Philippe Cognée à l’Orangerie et au Musée Bourdelle

PRINTEMPS DES ARTISTES

Philippe cognée à L’Orangerie

 

J’ai découvert la peinture de Philippe Cognée au Château de Chaumont ICI

Ses paysages floutés par la technique de la peinture à l’encaustique me semblaient vus d’un train roulant à pleine vitesse. J’ai retrouvé avec grand plaisir ses œuvres qui supportent hardiment le voisinage avec les prestigieux nymphéas et les Matisse.

ph Cognée à l’Orangerie

L’exposition au Musée Bourdelle apporte des aspects très différents

Triptyque supermarché (2003-2004)

Ce Supermarché est une introduction du trivial , mais aussi de la saturation marchande ou de la prolifération thèmes que nous allons retrouver parmi la série de photographies d’objets usuels : congélateurs, sièges en plastique blanc… recouvertes de peinture à l’huile et exposés en nombre sans autre explication; « degré zéro de la peinture » peut-on lire sur le livret du Musée. 

Catalogue de Bâle : détail

Cette technique a été utilisée dans le Catalogue de Bâle œuvre comprenant un millier de « repeintures » alignées comme sur les linéaires d’un supermarché. Cognée a arraché les reproductions du Catalogue de l’Exposition Art Basel les a collées sur un support repeint en blanc et a repeint grossièrement les photographies , œuvres de Picasso, Giacometti, Baselitz, pour les plus connus. Ces tableautins couvrent les murs de plusieurs pièces dans lesquels le visiteur se promène un peu éberlué. Les connaisseurs reconnaissent peut-être les originaux : Koons et Giacometti, facilement mais les autres? Ce genre d’installation me met en colère. Est-ce qu’on se moque du spectateur lambda, de bonne volonté transformé en gogo prêt à gober n’importe quoi? J’aurai des éléments de réponse dans la vidéo fort intéressante où Cognée commente et explique son travail. Il voit dans l’Exposition de Bâle un énorme supermarché de l’art moderne, où l’art est exposé mais aussi vendu. Présenté de cette manière le projet démesuré fait sens. 

Saint Barthélémy d’après Rubens

Heureusement en bonus de ce Catalogue, j’ai trouvé mon bonheur avec de la « belle » peinture. Cognée revient aux maîtres : Rubens et Ingres à qui il inflige sa technique de cire et de fer à repasser avec beaucoup de bonheur.

Madame Marcotte d’après Ingres

L’émerveillement est le dialogue entre le masque de Beethoven de Bourdelle et une série de grands tableaux de fleurs fanées Pivoines et Amaryllis. Contraste entre la finesse de la chair fragile des pétales et la puissance du  bronze ! La surprise est que cela fonctionne parfaitement. 

Possible dialogue entre Beethoven et les amaryllis

Manet/Degas à Orsay

 

LE PRINTEMPS DES ARTISTES

Exposition temporaire jusqu’au 23 juillet 2023

Degas
Manet

 

 

 

 

 

 

 

les exposer ensemble est presque une évidence: Manet (né en 1832) et Degas (1834) proviennent de familles de connaisseurs des arts. La légende raconte qu’ils se seraient rencontrés au Louvre  devant l‘Infante Marguerite de Velazquez dont ils ont réalisé une eau-forte . les deux gravures sont présentées face à face. Tous les deux ont voyagé en Italie, se sont inspirés des grands maîtres qu’ils ont copiés dans leur formation : Lippi, Mantegna, Titien, Carrache et Rubens

Manet : copie de la Vierge au lapin

Admirateurs de la peinture espagnole Velázquez, Zurbaran et Goya

Ils exposent dans les Salons : Manet en 1861, Degas 1865. Olympia fait scandale: c’est une prostituée dont le corps fait scandale, amplifié par la présence d’un chat symbole de lubricité. Degas peint une scène de guerre au Moyen âge, Manet Un Christ aux anges largement inspiré des peintres espagnols.

