DIALOGUES INATTENDUS

Connaissez-vous Keith Tyson?
Artiste britannique contemporain.

Comment peindre après l’invention de la photographie?

Comment peindre le passage des heures? des année, du temps?

carnets de voyage et notes de lectures de miriam
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DIALOGUES INATTENDUS

Connaissez-vous Keith Tyson?
Artiste britannique contemporain.

Comment peindre après l’invention de la photographie?

Comment peindre le passage des heures? des année, du temps?

Exposition temporaire jusqu’au 5 juillet 2020

Cézanne n’est jamais allé en Italie, pourtant cette exposition le décrit comme Italien par la lumière qui inonde ses tableaux, lumière de Provence. Italien parce qu’il connait les peintres italiens et s’en est inspiré! L’exposition 2020 au Musée Marmottan fait suite à une exposition de 2014 que j’ai trouvée racontée sur un blog que j’aime beaucoup ICI
1) Cézanne l’Italien.
L’exposition du Musée Marmottan présente les tableaux par paires : La Descente de Croix du Tintoret qui a inspiré un petit tableau La Femme étranglée où la composition se trouve inversée (explication et schéma sur les cartel : passionnant!). Aucun rapport pour le sujet profane mais l’analogie est remarquable.

2)Cézanne regarde Venise et Naples
occasion d’apparier les tableaux La déploration du Christ du Tintoret et Le Meurtre de Cézanne.

Occasion de découvrir un aspect de la peinture de Cézanne que j’ignorais complètement : ces peintures sombres que je n’imaginais pas du tout, loin des paysages lumineux de la Sainte Victoire ou des tranquilles natures mortes.

Cette toilette funéraire est appariée à la Déposition du Christ de Ribera, même si les personnage ont été réduits de six à trois et que le sujet est bien profane.
Ce jeu des paires marche aussi pour une tête de vieillard de Cézanne inspiré du Portrait d’Antonio da Ponte de Bassano, ou de deux jeunes filles l’une du Gréco (magnifique mais interdit de photographier). La parenté entre la Préparation du banquet et la Cène du Tintoret n’est pas aussi évidente.
En tout cas : Cézanne connaissait la peinture vénitienne et napolitaine!
3) Cézanne regarde Rome

Plusieurs paysages dans cette section: surtout des Poussins – archétype du paysage classique – qui invente un paysage idéal tandis que Cézanne peint sur le motif. Cette Pastorale est accrochée à côté d’un Poussin Paysazge avec Bacchus et Cérès.

Le Château noir correspond plus à ma vision de la peinture de Cézanne. C’est d’ailleurs un des tableaux que j’ai préféré dans l’exposition.
4)Cézanne regarde la nature morte en Italie
nature morte ou vanité? Je découvre la Vanité avec Crane de Salvator Rosa que je ne connaissais pas du tout.

Cristoforo Munari (encore une découverte pour moi) a peut être inspiré Cézanne

5) Cézanne vu par les Italiens
Si les maîtres italiens ont inspiré Cézanne, la réciproque est aussi vraie: Soffici, Carrà, Morandi, Sironi et Pirandello sont présent dans le jeu des paires.



baigneuses de Cézanne et baigneuses de Pirandello

Cette exposition m’a beaucoup plu, non seulement les tableaux sont magnifiques et certains inconnus mais encore la démarche de faire dialoguer les œuvres, de mettre en évidence les analogies, les compositions, les parentés est très formatrice pour l’oeil.
MASSE CRITIQUE DE BABELIO

