de Fouché mais reconnaît la compétence de son ministre de la Police.

Cette puissance de Fouché sur Napoléon, qui était une énigme pour tous les contemporains, ne doit rien à la magie ou à l’hypnotisme. C’est une puissance acquise avec science et assurée par le travail, l’habileté et l’observation systématique.

Le duo Fouché-Talleyrand est décrit avec finesse. Quand Fouché prend trop d’initiatives Napoléon cherche à l’éloigner, le couvre de richesses et d’honneur : Fouché devient Duc d’Otrante.

La Malmaison : Chambre de Joséphine

Fin analyste politique, Fouché se rangera toujours du côté du pouvoir, aussi bien pendant les Cent Jours qu’à la Restauration, négocie un ministère avec Louis XVIII. Quand l’Ancien Régime se trouve restauré, le sang du régicide qui a voté la mort de Louis XVI lui vaudra sa disgrâce et l’exil.

 

Sous les décombres – Mechtild Borrmann

 

 

Pour ma première participation aux Feuilles Allemandes, j’ai choisi un polar. Polar atypique, plutôt roman choral, mosaïque qui se déroule en 1945 à Uckermark(Brandebourg) à l’arrivée des troupes russes, en 1992 à Cologne après la réunification des deux Allemagne, en 1947 à Hambourg, dévastée, sous les décombres. Un domaine prussien, riches éleveurs compromis avec le nazisme. Une mère et ses deux enfants essayant de survivre dans les ruines. Une enseignante de Cologne qui essaie de retrouver ses racines. 

Un polar sans policiers, ou presque. L’intrigue se déroulera toute seule, au hasard des histoires familiales. Le meurtre passe inaperçu dans les ruines de l’après guerre. Une femme nue gelée, puis un homme, une petite fille sont retrouvés . Sont-ils morts de froid? Dépouillés par des rôdeurs pour récupérer un manteau chaud? Il faudra attendre la fin du livre et 1993 pour que ce crime ne s’explique. Peut être le lecteur devinera grâce aux indices discrets mais persistants que l’auteure a disséminés dans son récit?

Je ne suis pas tout de suite entrée dans le roman. Je ne m’étais jamais préoccupée de cet aspect de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Encore moins des domaines des junkers avec le début de l’ère communiste. L’auteur a su forcer ma méfiance et je me suis sentie aspirée par l’histoire touchante de cette Mère-Courage et de ces enfants dénués de tout dans l’hiver et les ruines. A mesure qu’on reconstitue l’histoire, elle devient de plus en plus sombre….

Un roman bien mené, des personnages différents et fouillés. Je vais suivre cette auteure!