Manet : portrait de M. et Mme Manet

les deux peintres réalisent des portraits prenant pour modèle souvent leur famille et les proches comme les soeurs Morisot

Degas : portrait de Mme Gobillard née Morisot

Seul bémol pour l’exposition : Manet et Degas sont chez eux à Orsay et les visiteurs parisiens connaissent de nombreux tableaux! les beaux portraits avec Berthe Morisot ou Olympia  ou Lola de Valence ne sont pas vraiment une surprise. En revanche je découvre un Zola dans l’atelier de Manet tandis que Tissot est peint par Degas dans un décor analogue. 

Manet : champ de course

Il est amusant de constater que les sujets traités sont analogues : le champ de course, la plage en Normandie. le visiteur va jouer au jeu des différences. les chevaux de Manet galopent tandis que Degas s’intéresse davantage aux spectateurs. Sur la plage, également Degas traite avec plus de soin les personnages du premier plan tandis que les couleurs se ressemblent ainsi que le traitement des bateaux au loin

Degas
manet

Tous deux peignent les Parisiennes, à la toilette au Tub, au café ou chez la modiste

A vous de deviner quel est l’auteur de chacun de ces tableaux.

Cependant, D’une guerre à l’autre les tableaux diffèrent. Si tous les deux ont été engagés dans la Garde Nationale pendant le siège de Paris par les Prussiens, Manet, républicain convaincu, prendra position en dessinant des barricades, ou la queue chez le boucher quand le peuple de Paris avait faim. Degas rendant visite à de la famille, découvre les plantations de coton et la société esclavagiste mais ne peint pas de noirs dans ses tableaux de la Nouvelle Orléans. 

Degas et Manet voient émerger le mouvement impressionniste et se tiennent un peu à la marge. Degas peut avoir la critique acerbe.

Amis, mais aussi rivaux : le tableau de la discorde est celui que Manet a découpé, jugeant que Degas avait enlaidi sa femme jouant au piano. Degas en a conçu de l’amertume.

Ti-Jean l’Horizon – Simone Schwartz-Bart

GUADELOUPE

Simone Schwartz-Bart m’a enchantée avec Pluie et vent sur Télumée Miracle, je lui ai fait confiance pour m’accompagner en voyage à la Guadeloupe avec Ti-Jean l’Horizon qui a été mon livre de chevet pendant les 3 semaines des vacances. Très occupée par les visites, je lis peu en voyage et j’ai été heureuse de le retrouver et de suivre cette histoire un peu compliquée qui commence sur Basse Terre dans un village perdu Fond-Zombi à la limite de la forêt avec ses cascades, ses bassins d’eau claire, ses précipices

« Le village proprement dit n’était qu’une simple enfilade de cahutes, le long d’une route poudreuse qui finissait là, au pied des solitudes du volcan. Ainsi rangées à la queue leu leu, elles faisaient penser aux wagons d’un petit train qui s’élancerait dans la montagne. Mais ce train-là n’allait nulle part, il s’était arrêté depuis toujours, à moitié enfoui sous la verdure : n’était jamais parti. »

Pendant mes randonnées j’ai pu imaginer mettre mes pas dans ceux du héros

« Le sentier se perdit subitement dans une haie touffue qui s’élevait à trois mètres du sol, aloès, cadasses et autres plantes épineuses, ainsi que des lianes rampantes qui envoyaient des rejets, des bouquets d’orchidées, roses, mauves ou tachetées de sang. C’était au pied d’une rampe étroite bordée de précipices, tout en haut de laquelle se dressait la masse imposante du plateau. On aurait dit un donjon, une citadelle entourée de vide, qui donnait l’impression de monter une garde sévère sur la vallée. Et Ti Jean eut beau sonder la haie, nulle part il ne vit la moindre ouverture ou trace de passage de l’homme : si l’endroit était encore habité, estima-t-il, ce ne pouvait être que par des fantômes en apparition… »

j’ai pu imaginer ce plateau où se sont réfugiés, il y a bien longtemps les esclaves marrons, et ceux qui avaient gardé en souvenir ou par magie le contact avec leurs ancêtres africains.