La Masse Critique de Babélio offre des aventures littéraires inattendues. Encore merci à Babélio et aux éditions La Baconnière! Je n’aurais sans doute pas tenté cette lecture et j’aurais raté une rencontre rare avec Anna Pittoni.
Anna Pittoni (1901 – 1982) fut une créatrice de mode, une styliste et une figure de la vie de Trieste, sa ville. Elle se tourna vers la vie littéraire et publia des recueils de prose poétique.En 1949, elle fonda la maison d’édition lo Zimbaldone. Bien trop ignorante de la vie littéraire italienne d’alors, je n’avais jamais entendu parler d’Anna Pittoni ni de Roberto Balzen ou d’Umberto Saba. Wikipédia m’a appris que le nom de Zimbaldone faisait allusion à Leopardi , et que ce mot avait donné sabayon en français.
Le recueil Confession Téméraire rassemble deux ouvrages Les Saisons et Promenade sous les armes (1971) ainsi que de textes Cher Saba et La Cité de Bobi. Ces textes courts publiés séparément sont cependant homogènes : ils ont pour narratrice Anna Pittoni, elle-même qui se raconte, s’analyse devrais-je peut-être oser. En filigrane, un amour, un homme qui lui a offert un bouquet de cyclamen, dont le retour cause une joie indicible mais qui provoque parfois la jalousie (deux chapitres sont intitulés « jalousie »). Certains récits sont oniriques, la limite entre rêve, cauchemar et réalité est floue.

Ce n’est pas une lecture facile. Je ne suis pas entrée tout de suite dans l’histoire. J’ai relu le matin les pages de la veille parce que j’étais perdue. J’ai dû apprivoiser la narration qui semblait ne mener nulle part. Puis je me suis laissé embarquer dans cette atmosphère étrange enchaînant les images comme dans un rêve.
Certes, les différents chapitres ne m’ont pas tous séduite, je me suis un peu ennuyée dans des détours qui égarent la lectrice. Par surprise, une image comme celle de la pelote de chanvre bleue, chevelure de sirène, m’a ravie. je me suis attachée au petit bouquet de cyclamens qui revient plusieurs fois. Ces histoires de jalousie avec leur chute inattendue m’ont aussi beaucoup plu.
Lecteurs de romans d’action passez votre chemin, les lecteurs contemplatifs trouveront leur bonheur. Ceux que l’analyse psychologique passionne aussi.
….Ça a été une joie pour moi d’aller au fond des choses, afin d’y trouver, dans ce que j’ai écrit ces dernières années, le fil caché d’une réalité : des petits faits, un seul petit fait, ou seulement une partie d’un fait, ou plusieurs faits ensemble, même s’ils sont lointains les uns des autres dans le temps: tout cela revient à une projection cinématographique des souvenirs . Ce serait très fructueux d’apprendre à décrypter ce que nous avons écrit quasiment en filmant les faits qui nous ont inspirés : ce serait presque nous auto-éduquer à notre propre sensibilité……
Exposition temporaire au Petit Palais jusqu’au 23 février 2020 au Petit Palais

A l’entrée, une série d’autoportraits nous permet de faire connaissance avec le peintre de sa jeunesse à l’âge mur.
Les expérimentations d’un jeune artiste
Dans cette première salle, nous assistons à l’apprentissage de l’artiste, « Luca-fa-presto » étudie les maîtres imitant Titien, Reni ou Rubens…. si bien qu’on l’a accusé de faussaire.

Dans le Christ devant Pilate, il a combiné deux estampes de Dürer pour composer un tableau personnel.

La Vierge, l’Enfant avec Saint Jean Baptiste renvoie à la Vierge de Lorette de Raphaël montrant un artiste qui maîtrise l’art du pastiche.
La définition du Mythe Giordano dans les églises de Naples
Six très grands formats dans une salle tendue de violet avec des arcades tentent de rendre aux retables et grands tableaux d’église leur décor d’origine.
Je n’aime pas forcément tous ces chefs d’oeuvres de la Contre-Réforme comme La Madone du Rosaire où figurent Sainte Thérèse d’Avila, Catherine de Sienne et Saint Dominique.

En revanche les deux grandes toiles héroïques : Saint Michel archange chassant les anges rebelles m’a frappée : peinture sculpturale sans aucune condescendance ou mièvrerie.