Célébration de la nature, de l’eau qui cascade, du volcan. Ce récit a éveillé mon imagination, réalité ou magie, j’ai presque accepté l’idée de la transformation en corbeau et les pratiques de sorcellerie.

L’idée de la vache monstrueuse qui avale le soleil et répand les ténèbres sur la Guadeloupe, du temps qui s’inverse quand

« la lune était désormais l’astre du jour »

avec toutes les conséquences sociales, distributions de nourriture, changement des prêches du curé, mais aussi mainmise des propriétaires blancs sur les cases des pauvres gens de Fond-Zombi qu’on enferme derrière des clôtures de l’Habitation .

« l’abomination était en train de renaître, ils en reniflaient la vilaine odeur dans l’air […]quelle abomination? ah, l’esclavage… »

Dystopie.

Mais le retour de Ti Jean « au pays de ses ancêtres par le gouffre ouvert dans les entrailles de la bête » change la donne. Il a quitté la Guadeloupe pour faire surface en Afrique, au Niger, peut-être. Ce voyage souterrain sous l’Atlantique est suggéré dans d’autres légendes : après leur mort les esclaves rejoindraient leur pays… Délocalisation dans l’espace mais aussi dans le temps. Si certains artefacts comme les camions suggéraient que Ti Jean, en Guadeloupe vivait au XXème siècle, il surgit dans une Afrique primitive, d’avant la colonisation, dans les guerres tribales. 

Les livres suivants se déroulent au Royaume des Morts , Ti Jean est un étrange fantôme, errant dans l’éternité. Le temps est alors bizarrement aboli. Son errance est une Odyssée, il cherche à faire le chemin inverse : retrouver la Guadeloupe qui est son Ithaque. 

Plus aucun réalisme.

Je me pose toutes sortes de questions : retrouvera-t-il Egée, son amour de jeunesse? Le soleil sera-t-il revenu pendant son absence sur Fond-Zombi? Malgré le manque total de cohérence je poursuis ma lecture dans le mythe avec intérêt et plaisir.

bien, reprit Ananzé avec une pointe de raillerie… c’est quand j’ai commencé à mourir et à renaître, et mourir
encore et renaître. La première fois, c’était à l’habitation Bellefeuille où ils m’avaient pendu haut et court, tel un congre salé. Ils m’ont laissé trois jours sur la corde et je ne bougeais pas. Je savais bien que j’étais mort et pourtant, j’entendais leurs paroles, je sentais la brise sur mon corps. Quand ils m’ont jeté dans le trou, j’ai creusé la terre au-dessus de moi et je suis sorti, j’ai été vers une autre plantation. Je ne croyais pas à ce qui m’était arrivé, c’était pour moi comme dans un rêve. Et même après la deuxième, la troisième fois, je n’y croyais pas tout à fait et il me semblait que j’avais perdu la tête. Mais un jour, je présente mon corps à l’habitation Sans-fâché et les gens de se sauver à ma vue, criant qu’ils m’avaient déjà pendu, oui, haut et court, pas plus tard que l’année précédente : alors j’ai compris que je n’avais pas perdu la tête, mais étais victime d’un enchantement… qui dure encore, en ce moment où je vous parle, acheva-t-il en un sourire ambigu, incertain.

 

 

 

Autre Etude de Femme – Balzac

LECTURE COMMUNE BALZAC

Balzac

Ces rendez-vous mensuels autour d’une nouvelle ou d’un roman de Balzac m’enchantent. Lors de la dernière lecture Claudialucia avait reproché mon laxisme vis à vis de la misogynie de l’auteur. Au temps de Meetoo, on devient exigeante! J’ai tendance à pardonner beaucoup à Balzac parce qu’il m’amuse beaucoup. Le titre Autre Etude de Femme me laisser craindre encore des débordements. Promis je serai vigilante!

L’auteur nous entraîne dans une soirée mondaine, au dîner qui ne compte que des convives choisis, quand les langues se délient et que les confidences s’échangent.