L’héritage de Ribera

est présenté dans une grande salle très sombre tendue de brun. On y fait dialoguer les tableaux et les peintres Ribera et Giordano, mais aussi Preti et Giordano, Caracciolo et Giordano, Caracciolo introduisant l’influence directe du Caravage dans des tableaux sombres, dramatiques au contre-jour à l’éclairage violent.
Le Bon Samaritain fut même attribué jusqu’au XXème siècle à Ribera.

Au centre le Martyr de Pierre de Preti est accompagné de deux toiles de Giordano avec la même ambiance caravagesque, j’ai préféré le Preti, plus riche. Leur faisant face, sur la cimaise opposée : Apollon et Marsyas peints par Ribera (1637) et Giordano (1660). La composition rappelle le Martyr de Pierre, le Ribera est moins sombre, son Apollon plus gracieux, tandis que le Giordano est plus sombre, plus violent encore.

j’ai apprécié le dialogue des Saint Sébastien : Ribera (1651), Preti (1657) Giordano (1660) dans une salle tendue de rouge (et c’est encore le Preti que j’ai préféré).
Luca Giordano entre cynisme et stoïcisme est le titre de la section suivante : une collection de portraits de philosophes ainsi que deux tableaux de la Mort de Caton et Mort de Sénèque.
Le triomphe de la mort : Giordano et le spectacle de la Peste. La peste de Naples 1656 décima la population. Giordano montre l’intervention de Saint Gennaro. C’est encore l’occasion de la confrontation de Preti et de Giordano.
Vient ensuite une série de dessins sur des sujets mythologiques ou bibliques qui montre la virtuosité de Giordano comme dessinateur.
Le baroque local

Cette fois-ci, Giordano est présenté à Pierre de Cortone, tous les deux invoquant la figure de Saint Alexis avec des teintes plus claires (fond jaune) et apparition de putti bien baroques.

Giordano n’a pas peint que des sujets religieux toute une salle présente des sujets mythologiques avec des héroïnes alanguies comme Ariane abandonnée, Diane et Endymion, le Retour de Persephone, Polyphème et Galatée

En 1694, départ pour l’Espagne où il a de nombreuses commandes royales pour l’Escurial, la Bibliothèque du Prado, Saint Laurent des allemands où il réalise d’éblouissantes fresques qu’on peut admirer dans une salle où elels sont projetées à 360° accompagnées de la musique de Scarlatti : Lamentations pour l’office des Ténèbres.
La dernière salle Le grand Séducteur à la Cour d’Espagne montre un style lumineux, aérien et insouciant avec une belle Assomption de la Vierge et Tancrède baptisant Clorinde qui fait plus penser à un badinage amoureux qu’à un acte religieux.
EXPOSITION TEMPORAIRE jusqu’au 10 février 2020

Pour moi, le Greco avait peint des hommes au visage allongé, un peu mystérieux, très espagnols….avait peint Tolède…
Domenikos Theotokopoulos est né en Crète en 1541 et nous avons vu sa maison et la petite église byzantine à Fodele.
J’ai toujours eu du mal à faire le lien entre Tolède et Fodele. Cette exposition me fait découvrir l’oeuvre et le parcours du peintre
Domenikos Theotokopoulos a commencé à peindre des icônes et ce n’est pas un hasard s’il se réfère à Saint Luc, le peintre de la Vierge (en Grèce, on a retrouvé tant d’images miraculeuses de la Panaghia peintes par Saint Luc).
Candie, au 16ème siècle, était vénitienne. Venise, 1567, à l’arrivée du Greco était la ville de Titien, du Tintoret, Veronèse…il devait être difficile de rivaliser avec tant de célébrités. Greco, alors peint des petits formats, de la taille de petites icônes. Sa palette comporte surtout des bruns, quelques taches rouges..>Le triptyque de Modène est un chef d’oeuvre de cet art miniature « penser grand, peindre petit » aurait-il déclaré.