« Le souvenir d’une de ces soirées m’est plus particulièrement resté, moins à cause d’une confidence où l’illustre de Marsay mit à découvert un des replis les plus profonds du cœur de la femme, qu’à cause des observations auxquelles son récit donna lieu sur les changements qui se sont opérés dans la femme française depuis la triste révolution de juillet. »

De Marsay conte un amour de jeunesse pour une femme du monde un peu plus âgée qui l’a guéri de la passion amoureuse…. et dont la conclusion est encore peu amène :

« Il y a toujours un fameux singe dans la plus jolie et la plus angélique des femmes !
A ce mot, toutes les femmes baissèrent les yeux comme blessées par cette cruelle vérité, si cruellement formulée. « 

La conversation continue par la déploration de la perte de l’image de la femme du monde d’avant la Révolution : la grande dame

« L’éventail de la grande dame est brisé. La femme n’a plus à rougir, à médire, à chuchoter, à se cacher, à se
montrer. L’éventail ne sert plus qu’à s’éventer. »

et plus loin :

« Autrefois une femme pouvait avoir une voix de harengère, une démarche de grenadier, un front de courtisane audacieuse, les cheveux plantés en arrière, le pied gros, la main épaisse, elle était néanmoins une grande dame ; mais aujourd’hui, fût-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency pouvaient jamais être ainsi, elle ne serait pas une femme comme il faut. »

Une femme comme il faut!

Qu’est-ce donc qu’une femme comme il faut dans la fin des années 1830?

La femme comme il faut paraît tout ignorer pour tout apprendre ; il y a des choses qu’elle ne sait jamais, même quand elle les sait.

[….]
la science encyclopédique des riens, la connaissance des manèges, les grandes petites choses, les musiques de
voix et les harmonies de couleurs, les diableries angéliques et les innocentes roueries, le langage et le mutisme, le sérieux et les railleries, l’esprit et la bêtise, la diplomatie et l’ignorance, qui constituent la femme comme il faut.

Balzac m’a perdue avec sa « femme comme il faut« . Si au moins il avait bâti une bonne intrigue, une histoire bien cynique, bien noire…Pour une fois, et c’est très rare, je m’ennuie. Je me suis lassée de ces conversations oiseuses, les souvenirs d’ancien militaire après la Bérézina ne m’ont pas captivée.

Duras ou les fantômes d’Anne-Marie Stretter – Sylvie Thorel

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

.

120 pages, une aimable promenade à travers les livres et les films de Duras sur les trace de la très élégante dame en fourreau noir ou en robe rouge qui a pour moi le visage de Delphine Seyrig…De Calcutta à Lahore, de Savannakhet à Venise, bicyclette appuyée au grillage du tennis vide, salons brillants avec la musique de Carlos d’Alessio. Je suis toujours hantée par les films vus et revus, India Song, Son nom de Venise dans Calcutta déserte… 

 

Il vaut mieux bien connaître l’œuvre de Duras pour ne pas s’ennuyer dans  toutes les répétitions et les  nuances. Heureusement l’enquête est bien menée et le livre est court. En tout cas, il m’a donné envie de revenir à l’original.

La première partie, les pas d‘Anne-Marie Stretter et Ses Visages m’ont enchantée. La seconde Eurydice : Aimer après Auschwitz, est moins légère. Lourde de significations, les sens cachés m’avaient complètement échappé quand j’ai découvert autrefois les textes. Les associations « lèpre-Juifs » m’ont mise mal à l’aise. Les allusions à la colonisation, surtout dans le Barrage contre le Pacifique m’avaient paru évidentes. Encore une fois la lecture de l’essai de Sylvie Thorel éveille une nouvelle curiosité et un besoin de retour au texte. 

 

Si vous n’avez jamais lu Duras, ce livre n’est pas pour vous, mais si vous êtes fan, c’est une belle occasion d’approfondir et une lecture intéressante.