La peinture illumine bientôt ses tableaux. Greco se met à l’Ecole vénitienne…

Le songe de Philippe II (1577) se réfère à la Bataille de Lepante (1571) bataille très espagnole mais aussi très grecque!

Grec? Vénitien? Espagnol? Il est aussi passé par Rome où il a vu les œuvres de Michel Ange…
J’avoue, les grandes toiles religieuses m’ont un peu ennuyée. En revanche les portraits sont saisissants de modernité.

Je pense au Titien, quelle audace ces lunettes!
Le Saint Martin est très espagnol, on l’utiliserait pour illustrer Don Quichotte! (et oui Cervantes était lui aussi à Lepante!)

Beaucoup de sujets religieux mais pas que….j’ai aimé ces variations sur le souffleur de braises

Greco travaille à des variation, m’explique-t-on dans l’exposition. Il revient sur des thèmes pendant de longues années comme pour Jesus chassant les marchands du temples qu’il a peint successivement en 1570- 1575 – 1600 et 1614. La version de 1575 me plait beaucoup avec les 4 marchands dans le coin droit en bas

La dernière version annonce la Vision de Saint Jean

Cette vision de Saint Jean : apocalypse est (pour moi ) une peinture extrêmement moderne, presque contemporaine qui pourrait figurer à côté d’un Picasso ou d’une peinture expressionniste

J’ai vraiment découvert Greco que je croyais connaître!
Exposition temporaire au Petit Palais jusqu’au 26 janvier 2020

Quelle belle surprise!
Gemito (1852-1929) fut abandonné à sa naissance, adopté par une famille de maçon, il a grandi dans les rues de Naples et observé d’abord les artisans qui modelaient les personnages des crèches.

Repéré très jeune, il commence à sculpter à 12 ans et son Joueur de cartes qu’il a modelé ) 16 ans est acheté par Victor Emmanuel pour être exposé à Capodimonte. A 18 ans il s’installe avec Antonio Mancini et exécute les têtes des scugnazzi, pêcheurs, enfants des rues qu’il connaît bien. pas d’innocence juvénile dans leur expression, plutôt des visages graves empreints d’inquiétude.

A 21 ans seulement, on lui commande des portraits d’artistes, bustes de plâtre ou de bronze de Verdi, Domenico Morelli, Giovani Boldini, Fortuny….

A Paris, il est pris sous la protection de Meissonnier. Dans l’exposition du Petit Palais, ses œuvres se trouvent en compagnie de tableaux de De Nittis et d’Antonio Mancini(le Petit Ecolier et le Petit Prêtre) Elles sont aussi avec la petite danseuse de Degas et un Gavroche de Menardo Rosso. Qui mieux que le sculpteur des gamins des rues, des porteurs d’eau ou des pêcheurs aurait pu comprendre Gavroche?

Gemito, sculpteur de génie fut aussi un dessinateur hors pair.

Gemito et sa muse Mathilde rentrent à Naples en 1881, Mathilde meurt zr Gemito, désespéré part à Capri. A partir de 1885, son état mental se détériore. Il est hospitalisé mais continue à sculpter et dessiner avec succès.

la fin de l’exposition est plus académique avec le Retour à l »Antique, les bronzes de Dioniysos et d’Alexandre.