Traversée de la Mangrove (1989)- Maryse Condé

GUADELOUPE

C’est une veillée funéraire, sans famille éplorée ni pleureuses. Pendant que les femmes prient, les hommes boivent du rhum. Au cours de la nuit les voisins, habitants de Rivière au sel racontent :

« Qu’est-ce que les gens racontent sur Francis Sancher ? Il m’a regardée et ses yeux me brûlaient : — Il
t’intéresse ? — Est-ce qu’il n’intéresse pas tout le monde ici ? — Les gens disent que c’est un Cubain. Quand Fidel a ouvert les portes du pays, il est parti. »

Francis Sancher est vient de Cuba, a parcouru l’Afrique. Il  a débarqué à la propriété Alexis, lieu abandonné, peut-être hanté, il ne cherche pas à se lier avec ses voisins, exerce une certaine fascination surtout sur les femmes.

Roman choral.  Chacun livre sa version de l’histoire de Francis Sancher, et en même temps, se raconte. Diverses personnalités composent cette société métissée. Aussi bien, le propriétaire de la pépinière qui a l’ambition d’exporter ses fleurs jusqu’à la cour de la Reine d’Angleterre, Sylvestre le « zindien », Léocadie l’institutrice, Désinor le travailleur haïtien exploité qui rêvait de New York, Cyrille le conteur, Sonny le demeuré, Xantippe l’homme des bois, le sauvage, aussi bien que les intellectuels Emile Etienne l’historien, Lucien, le révolutionnaire….Les femmes souvent mariées très jeunes, femmes délaissées ou mères déçues, secrètement (ou pas) amoureuses de Francis Sancher. On devine de lourds secrets de famille. l’histoire et la politique affleurent dans les récits.

« Car dans la Guadeloupe d’aujourd’hui, ce qui comptait, ce n’était plus la couleur de la peau, enfin plus seulement, ni l’instruction. C’étaient nos pères qui s’échinaient pour pouvoir coller sur leurs cloisons des
diplômes de papier sur lesquels chiaient les mouches. À présent, les bacheliers, brodeurs de français-français,
assis sur le pas de leurs portes, attendaient leurs chèques de l’A.N.P.E. Non, ce qui comptait, c’était l’argent et elle, Vilma, en aurait à revendre. »

Il en résulte un livre passionnant, riche, qui soulève différents thèmes : le racisme toujours présent même si les sangs sont mêlés et les couleurs de peau nuancées, la lutte des classes, déclassement de l’ancien béké qui s’est allié à une femme noire, zindiens parvenus, allers et retours en métropole, en Afrique,  négritude ou créolisation?

Et décor naturel luxuriant aux flancs du volcan, cultures de canne ou de bananes….

« À quoi ressemblait son île avant que l’avidité et le goût du lucre des colons ne la mettent à l’encan ? Au
Paradis que décrivait son livre de catéchisme. »

[…]
Hélas, à présent la forêt était une cathédrale saccagée. Il fallait se contenter de piètres prises…

[…]

A mille mètres d’altitude, la forêt de Guadeloupe se rabougrit. Disparus, les châtaigniers grande feuille, les
acomats boucan, les cachimans montagne, les bois rouge carapate. C’est le royaume des côtelettes aux feuilles gaufrées d’un vert noirâtre qui ne s’élèvent guère au-dessus de deux mètres du sol. La terre se couvre de broméliacées aux fleurs violettes et sans parfum, d’orchidées blanches striées de veinules couleur robe d’évêque.

Un véritable coup de cœur pour le style inimitable de l’écrivaine!

pirogue dans la mangrove

« On ne traverse pas la mangrove. On s’empale sur les racines des palétuviers. On s’enterre et on étouffe dans la boue saumâtre. »

 

Moi, Tituba Sorcière… Noire de Salem- Maryse Condé

GUADELOUPE

Maryse Condé est une écrivaine, journaliste, universitaire guadeloupéenne. J’ai donc lu ce livre en prévision de notre prochain voyage : Guadeloupe! 