LE MOIS ITALIEN

Avec un peu de retard dans la semaine italienne que Martine a proposée, un hommage à Camilleri qui nous a quitté il y a quelques semaines. L’oeuvre de Camilleri est diverse. Je suis par intermittence les enquêtes de Montalbano, je n’aime pas lire plusieurs épisodes à la suite, mais je ne me lasse jamais d’y revenir. J’ai un grand faible pour les ouvrages historiques(Le Roi Zozimo est mon préféré). Je découvre avec la Reine de Poméranie un nouveau registre : la nouvelle.
Le recueil, La Reine de Poméranie rassemble huit nouvelles, presque de courts romans
. Unité de lieu : Vigatà, bien sûr! Vigatà dans une période un peu floue entre les deux guerres, un peu avant, un peu après peut être. Les personnages appartiennent à toutes les couches de la société, des paysans très pauvres, aux notables. Toute la société de Vigatà : du maire à l’évêque, petits commerçants, tous se croisent dans le territoire exigu de Vigatà où tout le monde connaît tout le monde mais où certains secrets restent gardés pendant des générations ou sortent dans des lettres anonymes. mesquinerie et roublardise, mais jamais de pure méchanceté. Tous sont terriblement humains.
On sourit beaucoup, on rit aussi aux trouvailles naïves, aux inventions langagières . Comme j’aurais aimé le lire en sicilien! ( l’expérience récente du film Le Traitre a montré mes limites dans la compréhension du dialecte).

CARNET DU MEZZOGIORNO (Basilicate)
Duomo

Cathédrale construite entre 1230 et 1270.
De l’extérieure la cathédrale est normande avec son haut campanile, ses murs très hauts, nus ses colonnes portées par des lions. Parente de celle de Bari, de Saint Nicolas de Bari, de celle de Trani….
A l’intérieur, c’est autre chose. On découvre tous les fastes du baroque avec des autels de marbre et de pierres dures. Un merveilleux plafond. Tout est grandeur dorures et stucs. Une Vierge (ou la Sainte Bruna) se tient sous un dais de velours grenat dans la nef.
Un audio-guide (2€) est proposé pour découvrir tous les chefs-d’œuvre. Cette journée très chargée en visites m’a épuisée. Je passe, distraite, en touriste négligente et repue. Nous aurions dû prévoir une journée supplémentaire à Matera. Il ne sera pas dit que ne serai pas entrée dans la cathédrale !

La promenade continue dans le Sasso Barisano vers le MUSMA – Musée de Sculpture Moderne et Contemporaine, établi dans le Palazzo Pomarici. Ce quartier sous la cathédrale est extraordinairement calme, pratiquement pas de terrasses de restaurants ou d’hôtels. En contrebas, une image presque buñuélienne de trois bonnes sœurs en cornette assises à une table d’un restaurant très chic. Image décalée, que je n’ai pas osé prendre en photo. Les dalles sont irrégulières, les marches aussi, usées, glissantes quand la pente est raide. Mes sandales de randonnée pourtant confortable refusent d’amortir les inégalités sous mes pas. Le soleil décline, la lumière est très belle. Je découvre ce quartier avec grand plaisir.
Le Palazzo Pomarici, aristocratique, fut construit en belles pierres de taille, en 1697, sur les toits des sassi. Ses collections permanentes sont au 1er étage dans des salles claires et vastes. Sculpture italienne du 20ème siècle , et quelques œuvres contemporaines. Sculpture intéressante mais que je ne connais pas. Sans la fatigue de la journée, j’aurais copié consciencieusement les noms des artistes et les dates. Je me contente de prendre des photos des œuvres et des cartels. Pourtant certaines pourraient soutenir la comparaison avec des Bourdelle ou des Maillol.
J’ai quand même la curiosité de regarder une vidéo avec des interviews de migrants, précisé de l’intérieur et de l’extérieur, et de personnalités de Matera : le professeur d’italien, un prêtre gérant un foyer d’accueil. Matera se veut accueillante. Il est intéressant de noter que de nombreuses expositions d’Art contemporain intègrent ce genre de vidéos. Mauvaise conscience de ne pouvoir faire plus ?
La deuxième partie de la visite se déroule en bas dans les hypogées. Le palais fut construit sur 7 grottes, habitations ou ateliers d’artisans creusées en éventail dans la roche et s’ouvrant sur 3 cortili. Je suis surprise agréablement par la fraîcheur de ces grottes après mes pérégrinations sous le soleil et la visite des salles étouffantes à l’étage. Fraicheur et sentiment de paix. Qu’on est bien dans le ventre de la terre quand il fait plus de 30° dehors ! Dans la pestilence les anciens habitants des sassi avaient au moins le confort de l’art conditionné !