« Qu’est-ce qu’une sorcière ? Je m’apercevais que dans sa bouche, le mot était entaché d’opprobre. Comment
cela ? Comment ? La faculté de communiquer avec les invisibles, de garder un lien constant avec les disparus,
de soigner, de guérir n’est-elle pas une grâce supérieure de nature à inspirer respect, admiration et gratitude ? En conséquence, la sorcière, si on veut nommer ainsi celle qui possède cette grâce, ne devrait-elle pas être choyée et révérée au lieu d’être crainte »

Mais Moi Tituba… se déroule à la Barbade , île colonisée par les Britanniques aux Antilles, île à sucre où sévit l’esclavage. Tituba est  vendue à un pasteur  qui l’emmène à Salem au moment du célèbre procès des sorcières de Salem , sujet de la  pièce d‘Arthur Miller  (1692).

Faith Ringgold : slave rape

Comme Solitude, Tituba est née d’un viol sur le bateau qui faisait voile vers les Antilles. Sa mère Abena, achetée pour distraire la maîtresse blanche est rejetée à cause de sa grossesse, mariée puis pendue quand elle s’est défendue avec un coutelas en se défendant de son maître qui voulait la violer. Tituba est chassée de la plantation et recueillie par Man Yaya détentrice d’un savoir ancestral, guérisseuse et sorcière. 

« Man Yaya m’apprit les plantes. Celles qui donnent le sommeil, celles qui guérissent plaies et ulcères[…]

Man Yaya m’apprit à écouter le vent quand il se lève et mesure ses forces au dessus des cases qu’il se prépare à broyer. 

Man Yaya m’apprit la mer. les montagnes et les mornes.

Elle m’apprit que tout vit, tout a une âme, un souffle. Que tout doit être respecté. que l’homme n’est pas un maître parcourant à cheval son royaume »

Quand Man Yaya meurt, Tituba n’est pas esclave. Elle vit dans sa case, cultive son jardin, cherche les plantes avec lesquelles elles soulage les douleurs de ses voisins. Elle sait aussi converser avec les disparus, sa mère, Man Yaya. Elle serait peut être restée libre et  heureuse sur ses terres si elle n’était pas tombée amoureuse de John Indien, l’avait rejoint dans la belle demeure de Carlisle Bay puis s’était retrouvée vendue au Révérend Parris.

Bien  triste personnage ce pasteur qui fait vivre tout son entourage dans la crainte de Satan. Aussi  terrible que le pasteur luthérien des Graciées qui mena en 1613   une chasse aux sorcières en Laponie. Même composante raciste, les femmes samis étant soupçonnées, comme les noires à Salem. Et Tituba ne sera même pas nommée dans le procès de Salem, ni graciée en 1693 avec les autres accusées blanches. 

« Je sentais que dans ces procès des sorcières de Salem qui feraient couler tant d’encre, qui exciteraient la curiosité
et la pitié des générations futures et apparaîtraient à tous comme le témoignage le plus authentique d’une époque crédule et barbare, mon nom ne figurerait que comme celui d’une comparse sans intérêt. On mentionnerait çà et là « une esclave originaire des Antilles et pratiquant vraisemblablement le “hodoo” ». On ne se soucierait ni de mon âge ni de ma personnalité. On m’ignorerait. »

Pour payer les frais de son séjour en prison, Tituba est à nouveau vendue, à un marchand juif qui fera aussi l’objet de persécutions. Finalement elle pourra retrouver la Barbade et sa case. Et l’histoire ne se termine pas là….

 

 

La Recherche de l’Absolu – Balzac

LECTURE COMMUNE BALZAC

Un roman, 383 pages.

« L’archéologie est à la nature sociale ce que l’anatomie comparée est à la nature organisée. Une mosaïque révèle toute une société, comme un squelette d’ichthyosaure sous-entend toute une création. De part et d’autre, tout se déduit, tout s’enchaîne. La cause fait deviner un effet, comme chaque effet permet de remonter à une cause. »

Balzac nous entraîne à Douai dans la demeure cossue où 5 générations de marchands flamands ont accumulé des trésors : tableaux de maîtres, panneaux de bois sculpté, meubles anciens, argenterie jusqu’à une collection de tulipes précieuses. La Maison-Claës est un élément central du roman et Balzac se fait un plaisir de la décrire minutieusement.

Il nous rappelle que les Flandres, Pays Bas et Belgique, furent autrefois espagnoles et la famille Claës a aussi des titres de noblesse espagnole. 

Balthazar Claës a tout pour être comblé : riche, beau, instruit (il a étudié la chimie chez Lavoisier , rencontré Helvétius). Il épouse Josephine de Temninck, en 1795, riche héritière de noblesse espagnole très pieuse,  mais un peu contrefaite, 

« Peut-être faudrait-il graver dans l’Évangile des femmes cette sentence : Bienheureuses les imparfaites, à elles appartient le royaume de l’amour. »

C’est un  mariage heureux, mariage d’amour qui a donné de beaux enfants..

Rien ne présage de la suite de l’histoire qui déraille en 1809 quand un soldat polonais est logé chez Claës pour un très court séjour. Quel secret a-t-il transmis à Balthazar? Il s’éloigne de sa femme et de ses enfants, néglige la vie sociale et s’enferme à la « Recherche de l’Absolu ». Cette expression qui donne son titre à ce volume n’est évoqué que p.62, au tiers du livre et j’ai hésité à le dévoiler dans ce billet pour ne pas divulgâcher le plaisir de la découverte. Un seul indice seulement :  il s’agit de chimie (Balthazar a été l’élève de Lavoisier).

Jan Davidsz de Heem : la desserte Intérieru bourgeois flamant

Balzac a déjà emmené le lecteur dans les ateliers d’artistes, les théâtres, l’étude de notaire. Dans la Recherche de l’absolu,  il l’entraine dans le champ de la Science. Chimie ou alchimie? Quelle est la chimère qui va dévorer toute la fortune des Claës? En rédigeant ce billet j’ai eu la surprise d’apprendre qu’un procès avait été intenté  en 1831 par le banquier Arson au mathématicien polonais Wronski, l’accusant de l’avoir escroqué en lui vendant le secret de l’Absolu.  

Les admirables portraits des personnages féminins : Josepha, la mère et Marguerite, la fille contrastent avec les caricatures de vieilles filles ou les femmes de salon intrigantes que j’ai rencontré dans nombreuses œuvres de l’auteur. Au moins un roman où les femmes sont à l’honneur!

Encore une fois, Balzac a réussi à me surprendre là où je ne l’attendais pas!

Avis très mitigé de claudialucia ICI 

Pluie et Vent sur Télumée Miracle – Simone Schwarz-Bart – Le Seuil

LIRE POUR LA GUADELOUPE

Dépaysement total!

« Tout contents qu’ils fussent de la nouvelle, les nègres étaient encore dans l’expectative, hésitaient à se réjouir
vraiment, attendaient d’avoir le cabri et sa corde en main pour s’éviter la peine d’avoir affûté en vain leur
poignard. Et comme ils épiaient voici ce qu’ils virent : Toussine coupait les herbes folles
[…]
les nègres attendaient encore pour se réjouir, la regardaient faire, de loin… Ils songeaient à la Toussine
d’autrefois, celle en haillons, et puis la comparaient avec celle d’aujourd’hui qui n’était pas une femme, car
qu’est-ce qu’une femme ?… un néant, disaient-ils, tandis que Toussine était tout au contraire un morceau de monde, un pays tout entier, un panache de négresse, la barque, la voile et le vent, car elle ne s’était pas habituée au malheur. Alors le ventre de Toussine ballonna, éclata et l’enfant s’appela Victoire, et c’était ce que les nègres attendaient pour se réjouir. »

Télumée m’a emportée dans sa case de planches juchée sur 4 pierres, au bord de la forêt non loin des champs de cannes. plongée dans l’inconnu d’une végétation tropicale  d’orangers à colibris, canne congo, cochléarias, makanga, malaccas, mombins, mahoganys, courbarils....Il faudrait que j’emporte cette liste dans un jardin botanique pour vraiment voir à quoi ces végétaux ressemblent . Le décor est exotique avec des parfums, des odeurs inconnus, une cuisine dont j’ignore les saveurs.