Une installation se tient dans cette crypte : Anche Quando l’Alba non C’era de Luis Gomez de Teran, né à Carracas mais vivant à Rome. Artiste de Street Art en résidence à Matera. L’appellation « street art » m’étonne. Il ne s’agit pas de peindre des grandes fresques mais plutôt d’adapter son art aux grottes et cryptes. Il utilise chacun de ces hypogées pour créer une installation différente dans la pénombre où l’on découvre aussi les vasques, citernes et niches creusées par les anciens habitants. Le plasticien y a placé d’étranges créatures de plâtre comme des enfants blancs rejouant la scène du péché originel, nus l’un tient la pomme, l’autre avec le serpent. Que vient faire dans cette scène un sac de toile chargé de poudre blanche qui se balance ? Une autre installation s’intitule La Madona dell umido, allusion aux citernes et vasques ou clin d’œil à la Madona dell’Idris ?
18h, je reprends ma route sur la Via San Giacomo presque horizontale, agréable à parcourir après toutes les marches, douceur du soir qui tombe tôt. Une glace au citron sur la Via Ridola regret de pas avoir choisi un granite.
Retour à l’hôtel, valises, dîner de salami et de figues fraîches.
C’est la fin des vacances.
CARNET DU MEZZOGIORNO (BASILICATE)

Je n’ai pas renoncé à visiter la Casa di Ortega bien cachée dans le Sasso Barisano en-dessous de la cathédrale que ne n’ai aucune difficulté à trouver. Ensuite, cela se complique, sous les directives de Googlemaps je descends des dizaines de marches, par la Via San Potito, le Recinto San Giacomo me retrouve sur la corniche de la Civita où nous avons déjeuné hier., je remonte pour reprendre le guidage de Googlemaps qui m’envoie dans une ruelle étroite et noire barrée par des planches. Le même monsieur qui m’avait conseillé de retourner à la Cathédrale insiste « A la Cathédrale ! ». je traverse le parvis, trouve un escalier caché. Je tourne dans le Sasso Barisano depuis une bonne demi-heure. Elle est bien cachée la Casa Ortega ! D’ailleurs je suis la seule visiteuse. La jeune femme de la billetterie me tend un dépliant avec les miniatures et les titres des tableaux : « ici ce n’est pas un musée, c’est la maison de l’artiste, vous ne trouverez pas de cartel ni d’explication ». Puis elle présente l’artiste : Jose Garcia Ortega est né en 1921 en Castille. Accusé d’activité antifranquiste, il est condamné à 10 ans de prison, puis acquitté, il est forcé à l’exil à Paris. Arrivé par hasard à Matera en 1972 après que les sassi aient été vidés, il s’attache à cette ville dont la lumière et les couleurs lui rappellent la Manche où il est né. Avec un ami, il fait l’acquisition de cette belle maison et la décore. Deux cycles de tableaux, Passarono et Morte e Nascita degli Innocenti racontent la Guerre d’Espagne, les luttes antifascistes. La décoration de la maison est intéressante : majolique et azulejos dans la cuisine, je me crois en Espagne, salle de bain avec des carreaux modernes. Il y a même une chapelle peinte dans le Palazzo, » lombarde » dit la dame.

Ortega a voulu employer un matériau populaire et familier aux gens de Matera : le papier mâché (cartapesta) dont on se sert ici pour confectionner le char pour la fête de la Madonna della Bruna, (la fête est mardi prochain mais nous serons parties). En plus des reliefs dans le tableau ce matériau permet la reproduction. Ortega qui était communiste ne voulait pas entrer dans le système du « marché de l’art ».

Ces tableaux sont très originaux, surprenants dans leur simplicité et les couleurs. Dominent le Rouge et le Jaune, couleurs espagnoles, le Noir du deuil (ou du fascisme avec le kaki des uniformes), un peu de violet et d’orange. Les personnages sont stylisés, le dictateur reconnaissable à son uniforme, les mères éplorées, les canons et les fusils. Je regarde avec intérêt et sympathie ces cycles militants ; je ne suis pas sûre que cette peinture me plaise en tant que telle. L’intention me touche.

C’est en tout cas une belle rencontre, et inattendue.
CARNET DU MEZZOGIORNO (BASILICATE)

Agréable déjeuner à la pizzeria Austin très bien située sur une place en face du monastère de San Augustino (16ème – 17ème) avec une vue dégagée sur les sassi, pas de pizza pour nous mais baccala avec des poivrons séchés (plus pour le décor que pour le goût, ils sont si secs qu’ils sont immangeables et pour moi des spaghetti avec cime de rapa (légume intraduisible, avec des feuilles et fleurs de navet ressemblant à des brocoli) de petits morceaux de saucisse et les poivrons rouges secs.
Bien sûr, j’entre dans San Augustano qui a une très belle façade mais un intérieur blanc assez sobre et un bel orgue. Surprise : une église rupestre se cache à l’arrière de la grande église ; Elle est peinte à fresques mais récentes et assez décevantes.
La troisième église du billet collectif acheté hier est San Pietro in Barisano. D’après le plan, elle est tout près du restaurant. Malheureusement le plan n’indique pas le relief, je monte beaucoup trop haut sur la via Cesarea (Internet me réservera la surprise d’apprendre que San Basile était évêque de Césarée et depuis que nous sommes en Basilicate il est beaucoup question de moines basiliens) . De la via Cesarea je vois la pointe du clocher de San Pietro In Barisano qui semble me narguer. Je vois l’église, adossée à son rocher ; mais comment descendre ?

L’église rupestre est vaste, aussi haute de plafond qu’une église construite. L’église primitive 12ème -13ème siècle a été agrandie et remaniée au 15ème , 16ème et 18ème siècle. On a creusé des chapelles latérales et la façade est de 1755. A l’intérieur on peut voir de nombreuses fresques, des autels sculptés et une jolie Vierge de la Consolation en tuffeau. Cet après-midi, après les visites du matin aux églises rupestres, ce ne sont pas les fresques qui retiennent mon attention mais une installation contemporaine de la Brésilienne Louise Manzon les sculptures sont soit en céramique, soit métalliques, les têtes de céramique se marient avec les matériaux de l’église.
Cette installation se nomme Aion nei sassi
« selon les Grecs ancien, pour indiquer l’heure, il y avait Aion, kronos et Kaïros »
Aion suppose la longue vie, l’éternité, la migration des femmes (et des hommes) mais ce sont les femmes qui sont représentées ici

« Un groupe de reines habillées par des vagues, emprisonnées dans une armure »
Ces reines africaines règnent au milieu de la nef.
Sur un cartel je lis Anime in attese (céramique, filet métallique) avec ces réflexions : « l’Attente est la condamnation du clandestin, l’Attente est patience sans se rendre. «
1
Environ 120.000 ans : une femme en robe de mariée métallique, laiton, or ou cuivre, elle est très belle c’est probablement elle qui symbolise Aion, elle est très belle. Une autre, vêtue de noir a pour titre « peur d’espérer «
Ces mots résonnent en moi, comme les sculptures dans l’église.
Devant un autel, sous la Vierge et l’enfant, la sculptrice a installé trois poissons de céramiques, dans un ensemble Mare Nostrum, il mito parmi les trois poissons Scilla, nous en revenons avec l’évocation de l’Odyssée.
Cette exposition ne marie tellement bien avec les lieux, elle me parle, me voici réconciliée avec Matera 2019 qui n’est pas seulement l’arrivée en masse des touristes dans des « lieux touristiques » mais aussi un tremplin et un écrin pour une création contemporaine exigeante. Me voici comblée quand je découvre une installation inspirante.