Le style de Simone Schwarz-Bart est différent de tout ce que je connais, imagé, riche de mots inconnus. Je découvre une langue qui ne m’est pas familière avec des tournures étranges, que je comprends (mais pas tout) d’une grande richesse et qui me transporte ailleurs. Ne pas tout comprendre, deviner, me ravit, un peu comme ces films en VO que j’écoute avec attention mais où des phrases entières m’échappent. Je suis sous le charme.

« Man Cia chère, à quoi peut bien ressembler un esclave, et à quoi peut ressembler un maître ? – Si tu veux voir un esclave, dit-elle froidement, tu n’as qu’à descendre au marché de la Pointe et regarder les volailles ficelées dans les cages, avec leurs yeux d’épouvante. »

Je découvre un monde, une histoire, héritage de l’esclavage qui  poursuit les gens à travers les générations.

Des personnages hors du commun me séduisent!

Une très belle lecture!

Le Curé de Tours – Balzac

SCENES DE LA VIE DE PROVINCE / LES CELIBATAIRES

Avec Pierrette et La Rabouilleuse, Le Curé de Tours  forme la trilogie des Célibataires . Court roman qui se lit d’un seul trait.

« Être le pensionnaire de mademoiselle Gamard et devenir chanoine, furent les deux grandes affaires de sa vie ; et peut-être résument-elles exactement l’ambition d’un prêtre, qui, se considérant comme en voyage vers l’éternité, ne peut souhaiter en ce monde qu’un bon gîte, une bonne table, des vêtements propres, des souliers à agrafes d’argent, choses suffisantes pour les besoins de la bête, et un canonicat pour satisfaire l’amour-propre, ce sentiment indicible qui nous suivra, »

Il contient les ingrédients balzaciens. Le décor bien planté et décrit avec minutie : une maison dans le Cloitre , rue de la Psalette, à l’ombre de Saint Gratien. Une collection de caractères : deux ecclésiastiques, l’un débonnaire et naïf : l’Abbé Birotteau, l’autre ambitieux et retors, l’abbé Troubert, la vieille fille logeuse des deux prêtres, mademoiselle Gamard. A ces célibataires s’ajoutent les personnages gravitant dans les salons, avec intrigues, ragots et ambitions politiques. 

La tragédie de l’Abbé Birotteau s’annonce par des contrariétés minimes :

« quatre circonstances capitales de la porte fermée, des pantoufles oubliées, du manque de feu, du bougeoir porté chez lui, pouvaient seules lui révéler cette inimitié terrible « 

Des vétilles, dont l’accumulation trahit l’hostilité subite de sa logeuse. L’abbé Birotteau et loin de savoir qu’elles ne sont les prémisses du drame.

On s’ennuie parfois en province. Les soirées sont occupées par des parties de whist ou de boston en bonne société. Et c’est la première faute de l’abbé Birotteau que de s’être soustrait aux parties de Mademoiselle Gamard pour fréquenter le cercle de Madame Listomère. Et privant mademoiselle Ggamard de sa société il s’attire l’inimitié de la vieille fille – caractère redoutable que caricature Balzac

« restant fille, une créature du sexe féminin n’est plus qu’un non-sens : égoïste et froide, elle fait horreur. »

En effet, Balzac n’est pas tendre avec les femmes et sa misogynie est poussée à l’extrême dans le cas des « vieilles filles »

préjugé dans lequel il y a du vrai peut-être jette constamment partout, et en France encore plus qu’ailleurs, une grande défaveur sur la femme avec laquelle personne n’a voulu ni partager les biens ni supporter les maux de la vie. »

Jalousie et ambition politique sont le moteur de l’intrigue qui pousseront à sa perte le naïf abbé, sûr de son bon droit, qui ira se jeter dans un procès perdu d’avance…

Un roman écrit au vitriol, bien méchant et diablement mené!